‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 89 sur 95 · CHAPITRE XXYI. 2 1 T · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYI. 2 1 T

son aimable éjpousç. Payais fait sa connaissance en France. Ils étaient sur le rivage et regardaient la mer, mais par d'autres motife que ceux dont j'étais animé. Us étaient heureux ; ils avaient une patrie ; ils possédaient tout ce qui peut lui don-* ner une valeur et la rendre agréable ; ils vivaient dans les jouissances d'une immense fortune. Lady Oiolmondley aimait la vie , non comme son sexe l'aime en général , car ce sexe y est moins attaché et l'apprécie peu lorsqu'une grande passion le domine; mais comme une femme heureuse, de- * venue indifférente dans le bonheur. Sur le point de s'embarquer pour Naples, et se hâtant d'aller

voir 6d mère, la^ duchesse de Ru qui étaitmou*

rante : die était sur le bord de la mer, tremblante et incertaine, désirant pouvoir l'interroger si elle la transporterait tranquillement sur les cotes de l'Italie. Elle paraissait coniureries vagues, qu'elle ne trouvait pas asse2 paisibles ;%ais son mari cherchait à lui inspirer du courage (out en partageant ses inquiétudes , et cherchait à éloigner le plus long- temps possible le moment de la séparation. Us ne pensaient pas que la mer n'est jamais plus dangereuse que lorsqu'elle cache ses dangers dans son sein et que l'heure de la tempête suit souvent immédiatement le moment tranquille et sans nuages. La France aussi avait été tranquille et sous un ciel serein !

a ï 2 MEMOIRES DE TILLY.

Après avoir terminé quelques affaires avec la maison Minet et Factor sur laquelle j'avais des lettres de change, je me mis en route pour Londres, où j'arrivai encore avant la nuit. En Angle- ,ïerre , on était frappé des événeraens qui venaient d'avoir lieu en France. Toutes les classes de la société y prenaient le .plus vif intérêt. Les événemens se pressaient, devenaient de jour en jour

plus graves Mais ici je m'arrête, je jette la

plume, et j'attendrai poiir publier, ou du moins pour écrire la seconde et la plus intéressante partie de cette histoire * ( près de quinze années de courses sans but et sans repos , dans les principaux États de l'Europe, et dans le Nouveau- Monde ) , que j'aie soumis mon travail à un tribunal qui ne trompe jamais, quand l'amourpropre est docile , et l'esprit de bonne foi : le tribunal du temps #t de la réflexion. J'attendrai surtout que san^daogers, sans fiel et sans poisons, cet ouvrage , au moins singulier , ne puisse nuire ai à son auteur, ni aux acteurs que j'ai mis sur la scène ; et le moyen le plus efficace d'atteindre ce but^ul^ile et moral , est de pourvoir à ce qu'il ne paraisse qu'après la mort de l'un et des autres.

* Oe 1792 jtisqu*eii 1807.

Ici finissent les Mémoires autogi'aplics du comte Alexandre de Tilly. L'intention manifeste de Tauteur^ était de les continuer, et de les coiftpléterj il le promet y en quelque sorte à la fin d*c son dernier chapitre qu'on vient de lire, et qu'il termine par ces mots, écrits de sa main ;^/i de la première partie. Les papiers qu'il a laissés montrent également ijae tel était son dessein. Mais ils n'ofFtent rien moins ^e des matériaux suffisans pour une continuation çopiplète. Ces papiers ne peuvent d'ailleurs éti'e présentés au public dans l'état où ils se Irouvent.

Nous réunirons néanmoins plusieurs notes éparses, et divers fragmens tirés du portefeuille d'un honmie * qu'on voudrdt ne pas quitter si vite, et dont la vie est*encore parsemée ^e détails curieux et de particularités intéressantes ^ nous puiserons en. outre , dans sa correspondance, beaucoup de faits*et quelques données , ainsi que plusieurs lettres remarquables , avec des dates propres à fixer les époques*.

Malgré l'incohérence et le décousu de ces élémens divers , nous nous efforcerons de donner à notre travail additionnel;, toute la liaison et tout l'ensemble

dont il pourra être susceptible ^ sans nous permettre d'y ajouter de notre propre fond, autre chose que des éclaircissemens nécessaires , ou des explicatigns amenées par le sujet même. Par là le lecteur pourra être assuré d'avoir une suite des Mémoires du comte ' deTilly, qui ne sera pas dénuée d'intérêt, quoi que restreinte aux seules informations émanées de l'auteur lui-même.

Dans sa correspondance , nous ne trouvons que des traces imparfaites de certaines circonstances de sa vie, dont les détails nous manquent. Ce qu'on a répandu à cet égard, soit à Paris, soit à Berlin, est trop incertain et trop vague , pour que nous nous y arrêtions : il nous faut des témoignages plus sûrs. Aiiisi dans ce travail , nous serons guidés par l'amour de la- vérité et par le sentiment d'une impartialité -scrupuleuse.

SUITE DES mEMOIRES

Séjour du comte Tiljy en Angleterre^ depuis le ib août 1792 jusqu'en 1796. — Sa liaison avec Lady Craven , niargravine d'Anspach y et avec M™' de Lartigues.

On a vu que le comte de Tilly quitta Paris après la catastrophe du i o août : il déb A*qua le, aô dulïiéme mois à Stockport , et de là se rendit par Douvres à Londres. U^ résulte de sa correspondance qu'il séjourna en Angleterre depuis 1 792 jusqu'en 1 796* Il se rendit à Hambourg en 1 797 , et de là aux États-Unis d'Amérique. Il revint en 1799 en Angleterre, qu'il quitta la même année pour voyager en Allemagne. Nous tâcherons de le suivre dans ces divers pays et dans ses nouvelles aventures. Mais nous ne pouvons guère

2l6 SUITE DES MiSmOIRES

donner que des fragmens sur son séjour en Angleterre.

Il y fréquenta particulièrement quelques émigrés de marque , tels que le prince Léon de Poix , le vicomte de NoaiUes, MSH. de Bouille père et fils , le baron de Breteuil , le comte de Tressan , le marquis de ChampignoUes , la famille de Matignon et celle de Vaudreuil. Nous voyons encore d'après sa correspondance qu'il était généralement aimé et estimé à Londres. Quant à ses ressources et à sa mapière d'y vivre, c'est pour nous un mystère d'autant plus impénétrable, que l'état de ses finances n'était pçs très-brillant au moment de son départ de Paris pour Boulogne. Il paraît néanmoins que le vicomte de Noailles et lui, s'étant liés par des rapports plus intimes, firent ensemble des spéculations ou affaires d'argent. Ilparaît encore plus, évident que Tilly, de même qii'à Paris , fit fortune au jeu et auprès des fèmméSs.

Coinbien alors étaft difficile et pénible la situation des émigrés ! c'est ce qu'on va voir par le contenu de la lettre que lui écrivit d'Edimbourg, le 20 novembre 1 796 , le comte de Vaudreuil * son ami ; elle était conçue en ces termes :

* Le comte de Vaudreuil , dont il a été déjà question dans ces Mémoires , et sur lequel nous ayons donné une note biographiq^u«, tom. I«r /quitta la France avec le comte d'Artois, se rendit

« Je commence donc de nouveau ma correspon- » dance , et je vous demande en retour de Texac- » titude. Je vous parlerai d'abord de ma position. 1» Vous savez que depuis long-temps Monsieur *dé- » sirait quç nous vinssions ici. J'avais toujours dif- » féré à cause de la longueur de la traversée; mais » nous ayant envoyé un brick , nous avons pris » notre parti , M"* de Vaudreuil et moi, etaprès six » jours de souffrances, nous sommes enfin arrivés » ici bien fatigués. Nous avons trouvé une maison » qui nous coûte41iv. sterl. par mois,. La vie y est » beaucoup moins chère qu'à Londres , mais en- » core est-elle fort chère, surtout quand onn'a que » dix livres par mois , en tout et pour tout. Mon- » SIEUR ajoute à notre dîner deux plats que l'on » nous envoie du château , et voilà la seule chose » qu'il fait et peut faire , car il est bien mal à son * aise, ne touchant rien. Je vous dirai entre nous » deux y que j'avais bien espéré quelque chose, » mais il v faut renoncer , puisqu'il ne peut pas » même payer sa maison, et je reste avec dix'li- » yres. Je ne sais en vérité comment je ferai : la

ayec lui à Turin ; raccompagna ensuite dans différentes contrées ; le rejoignit à Edimbourg, comme on le voit ici ; et rentra en France avec ce prince, en i8i4« Il fut alors nommé pair de France , et gouverneur du Louvre : il mourut dans cefte charge, au mois de janvier 181 7. Le prince dont il avait été le compagnon d'infortune, lui donna les marques les plus touchantes d*intérét à ses derniers momens.

