‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 90 sur 95 · III · texte numérisé non relu

III

a 58 SUITE DES Ml^MOIRES

» arrivée. Je me suis retirée aux États-Unis , i » New-Yorck, où j'ai passé huit mois à faire des » robes pour exister. Le ciel a voulu que ma fflle » ait fait un mariage qui comble ses vœux , puis- » que son mari et elle s'adorent, et que mon » gendre est parfait pour moi , en me faisant exis- » ter moi et Alexandre, qui ne peut même rece*^ » voir d'éducation, puisque je n'ai pas les moyens » de lui en donner. Mes enfans n'ont de fortune » que les appointemens de mon gendre, et moi, » condamnée à passer six mois avec eux et six » mois avec la famille de mon mari , à Bordeaux. » Vous voyez , monsieur , si mon sort est digne » d'envie, si je dois savoir gré aux brigands de » Saint-Domingue de m'avoir laissé une existence x> qui ne peut qu^étre pénible dans la misère où » je suis, etc. »

Cette correspondance n'eut pas de suite; on voit seulement que M"" deLartigues était frappée de l'idée que celui de ses enfans qu'elle appelait Alexandre , n'était pas étranger au comte de Tilly .

A Berlin , Tilly eut de grands succès dans le monde. Il eut d'abord accès auprès des grands et auprès des ministres , soit comme homme du • monde ^ soit comme poète aimable, initié dans tous les secrets de la littérature française.

On voit par la lettre suivante comment il parvint à se ménager la protection de M. Lombard,

DE TILLY. tlSg

conseiller intime du cabinet du roi , auteur d'une traduction en vers français du quatrième livre de V Enéide.

A M. de G.-

(c J'ai Phonneur de souhaiter le bonjour à M. de » G.. ; je le prie de m'envoyer les vers de M. Lom- » bard. l'ai le désir de les copier et de les con- » server.

» Us m'ont prouvé, ainsi que plusieurs de ceux: » que m'a lus M. de G.. , que les Muses françaises » étaient naturalisées sur les bords de la Sprée.

» Je le félicite d'être lié avec un homme dont » l'esprit célèbre pour les affaires se délasse avec » tant de bonheur sur la lyre harmonieuse des » Despréaux et des Racine.

Sur les bords du Permesse , aux bosquets dldalie ,

Egarez long- temps vos beaux jours.

Toujours amis, rivaux sans jalousie, 5ervez le dieu des vers et le dieu des amours ',

Et lorsque la froide vieillesse Avec ses doigts fanés viendra pour vous toucher ,

Dans les bras de votre maîtresse ,

Qu'elle n'ose pas vous chercher , Et que de VHëlicon la troupe enchanteresse Au vieillard destructeur défende d'approcher. Couronnés de lauriers, et de myrte et de rose.

Vous vous éteindrez en chantant , Et Von mettra sur votre monument :

26o SUITE DES MEMOIRES

(c C'est ici que repose » De deux amis , de grâce et de takns rivaux ,

» La dépouille mortelle.

» Que chaque voyageur, que suitout chaque belle ,

» En foulant leurs\ombeaux , » Donne un éloge à leurs doctes travaux , » Mais surtout un soupir à Tamitié fidèle. »

D Vous aurez donné un exemple bien rare , » mais précieux , celui de deux gens d'esprit » unis dès l'enfance et traversant la vie sans » porter atteinte à ce sentiment si pur. Si cet » exemple était fidèlement imité, les hommes » supérieurs seraient les maîtres des sots, qui » triomphent de leurs dissensions et s'amusent » de leurs querelles, spectacle favori de la mé- » diocrité dont la devise est : Dwide et imper a.

» J'ai l'honneur d'être, etc., »

Les inspirations de sa muse s'adressèrent aussi à la famille royale. Il fit plusieurs fois des rers pour la princesse Ferdinand de Prusse. Voici ceux qu'il lui adressa en lui envoyant un exemplaire de Racine :

Voici le roi des chantres du Permesse ! Ses vers à vos attraits peuvent se comparer : Pas une tache 1 . . . . U chanta la tendresse Comme vous savez Tinspirer.

DE TILJLT. aôl

La princesse héréditaire de Mecklenboiirg- Schwerin reçut aussi plusieurs fois le tribut de sa muse qui porta ses hommages encore plus haut.

Tilly ayant fait des couplets qui furent chantés à la suite d'une fête de la cour, on y remarqua celui qui était adressé au roi et à la reine de Prusse. Le voici :

Couple adoré d'époux-atmans , Dont rindestructible puissance Repose sur des sentimens D'amour et de reconnaissance l Puissiez^TOU8 sourire à ces jeux Dont nos cœurs vous ont fait hommage , Comme un encens qu'on offre aux Dieux Dont vous êtes l'image.

I) fit aussi ce quatrain pour la reine, faisant le personnage de Minerve dans une fête :

Oui , vous êtes une déesse !

Mais Minerve neut point vos traits; Elle eût anéanti par un de vos attraits î^t ses autels et la Sagesse.

Enfin , une autre fois , il adresse au roi et à la reine de Prusse les vers suivans :

Grand Roi ! ce tribut de mes vers , Ce& faibles aeoof ds de ma lyre ,

'26q[ suite des MliMOIRES

Sont étouffés par les concerts D'un peuple heureux sous Ton empire.

Maàs la Reine , qui dans Ta cour Embellit tout paY sa présence , Orgueil du trône et de l'amour , Toffre Ta récompense.

On croit que ce fut par la protection du secrétaire du cabinet Lombard que le roi de Prusse te nomma son chambellan. Déjà l'empereur Paul lui avait accordé le diplôme de chevalier de Malte. Tilly regardait ces distinctions, et surtout celle de chambellan du monarque prussien, comme une clef qui devait lui rouvrir les portes de sa patrie.

Deux lettres du roi de Prusse , du 1 4 avril et du !29 août de la même année , ne laissent aucun doute sur ce projet qui fut suivi pendant près d'un an. La nomination de Tilly à la place de chambellan ne fut pas la seule distinction qu'il reçut à la cour de Prusse. Non seulement il était admis auprès de la famille royale et de la haute noblesse, mais il était en commerce de lettres avec les princes de Prusse. Lui-même, dans sa correspondance, s'exprime sur les égards dont il était l'objet à !lterlin avec beaucoup d'effiision et d'éloge.

Parmi les ministres étrangers qui résidaient auprès de cette cour, le barcm de Krudner était

DE TILLI. a63

celui qu'il fréquentait de la manière la plus intime. Voici comment il s'exprime à son sujet, dans une notice trouvée dans ses papiers , et où sont aussi quelques particularités sur son séjour à Berlin.

Sur le baron de Kmdner,

a Né en livonie, d'une famille distinguée^ il » était ministre de Russie à Berlin, où il moux*ut » subitement, en 1802, avec l'apparence d'une, » forte santé qui lui promettait encore de longues » années : esprit juste et étendu, orné d'une » grande variété de connaissances agréables < et » utiles; diplomate habile, mais traitant la poli- » tique en galant homme, sans. fourberie, sans » légèreté. Chargé de représenter l'un des plus » grands monarques du monde, il l'avait fait no- » blementy et peut-être avec moins d'ordre que » les gens médiocres en mettent communément » dans l'économie intérieure de leurs maisons : » c'est pourtant montrer le meilleur esprit que » d'être rangé ,. car c'est le seul moyen d'obtenir » ce qui ressemble au bonheur, le repos.

» Quoi qu'il en soit, l'empereur a absolus sa » mémoire, en acquittant les obligations qu^il » pouvait avoir contractées dans les derniers » temps, en tenant un très-bon état à Berlin, » surtout au premier voyage qu'y fit cette belle

a64 SUITE DBS MÉMOIRES

» vierge du Corrégie *, cette charmante et inforj> tunée princesse de Mecklenbourg - Schwejrin , » qui s'est retirée du banquet de la vie , avant )i d'avoir eu à peine le temps de s'y asseoir.... La » probité du souverain , disai-je, vint au si^cour^ » de la générosité du ministre '^*.

