CHAPITRE XXVI. I
leurs: les premiers cherchent- à nuire, les seconds réussissent à ennuyer. Us ne savent pas que le grand et rare mérite est de ne penser que juste, et de- ne parler qu'à propos.
Quoi qu'il en soit, cette lettre, quia été citée souvent, même dans les journaux étrangers, et traduite en plusieurs langues, était d'une hardiesse prophétique : elle contenait la vérité tout entière* : c'était un arrêt de mort,: avec l'exposé des moyens pour en appeler efficacement. Sa Majesté n'en jugea pas comme MM. de M** , de P** et consorts ; elle me fit remercier par M. de La Porte, et la lettre que ce prince finit par me faire remettre, et que j'ai déposée en lieu sûr, suffirait pour confondre la jalousie etla méchanceté : elle suffit au moins à ma conscience , et est pleinement le prix de la fidélité et des devoirs dont j'avais alors la religieuse obligation **.
Quand les cendres du palais fumaient encore , errant dans les rues de Paris y sous les livrées de la misère et de la malpropreté,. caai'te de sûreté d'un tel séjour, je me mêlais à cette populace cedoutable . dont je ne pouvais me résoudre à
^ N*y aurait-il eu , comme je Tai remarqué ailleurs, que les misérables qui insultaient hebdomadairement le Roi qiii eussent été autorisés à lui faire passer leurs insolentes diatribes? {Note de V Auteur, )
** f^qyez à la fin du volume , les principaux morceaux extraits de eeltc lettre.
igS MÉMOIRES DE TILLY.
m'éloigner. Je faisais des questions dont les réponses étaient souvent atroces , souvent pleines de sens y mais où la soif d'égorger et de détruire dominait toujours. Pas un de ces hommes ivres de carnage ne se souvenait qu'il était né sous un roi, qu'il l'avait révéré à l'égal de Dieu sur la terre; aucun ne se rappelait du respect inné qu'ils avaient porté aux ordres privilégiés ;* tous avaient brisé cette' chaîné invisible mais sacrée qui serre en famille tous les citoyens d'un même empire : les hordes les plus sauvages sont plus disposées à reconnaître des lois. Celle qu'ils se sont faite d'extenniner , et , comme le tigre , d'égorger sans provocation et sans but, voilà leur nouvelle loi : c'est la seule qu'ils» observent.
Aucune terreui^ personnelle, je le jure, n'arrivait à mon cœur; mais j'éprouvais une horreur insurmontable pour ces flots de sang versé avec ilne barbarie d'antroppphages, et avec la sanction du gouvernement, du seul gouvernement, qui régit alors la France, et qui put protéger la majorité désarmée. Dieul quelle égide! quelle protection! Cette idée, et toute l'impuissance qu'elle s'associait, était un supplice que d'autres n'ont peut-être pas éprouvé au degré où je le ressentis.
Et une assemblée délibérant sur des questions jugées d'avance par le fer et par le feu, résolvant
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des problèmes dont les solutions étaient des meurtres, et triomphant sur cette Famille royale esclave et déjà dévouée à la hache !!!
On peut mépriser sa vie, et se trouver faible devant la destruction générale, devant un ensemble d'horreurs qui glace l'imagination par le désespoir de l'impuissance !
Les arrestations se multipliaient, toutes les craintes étaient justifiées , tous les excès impunis. La consternation ou l'audace, la frayeur sans espoir, ou la licence sans frein, défiguraient toutes les contenances. Les satellites du meurtre et de l'anarchie étaient entrés plusieurs fois chez moi ou de. vive force, ou par la ruse. Je m'en étais absenté depuis vingt-quatre heures , et je délibérais encore : tant il en coûte de fuir la patrie, alors même que, marâtre inhumaine, elle déshérite ses enfans, ou les égorge!
L'abbé d'Espagnac*, que je rencontrai chez
* Marie-RaymoDd Sahuguet d^Espagnac , fiis du baron d*£spa-gnaCy gouverneur des Invalides, fut chanoine de Téglisede Paris, avant la révolution , mais sans aucune vocation pour Tétat ecclésiastique. Plein d*esprity et absorbé par le culte des muscs et par celui de Plutus , il se lia avec M. de Galonné , devint son agent, s*immisça dans plusieurs entreprises financières, et acquit d*immcnses capitaux . U fut exilé avec son protecteur , reparut en >7^> se jeta dans la révolution, donna des plane de finances , spécula de nouveau , se fit fournisseur quand la guerre éclata , et fut décrété d^arrestation comme coupable de marché frauduleux. Il réclama ,.sc justifia vl ù\t déchargé d'accusation. Mhîs dévoré par
!200 MEMOIRES DE TILLT.
un de nos amis, me conseilla de voir Danton; il irie proposa de m*y accompagner. J'en fus reçu avec décence et intérêt , quoiqu'il m'eût dit , dès les premiers mots , qu'il connaissait mes principes et ma façon de penser , dont ma conduite n'avait été que la conséquence. 11 les préférait, ajoutat-il , au jacobinisme simulé des gens de ma caste, et me prouverait qu'H estimait davantage ma franchise que l'hypocrisie d'un faux patriotisme , et ce lâche amour que certains hommes professaient pour une révolution, qu'ils détestaient^ et devaient abhorrer. // me promit enfin la vie : il était de bonne foi.
Mais les triumvirs de tous les temps se sont ' disputé , accordé , arraché , cédé des victimes. Je sus le lendemain par Manuel , et je suis sûr que Danton m'en fit avertir, qu'il m'avait abandonné de guerre lasse aux importunités de Fabre d'Er glantine, et que ma tête avait été, entre eux, un sujet d'altercation!!!.... Des mauvais piaisans diront que ce n'était pas trop la peine de se la disputer : je serai volontiers de leur avis ; mais des
Vauri sacra famés , il fit l'entreprise des charrois de Dumouriez , ibnda un club à Bruxelles , et dénoncé de nouveau comme fournisseur infidèle et complice d'un traître, il fut arrêté et condamné à mort, le 5 ayril 1794 à Tâgede quarante ans. Il avait publié avant la révolution un ^loge de Catinat et des Réflexions sur l'abbé de Suger et sur son siècle.