‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 87 sur 95 · CHAPITRE xxvr. ao · texte numérisé non relu

CHAPITRE xxvr. ao

un point de mire trop apparent pour qu'on le manquât, dans un temps où les victimes iraient à l'échafaud dans l'ordre et le rang où elles se feraient remarquer , et où le seul moyen de vivre ^rait de passer pour mort. Sa raison m'entendit, mais sa paresse ne me comprit pas. Pour que je succombasse moi-même plus sûrement encore , il fit non-seulement tout pour me détoiu'ner de sortir du royaume , mais m'offrit un lit chez lui et la moitié de son appartement. Il me prédit que, dans l'état des choses , les barrières de Paris fermées , toutes les surveillances et les soupçons sous les armes, je serais arrêté , comme tant d'autres dans les campagnes, identifié y et réservé à une mort plus misérable.

Il n'était pas de mon destin de l'en croire : je lui dis le dernier adieu de ce monde. Dans la suite , je cherchai long-temps avec inqmétude , et trouvai j:?&^^arrf que je ne l'aurais cru, son nom sur ces listes fatales . que l'Europe a lues avec épouvante et indignation , lorsqu'elle désespérait d'un peuple d'agneaux timides qu^uAe poignée de tigres entassait dans des cavernes avant 'de se gorger de leur carnage....

L'amie qui avait. décidé mou départ, s'était" aussi assurée d'un homme sur lequel elle comptait comme sur elle-même. En sortant de chez Cfaampcenetz, je le trouvai chez elle qui m'at-

ao6 MiMOfAES DE TILLT.

tendait. Il m'affubla d'un chapeau bordé , d'une redingote de cocher , et me fit monter , dans cet équipage , derrière son Ccibriolet. Nous arrivâmes près de Saint-Denis , à une maison écartée, où je passai la nuit , dans une chambre que le nom de grenier ne- déshonorerait pas. Je me séparai , dès le lendemain, de mon conducteur, et m'achemi* nant vers un port de mer, quelquefois ' à pied^ quelquefois sur des voitures de louage, le plus souvent caché le jour, voyageant la nuit, reconnu trois fois dans la route par des hommes qui auraient du me trahir , j'arrivai à Boulogne ^ le 2 5 août 1792 , à dix heures du soir!

Mon signal^nent y était avant moi.

Je m'étais décidé d'avance à me confier à une Anglaise qui tenait l'Hôtel d'Angleterre ( British Hôtel ) : j'y étais souvent descendu, et dans une situation fort différente de celle où j'allais m'olfrir à ses y«ux. Je regardai par les fenêtres de la cour , où j'apercevais de la lumière , si je ne verrais point mistress Knouth : l'ayant reconnue , j'entrai dans ik parloir, où , à ma grande satisfaction, je la trouvai seule. La saleté de mes vétemens , ma figure déjà un peu have^ le secret que le lui recommandais, m'en firent accueillir avec une sorte d'effroi : elle me prit peut-être pour un de ces spectres que sa compatriote, mistress Radcliffé, introduit avec tant de profusion dans

CHIPITRE XXVI- ao7

^s romans , conçus et écrits sans doute dans des cimetières. Je me nommai, il fallut quelque temps pour la convaincre que j'étais encore un habitant du plus mauvais de tous les mondes. Enfin je lui demandai si elle voulait justifier ma confiance, ou me dénoncer; j'insistai seulement pour qu'elle ne me fît pas languir. Elle n'hésita pas , et m'ayant conduit elle-même dans une chambre, dont elle prit la clef, elle m'apporta bientôt après à souper. Je dormis quinze heures , oubliant qu'il y avait une révolution , des officiers municipaux, des assassins et des tyrans. Mes songes mêmes furent aussi paisibles que mon sommeil.

En me réveillant, le sieur Parker, associé de cette brave femme, vint me proposer de me rendre à bord d'im vaisseau , qui portait en An* gleterre les gens et les chevaux de lord Gower. Il m'amena le capitaine, qui s'engagea, moyennant vingt-cinq louis ^ à me faire coucher sur la paille àtson bord. J'y eusse consenti, si son éloquence eut également réussi à me persuader que je trom* perais la surveillance des préposés de la douane , et autres officiers publics , qui visiteraient son vaisseau. Cette épreuve me semblant dangereuse , je lui offris un présent pour en obtenir le silence qu^l garda. Enfin Parker se présenta dans ma re< traite , avec un acolyte de la mine la plus rébar-

ao8 aiÉMOiREs dv. tilly.

bative et la plus patibulaire. C'était , rne dit-il 9 un contrebandier des plus honnêtes , qui répondait sur sa tête de me rendre à Douvres , sain et sauf. Les soins de celui-ci étaient plus chers : il exigea quarante louis.

Qui me garantissait qu'un tel homme ne me trahirait pas , ne me ferait pas jeter à la mer pour abréger, etc. etc. etc. Mais n'ayant pas le temps de considérer ces misères-là, je me livrai à lui sur-le-champ. M'ayant passé sur l'épaule une carnassière , il m'arma d'un fusil. Nous traversâmes le court espace qui conduisait à la mer, et fûmes bientôt dans l'eau jusqu'aux genoux, en côtoyant le rivage. Mon compagnon tirait incessamment et m'obligeait à en faire autant, sur je ne sais quels oiseaux qui passaient souvent hors de la portée, et que je ne prenais pas la peine deviser. Enfin , après une course de deux heures , il fallut entrer dans l'eau jusqu'à la poitrine pour gagner une barque qui paraissait avoir pour voile un mauvais drap de lit, sous la conduite de deux matelots, dont le langage et toute l'encolure n'inspiraient rien moins que la confiance. Il dit quelques mots que je n'entendis pas , et m' enlevant par la ceinture , il me lança dans la barque , comme quelqu'un dont on a reçu l'argent, et avec

les jambes et les bras de qui l'on ne compte pas. Ma situation n'était ni brillante ni aimable. Je

Page 1