» La mort de M. de Rrudner m'a sensible- » ment touché, quoique je l'eusse moins vu dans « les six ou huit derniers mois de sa vie, pour  un motif absurde que la calomnie avait trouvé » assez bon pour mettre en avant jusqu'auprès 3> de lui-même ; calomnie qu'il avait tour à tour » accueillie et rejetée, embarrassé surtout avec » moi pour y avoir prêté l'oreille; .... et d'auWes » fois parce que j'en avais été seulement le pré- » texte.

» A mon arrivée à Berlin , il m'avait èomblé » des marques d'un intérêt qtii avait fini par se » changer en amitié , surtout après qu'il eut cessé » de voir autant Rivarol , qu'il avait trop d'esprit » pour ne pas rechercher, mais trop de tact en » mêmç temps pour ne pas éviter, principale- » ment quand sa prudence ministérielle eut été

* Sœur de l'empereur Alexandre. Le prince Henri de Mccklen bourg Strélitz me disait : « qu'elle ayait de la Venus dans un oeil , » et de la sainte Vierge dans Tautre : » ç'çst joli ! ( iV. de VAut. )

^* Ce désordre et cette prodigalité étaient passés en usage dans la haute diplomatie russe.

DE TILLT. a65

» épouvantée de quelques hardiesses politiques , » dont le bel - esprit s'arausait à embarrasser » l'homme d'Etat ; ce qui n'était que trop facile » dans l'attitnde où l'Europe était alors placée. » M, de Krudner eût combattu ( sur ce terrain » seulement) M. de Bivarol avec des armes égales ; » mais ce qui l'aurait intéressé peut-être dans son » cabinet , ne pouvait que lui être odieux publi- » quement à sa table.

» J'y dînais avec peu de monde le jour où Ri- ». varol, qu'il ne voyait presque plus, mourut*. n Quoique je fusse alors avec ce dernier sur des » termes plus que médiocres , je n'étais pas moins » consterné de sa mort, comme aux jours de ma » liaison avec lui. Je pensais à cette conversation » si extraordinaire qui allait tarir, à ce bdi ins- » trament qui avait rendu des sons si harmonieux ». et que la mort allait briser, à cette organisa- X» tion si vaste et si vivante qui touchait à une » tombeet au néant.... Je ne l'avais jamais haï, .... » mais je crus l'aimer encore.

» Je proposai à M. de Krudner de se faire in- » former de son état ; il me répondit : J'y pensais ; » et envoya un de ses gens à sa porte , qui revint » nous dire que M. de Rivarol ne passerait pas la » soirée.

* Le i3 avril 1801.

» C'est, me dit M. de Rrudner, un homme » très- extraordinaire, et qui meurt trop tôt, car » il semblerait que le temps lui a manqué pour » laisser après lui quelque chose qui le fasse bien » connaître de la postérité. J'ai peur qu'il n'ait » rien laissé de véritablement digne de lui sur-

» vivre.... *

» C'est peut-être un peu trop sévère...., dis-je, » mais sa conversation retentira éternellement : » celle du reste des hommes est si fugitive , qu'en » général elle meurt avec eux. Les plus grands » écrivains ont été obligés de consigner laborieu- » sèment leur génie dans des dépôts qu'il n'est » pas sûr que le temps respecte. Le talent de » celui-ci sera consacré par une tradition écrite , » qui le proclamera le plus étonnant des parleurs y » et sa conversation le plus surprenant des spec- » tacles. La gloire opère avec lui en sens inverse » de ce qu'elle fait pour les autres qui sont obligés » d'écrire leurs titres : lui les a dits **.

^ Rivarol avait dit un mot sale sur le baron de Krudner^ mot qui , je crois lui avait déplu, (c Je ne mets plus le nez là : il pète » son esprit. » Il faut savoir que M. de Krudner jetait pour ainsi dire les sons de sa bouche : ce n*était pas un bégaiement, c*était une autre sorte de difficulté.

** Il est d'ailleurs évident que le Discours sur Vunwersalité de la langue française et plusieurs morceaux sur les temps les plus ora-^ geux de nus dissensions civiles, morceaux écrits d*un style aussi ferme que brillant (même lorsque le fond n'est pas toujours judicieux) lui survivront. {Notes de VAuteiir)

)) Mais voici encore un terrible épisode qui » nous a bien éloignés , le lecteur et moi , de cette » calomnie que je voulais indiquer, »

Ici M. de Tilly passe , sans transition , de M. à M"' de Krudner; nous n'y amènerons pas le lecteur sans un préambule que n^aurait pas manqué de donner l'auteur lui-même, s'il avait complété ses Mémoires. Nous croyons devoir Êiire connaître d'abord la position de M"* de Krudner à cette époque, et comment le comté de Tilly s'est trouvé tout à coup en relation avec cette dame , devenue si célèbre après la chute de l'empire de Napoléon.

Sur Madame de Krudner.

Julie de Wietinghoff , baronne de Krudner , naquit, en 1766, à Riga, enCourlande, d'une des familles les plus riches et les plus nobles du pays. Elle n'avait que neuf ans lorsque son père la conduisit à Paris : c'était à une époque où l'état de la société offrait les plus dangereux écueils à une jeune personne d'une imagination ardente. La maison du baron de Wietinghoff devînt d'ailleurs le rendez-vous des esprits forts de la capitale, tels quHelvétius , Diderot, d'Alembert, Grimm, et beaucoup d'autres philosophes et littérateiu*s en vogue. Là on ne parlait guère

a68 SUITE DES MElilOIRES

du mariage que [comme d'une pure cérémonie qui procurait aux femmes la liberté de former telles liaisons qui convenaient le plus à leur» penchans ou à leurs caprices. Et ce fut à quatorze ans que la main de Julie de Wietinghoff fut donnée au baron de Krudner qui avait alors trente -six ans, et qui, possesseur d'une assez belle fortune, jouissait d'ailleurs d'une grande considération dans le monde. Sa jeune femme était d'autant plus intéressante qu'elle était pleine de grâces et d'esprit. Sa physionomie était ravissante; son esprit facile et léger. Ses traits mo* biles exprimaient toujours le sentiment et la penisée; sa taille était moyenne mais parfaite; ses yeux bleus étaient toujours sereins, toujours vifs, et son regard pénétrant semblait, comme disait Diderot, traverser le passé ou l'avenir. Qu'on ajoute à ce portrait des cheveux cendrés retombant en boucles sur les épaules, quelque chose de singulier et de neuf, d'imprévu dans les gestes et les mouven^ens , et on aura Une idée de M"*' de Krqdner dans sa première jeuûesse. Sa beauté et ses grâces se soutinrent long-'temps, et son esprit singulièrement cultivé s'éleva jusqu'aux méditations de la philosophie et 4e la haute politique. Le baron de Rmdner l'avait amenée à Venise, où il résida plusieurs années en qualité de ministre de Russie. Deux enfans

DE TILLT. 269

naquirent de cette union *y qui malheureusement fut troublée par des passions et des orages. On assure que M. de Krudner fit prononcer son divorce en 1791 , et que M"*' de Krudner revint à Riga, dans la maison paternelle. Nous avons quelques raisons de croire qu'il ne s'agit que d'une séparation judiciaire, et qu'elle fut même suivie plus tard d'un rapprochement; c'est du moins ce qu'on semble pouvoir inférer de la suite du fragment de M. de Tilly sur M. et M"' de Krudner auquel nous arriverons bientôt. A Riga une existence brillante attendait M"* de Krudner. Toutefois se fatiguant bientôt d'un théâtre si limité, elle revint à Paris, en 1798. Un jeune Français qui s'était attaché à elle la conduisit successivement à Leipsick et à Riga; la même année elle fit un troisième voyage à Paris, où elle écrivit Falérie, ou Lettres de Gustave de

Linar à Ernest de G , roman dont le héros

tourmenté par une passion funeste pour une femme mariée se donne la mort pour échapper aux tourmens de sa passion. C'était, disait-on, précisément l'histoire véritable d'un secrétaire de

* !• Un 6ls, le baron de Krudner cjui, embrassant la carrière de son père , après avoir été attaché à l^ambassade du prince Kourakin , à Paris , a été successivement chargé d^affigiires de Russie près les Cantons suisses et ministre aux Etats-Unis ; 2» une fille , la baronne de Bcrckheira , mariée à un gentilhomme badois , frère d*un ministre d*£tat de ce pays.