* Aujourd'hui Chailes X.

2l8 SUITE DES MEMOIRES

)) tête m*en totirne. Je suis malbeareux de ne » pouvoir aller à Londres, mais la place dans le yf mail coûte, pour soi seul , dix guitiéeâ. Il est » piquant d'être sur le même continetit sans pou* » voir aller vous embrasser , mon cher Tilly. J'au- » rais mille choses à confier à votre amitié.... Tai » déjà reçu une lettre d'Alphonse , qui me de* » mande de l'argent. Je lui pande ma position.... )» Ne sachant où loge Alphon^ , je vous adresse » ma lettre pour lui , etc. »

La situation des ànigrés était déplorable, moins peut-être en Ai^leterre que dans certaines parties de l'Allemagne. Là , des princes considérables fermaient aux victimes de la révolution française l'entrée de leurs États, et faisaient planter sur # leurs frontières ces poteaux impudeus où on lisait : Il est défendu aux vagabonds et aux émigrés dépasser outre, I/histoire ne doit pas se taire sur de tels faits.

On k vu que le comte de Tilly n'avait jamais approuvé la mesuré de l'émigration , et qu'il n'y avait eu recours que lorsqu'il lui avait fejlu personnellement sauver sa tête. Avant même son départ , il avait publié une lettre énergique adressée à Condorcet , membre de l'Assemblée législative, qui, après avoir parlé sur l'émigration avait provoqué des lois contre les émigrés : c'était le premier élan d'un cœur généreux, sou-

DE TILLY. a 19

levé d'indignation à la lecture du décret rendu contre ces proscrits de tout âge, de tout genre ^ de tout sexe.

"^îUy dans sa lettre à Condorcet réiiûpriraée à Londres et à Berlin , revient sur les motifs de son émigration , et même y ajoute en note , quelques

nouveaux détails «Il est temps, de fermer

j> mes yeux, dit -il, sur ce cloaque où vous » respirez, sur ces odieux tableaux dont je » pourrai d'autant mieux dire et quorum pars » magna fui que j'ai été à la veille de succomber » sous le couteau des meurtriers, et de périr vic- » time de vos fureurs pour prix , je n'ose pas dire » de mes efforts heureux '^'^ mais au moins de ma » constance -pour une cause juste , quoiqu'à

*' Lui, ie sieur Fabrè d*£glantinc et autres, qui sont maintenant «Eet^a/it le diable, essayèrent de me faire assassiner letS d'août 1 79a , ponr terminer la petite guerre .que ces honnêtes gens me fusaient depuis deux ans. Il fallait bien quitter mon pays où ces messieurs étaient les maîtres ! !

Je pris congé d*eux avec la plus grande difficulté : caché le jour «t voyageant la nuit, je mis près de trois semaines à gagner un port de mer : je leur laissai tous mes vœux et n'emportai que le pressentiment que leur fortune n'irait pas loin. J'ai appris depuis, avec une horrible surprise, qu*un médecin très-cëlèbrc * que je ne connaissais que très-superficiellement , pour Tavoir rencontré de temps à autre chez une femme respectable et chez un trèsbel esprit , qui n'est plus , avait cherché à aiguiser contre moi le poignard des jacobins. J*ai fait mon examen de conscience \ j*ai voulu savoir de quel crime j'étais coupable aux yeux de M. le docteur : j*ai retrouvé que je n'avais pas assez ^atté son excessif

* M. CabanU.

* » demi - perdue. Je vous combattis quand votre » Empire n'était pas encore affermi ; puissant je » ne fléchirai pas devant vous; et quand j'ai » échappé à vos poignards, je méprise vos pros- )j pérités , et ne voudrais pas y associer ma for- » tune. »

Voici quelques fragmens sur l'émigration et sur les émigrés sortis de sa plume : nous garantissons l'authenticité de tout ce que nous présenterons comme émané de Fauteur lui-même.

îr

Sur r émigration et les émigrés.

c( Le Roi ordonna itérativement ( après le 1 2 » juillet 1789 ) à M. le comte d'Artois de partir. Il » était inquiet des jours de son frère. La noblesse » fidèle se trouva divisée en deux partis : ceux » qui voulaient rester aupr^ de leur malheureux » maître , dussent-ils périr yictimes* de leur dé-

amour-propre , (on vous gâtait, M. le docteur!) et que j*avais osé souvent être d*un avis différent du sien.

Pour çà y la mort ^ C'est un peu fort I

Je lui pardonna, il voulait me traiter comme ses malades.

{Note ajoutée par l* Auteur en i8o3. )

DE TILLY. aai

» vouement , et ceux qui crurent que leur gloire » était intéressée à se précipiter sur lés pas de » leurs chefs naturels , au milieu ^es dangers qu'ils » espéraient et qui plaisaient à leur courage. Ces » derniers ne virent pas qu'on allait considérer les » émigrés comme des voyageurs atteints de la » peste, qui devaient, avant de courir l'Europe , » se guérir, ou mourir dans leur patrie : ils ne » Tirent pas qu'après quelques efforts faibles et » partiels , la haine et l'envie les repousseraient , » comme des alliés dangereux qui n'avaient pas » fait la quarantaine. On les détesta parce qu'ils » appartenaient à une nation qu'on voulait anni- » hiler : on les détesta parce qu'on ne pouvait les » détruire. On leur reprocha surtout de ne pas » s'être ôa^w^^/zezez^a:, c'est-à-dire de n'avoir pas » organisé la guerre civile que le Roi ne voulait » pas et qui ne poui^ait se faire sans lui.

» Un membre du Parlement britannique me » citait les guerres opiniâtres des maisons d'Yorck » et de Lancaster : ce n'était pas un exemple ap- » plicable à la circonstance où la nçblesse f ran- » çaise s'était trouvée. Dans les guerres de la Rose , y> deux étetidards flottaient , deux partis étaient » prononcés , deux chefs étaient ^n présence , et » il fallait choisir, sous peine d'être infâme et » exterminé par le vainqueur. Il en fut de même » sous Charles P^ : la nation fut divisée entre le

i> long Parlement et le monarque ; celui-ci com- » battait pour la constitution et les prérogatives x> de son trône ; l'autre pour la constitution et la » liberté. Mais encore un coup , il fallait opter » puisque l'autorité dissoute , était au moilas en » question, et que tous en avaient appelé au » glaive 9 dans cette lie dont les dissensions et les » fureurs sont bornées par la mer. En France , x> au contraire , l'autorité royale était encore D pleine et entière : elle fit abnégation d'elle- » même et ordonna l'inaction. Les moins obéis- » sans crurent bien faire en éludant les ordres D du Roi, et lui rendre même un hommage en '» courant dehors le servir malgré lui. Voilà la » question réduite à ses véritables termes. La » moitié de ces infortunés chevaliers a péri dans D les combats, celle qui a survécu s'est chèrement » convaincue que combattre sa patrie, et surtout » la quitter, est encore plus une faute que ce » n'est un crime.

» Cette épidémie de l'émigration affecta dî verse- » ment la noblesse : il en sortit des envieux et D des jalottx, qui préféraient la mort des préjugés » qui les intéressaient à la renaissance des supé- » riorités dont ils aj^aient été blessés. Le dévoue- » ment , l'abnégation , le courage , tout fut décrié. » Des aventuriers, des «imposteurs achevèrent de ^ désorienter les hautes classes dans les pays

DE TiLLY. aaS

7è étrangers; aussi que de mécomptes et de sur- » prises!