2170 SDITE DES BliMOIRES

la légation de M. de Krudner, qu'un amour violent et malheureux pour la femme de son ambassadeur avait conduit à se suicider. Quoi qu'il en soit , cet ouvrage sur lequel nous allons avoir le jugenient de M. de Tilly, s'il ne raconte pas un épisode de la vie de M""** de Krudner, peint du moins fort exactement ses sentimens et son caractère; c'est le tableau d'un grand désordre d'imagination combattu par une force exaltée de la conscience , et exprimée d'une manière trop vraie et trop puissante pour n'être qu'une pure fiction. M"** de Krudner vint jouir du succès de Valérie , à Dresde ^ à Tœplitz et à Berliii , où elle fut présentée à la reine de Prusse, qui l'admit dans son intimité.

Ce fut précisément à cette époque ( 1801 ), que le comte de Tilly fit sa connaissance à Lei^i et à Dresde. Il fut même en corresponilance avec elle , et quelquefois par l'intermédiaire de sa fille, M'^' Sophie de Krudner ( depuis baronne de Berckheim) , comme on le voit dans une lettre de M"" de Krudner que nous donnons ici avec une exactitude diplomatique, en figurant jusqu'à l'orthographe :

« Par une Négligence de Sophie, lui dit-elle, » qui voulait à toute force Se Charger d'une de » mes lettres pour Vous , et y ajouter quelques » mots , Vous n'avez pas reçu cette Lettre , et je

» vois d'ici , monsieur le comte , toutes Les accu- » sations que je ne mérite qu'en apparence, je me » hâte donc de Vous dire que Vous avez bien tort, » si vous Osés douter desSentimens d'affection, » et du Souvenir d'une famille qui Vous est bien » dévouée. Ces demoiselles ont reçus Vos fleurs ; » elles s'en parent , et elles aiment à Vous devoir » de nouvelles grâces, car elles Se rappellent fort » bien que Vous Vous plaisiez à leur en accorder. » Sophie devait nommément Vous remercier de » tous ces charmans bouquets, de toutes ces x> guirlandes, Mais son Étourderie l'a découragée. » Le tems S'est passée et je me charge actuelle- » ment des remercîmens , des excuses et de L'in- » dulgence que je promets en Votre Nom.

» On me défend d'écrire, car mes Nerfs ne sont » pas badins, ne Viendrez Vous pas essaïer des » Eaux d'ici qui Sont excellentes. — Vous trou- » verés de beaux Arbres , de beaux Sites , de » belles Montagnes, ce qui n'ennuie jamais , Vous » trouvères aussi le Prince de Ligne qui est tou- » jours fort gai — et puis une troupe de sei- 1) gneurs allemands avec un cortège de Ridicules » qui amusent toujours, puis j'espère que Vous » me trouverez et que Vous serés bien aise de me » Voir, toujours bonne et franche pour mes amis, V toujours en guerre Ouverte avec les Allemands » aux 3a quartiers; toujours aimant ce qui est

'à'JOl suite des MEMOIRES

» aimable, vrai, Simple — n'exigeant rien, vi- » vant à Ma Mode, et vivant Sur une Réputation » de bizarrerie fort commode; parce qu'on fait » ce qu'on veut , qu'on ressemble alors aux pays y> de montagnes qui par leur diversité n^ennuie » jamais :

» Il est temsdeneplusabuser de Votre Patience. » Portés Vous bien , et pensés quelquefois à ceux » qui Vous Sont dévouées , et désirent Vous revoir, » j'ai l'honneur d'être en attendant ce plaisir,

• » V. t. h. et t. ob. s.

» Bari de Krùdner » née de Wietinghoff. »

TœpHtz, S. julliet 1801.

Tilly cédant à l'invitation de M""** de Rrudner se rendit aux bains de Tœplitz , où il retrouva le prince de Ligne avec qui il eut depuis de fréquens rapports. Ses relations avec le prince dataient de Bruxelles, et peut-être même aussi de Paris : elles furent renouvelées à Tœplitz personnellement. Nous aurons occasion d'en parler plus tard.

Mais nous n'avons aucun détail sur le séjour du comte de Tilly à Tœplitz, à cette époque , et rien, par conséquent, sur la suite de son intimité avec M"* de Krudner. Il a tracé aussi le portrait de cette femme célèbre, et cela indubi-

DE TIIiLY. 273

tablement après son séjour à Tœplitz avec elle : on trouve dans ce morceau quelques particularités sur leurs relations : le voici tel qu'il est sorti de la plume de M. de Tilly :

« M""* de Krudner, petite-fille du Bsoneux Mu- D nich, étranger en Rusde, mais qui y avaient na*- » turalisé ses grandes qualitéset ses longues infor- » tunes, m'avait témoigné l'attachement le plu» D innocent et donné des marques de bonté que » toute ma sensibilité avait reconnues. C'était une x> femme d'esprit, et de plusieurs sortes d'esprit, » plus paresseuse, plus singulière, plus an^nni*- » reuse encore de la solitude que spirituelle. Elle » aimaiC les arts et la littérature française ; elle a » même écrit dans cette langue un livré qui n'est » pas fortement conçu, mais qui est d'une couleur » mélancolique et tendre , d'un style un peu ma«- » niéré, peut-être, et dont l'afféterie est l'écueil, » mais qui , lorsqu'il y échappe, a de la franchise, » du charme et delà nouveauté : c'est un pi'ôdtge » pour une étrangère ; ce serait un succès pour » un aiiteur né en France.

» On s'attache plus , peut-être, par ses opinions » et par ses goûts que par ses penchans : il était » tout simple que M"'"' de Krudner me témoignât » quelque intérêt. Elle aurait pu ne pas mettra » autant de chaleur dans ma querelle avec M. de » Rivarol , qui fut un véritable schisme dans la

» société ; hiais ce n'est pas à moi à m'en plaindre ^ >» et d'ailleurs le triomphe des femmes est l'es- » prit de parti : c'est là que leur imagination » donne de l'étendue à l'horizon lé plus borné. • x> M. de Krudner pensa sans doute qu'elle s'était

» trop alarmée * II s'alarma plus mal à pro-

» pos et davantage Si Dieu daigne parler des

» choses de ce.bas monde à ceux qu'il retire de 1» SOU' sein^ il lui aura dit qu'il avait eu grand » tort! . .

. » Néanmoins il se trouva avec moi dans une » mesure de rései*ve qui ne pouvait pas m'échapy> per : je fis autant de pas que lui en arrière pour » imiter sa circonspection. C'est ce que doit tou* » jours faire celui à qui il ne reste qu'un grenier, s> avec tout homme à qui il reste un cuisinier et y» une maison.

» M. de Krudner me revint quand je ne faisais » phis de frais pour le reconquérir ; mais le » charme était détruit; il ne restait que de l'em- )> barras, de la méfiance et du malaise : lui qui V avait tant aimé à causer avec moi, n'avait pour*- » tant presque plus rien à me dire : j'avais encore » une oreille pour l'écouter , mais mon cœur n'é- » tait plus là pour l'entendre et pour lui répondre.

* Ils n'étaient donc plus sépares, ou du moins il n*y avait donc )»as «u de divorce ?

» Je le voyais très-peu chez liii qi^and sa mort » arriva * ; ayant été cependant fort en mesure de » juger la beauté de son àme et ses grandes qua- » lités , je donnai plus de regrets à sa mort que » beaucoup de gens qui avaient plus de raison » que moi de s'y montrer sensibles.

» A peu près comme lorsqu'on a joui du par* y> fum des fleurs , dans la belle saison, on les con* » temple encore avec reconnaissance dans nos » jardins, quand elles se courbent inodores et fié* » tries sous le souffle glacé des aquilons. »

On trouve de plus dans la correspondance du comte de Tilly la réponse que M"' Sophie de Krudner fit en son nom et en celui de son frère à sa lettre de condoléance sur la molrt de son père^ le baron de Krudner. Cette réponse finis-^ sait ainsi : « Vous m'annoncez une lettre pour » maman, si vous voulez me l'envoyer, je la. soi- » gnerai. »

Ici prennent fin les papiers et les matériaux où sont les traces, des relations intimes du comté de Tilly avec la baronne de Krudner et sa famille. Tilly ne prévoyait pas sans doute en 1^0 1 et en i8oa que M""' de KrudjQçr, non seulement lui survivrait , mais que sa . célébrité deviendrait en quelque sorte européenne douze à quinze, ans

* En 1802.