» Mais d'abord il faut, jpon venir qu'autrefois les

» autres nations' ne couraient aucun risque de se

» méprendre, puisqu'on n'était admis dans les

» maisons considérables qu'après avoir été mené

» à la cour par son propre ambassadeur. Mais les

i> vagues de la révolution ont inondé tous les pays

» de Français^ et souvent d'une classe qui faisait

» tort à ceux à qui rien n'aurait dû nuire : je veux

» dire de cette classe qui a profité des infortunes

» de notre patrie pour aller mentir sur une terre

» étrangère, et à qui les malheurs publics n'ont

» semblé qu'une occasion d'y aller chercher une

» fortune privée , en se disant les plus illustres

» victimes d'une révolution qui ne les avait pas

» atteints , puisqu'elle n'avait rien à leur prendre;

j» en parlant sans cesse de ce qu'ils n'avaient ja-

» mais vu; en usurpant , de mémoire, des placés

» et des emplois, qui, souvent même, n'avaient

» jamais existé; en se prétendant la tét^ d'une

» nation dont ils étaient l'autre extrémité; en

» soutenant aux étrangers qu'ils avaient possédé s» en France ce qu'on avait détruit; en portant » enfin les derniers coups à la dynastie terrassée, » par l'impudence avec laquelle ils affirmaient ' » qu'ils en avaient été les favoris et les créatures- » J'ai trouvé en pays étranger un colonel du

1^4 SUITE DES M]£mOIR£S

» régiment de Berri dragons ; une surintendante y>'de la maison de Madame ( toutes choses qui » n*ont jamais existé ); un monsieur m'a blessé » avec des souliers , et m'a assuré qu'ils devaient » bien aller, parce qu'il avait été maréchal de » camp ( il n'avait pas trente ans ).

» J'ai vu une ddme pour accompagner Madame » comtesse d Artois, qui avait été toute sa vie » marchande de modes, dans une ville de Flan- » dres. Une grande princesse d'Allemagne a eu M pendant dix-huit mois à sa table l'ancien colonel n delà gendarmerie,

» Le comte de Fleury reconnut son ancien valet » de chambre; il voulut le raisonner et le faire » partir sans le perdre ; celui-ci sûr de son as- » Cendant dans cette petite cour, contesta à son » maître de l'avoir été , le menaça à son tour de » le faire expulser, et faillit à y réussir. Je n'ai » presque pas trouvé dans le Nord un seul pré- » cepteur, vicaire de village ou autre émigré, qui , » à l'en croire, n'eût été à la veille d'être évêque, »^de quiToncle ne le fût; pas, et qui ne fût wx^ » cadet de bonne maison ; pas une seule gouver- » nante qui ne se donnât au moins pour une fille » de condition.

» Il était doux , pour beaucoup d'étrangers, de » les prendre au iïiot , enchantés de les trouver » si serviles , de si mauvais ton , et d'avoir la no-

PE TILjLT. . aiiS

» blesse fraoïçai^e dws leurs antichambres ou » (cjans leurs cuisines. Ces gens-là criaient plus » Ji^ut que le^ émigrés, et un Montmorency sans » ppumpus eut fort bien pu y passer pour une

D Voilà ce que j'appdUe une coalition du de^ » hors avec Tintérieur , car c'était ver&er Toppro- ^ bre à gra^ids flots sur l'ancien gouvernement ; » .c'était là dégrdda^tion de l'adversité consommée j» par l'imposture; c'était flétrir dans le calme ce » qui avait été aboli dans la tourmente ; c'était » justijier vi^gt révolutions au lieu d'une ; c'était » le malheur qui perdait ses droits , parce qpi'oiï >» lui volait ses titres, »

Non seulfiment..le comte de Tilly fréquentait à Londres les émigrés de marque que i^ous avons £siit connaître , mais il avait accè^ également dans plusieurs maisons anglaises de la haute 30ciété. Sa liaison avec lady Oaven, margravine d'Anspach , offre quelques particularités piqi^an<f tôs. On croit qu'il en avait fait la connaissance à Paris, et qu'il s'y attacha plus particulièrement à Londres. Elisabeth Barkeley, veuve de lord Craven, par son esprit et ses grâces, avait entièrement subjugué le dernier margrave d'Anspach et Bareith *, qui, par sa naère, était nev.eu du

* Christian-Frédéric Charles- Alexandre , né en 1736, parvenu à la souveraineté en 1769.

ui. i5

grand Frédéric. Dès 1791 , il avait cédé, par abdication , ses deux principautés de Franconie à son héritier éventuel , le roi de Prusse *, moyennant une forte pension viagère. Ce prince était sans héritiers et sans espérance d'en avoir. L'idée d'aller vivre paisible et tranquille en Angleterre, comme un simple particulier, l'avait tellement dominé, qu'après son abdication , étant parti pour Lisbonne, il y avait épousé lady Craven, et s'était retiré ensuite en Angleterre avec elle. Là , vivant avec opulence dans une terre magnifique ** , qu'il avait achetée aux environs de Londres, il était entièrement asservi à l'empire que sa femme exerçait sur lui , dans un âge où les habitudes ont remplacé les passions. Mais il n'^n était pas de même de la margravine qui fut bientôt subjuguée par sa passion pour le comte de Tilly. Cette liaison devint bientôt si intime qu'on s'adressait à lui pour être présenté chez le margrave. Dans sa correspondance se trouve une lettre d'un comte de Sainte-Fare , qui lui en faisait la prière instante; et de plus une suite de lettres de la margravine , pleines de tendresse et de la plus grande intimité. Ces lettres amoureuses sont de Fannée 1793 : en voici quelques échantillons :

* Frédéric. - Guillaume II.

♦* Chiswick.

DE TiLLï". aay

fc Moi méchante! lui dit-elle, moi, pour toi , » quand je ne puis l'être pour ceux que je hais ! » tu plaisantes, mon cher ami. A Dieu ne plaise » que j'aie voulu f empêcher de finir tes projets

» avec D ; mais te mettre sur tes gardes. Pour

» le M. ( margrave ) , il est enragé contre votre na- » tion 9 mais plus contre D. M. Il ne répondra )> d'aucune manière à ses lettres ; le silence du » mépris le plus profond est ce qu'il rendra. » Lord Thurlow dîne ici dimanche. Crois que » j'userai de mon ascendant pour mon bonheur. » Jamais je n'ai été aussi nécessaire au M. ( mar- » grave ) ; son àme timide se réfugie auprès de

n la mienne Il est venu une lettre le cher-

» cher pour finir l'acquisition de Colney-Chapell. » J'ai commandé la voiture; je me suis mise très- » proprement et je l'ai accompagné. Je sais le » flatter et le consoler. Le peuple me salue et dit : » Theresheisî II est enchanté. Quand je suis ve- » nue auprès du lit pour le faire lever, il réflé- » chissait au lieu de dormir. Il ne parla que de la » noirceur de D. M. contre moi.... Vouloir lui » ôter sa femme l le brouiller ^vec sa femme l II » ne peut digérer cela. Et puis il dit : quand tu » me quitterais , pense-t-il , lui , qu'il me conso- » lerait? And that d-m-d-b^ch. qui me lor- » gnait. J'ai vu ses manières quand tu étais » à Bristol, mais je ne suis jamais remonté chez

aa8 SUITE des mémoires

» «lie ; She's a d.,.. med h-ch. Tout ceci est » charmant, et tout me réussira, je te le promets. » Parce que je suis bonne j crois-le sincère et » tendre, et je veux que tu sois bon et heureux «avec moi.... Dieu m'est témoin que renoncer à » te voir pour quelques senfiaines , c'est renoncer » au seiil plaisir que j^aie; Mais dans Fétat actuel )p des choses-, ion départ donnerait le dernier » cbup.de niain aux droits que j'ai acquis sur le » lyf. (margrave). Tous lès autres ont tort, et toi V tu es le seul qui du moins ne l'as pias trompé. » J^ t'embrasse et te prie de m'envoyer dans ta » dernière lettre une croix dans un coin que tu j» auras baisé avec ta bouche...., que j'y porte mes » lèvres.,.. Adieu, mon cher et unique ami; aime- » inoi bien. En te soignant de corps et d'âme, tu ♦» peux me prouver si tù désires de me* rendre ?» ixettreuse. Place un baiser comme cela : »

Le commencement d'une seconde lettre de la margravine à Tilly, et que nous allons aussi rapporter, indique qu'elle fut écrite vers le mois de septembre 1793, époque fatale pour la l^eine de France : .