HjG SUITE DES BfÉMOIRES

plus tard. Et dans quel temps? la plus mémorable époque des temps modernes. Suivons-là jusqu'à la fin de sa carrière pour ne pas laisser incomplet le morceau qui la concerne.

M"* de Krudner avait revu Paris en 1801 et s'y était liée intimement avec le chanteur Garât, dont elle admirait le talent. Elle n'^avait été que médiocrement frappée de l'éclat du gouvernement consulaire : le meurtre du duc d'Enghien l'aliéna singulièrement contre Buonapatte.

Elle était à Berlin au moment de la bataille d'Iéna. Liée avec la Reine de Prusse, les désastres de la monarchie prussienne firent sur elle une grande impression. La mort de la Reine et l'entier abaissement de la Prusse donnèrent à ses pensées une direction encore plus sérieuse par un^ certaine propension aux rêveries mélancoliques. Elle eut de plus fréquentes relations encore, soit par correspondance, soit par conversation avec Pilluminé Jung Stelling , qui demeurait à Carkrhue.

On conçoit que dans ces dispositions , la lecture des ouvrages du visionnaire allemand ait déve^ loppé en elle un mysticisme exalté. Les événemens de 181 3 l'accrurent. Elle était à Genève , et se rendit alors en Allemagne, qui allait devenir le théâtre d'événemens décisifs.

Au moment même où les Allemands faisaiept les plus grands efforts guerriers pour reconquérir

leur indépendance politique, cette femme , si impressionnable, commençait une nouvelle carrière toute religieuse à Heidelberg, où elle se mettait h visiter les prisons et à prêcher les condamnés. L'année suivante la capitale du grand empire ayant été envahie par les armées de l'Europe, M*' de Krudner se rendit à Paris, dans l'exprès dessein de réformer les idées morales et religieuses des chefs des armées alliées.

Ce n'était plus cette brillante ambassadrice livrée aux délices de la société, et recevant les h„n.«.ag.s d'un „K,ode <,ui admirai, à U fois „ beauté et son esprit; c'était. une femme frappée de l'esprit divin et du spectacle des catastrophes, pleurant désormais sur les vanités hiunaineset sur ses propres erreurs, s'annonçant connue une envoyée de Dieu, destinée à rétablir sur la tçrre le règne du Christ , tenant des assemblées dans son hôtel , devant lesquelles , profondément émue , elle prêchait et priait.

L'Empereur Alexandre lui-même, qui sympathisait avec les rêveries de M"*' de Krudner, assistait quelquefois chez elle à des réunions d'autant plus suivies par tout ce que Paris renfermait d'hommes considérables, soit dans les armes, soit dans la politique , soit dans la littérature, qu'elle avait annoncé de bonne heure dans ses prédications, la chute de Nappléon.Yoilà ce qui avait établi dans les

a^8 SUITE DES MEMOIRES

cercles du Nord sa réputation de pr ophétesse ; réputation qui s'accrut en 1 8 1 5, lorsque le retour de l'homme de Tîle d'Elbe et la journée de Waterloo Tinrent confirmer en quelque sorte tout ce que M"' de Krudner avait annoncé touchant les nou- Téaux malheurs qui devaient être suscités par VAng€'Noi)r.

Alors, rêvant l'union des rois, mais dans l'intérêt universel des peuples , et voulant christianiser le monde suivant les prilicipesr de la primitive église, elle imagina la possibilité non seulement de la vie fraternelle , mais d'une paix imiverselle, moyennant l'alliance des puissances du siècle, cimentée par la religion.

C'est ce qui a fait croire que ce fut au sortir d'un entretien où cette femme extraordinaire avait épanché son âme avec une éloquence àdmirable , que l'empereur Alexandre , saisi d^un transport refigieux et philantropique enfanta le projet de la Sainte-Alliance. Ce projet, les amis du célèbre avocat Bergasse, le revendiquent et l'attribuent à cet homme également célèbre par la constance de son indépendance morale, et par le mélange des inspirations religieuses aux plus hautes conceptions de la politique.

Quoi qu'il en soit , Paris étant la ville à\x monde la moins favorable au mysticisme , 51"® de Rrudnér, après le départ de l'empe-

DE TILLY. a 79

reur Alexandre , comprit qu'il n'y avait plus de conquête à y faire. Se dirigeant en Suisse ,' elle se rendit à Bâle , où elle commença ses prédications populaires , d'abordiA^auberge àxxSaumge^ puis en plein air, devant un nombreux auditoire, dont les femmes et les indigens formaient la majeure partie. X'autorité cantonnale, alarmée^ lui ordonna de quitter le pays, ce qui eut lieu successivement à Lorrach et à Arau, où elle avait prêché aussi en plein air, debout sur un monticule, pendant cinq ou six heures consécutives^, secondée par un jeune prédicateur genevois , nommé Empey taz , et par M. Kellner , de Brunswick. Quelquefois sou auditoire se montait à trois ou quatre mille malheureux à qui elle fournissait du pain et un gîte. .

Sur le territoire de Bade, où elle se réfugia > un détachement militaire cerna et dissipa la foule des mendians qui Fentoiiraient. M"** de Krudner prêcha sans succès les agens de police qui conduisaient la force armée : elle ne réussit point à en faire ses prosélytes. Elle distribua, à la. même époque, im écrit intitulé Apis aux Pauvres. Dq même que les disciples de Jung, elle annonçait la fin prochaine du monde, et une nouvelle Jérusalem. Sa doctrine fondamentale était , à quelques égards, celle des méthodistes, qui soutiennent la nécessité d'une régénération opérée par la grâce

%(io StJITE DES MÉMOIRES

(ejfiicace sans aucun effort humain* Son langage était persuasif : il flattait d'ailleurs tous jies penchans des pauvres par des déclamations fréquentes contre les riches , et^r les expressions affectueuses de Tégalité et de la fraternité chrétienne. On imagine aisément que ses discours ou ses inspirations, comme les appelait M""* de Krudner^ étaient souvent dénués de raison et de lo- ^ue , et parsemés de contradictions. Mais elle y Êdsait avec beaucoup de franchise Faveu des égaremens de sa vie passée , avec la persuasion néanmoins que ces mêmes égaremens Pavaient rendue encore plus propre à l'accomplissement de sa mission.

C'était une sorte de phénomène que de voir paraître, dans les commencemens du dix-neuvième siècle y et surgir pour ainsi dire d'une guerre universelle suivie d'une pacification générale, une femme qui, s'arrachant aux douceurs d'une vie paisible et aux amorces du luxe, errait de pays en pays pour répandre des vérités qu'elle croyait important pour l'espèce humaine de propager, affronter les persécutions, braver le ridicule , et s'élever au-dessus des dédains de Fin** crédule philosophie. Expulsée d'un pays , elle entrait dans un autre, après avoir secoué la poussière de ses pieds, catéchisant en: plein air, au milieu des frimas y et souvent par une pluie hat^

tante, trcMs à quatre mille malbeureuic qui form^ent son CQrtége , tsuidis qu'une foule d'autres accouraient mr ses traces, demaiSidant à tous les pasaaps , à tons les échos , la bonne dame qui donnait de l'argent en apprenant à prier Dieu.

iSouvent , après ses prédications et ses actes de piété, quelques personnes choisies obtenaient d'elle une audience particulière : souvent on la trouvait à genoux, au fond de plusieurs chambres sombres, dans une espèce de costume de pré<^ tresse, soit dans le silence et le recueillement, soit dans l'attitude d'une inspirée.