« J'ai versé un torrent de larmes encore ce ma-

m TILLY. 229

» tin^ }ui mandait-dle , auiç horreiiris qu^on com- » me( confire cette ipalheUretise Rjeioe..: * ; .

?> M* R-eed fôt arrivé dfe Pôptsmouth , où al a été » un iDQis, ^% il dit qrfil. j âvu trois^chevâliers tt qui ^'Impatientent. M. Reëd a déjei^né-icL II » rti'a dit qu'il venait pour me faire tous lèfe corn* 9 plintensvde MM. de G. (de Gand ) ^ Diir^ et » de Pj ( de Poii ). Vous voyez qiie je vous rends 3» un compte fidèle de ceux à qui je di&deux mots. »J'ai eu- une longue, conversation avec :1e M. D (jioargrave ), au sujetde mesaifaîresydàns la* D qiieUê il s'est mis dans un tort si épouVao^itsdple » avec, moi ^.^ue j'en ferai ibut ce que je voudrai. If Jb ne puis vous dire cda à présent ; mais c'est JK charmant» Il va à Cohn^ynChapell dimwmhe, et x> j'aurai mon entière libaiié .jusqu'à mercredi au n.soir. Ainsi si fu veux me voii* encore une fois 2> sdns (pie le P; au qui que ce soit le sache , si tu » le veux ^ je te proposei::ai deui moyens r tu en » choisiras un^ I^. T. ( lord Turlow ) vous racon^ V tera ia folle scène d'hier^ Je t'embrasse du Ibnd »;de.n!ion âofiie affligée, y^ . ; ! « , c

: Dans une: troisième et deraièFe lettrey oîi jvoit combieih la imrgraviixe était contrariée dans ses amours^ soit, par l^émbarDas.de sa positioii ^ soit par ies mâoagemens qii'elle croyait devoir slu margrave. £Uè y met ses sentimens encoi^e plus à dédoruvertx . ! >

23o SUITE DES MJÉMOIRES

a Je n'ai , lui dit-elle , que des larmes toujours » prêtes à m'étouffer. Je ne crois pas qu'il serait » prudent de te voir. Tu ne sais pas comme » j'aime, quand j'aime. Tu peîarx en avoir une » très-faible idée. Je ne dirai pas de mal de toi » au M. ( margrave ). Mon langage, quand je 3» parlerai de toi, sera toujours le même. Je n'ai )» jamais eu de détours avec lui. Je ne me donne- » rai pas la peine de le tromper, et ce serait a peiiie perdue, car je ferai tout ce que je vou- » drai de lui quand une fois tu serais parti , et » pour le reste je me tairai; mais je ne dirai ja- » mais que du bien de toi , si l'occasion est iné- » vitable de te nomm^. J'éviterai cela quand je TU le pourrai , car* nion |pœur a quinze ans pour ^ toi , et se met à battre si fort quand on te » nomme, et me fait rougir,que je suis prête àme » trouver mal. Je trouverai une maison à Londres 3i où je n'aurai place pour personne, que pour ce D qui est nécessaire à mon fils, et, s'il est posn sible , tournée de manière à ce que tu puisses y » entrer nuit et jour. Apprends , cher ami , à te

» défier de toi , même plus que des tracasseries et » des méchans. Tu sais d'ailleurs qu'il ne &ùt que » quelques circonstances qui se rencontrent par » hasard pour te faire classer ton unique bonheur a> dans le rang des infâmes. N'aie d'ami que moi ,

» et sers-toi de tes ennemis quand ils veulent

DE TILLT. a3l

» agir en amis. Le M. ( margrave ) a beau jeu » contre les Français ; il vient de me dire que » ce que les monstres font à Paris n'est que le » pendant de tout ce quHl a vu dans ses troiipes^ » où il avait deux cents Français; que c'étaient » des complots , des projets d'assassiner, cap^yral^ » colonel, etc.... je le laisse dire.

» C'est un nouveau supplice réservé pour moi » seule d'être à portée , et près de ce que j'aime » et de ne pas le voir, ni pouvoir le voir. Je sxris » un peu mieux aujourd'hui,, mais loin d^étrebien: » Je te promets de ne songer qu'à ma santé. D Mais , dis donc, qu'as-tu fait de tes maux ? Je:t'£^ » demandé des détails sur ta santé , et tu ne m'en » donnes pas. Envoie-moi ton Henri *. J'aimerai » le voir parce qu'il t'a vu. Conserve toutes les y> facultés de ton âme, pour m'aimer comme je » le mérite à ton retour. Je compte sur ia chei^a-' » leresquerie de ne jamais me le cacher si tu » changeais. £t je compte bien plus encore sur » ma tendresse et la tienne, que tu ne pourras » jamais changer pour mot Je t'embrasse avec » une tendresse excessive , mais bien affligée dans » ce moment-ci. Adieu! » ,

Une telle liaison avec un. homme du caractère du comte deTilly, ne pouvait manquer d'être

* Valet de chambre du comte de Tiliy.

troublée ou traversée par bien des incidens et des tribulationls. Qu'on se rappelle qu'il fait lui-même Paveu danà ses Mémoùiss, qu'il était d'uQ humeur jalouse et exigeante^ Il rësulté d'titie lettre que la margravine lui écrivit en atiglais , jffaL%, la tourmentait par des soupçons injurieux. Elle s'efforçait de dissiper la jal6iisie que hii avait inspirée j apparemment un rival qui n'est indiqué que par la lettre initiale D.. , et qti'on appose être M. de Duras ; il étsdt aus^i de la société dû margrave»

Ces nuages amenèrent des scèbés et de^ ^^ fiortiiiiens^ qui ne èont guère dâfifs âôs moeurs, vaàis dont TiHy- a consacré etî quelque sorte la • théorie dans ses» pir oprés Mèrrtôites , api-ès eri avoir puisé Fexempte danfe leis âftiôùràrdil premier Lauzim (Puygirilbem) ave^ la petite-fille d'Henri IV *^Oetaimecbàcun sait, le duc de Lau^uâ donnait à cette ^rin^esse des tAMtj^esfrappdtttes de son arnooTi lia été notoire à Londres et à Hambourg , - que ie comte de Tilly en agit de mémeàf Pé^rd de la lûat^graviiie d'Anspach, et qu'il la ti*stitaitiparfois avec une singulière brutalité dans son parc, à cOtips dé ctiavàchè, en pré&^ioe de témoiiisi Si nous lui devions à luimême la révélation de ce fait , ou plutôt de ces

* MadcmoiscUc cle Môntpensier.

Yoieàdèfait, il se serait apptiyé stiifdes raisonneifiens captieux, et aurait justifié par des exern*pïes cet e3l:cès d' amour ^ lui qiii arait érigé en maxime qu'il était permis à un amant de battre sa miutresse, inais qu'il était de mauvais ton à un mari de battre sa femme.

Ses amours d'ailleurs résistaient peu aux orages ; ikr étaient trop multipliés ptour être ténaces.

On trouve dans ses papiers les traces d'une âtiitt^e liaison avec ùtié madame de Làrtîgues , dôiit il fit là connaissrance pai* î'iiltettriédîàîlSB du prince Léôll de Poix.

Chârlotté-Marié Bobin, toàriéé avec le ddctétir Amauld-André Roberjot de Lartigues, àii Pôrt-àti^Princé , vivait avec sa fille à Londres, éloignée de son mari. On voit d'après sa côrrës- |)ond8ln(ïé, qu'elle se trouvait soiivèirt dans des ein- 1t>àirràs péculiîàiï^es , et qu'elle eii était tii-éë, tantôt J)Slr le prifacie Léon de Poli , tantôt par le comte dd Tilly, à qui elle avait fait connaître sa position et sa déti*èsse.

lié reproché qu'elle s'était misé dans cette situation par sa légèreté et par le défaut d'ordre , liri fut adressé et articulé noii-seulémetit pat* sbn mari, mais par un ami de son mari, M. Beauvérilet, à Boston-Ros. Que ce fût vrai ou non, M. Léori de Poix et M. de Tilly, qu'anitnait sans

234 SUITE DES MlblOIRES

doute un autre genre d'intérêt, la tirèrent d'embarras, à plusieurs reprises, pendant les années 1795 et 1796. Les avances du comte se montaient à cette époque, à 1649 livres sterling.

Il prit la résolution, vraisemblablement, de concert avec elle , de réclamer le remboursement de cette somme à son mari ; çn conséquence? M"*' de Lartigues lui souscrivit la déclaration suivante :

« Je jure, affirme et proteste, que le compte » ci-dessus de i649 livres sterling, argent d'An- » gleterre, est de toute exactitude, justice et vé- » rite , ainsi que la reconnaissance étemelle que » moi et ma fille devons à M. Alexandre de Tilly, » qui m'a empêchée de mourir de faim , de ma- » ladie et de misère, à plusieurs époques (devant » tant de témoins les plus respectables qui le » certifient); dans les intervalles où je ne rece- » vais point de pension (et où j'étais perdue de » dettes ) , et surtout ces derniers quatorze mois , » où ayant beaucoup de dettes , je ne recevais » aucune pension , abandonnée de toute ma fa- » mille, et obligée enfiji de recourir depuis quatre » mois aux secours que le gouvernement anglais >i accorde aux indigens, et cela, lorsque toutes » mes propriétés sont en plein rapport. Je reconr » nais, dis-je, que la susdite somme de 1649 ^^^*

» Sterling, argeixt d'Angleterre , portée çi-dessu&, » lui est due de la plus légitime manière , et que » lui , Alexandre de Tilly, est autorisé devant le » ciel et les hommes, à prendre tous les moyens » possibles sur tout ce que je possède et possé- » derai, sur tout ce que possède et possédera » mon mari , pour se rembourser d'une dette » aussi sacrée. »

Londres^ 27 juillet 1796.

Signée y Charlotte-Marie Bobin Roberjot DE Lartigues.

M. de Tilly ayant fait demander à M. de Lartigues, le remboursement de cette somme, celui-ci s'y refusa, alléguant la légèreté et l'inconduite de sa femme, à laquelle il faisait une pension, et ajoutant qu'il n'était nullement tenu dé justifier, ni de payer ses dettes. « Ma réponse, dit-^il à là » fin , lui sera remise par un de mes amis^, » M. Dumont, à Londres, qui es^f chargé de lui » parler de cette affaire. »

M. de Lartigues se montra très-récalcitrant ,- et s'obstina malgré toutes les réclamations à rie j^as payer.

M"** de Lartigues retourna en Amérique, où nous allons bientôt la retrouver.

Il <,i

.a36 SUITE DES MEMOIRES

Départ de Londres pour Hainboiirg. — M. de Tilly y retrouve M. de KiVârol , et reiidaveUe sa liaisoh afëc cet homme célèbre. —^ Sa lettre a Rivarol. -^Réponse de ce dernier.

Nous ignorons si ce fut à la fin de 1796, ou au commencement de 1797, que le comte de Tilly quitta l'Angleterre pour se rendre à Hambourg; mais nous savons positivement qu'au mois de juin de cette dernière année, il était à Hambourg , où affluaient alors un grand nombre d'étrangers de presque toutes les nations, qui venaient y chercher un refuge contre les calamités de la guerre. Depuis la conquête de la Hollande, Hambourg é^it le point de communication, le plus important^ soi:^ tous les rapports entre le Continent et la Grande-Bretagne.

Là, Tilly retroijva le comte de Rivjarol qu'il a peint àans ses Mémoire^, et dont il. achèvera d'esquisser le portrait danslesfragmeps que nous rapporterons sur ;S0B(. séjour à Berlin, où il rçncontra une troisi^ipae foia cet homme célèbre en 1800 et en 1 801. Il se lia de nouveau 5^vec lui, .et :(réquenta aussi la . liaison du libraire Faudie *, qui était en relation intime avec

* Frère de M. Fauche-Borel dont les journaux ont fait men^ iion 91 ^àveiit^ et qrd s'^t^Qjb dévoué «i.)^'.<a(iise royale a figuré dans presque toutes les affaires secrètes de la |>olitique contemporaine. On sait qu'il s'occupe à faire rédiger 'ses' piropres Mémoires, qu'on attend avec impatience^ et dont la publication sera très-prorbainc.

DE TILLV. 237

Rivarol. Mais M- • Fauche , femme fort intéressante, frappée de la réputation de M. de Tilly, et lui trouvant d'ailleurs beaucoup de fatuité et un ton leste, le reçut assez froidement, et évita même avec 3oiia toute espèce de rplation avec/un homme, dont la société pt^it réputée dangeveuse et peu $uré.

' Quant h RivA^fql, il ]e recevait chez li|i assez

yolon.tiçrs., $ur un pied ftmiçal, ftii|si que )i'4|:teste la correspondance suivante :

Exirait d'une lettre que le comte de Tilly écrivit à Rivarol, datée de Hambourg, le 6 juillet 1797 , en lui envoyant demander un exemplairie de la Nouvelle Héloïse :

Je voudrais consulter cet ouvrage enchanteur Où Tamant n*est pourtant qu'un triste suborneur , Et la maîti*esse une douce infidèle , Le père un brave radoteu^ , La cousine une péronnelle , L'époux un ennuyeux et vieux précjicateur , Et l'ami le mauvais modèle De nos philosophes du jour :

Où tout le monde parle amour Sans le définir et l'entendre , Où la vertu qu'on outrage à son tour Prêche d'un ton si spécieux, si tendre. Que jeune et vieille ont bien pu s'y méprendre : Ce livre qu'à vingt ans nous savions tous par cœur.

a38 SUITE DES MEMOIRES

Et qu'à quarante ans Ton oublie , "

Où tout est faux , vain et sophistiqueur. Où tout est vrai , grâces à la magie

D*un style unique et séducteur.

a Cela veut dire , mon cher ami , que je vou- » drais avoir pour vingt-quatre heures un exem- » plaire de la Noui^eUe Héloîse. J'ai une incerti- » tude% fixer sur un passage qu'on me dit être » dans une lettre du troisième volume , et que je » crois au contraire dans TEmile : veuillez la » remettre au porteur.

» J'ai passé chez vous hier, et j'ai été bien aise » de trouver la porte hermétiquement fermée. » J'ai suivi le précepte de celui dont la morale » était si pure, et qui dit ; Pulsate^ et je me suis » réjoui de ce que Yaperietur vobis ne se vérifiait » point. Je me suis flatté que vous étiez en re- » gard avec la postérité qui vous appelle, et que » vous travailliez * pour elle et pour vous.

» Il est évident que c'est à vous qu'il appar- » lient de donner les dernières leçons de cette » langue immortelle , de fixer ce qui est en ques- » tion, de relever les erreurs, d'éclaircir les » doutes, d'expliquer' ce qui est obscur, de dé- » terminer les véritables significations^ de prou-

* A un nouveau Dictionnaire que^ quoi qu'on en ait dit, M. do Bivarol était très-capable de faire ^ parce qu*il voulait sortir de la route mécanique de ses prédécesseurs. ( Note de VÂuieur, )

DE TiLLY. aSg

» ver les étymologies, et de jeter enfin la clarté » d'une analyse savante sur la généalogie de cette » grande et antique Camille de mots , dont jusqu'à » présent les preuves n'ont été que confusément » faites.

» Je vous renvoie votre admirable discours % » où le style le plus brillant et la raison la plus » exacte se sont donné rendez-vous pour charmer » avec excès, et instruire sans fatigue. Heureuse » alliance dont personne ne connaît aussi émi- » nemment que vous les conditions!

» Je suis seulement fâché que vous ayez loué yi l'abbé Raynal. Votre note même n'est pas un » minoratif de poids : c'était un pauvre diable » qui n'a pas écrit une ligne de cette histoire où » il y a quelques superbes morceaux et une déa> clamation si imposante pour les jeunes gens, i> et pour tous les hommes dont le goût n'est » pas sûr.