Ce n'était pas sans résistance qu'elle cédait le terrain que la force la contraignait d'abandonner, d'ailleurs avec beaucoup d'égards pour sa personne. « Je n'aurais pas à me défendre , écrivait- » elle au ministre de Bade , là où je n'aurais pas » à traverser le désert de la civilisation , et à lutter » contre les lois réprouvées par le seul code que » je reconnaisse, celui du Dieu vivant. » Dans une autre lettre au même ministre , elle s'exprimait ainsi : a C'est au Seigneur à ordonner, et à la » créature à obéir ; c'est lui qui expliquera pour^ » quoi la faible voix d'une femme a retenti devant n les peuples, a fait ployer les genoux au nom » de Jésus -Christ, arj^té les bras des scélérats ,^ » fait pleurer l'aride désespoir, demandé et ob- » tenu de quoi nourrir des milliers et milliers

â8a SUITE DES ivdnroiRES

» d'affamés.... Il fallait une mère pour avoir saiii » des orphelins et pour pleurer avec les mères ; .... » une femme élevée dans les douceurs du luxe , » pour dire aux pauvres qu'elle était bien plus » heureuse sur un banc de pierre en les ser- » vant;.... une femme simple, et non aveuglée D parle faux savoir, pour confondre les sages;.... » une femme courageuse qui , ayant tout possédé » sur la terre , détrônât les prestiges et les idoles y> des salons , et pût même dire aux rois que tout » n'est rien..,. »

• Occupant une maison près de Lucerne, elle y recevait un grand nombre de lettres qui ne lui arrivaient point par la poste , mais par des messagers, souvent venus de très -loin. Tout était mystérieux dans sa correspondance , et cette particularité donna lieu à divers soupçons , qui peutêtre contribuèrent à la faire iexpulser de la Suisse, bien que ses aumônes y fussent avantageuses à quelques cantons où, par l'effet des malheurs des temps , le petit peuple se trouvait sans moyens .d'existence. On est fondé à croire que le montant des sommes qu'elle y a répandues s'élève à plus de dix mille florins en or, profusions qui !^ranlèrent sa fortune. A Luceme , à Schaffhouse , elle dit anathéme aux magis^ts qui l'expulsaient, leur reprochant leur dureté envers l'envoyée du Seigneur, et leur annonçant les vengeances du

DE TILLY. .a83

ciel irrité. Forcée de sortir de Zurich , elle se retourna vers la ville , et , en étendant les bras , la maudit en ces termes : «Malheur à toi, ville » profane, où les enfans eux-mêmes ont déjà des » visages d'Holopherne ! »

On lui avait interdit l'entrée des Etats autri-

.chiens et de l'Alsace ; des agens de police l'accompagnèrent à travers le Wurtemberg et la Bavière. A Léipsick , les personnes de quelques distinctions eurent la permission de lui rendre visite, tandis que des sentinelles placées à sa porte en défendaient l'entrée aux indigens et aux inconnus. Berlin et les deux capitales de la Russie lui forent également interdits. Empeytaz et Kellner ne purent obtenir la permission de l'accompagner. Ainsi , repoussée dans presque toute l'Europe, elle vécut quelque temps en repos dans une de ses tfcrres, près de Riga, autour de laquelle se trouvent des ermites , ou frères moraves , avec

. qui elle sympathisait ; mais , ne pouvant se soumettre à une vie paisible et contemplative, elle «e présenta pour entrer en Russie, en 1818: arrivée aux frontières, elle reçut un ordre de Tempereur qui lui interdisait le séjour de ses deux capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg. Alexandre s'était éloigné d'elle, dans ces derniers temps , d'après la direction qu'avait prise Ja politique européenne , et il rési$ta aux sollici-

Sà84 SUITE DES MEMOIRES

tations pressantes que réitérait cette femme cé^ lèbre , à l'effet d'obtenir l'autorisation de se rendre à Saint-Pétersbourg. A la vérité , l'empereur ap^ porta dans son refus toutes sortes de ménagemens. M"^* de Krudner se retira sucœssivement à Mittau et en Livonie ; mais ayant fléchi enfin Alexandre, qui conservait toujours pour elle une secrète prédilection , elle quitta la Livonie au mois de juin 1 824^ avec sa fille M""^ de Berkbeim accompagnée de son gendre, et se rendit à Saint-Pétersbourg, où elle se déclara d'une maiûère trè^vive pour la cause des Grecs. Elle ei^citait déjà dans les hautes classes une sorte de fermentation , lorsque l'empereur, voulant éviter d'avoir à. côté de son trône des fermens politiques et des fermens religieux , lui fit insinuer de s'éloigner de Saint-Pétersbourg , en la laissant libre de choisir pour sa résidence tel lieu de ses Etats, qui pourrait lui convenir , à l'exception aussi de Moscou. Alors, prenant tout à coup la résolution de se rendre en Crimée, afia d'y fonder un établissement chrétien de correction pour les criminels et les pécheurs^ M""*" de Krudner se dirigea avec autant de fermeté que de courage dans cette contrée inhospitalière et presque déserte. Là, trouvant bientôt le terme ' de sa carrière , elle cessa de vivre, au lieu nommé Karafu-Bazar, le 25 décembre 1824; et' par ua singulier rapprochement , dans la même contrée ,.

DE TILLY. a 85

OÙ avant la fin de Tannée révolue , alla mourir l'empereur Alexandre , à qui plus d'une fois ses inspirations religieuses avaient fait une impression profonde. Son portrait a été publié depuis avec cette inscription : Tout mon être est cliarité.

Continuation du séjour du comte de Tilly à Berlin. — Ses relations avec le prince de Ligne. — Po'rtrait de Catherine II. — Sur M™* de Genlis. — Une dame de Beprlin éprise du comte de Tilly, se jette dans la Sprée. — Commencement de ses propres infortunes. — Son crédit et sa considératioii déclinent â Berlin. — Il rentré en France obscurénàent. — ^ Après la seconde restauration > il se rend à Bruxelles et s'y dôtuië la mort.

Revenons au comte de Tilly, à qui il n'était pas donné de voir un tel dénouement, et à qui une fin encore plus triste était réservée.

Nous avons dit qu'ail s'était flatté que les: faveurs dont il avait été Pobjet à la cour de Prusse , lui rouvriraient les portes de sa patrie. Le vicomte Charles de Tilfy-Blaru , lui parle dans ses lettres de ce projet de revoir sa patrie chérie. C'est le même avec qui s'était battu en duel, le comte de Tilly en 1788, à la suite d'un différent qu'il rapporte dans ses Mémoires. £n tSôi, au

â86 SUITE DES l^I^BJOIRES

mois d'octobre , Tilly vint au secours du vicomte Charles, à Berlin, de la n^anière la plus noble et en reçut un témoignage touchant de reconnaissance. Le vicomte lui conseilla de faire uq voyage à Paris. Mais il résulte d'une de ises lettres^ que le second sénatus-consulte du 6 floréal an X ( avril 1 802 ) , qui permettait la rentrée des émigrés en France , avait exclu nommément le comte de Tilly du bénéfice de cette espèce d'amnistie.

On conçoit combien il dut en être affecté. Il attribua la non réussite de ses démarches , à la haine qu'il supposait que les entours de Buonaparte lui portaient à raison de ses écrits contre la révolution; mais c'était là ime supposition exagérée : son nom aura été tout xmiment inscrit sur une liste d'exclusion formée avec les élémens divers tirés des cartons de la police.

Dans la suite , Tilly chercha à obtenir par des personnes qui entouraient Louis Buonaparte de» venu roi de Hollande, la permission de séjourner à la Haye ; delà il espérait se rendre à Bruxelles et en faisant encore d'autres démarches, d'arriver enfin à Paris. Il réussit plus tard, mais avant d'en veniivà ces dernières époques de sa vie , voyons comment fut marqué en i8o3, son séjour à Berlin.

Il y publia un volume de poésies et de quelques morceaux de prose intitulé : OEus^res mêlées ydu

DKTiLLY. a87

comte jilexandre de Tilly^ qu'il dédia à la comtesse d'An.... qui n'est désignée que par les deux premières lettres de son nom. C'était la comtesse d'Angivilliers , dont il a fait l'éloge dans ses Mémoires, et dont nous avons par erreur, dans une note qui la concerne % avancé vaguement la mort de deux ou trois ans.

Nous rapportons ici l'épître dédicatoire du comte de Tilly, parce qu'elle contient sur ses sentimens et sur sa position à cette époque, des particularités qu'on ne trouve pas ailleurs.

te Madame ,

»I1 y a long-temps... oh oui! bien long-temps » que je n'ai eu le bonheur de vous voir et de » vous entendre. .

» Je n'ai jamais retrouvé votre esprit, un es- ]» prit si étendu et si clair, si élevé et si simple, j» si solide et si gracieux, si fin et si naturel.

» Je n^ai jamais retrouvé votre conversation, » une conversation si prompte et si pensée , si j> nourrie et si légère , si animée et si raisonna- » ble , si attachante , si forte , si précise.