2> J'ai vu dans ma jeunesse, à Saint-Germain, » chez M. le maréchal de Noailles, un M. Pemeja,

* Le Discours sur JtunwersaUté de la langue française Voilà

comme je dépréciais Thomme avec lequel j'avais été lié pendant seize ans!!! qui avait pour moi une grande partie des sentimens que j'avais pour lui, avant que quelques personnes qui Tadmiraient sans avoir une balance pour le peser , et qui l'ont k peine connu , nous eussent brouillés les quatre derniers mois de sa vie! ! O inanité des coteries ! 6 pauvreté des salons ! ! ô médiocrité des jaloux sans droits! ! ! ( NoU de l'Auteur. )

24o SUIT^ D^ MÏirOIRES

» auteur de Téléphe (dont M"" Aruould disait : » il y a telle f... que j'aimais mieux quand j'étais » jeune), qui lui avait fourni beaucoup de mory> ceaux, ainsi qu'un médecin de ses ami$9 mort » à la fleur de son âge. On connaît les autres )> collaborateurs.

» Ce prêtre éhonté n'a été, comme vous le » dites très-bien , que le rédacteur de cet ou- » vrage. Les points de suture, seule part qu'il y » ait eue, s'y montrent à l'œil le moins exercé. » Son grand talent fut son attrait irrésistible » pour le beau sexe , qu'il adora indistinctement D jusqu'aux derniers temps de sa vie. Beau et » superbe talent qu'il aurait dû cultiver sans » partage. .

» Il est aussi plat de s'attribuer les ouvrages » des autres , que d'ei^ écrire de mauvais.

» Mais j'écris un volume pour ne rien vpus » apprendre, si ce n'est peut-être qu/ç l'abbé » Raynal était un âne à la ceinture.

» Une légère indisposition me iait garder la » chambre : j'espère sortir demain, et je pas- » serai chez vous.

» Adieu, mon cher Tacite *. Macte animal » point de distraction, travaillez, et vous aurez » le droit de dire : Exegi monumentum cere pe*

* Allusion à ses raorceiuK brillans sur la Révolption.

DE TJLLY. ' 24 ï

» renïiius. Vous avez vaincu toutes les difficultés » et tous vos rivaux, puisque vous avez vaincu la » paresse. »

Tuus ex animo.

Voici la réponse de Rivarol.

« Quand on écrit pour les femmes , oh risque n d'aller dépareillé à la'postérité.

» Voilà tout ce qui me reste de ce roman, mon » cher comte. '

» Vous m'avez écrit compie à une Académie

Y> tout entière ; quant au sobriquet de Tacite ,

V vous avez grand raiton , il y a longtemps que

» je me tais.

* » Si je m'étais douté hiéi' de ma bonne fortune,

» ma porte aurait été ouverte : elle le sera tou-

» jours pour vous. Je la ferme aux ennuyeux et

» à ceux avec qui il n'y a que du tenips à perdre. . .

» Frappez, quand* vous reviendrez, deux coups

»"seulem[ent un peu fort, à la porté dii fond.

j> Prenez , si ça vous arrange , le moment qui

» suit le dîner.

» Il vous sied bien de déclamer contre la pa-

» resse : vous êtes le vrai coupable. Vous prodi-

» guez ici, comme à Paris y votre esprit et votre

» facilité à un monde dont on doit être dégoûté

» à votre âge, quand on le ♦connaît autant que III. 16 •

a4^ SUITE DES MÉMOIRES

» VOUS : vous avez toujours la £aim des vains 1) plaisirs dont vous devriez être fatigué.

» Vous avez tout ce qu'il faut pour aimer le » travail , et même pour n'y trouver que de l'at- » trait. Croyez-m'en , reposez-vous dans l'étude ; » elle vous réclame, et la dissipation n'est plus » digne de vous.

» J'oubliais l'abbé Q.aynal ; vous ^vez, absolu- 3» ment raison ; mais il y a t^nt de gej:^s de qui on » peut dire a/i^ jfi^^z^'^ la c^i^t^^ej que J'abbé » Raynal qui l'était de pied-en-cap , ; ajujrait été » ravi 4^ vot^e lettre : il faut parler de$ gens à » charge et à déch^ge. Votre, médecin. $!,'appeUit ».dji 3^ewl. C'est \a fttl^ 9lnée dxk h —Â^T — » qui Ta tué.

^ jf Adieu,, ijous poi^rriwjï fgire çQmmerc©^ d'à- » ^ecdotes et de littéi!al;iir$; et les Han^urgeois 9 nous laisseraient ^ire. ;)>

IJous r^tiroi^yons tjwtAooyp, à la fin de 1797^ lei copte de TUly tai}^ États-Unis d'Amérique ^ sai^ aViQ^r la v(koi«idre dq^née sqyr l'époque précise de spi^ déport de Han^bpurg , vi aur l'jcubjet de ce voyage d'outre-mer.

DB TILLT. %[\i

Séjour du comte de Tilly aux Etats-Unis. — Il y retrouvé le vicomte de Noailles. — Son mariage clandestin avec Maria-Mathilda Binghani. — La famille Bingham. --" Arrangement singulier. — Séparation f retour en Europe. — Fin de Tepisode Bingham.

La seule trace d'une date relative à l'apparition du comte de Tilly en Amérique , se^retroave dans une lettre du vicomte de Noailles , datée de Philadelphie, le 9 novembre 1797:, qu'il lui adresse à New-Yorck.

« M""' de Lartigues , lui dit-il, m'avait commû- » nique votre plan de venir d'Europe dans ce 3D pays. Tavsds pris cela pour une fable*, parce » que dans ce pays-ci, il n'y a rien de romanes- » que. Mais votre. lettre de New-Yorck, datée du » 28 octobre, me prouve que vous avez réalisé » vôtre idée. Je serai charmé de vous revoir; » mais il faut que je vous avoue franchen^ent , » que le moment n'est rien moins que Êivorable » pour entreprendre, des affaires. »

Ce dernier passage fait allusion évidemment à fintentien qu'avait manifestée le comte de Tilly , de reprendre en Amérique les spéculations commencées et suivies, pendant quelques temps, de concert à Londres , avec le vicomte de Noailles :

2/|4 SDITE DES MÉMOIRES

on en inférera que les résultats en avaient été satisfaisans.

Mais ce qui étonnera bien plus le lecteur, que le voyage subit du comte de Tiliy en Amérique , c'est le mariage qu'il contracta, ou plutôt qu'il brusqua dans ce pays , le 1 1 avril 1 799 , sorte de lien qui était si éloigné de ses idées, de son genre de vie et de ses penchans.

Malgré l'assertion du vicomte de Noailles, tout fiit romanesque pour le comte de Tilly aux États- Unis d'Amérique; il suffira pour s'en convaincre de lire l'épisode de sa vie singulière, compris dans l'espèce de résumé que voici :

Il se maria le 1 1 avril 1 799 , à Philadelpliie.

Il SQ sépara de sa femme dès le mois de juin suivant.

Il repartit pour l'Angleterre au mois de juillet.

Il arriva dans le courant d'août à Londres , et se rendit peu de temps après sur le Continent.

Entrons dans les particularités de ces différens événemens , autant du moins que les papiers que nous avons sous les yeux nous le permettront.

Le comte de Tilly fit la connaissance, par l'entremise du vicomte de Noailles , de l'honorable famille de. M. William Bingham. C'était un des plus riches négocians de Philadelphie : il était en même temps sénateur. Son immense fortune , il l'avait amassée pendant la guerre même

de l'indépendance de «a patrie. La source de ses richesses , et son patriotisme lui inspiraient naturellement une sorte de prédilection et même de penchant 9 non-seulement pour les Français, qui avaient fait cette guerre et s'y étaient signalés , mais encore pour les Français en général. Sa maison était le point de réunion de tous ceux qui se rendaient à Philadelphie avec un nom marquant. On conçoit que le vicomte de Noailles qu'on appelait en Amérique, le général. Noailles, devait être un «des amis de la maison; il l'était en effet, et passait même pour être l'amant de M"** Bingham. Présenté par lui," le comte de Tilly fut admis et accueilli avec beaucoup d'empressement et d'égards. Par ses manières et par sa tournure , il plut singulièrement à Madame et à M^^ Maria-Mathilda Bingham.

On jugera du progrès qu'il fit dans cette maison opulente, par les invitations et les billets suivans , écrits à très-peu d'intervalle.

<K Monsieur et. madame Bingham prient M. le » comte Alexandre de Tilly, de vouloir bien leur » faire l'honneur de dîner chez eux en famille » dimanche prochain. »

« Miss Bingham préseate ses complimens au » comte de Tilly ; elle prend la liberté de lui eu-

» voyer du chocolat , ayant l'emarqué hier qu'il » en était satisfait. »

L'intérêt de M"*' Bingham se décèle d'une manière bien plus marquée encore dans ce billet affectueux :

ce Miss Maria-Mathilda Bingham prend la li- » berté d'offrir au comte de Tilly quelques fruits » cueillis dans la primeur : elle espère qu'ils lui » seront agréables dans son indisposition. »

D'autres lettres ne laissent plus aucun doute sur le tendre attachement qu'il inspira à cette jeune personne; aussi les affaires dont parlait le vicomte de Noailles devinrent bientôt des affaires matrimoniales.

La correspondance de Miss Maria avec Tilly, ayant attisé sa passion pour le comte , amena sous les yeux même de. ses parens son mariage clandestin le I r avril 1 799 ; démarche imprudente que plus tard elle regretta amèreinent d'avoir £aiite , et dont les suites causèrent' la mort de sa mère, en tSoi , et peut-être contribuèrent aussi à abréger les jours de son père en 1804.

C'est à Philadelphie même que fut fait et consommé ce mariage fatal, ainsi qu'il résulte du document que nous allons rapporter; il était \ conçu en ces termes :

« Je certifie que le 1 1 avril de l'an de Notre-

DE TILLTj 1147'

n Seigneur i jg^y Jacques- Alexandre de Tilly a » été marié avec Maria-«Mathilda Bingham, par »moi, Thomas Jonas, ministre de l'église uni- » verselle de Philadelphie. (En Pen^ylvanie). »

Ce mariage était aussi valable qu'aucun mariage quelconque pouvait l'être en Amérique, sauf le faux nom de baptême que s'était donné le comte de Tilly , erreur qu'on ne peut guère supposer avoir été involontaire , et qui , si elle a été préméditée, n'était sans doute qu'une porte outerte , dans Pavenir,. pour quelque faux-fuyant.

Le fait est que c'est la seule pièce (et de sa nature, elle était assez importante) où le comte de Tilly ait pris le prénom de Jacques ,- qui était celui de son père.

Qu'on se figure la douleur que ressentirent de cet événement les p^rens de Miss Maria, maison si respectable qui , jusqu'alors ^ avait été le siège du bonheur, de l'ordre et de la tranquillité? Quelle source de chagrin pour le père et la mère de cette jeune et intéressante personne, qu'une passion subite et irrésistible venait ainsi de fasciner et d'entraîner!

Les familles Willing, Francis et Alexandre Baring * d'une part , et de l'autre le général de

* Chef de la maison de banque Baring à Londres , et membre du Parlement.

^4^ SUITE DES AIÉMOIBES

Noailles, M. Gueroultde Boiscleraux^ etM. Pierre Aupois, firent en commun des démarches, au nom de la famille , pour amener la rupture de ce nœud clandestin. Ils étaient chargés, à cet effet , d'accéder à toutes les clauses que pourrait offrir ou consentir le comte de Tilly, à la condition de remettre , souscrite de sa main , une déclaration

authentique, portant que sa femme semit libre de rompre le lien qui les unissait , et que lui-même s'éloignerait, non-seulement de Philadelphie^ mais des Etats-Unis d'Amérique.

Qu'on juge dans queUe perplexité fot plongée ht famille Bingham depuis le mois d'avril, jusqu'au mois de juillet, époque où après plusieurs pourparlers , et à la suite de discussions très-animées, le comte de Tilly souscrivit à l'arrangement qui fut rédigé par le général de Noailles.

Voici cette singulière transaction , copiée sur la pièce originale.

i< Je demande le$ choses suivantes :

» I ** Cinq mille livres sterlings argent comptant j » pour solder mes dettes.

» a** Ua traitement annuel, payable où je vouy> drai, de cinq cents livres sterlings, dans tous » les pays , excepté les États-Uniis.

^- • DE TiLLY. 249

» 3°. Une sécurité que l'on ne m'inquiétera » d'aucune manière quelconque, p^f des pour- » suites , pour tous les faits possibles relatifs à » mon mariage.

» 4**- J^ demande que M. Baring m'écrive ou » me fasse dire par le général de Nofîiilles , qu'il »m'a poussé dans un moment de tumulte à » raison de l'état où était madame sa femme ; et » jamais sur mon honneur, dans ce pays ou ail- » leurs , je ne troublerai la paix de sa famille ou » la sienne , de la manière la plus distante. »

( Le lecteur, coçfiprendra mieux cet article , quand il saura qu'à la suite d'une altercation amenée par la discussion des clauses de Tarrangement , M. Baring , se laissant aller à un mouvement d'humeur , repoussa rudement le comte de TiUy. )

a Ces quatre articles étant accordés et ratifiés » sous la responsabilité du général de Noailles et » de M. Thomas Willing, je n^'engage à quitter » immédiatement Philadelphie , et l'Amérique de » suite.

» 3e donnerai de ma part toute espèce de sé- » curité qu'il plaira de m'imposer, comme par >» exemple la perte de mon traitement annuel, ^ et un bon de jugement pour la somme qui

12 5o SUITE- DES MJÎMOIRES •

» m'aura été allouée pour le paiement de me» » dettes , quç jamais «je ne donnerai aucune in- » quiétude quelconque à la famille de M. fiingham » et à la famille de MM. Willing et Francis. Je » renverrai les lettres de la comtesse de Tilly à sa ;» mère , et si 'on croit, à quelque époque que ce » soit, qu'un divorce puisse contribuer à son » bonheur, je m'y soumettrai à la première ré- » quisition , sans demander pour cela un scheling » d'indemnité. Je désire avoir la signature de » M. Bingham, sur ces articles, avant deux heures » après midi , et que demain matin , avant dix » heures, le reste absolu de ces * conditions soit » rempli de manière qu'à l'instant je quitte un- » pays où j'ai été trop malheureux.

» Signé, à Philadelphie, le lo juin 1799^

» ALEX. DE Tilly.

» Pour copie ,

» Louis DE No AILLES. ?>

Voici en quels termes M. Bingham donna son adhésion à cet arrangement :

a M. Bingham a reçu le papier contenant cer- 31 taines conditions offertes de la part de M. de » Tilly, qui, moyennant certaines modifications » qui n'affectent pas la substance des conditions.

DE TiLLT. a5r

» le portent à y donner son consentement. Le pa- » pîer nécessaire pour mettre l'arrangement à » exécution, sera préparé immédiatement, de » manière que M. de Tilly pourra quitter Phila- » jjelphie, demain matin.

» Lundi matin ,

» Signé , W. B1NGHA.M. »

Ces conditions furent acceptées effectivement le lendemain. Le comte reçut cinq mille livres sterlings et un contrat pour la rerite de cinq cents livres sterlings qu'il remit dans les mains de M. Pierre Aupois, de New- York, et le 9 juillet, il s'embarqua pour revenir en Europe.

Avant qu'il mît à la voile, il proposa au vicomte de Noailles, de faire épouser, après son divorce, la comtesse de Tilly à l'un de ses fils ou bien à l'un de ses neveux.

Le vicomte lui répondit le 28 juin d'une manière froide et même sévère : « J'ai l'attachement » le plus tendre , lui mande-t-il , pour Maria , » la plus profonde vénération pour M. Bingham > j> mais je ne consentirais, sous aucun prétexte , » qu'un de mes enfans devînt le gendre de M. Bin- » gham. Je ne voudrais pas le réduire à la néces- » site de recevoir ses bienfaits. Mon neveu , Just » de Noailles, qui, dit-on, est marié à M"' de » Durfort, m'est tôut-à-fait étranger. Cette ré- *

» ponse positive , dont vous pouvez faire l'usage » que bon vous semblera, doit vous niettre à » votre aise sur la conduite qu'il vous convient » ae suivre. »

Cette affaire fit grand bruit dans l'Ancien comme dans le Nouveau-Monde, à cause des relations immenses de la maison Bingham , dans les deux hémisphères. On compara quelques années plus tard, son infortune domestique avec celle de la famille Peterson , de Baltimore, bien tjue dans l'ordre politique, le comte de Tilly, ne puisse être mis en parallèle avec Jérôme Buonaparte , destiné dès lors à être roi prochainement.