» Vous donniez de l'esprit à ceux qui en man- D quaient.

* Voyez le i«' tom. de ces Mémoires.

^88 SUITE DÈS MiMOIRES

dVous ii*avîez pas une prétention, et vous » pouviez les avoir toutes.

» Vous étîei supérieure , et vôiïs étiez aimée !

)» Tout le monde vous disait que vouis étiez » toujours la première, votfs ^tde ne Payez jâ- )> mais dit ni par vos paroles ni par votre si- » lence.

» Permetffez-moi*de m'alffliger ici $ùr la perte » irréparable de ces soirées, où les gens de » France les plus distingués réunis chez votisr par » les charmes de la société et de Tesprit, cdnve- » naient tous que vous en aviez plus qu'eux ; » leur orgueil était de reconnaître ce que vous » valiez, et votre étude, madame, était de les » faire valoir.

» Chacun parlait à son tour : on aurait voulu » que le vôtre revînt sans cesse : oii avait Fheu- » reux besoin de vous écouter.

» Mou amour pour là littérature, pour les » arts, pour cette noble cidture de la raison per- » fectionnée, qui dans moi ne suppose pas le i> talent, mais qui m'en a donné les jouissances, » aurait préservé mon esprit de<vous oublier, si » mon cœur en avait été capable.

» Vous m'encourageâtes, quand, dans ma )> jeunesse, en dépit d'une sorte de préjugés , je » commençais à cultiver la poésie et les lettres : » ce que j'ai retenu de vous, madame, vaut

DE TILLT. 289

» mieux que ce que j'ai appris, que ce que je » puis avoir reçu de la nature.

» Qui pourrait vous oublier ? Qui pourrait rien » oublier de ce qui vient de vous ?

» J'ai retrouvé, il y a peu de temps, votre » vertueux époux, fixé sur une terre étrangère, » ne regrettant , des places et du crédit , que la » puissance d'y faire le bien, supérieur à l'incons- » tance de la fortune , et ne nourrissant que Tay> mertume des souvenirs qu'il doit à son maître > » à sa fin déplorable , à ses bienfaits.

y> Je l'ai retrouvé aussi noble dans la médio- » crité qu'il était simple dans la faveur.

» J'ai éprouvé en le revoyant, deux sentimens » contraires, et qui s'allient souvent : le plaisir » et la douleur.

» n m'a rappelé ces colonnes restées debout » pour attester des temps de calamités , et qui ne » portent sur leurs bases que les emblèmes de » l'honneur, que les inscriptions du devoir et de y> la fidélité.

» A sa vue , j'ai autant songé à vous qu'à lui , » madame , et ma pensée fut si entière, si pleine, » si reconnaissante, que j'ai éprouvé une indi- » cible félicité à sentir qu'il y a dans le cœur de » l'homme ime mesure de sentiment qui sait et 30 peut acquitter tout.

» Il a cherché dans l'exil un abri contre cettç 111. • 19

ago SUITE DES MEMOIRES

» tempête révolutioimaif e qdi a tout atteint ; et » vous, madame, restée seule au sein de cette D organisation exterminatrice , la providence » vous a regardée : cette mer de sang qui englou- » tissait tout, s'est arrêtée devant vous ! !

» On ne peut pas dire que de tels hommes » vous oublièrent dans la conjuration de leurs » massacres : mais la conspiration du ciel et de la » providence en votre faveur l'emporta sur celle » de Fenfer et de ses ministres. Votre existence , » et la conservation de quelques autres , expli- » quent la part de Dieu dans une révolution que » les hommes et le hasard n'ont point faite.

» Que vous aurez souffert ! que vous aurez » réfléchi ! La majorité des gens de lettres de » France a été vile dans cette tourmente politi- » que : ils vous auront sûrement reproché vos D anciennes bontés , plus que vous ne les aurez » fait rougir de leur nouvelle ingratitude.

» La plupàH des gens du monde qui formaient » votre société ont péri , ou ont été dispersés : » seule si long- temps, vous vous êtes, en quelque » SOTte , survécu à vous-même ; voiïs^ vous serez » reployée siir vous; et manquant à tous ceux » qui vous avaient connue , vous aurez sii vous » suffire^.

» Tel est le privilège de Pésprit et de l'instruc- » tion : telles sont les prérogatives d'une imagi-

DE TILLY. agi

x> nation exercée et brillante ; la solitude^ la mé^ » lancolie, là réflexion, ce sont-là les domaines » du génie : il agrandit ou diminue ; il édifie ou j» détruit; il répare et retrouve tout.

D Que la destinée de quelques hommes que » vous distinguiez, madame , a été diversel

» Un est mort * au sein de cette heureuse » Helvétie , naguère si tranquille , depuis si agitée , » et que celui qui gouverne la France aujourd'hui » veut rasseoir sur ses bases , de son heureuse et )» puissante main : il a terminé sa caiyîère dans i> un excès d'amertume et de misère qui a dû le » consoler à son départ de la vie. Homme ai** » mal>le ! homme distingué sous tant de rapports ! » L'amour ou l'amitié qui présidèrent à ses D autres années, n'ont pu fermer ses yeux sur » cette terre où sa dépouille mortelle eut quelque D peine à trouver un dernier asile.

» Un autre ** a péri, avant le temps, au fond » de l'Allemagne; et moins infortuné, a exhalé » ses derniers soupirs confondus avec les larmes » de Famour , et recueillis par une femme chère » à son cœur.

» Un troisième *** s'est caché sur le rivage , au » milieu des débris ; il s'est réfugié dans son

* Le prince de L***.

** Le M. de B**.

*** Le M. de C**.

» obscurité silencieuse , et n'est échappé qu'avec » peine à l'atroce célébrité d'un frère avili qu'il » désavoue.

» Un autre enfin * , après différentes for- » tunes, s'est reposé dans la puissance : il est » maintenant un des administrateurs du monde y » sous cet homme étonnant qui en gouverne la » moitié.

» Pour moi , après de longues courses dans les » deux mondes , j'ai cherché le repos et la paix. » J'ai trouvé l'une dans les arts , les lettres et moî- » même, plus qu'aux jours de la prospérité et de » la folie : je rencontre l'autre aux lieux que j'ha- » bite ; car l'ordre , la stabilité , et ce repos sont » une même chose. Je l'ai cherché sous le gouver- 9 nement paternel d'un seul qui n'a point été » ébranlé et qui ne le sera pas, sous un gouver^ » nement cher à ma raison et à mes préjugés , D sous un gouvernement qui , raisonnable comme » les lois qui meuvent l'univers , se compose d'é- » quilibre fet de fixité , de la durée duquel l'auto^ » rite, les droits et les vertus du monarque, l'o- » béissance , les devoirs et l'amour des sujets , sont 2> les garans impérissables.

» C'est de là , madame , que je vous offre l'honv- » mage de cet ouvrage , comme un faible tribut

» de mon admiration , de mon ancien attachement » et de mon respect. Il ne parviendra peut-être » pas jusqu'à vous, dans la retraite où j'ai appris » que vous viviez. Mais il attestera, du moins , » que je l'avais dédié à l'un des arnemens de » votre sexe, à l'une des personnes du monde » les plus dignes de juger les productions de » l'esprit, et d'en faire la fortune.

» Votre approbation me rendrait insensible à » bien des suffrages que je ne mendie pas!!!

A II est difficile de mettre une grande impor- » tance à la plupart de ceux des gens du monde » qui parlent ordinairement le plus de ce qu'ils » entendent le moins.

» Et puis, dans ce siècle, il est difficile d'être » flatté de quelque chose : il n'y a que de s'en » étonner qui le soit davantage.

» Le jugement des gens de lettres serait revêtu* » des caractères d'une autorité irrécusable, s'il 2) était impartial et désintéressé.

» A qui donc s'adresser ? Pour qui donc » écrit-on?

» Pour le petit nombre , pour des littérateurs » sans parti, pour la classe saine du public, » pour ses amis , pour soi-même , pour répandre T> son cœur , pour charmer ses loisirs , pour ou- » blier la vie, pour exercer la plus noble, là » plus indépendante des facultés, pour £aire ré^

jp gner la première des puissances, la pensée ; » ppur s'isoler d'un monde qu'on n'est pas assez » misanthrope pour éviter entièrement, ni assez » simple ou assez illusionné pour aimer.

» Pour que cet ouvrage eût été digne de vous , 3» madame , il eût fallu qu'il eût été sans taches.

» Que si dans ces temps que je m'abstiens de » caractériser , l'esprit de parti qui sommeille , » mais qui n'est encore que compri/pé , trouvait » dans ces mélanges des opinions à improuver , j» des passages à reprendre, à frapper d'une ani- » madversion dont le contre-coup peut avoir ses i> dangers , aucun de mes tprts, aux ^eux des » plus intolérans , ne peut raisonnablement y ma- » dame, vous être imputé , puisque cet hommage j» n'est que celui de mon souvenir , la tendre » expression de mes réminiscences, et que je vous •» l'ai rendu sans votre aveu.

y> Je me suis abstenu d'écrire votre pom , mais » vous serez reconnue par tout ce qui s'est ap- » proche de vous : on me de»vinera , en me re- » prochant d'avoir affaibli une idée générale par » une expression commune.

» Recevez avec bonté, madame, e^. »•

Au total y les poésies contenues dans ce volume d Œuvres mêlées y ne s'élèvent guère , au-dessus du médiocre , et la prose même a peu de consis-

DE TiLLY. agi

tance, bien qu'on y reconnaisse la manière de l'auteur. Or, sqn vrai titre littéraire, celui qui vraisemblablement n'échappera point à Tatten^ tion de la génération présente, celui qui peutêtre le fera revivre dans l'avenir, réside d^ns ses propr^^ Mémoires où il s'est élevé bien au-dessus de tout ce qu'il avait produit jusqu'alors, au point qu'on pourrait s'étonner qu'il les eût écrits Juiméme, si chaque page n'en apportait pas un témoignage irrécusable. >

Nous avons déjà dit qu'il les avait communiqués au prince de Ligne dont nous avons rapporté le jugement.

Voici ce que nous trouvons dans sa correspondance, sur ses relations avec le prince de Ligne : elles furent renouvelées à Tœplitz., personnellement, en 1801 et en iSoa, comme on Pa vu et ensuite, par correspoiidance , pendant les années 1 8o5 et 1 806.

Les lettres du prince respirent un véritable attachement et une amitié sincère. Les premières sont de Vienne, et les dernières de Tœplitz : la dernière est du 6 juillet 1806. Toutes lui sont adressées à Berlin ; elles contiennent à plusieurs reprises, des invitations pressantes, d'aller vou* le prince.

Le comte lui avait demandé à lui communiquer ses manuscrits : <c Si je vais à Berlin comme

mjG l'espère, lui répond le prince de Ligne, ou » si vous voulez venir à Tœplitz, je serai votre » servante de Molière. Depuis les Mémoires sur la » cour de Louis XIV , et un peu sur celle du Ré- » gent , il n'y a eu que des porteurs de chaises » de Versailles qui aient écrit. Il est temps que >» le reste des beaux temps de la France soit en » bonnes mains. Couchez- vous à Berlin , et, tra- » versant une mer de sable qui ne dérangera pas «votre sommeil, levez-vous au bout de deux » jours à Tœplitz , à la fin de juin *. Apportez » vos manuscrits. Je suis assez sensé pour en être » le censeur , sans être un Caton , et votre cen- » seur est censé un approbateur, car il n'y aura » qu'à vous rendre justice.... »

Le comte n'alla point le voir à Tœplitz , mais il lui envoya ses Mémoires, et reçut bientôt de lui une lettre dont voici les, principaux traits.... oc Je » suis bien charmé de vous lire et de croire vous » parler; j'aimerais pourtant mieux encore vous » entendre , car je vous verrais par la même oc-

» casion Quel dommage que nous soyons se-

» parés par une mer de sable ! S'il vous prenait » une fois l'envie d'en sortir, que ce soit pour ]> expier dans nos eaux salutaires delictajm^eniudsi

* laoe '

» tucBy et me récompenser des sentimens que » vous m'avez inspirés »

A la fin de sa lettre, le prince fait un tableau de la situation politique au mois de juillet 1806 *. a On ne sait trop, poursuit-il, à présent où aller; » quand on n'aime des ruines que dans un jardin y> anglais , aux bains , on ne sait pas où l'on est , » on se fait illusion : c'est une petite république D sans doge et sans bonnet rouge. On y va aux » barres, mais point à la barre. On n'y a point » de gazettes, etc. etc.. »

Le prince continue le parallèle entre le monde aux eaux et le monde politique.

Dans une autre lettre, il parle à Tilly, ^vec éloge de ses Mémoires , et lui donne son avis et ses conseils, sur la manière de les publier.

Il était inépuisable en anecdotes sur la cour de Louis XVL Nous en citerons deux pour exemple dont le fond est déjà connu. Voici comment il les racontait au comte de Tilly :

a M"* de Cassini ** me dit un joijr : la Reine » se méfie de M. Necker. Il y a dix ans (1776), » que faisant des rêves d'ambition , sans croire » pourtant les réaliser , Necker dit à mon frère » ( le marquis de Pesai ) : Vous serez mon enfant

* Les préliminaires de la guerre de Russie et les approches de la l>ataille d*Iéna!

** Que Tilly avait connue.

398 SUITB DES MEMOIRES

» perdu. Je vous ferai écrire des lettres au Roi » (vous savez le reste). Dans une de ces lettres, il » lui écrivit : a Sire , vous êtes, dépourvu de grâce. » Jetez- vous d'un autre côté, que ce soit celui de » l'autorité. Vous irez demain à une course de » chevaux. Vous verrez un notaire écrire le pari » de M. le comte d'Artpis,xle M. le duc d' Orléans. »Vous demanderez quel homme c'est (le np- » taire); on vous le nommera, et vous direz : D £n faut-il entre des gentilshommes? et cela fut » exécuté. C'était à Fontainebleau , et je l'ai ea- » tendu. Quel graçd mot, s'écria-t-on, pour le » Roi! ! Dans une autre lettre, il lui écrit : Sire^ » si en sortant de votre cabinet par la porte de x> glace , vous ne tournez pas la tête à droite , çoa » correspondance cessera. » Le Roi le fit. Neckçr fut pris, etc....

Ce fut pour le prince de Ligne que le comte de Tilly traça le portrait de Cajtherine; II , , qui était l'héroïne couronnée de ce prince. Aussi se Tjessent-il un peu du ton p^égyrique, sans pourtant que l'histoire puisse tout-à-fait le désavouer.

Voici ce portrait tel qu'il est sorti delà plume deXaiy:

DE TILLT. 299

Sur r Impératrice Çathçrine II.

vc Catherine II fut une de ces fenunes que la nature produit à de longs intervalles pour confondre l'orgueil <ies iiommes, et leur apprendre^ que la supériorité dont ils se vantenit n'est pas aussi réelle que la prétention qu'ils y ont.

» Une; péaétration prompte, un esprit brillant et solide , une tête forte qui seyait tçut classer , im génie noble et bardi, l'amabilité 4' une femme qui n'aurait eu rien à faire que d'^jtre aimable tout le jour, la majesté d'une grande impératrice qui n'aurait eu que le secret de la r^résentation, voilà ce qu'ont ireconnu tous ceux qu'elle a adwîs à sa familiarité : lIEiurope sait, le reste. Le Monde a vu quelle splendeur elle a imprimée à son règne ; cpmme elle a jeté son peuple sur toutes les routes du perfectionnement social, l'a poussé dans tous les sens vçrs la gloire , et a achevé de mettre son pays à la hauteur de tous les autres. Elle éclaira toutes les parties de son juamiense empire des tprrens de cette lumière qui s'àllujpiait aux rayons 4is éron trône.

» L'histoire fera à Sémiramis l'honneur de la Im comparer : l'histoirç , qui maintenant a recueilli tou^s le3 preuves, et acquis tpu3 les témoignajges qui peuvent fixer sa justice » disculpe Cathe-

3oO SUITE DES MÉMOIRÎÎS

rine dans la postérité, d'un crime auquel il est avéré maintenant qu'elle n'eut aucune part , quoique sa liberté et sa vie peut-être y fussent intéressées.