A son arrivée à Londres, le comte de Tilly reçut une lettre du comte de Fleury qui , n'ayant appris son aventure que d'après le bruit public , lui en demandait à lui-même les détails .

Dans le courant de l'année 1799, Tilly reçut du général de Noailles, une lettre datée de Philadelphie, le 16 novembre, dans laquelle on trouve le passage suivant sur la famille Bingham. (c Vous me demandez de la franchise , et » vous savez que j'en ai toujours eu avec vous » jusqu'à la rudesse. Deux dispositions différentes î> ont été agitées par la famille de Maria : une sé- » paration par des formes judiciaires et un di- » vorce. M. Bingham et sa fille ont insisté pomr » le divorce. La forme qu'on adoptera n'aura

DE TILLT. a53

)> rien de pénible, puisque le divorce sera mo- » tivé sur la différence des âge| et la séduction ; » or, un Français n'a jamais été choqué d'être » soupçonné de posséder des charmes irrésisti- » blés. Maria a été fort recherchée tout l'été ; » son évasion n'a été considérée que comme une » étourderie. Elle a beaucoup acquis pour l'es- » prit , l'instruction , et s'est perfectionnée dans » les choses d'agrément. L'épreuve qu'elle a faite » du sacrement a été si terrible , qu'il ne sera ^ » pas aisé de l'y conduire une seconde fois; elle » a singulièrement le talent de captiver , mais si » elle forme de nouveaux liens, ce ne sera qu'a- » près une passion violente , long-temps com- » battue par elle, et approuvée par ses parens 4» dont elle est l'idole Depuis votre départ, je

» n'ai pas entendu prononcer votre nom dans la » famille de M. Willing, ni dans celle de M. Binï> gham. Ayant communiqué partie de votre lettre » à M. Bingham , je suis certain que vous pouvez » choisir le lieu qu'il vous conviendra d'habiter , » et puis ajouter que M. Bingham désire que » vous recouvriez votre santé, et que vous soyez » heureux.

» Je souhaite sincèrement que vous goûtiez » toute espèce de satisfaction et que vous croyez » au plaisir que j'aurai d'en avoir l'assurance. »

Pendant le reste de l'année 1799, les rapports

a 54 SUITE DES M£IfOIRES

cessèrent entre Tiily et la famille Bingham ; ou 4i| moins sa correspondance n'en fait plus mention. En 1801, il montra le désir de changer sa rente viagère contre un capital de cinq inille livres sterling^ , et il chargea sçs deux amis de Noailles et Gueroult de Boiscleraux de négocier cette affaire. Us firent plusieurs tentatives , sans pouvoir réusàir. M. Bingham resta inviolablement attaché à son premier traité , de peur , en le rompant , que ^ le comte de Tilly ne devînt indépendant, et par conséquent dangereux pour lui, d'autant plus qu'il avait déjà ti*ansgressé le traité, en écrivant à miss Maria , et en disant ^u'à la mort des parens il aurait des droits à l'héritage de sa fille. a Par toutes ces raisons^ ajoutait M. Bingham , » il faut s'en tenir à la lettre du traité. » Même sa fenmie , M""' Bingham , le trouva inébranlable.

Dans le courant de 1800, elle était accouchée d'un fils , qui mourut bientôt après. Elle eut , Jb la suite de ses couches , des accès de rhumatismes goutteux , pour lesquels les médecins lui conseillèrent le voyage et le séjour de l'île de Madère, comme le seul moyen de rétablir sa santé.

En conséquence, toute la famille s'embarqua pour Lisbonne, le i5 avril 1801. M"** Bingham mourut dans le trajet, avant d'avoir atteint sa destination. Le père et la fille au désespoir, et n'ayant plus le même but de voyage , se rendirent

Ds TiixY. •* a55

en Angleterre y en passant par Paris. La santé de M. Bingham s'altéra en Angleterre. Quelques années après, ayantvoulu prendre les eaux deBath, pour r^ablir sa santé , toujours chancelante , il ne réussit pas non plus , et mourut à Bath , au mois de février i8o4, après avoir nommé pour sa fille, trois tuteurs en Amérique, et un à Londres.

Ge décès porta le comte de Tilly à Êiire de nou^ yelles démarches auprès des tuteurs ; mais cette fois, elles ne furent pas sans succès, et il obtint le rachat de la rente Bingham, en i8o5 ou 1806^ par un capital proportionné, c Avant son départ pour Madère, M. Bingham, en sa qualité de sénateur , avait obtenu la sanc* tien légale de la. dissolution du mariage de sa fille , fondée sur la minorité de lajeune personne, et sur ce que le mariage avait été fait à l'insu et sans le consentement des parens. *

Enfin il résulta d'une lettre de M. Barnett au conM^e de Tilly , qu'Alexandre Baring , fils de François, Baring, le même qui^ à l'occasion du mariage clandestin , avait eu, au moment où il en négociait la rupture, une vive altercation avec le comte, épousa Maria Bingham , devenue orpheline , niais ayant atteint sa majorité.

Pour donner une idée de la fortUiae colossale dé la maison Bingham, il nous suffira de dire qu'à

!256 • SUITE DES BIEMÔIRES

cette occasion Maria eut en mariage cent mille livres sterlings, ou un capital de deux millions cinq cent mille francs.

Ici finit tout ce qui est relatif à cet épisode de la vie si agitée et si aventureuse du comte de

Tilly.

Il était arrivé au mois d'août 1799, à Londi^s, et il en était parti pour Hambourg, au moi» de septembre , avec des passe-ports du mimstre d'Autriche et de celui de Danemarck. On trouve des traces de son arrivée et de son séjour à Hambourg , dans une lettre du duc de Fleury , datée de Mittau, le 2 5 octobre, le duc ayant quitté lui-même Hambourg, pour se rendre à Mittau, auprès de Louis XVIII.

Mais on ne trouve aucunes traces du séjour du comte de Tilly k Leipsick et à Dresde, pendant les années 1800 et 1801 , si ce n'est une lettre du duc de Choiseul, qui lui mande : « J'apprends » que vous êtes à Leipsick. f> Nous avons seulement là certitude que ses lettres venant d'Amérique et d'Angleterre, pendant les années 1799, 1800 et 1801 étaient adressées à M. Crayen, banquier à Leipsick.

Son séjour à Berlin est plus constaté, et on peut en tirer plus d'une particularité sus^ptiUe d'être consignée dans la suite de ces Mémoires. A son arrivée à Berlin , le comte de Tilly écrivit

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à M^* Lartigues , qui se tirôuvait alors à Bordeaux^ et avec laquelle on a vu qu^il avait formé une étroite liaison à Londres.

Yoici la réponse^ datée de Bordeaux, que lui fit cette dame :

a Oui, monsieur, je suis échappée, non aux » horreurs d'un climat qui est, comme vous le » dites, affreux, mais je suis échappée à la rage » sanguinaire de six mille nègres, qui m'ont gar* » dée deux mois au milieu d'eux , à la veille , » toutes les heures , de me voir , moi et ma famille , » et vingt-huit blancs avec mol, massacrés par » les monstres. Après être restée ces deux mois » sans linge, sans nulle ressource , sans vivres que » ceux que la pitié des moins barbares m'accor- » dait, et que je donnais à mes enfans ou à mon » père , leur existence m'étant plus chère que la » mienne, relâchée par ces monstres , après avoir » fait neuf lieues à travers bois , sans nourriture, )) sans bas ni souliers , sans une chemise à moi , » nous avons été assez heureux pour arriver au » Port-au-Prince, où j'ai tout dû, pendant trois » moL«5 , ■ à la charité publique et aux bienfaits » de M°*^ Leclerc *. A la veille de voir cesser » mes malheurs, l'évacuation des Français est

*P&uline Buonaparte, femme du capitaine général Leclerc, et depuis ^inces&e B6rghèse.

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