»Les faiblesses plus tendres qu'on se plait à lui reprocher (parce que le cœur humain cherche à ravaler ce qui est grand) eurent leur source dans une âme aimante , qui avait besoin de descendre de la grandeur et de se reposer dans l'amour, qui fut souvent Pamitié.

» Son gouvernement eut l'énergie qu'un grand homme aurait pu lui communiquer, et sa cour porta l'empreinte d'une élégance que son sexe et son caractère y avaient , pour ainsi dire , importée. Loin d'être humiliés d'être gouvernés par une femme , les Russes furent fiers d'être soumis à un souverain à qui la nature semblait avoir conféré les deux sexes, pour la gloire comme pour le bonheur de la nation. Ses armées furent formidables , comme si elle avait pu les seconder de son bras, ainsi qu'elle y envoyait, en quelque sorte, son esprit. Elle fut magnifique et généreuse, parce qu'il est tout simple qu'un grand prince le soit, et qu'on absout plus facilement une femme du reproche de chercher peut-être un peu trop à le paraître. Tant de trésors pro- , digues n'étaient pourtant pas un funeste emploi des richesses nationales, car elles passaient au

DE TILLY. 3o r

travers de tous les canaux qui les reversaient dans l'empire et le vivifiaient. Les libéralités qu'elle put répandre sur des gens distingués, ou des savans , dans les autres parties de l'Europe , y rendirent le nom russe recommandable en faisant plus aimer le sien. Elle eut pour son peuple l'affection d'une mère tendre pour un fils , objet de tous ses soins , et qu'elle cherche à rendre digne d'elle. Mais elle présida aussi à une éducation plus positive , et qui prouva que son amour pour la Russie s'étendait au-delà du tombeau : elle voulut lui faire présent d'un empereur qui consolât de sa mort sans faire oublier sa vie : l'empereur Alexandre , pour réaliser cet espoir, n'a eu qu'à se ressouvenir des leçons et des exemples de son aïeule, et qu'à imiter les vertus de son auguste mère.

» Voilà ce qui prouve pour le cœur de Catherine II, comme toute son administration dépose de son génie : si l'on veut avoir de son esprit une mesure plus juste qu'on ne croirait , il faut lire sa correspondance avec plusieurs savans ou littérateurs , notamment avec M. de Voltaire. On y trouvera une singularité à laquelle on ne s'attend guère : c'est que ses lettres sont les meilleures. Elles ont surtout le cachet d'une plus véritable philosophie.

» Elle était trop grande pour n'en pas avoir

3oa SUITE DES MEMOIRES

beaucoup , et s'en servit , par exemple , ponr pardont^er les injures qui lui étaient personnelles, tout incapable qu'elle était peut-être de pardonner celles qu'on aurait faites à son pays. Elle a gardé toute sa vie l'indignation de la haine à Tabbé Chappe, auteur d'un bien mauvais otlvrage : insensible aux louanges qu'il lui donnai ^ elle ne ressentit que la colère qu'elle devait à uû livre qu'elle crut n'être qu'un libelle contre la Russie.

» L'histoire peut-être oserait lui reprocher d'avoir porté long- temps un sceptre, qui.... Mais pouvait -die croire qu'il y eût des mains plus dignes que les siennes de le tenir?... Peut-être que le cara:ctèi*e d'un prince né aimable , généreux et magnanime, en fut changé.... MaisèsC-îl aisé,.... est -il possible de descendre d'un trône où vous retifélfinefit la voix de l'univers et celle de tout un peuple dont vous êtes l'orgueil et les délices ? La gloire et le bonheur personnels qui se composent de la gloîre et du bonheur des autres sont si attrayans !

» Il sembla à l'immortelle Catherine que le ci^ l'avait créée potJf être là bienfaitrice et l'orne* ment de ce grand empire : elle â rempli sa dés^ tfnée. T^

Nous voyons aussi que Tilly communiqua au

DE TILLY. 3o3

prince de Ligne ses Réflexions sur Delphine efû son auteur*, suivies d'un Parallèle entre M""* de Staël et M"' de Genlis , morceau médiocre qui se trouve à la fin de ses Œui^res mêlées.

Nous ignorons d'ailleurs le motif de la vive animosité que nourrissait le comte deTilly contre M""' de Genlis ; on en jugera par le morceau de polémique suivant, resté jusqu'ici inédit, et .que nous n'aurions pas osé dérober à l'histoire littéraire de la fini du dix-huitième siècle.

Sur Madame de Genlis.

De toutes les atrocités, la plus hideuse est l'acharnement contre les morts ; il est surtout dégoûtant quand c'est celui de lamédiocritéyi^r/ett^e et hypocrite contre un talent supérieur , qui a honoré toute une nation. Marmontel a dit que ce le satirique qui outrage un homme qui n'est » plus , ressemble à ces animaux carnassiers qui » fouillent dans les tombeaux pour se repaître des » cadavres. » Il a dit cela parce qu'il avait un cœur noble et un beau talent.

» M"** de Genlis, pour qui ces raisons-là n'en sont pas , et qui pour mortifier cette chair jadis si re-

* Mm« de Staël,

3o4 SUITE DES MEMOIRES

belle, pour mater ces penchans jadis si cri , finira par mourir sœur grise , ou sœur de la Charité , sous un cilice *, a compulsé toutes les Annales de la Vertu y pour démontrer qu'elle compose les unes comme elle pratique l'autre; la vénérable sœur , dis-je, a fait un gros livre en Arabesques ^ où tout ce que la rage, l'impuissance, la soif de faire du bruit, la mauvaise foi, la fureur de couvrir le passé et ime vie tout entière, du masque de la religion , de la morale et de la vertu , est déployé avec toute l'application d'une infatigable hypocrisie. C'est M. de Voltaire, tout simplement M. de Voltaire, que la chère sœur lacère de sa main décharnée, avec l'emportement d'un homme iVre, pour qu'on remarque son zèle, dans à peu près le seul morceau qui soit d'elle, dans ce fatras de compilations. Il est vrai qu'elle commence par s'étayer de l'opinion de MM. Geoffroy et Clément. Je doute fort que le premier qui sait mieux que personne ce que vaut M. de Voltaire , quand il lui conviendra de l'avouer , eût conseillé à cette intéressante furie toutes les douceurs de bon goût dont elle assaisonne ( elle est très-bonne cuisinière , car elle l'a imprimé ) les jugemens sans appel qu'elle prononce sur le plus grand homme que la France ait produit depuis les beaux jours

* Ceci a été écrit en i8o5.

DE TILLY. 3o5

de Louis XIY , malgré quelques taches dans ses écrits , et quelques autres plus répréhensibles dans ses principes. Je doute qu'un littérateur aussi éclairé, qu'un critique aussi fin que M. Geoffroy ( dont les déclamations sur M. de Voltaire sont très-ennuyeuses) l'eût approuvée quand elle rend des oracles aussi téméraires , aussi menteurs, dans le style d'une pythonisse dont le trépied est à la Halle.

» Je veux justifier ce que j'avance.

» i** Nul auteur n'a auXanl pillé ses devanciers et même ses contemporains.

» 2** Voltaire n'a donné que de petits éloges à Racine.

» 3® Un acte de ciiiauté des prêtres, très-exagéré, sinon irn^enté, par Voltaire.

» 4** Voltaire faisant levt/métier d'espion auprès des ministres.

» 5® Souille des méchancetés les plus noires, de calomnies, de mensonges, pour déshonorer ceux qui ne pensaient pas comme lui.

» 6® Il voulait qu'on en/emidt M. Clément!!

» 7® Déshonoré par soixante ans d'intrigues , par les ous^rages les plus méprisables et les plus infâmes.

» 8** CestX^ Dictionnaire Philosophique et Candide qui lui ont acquis une puissante influence.

» 9® Retranchez de ses Œuvres toutes ces infa^

■ nu ao

3o6 SUITE DES MÉMOIRES

rrUes , c'est-à-dire plus des trois quarts de ce qu'il a fait, il restera des ouvrages brillons^ msÀsremptis d erreurs , de plagiats et de faux jugemens.

» I o^ Dieu a voulu que ctt ùnpie tombât dans la

fange. Il a dit ( Dieu ) : m J'ai maudit tes talens ,

tes vices les reudront stériles. Tu mentiras. Tu

PARLERAS VAIKEMEHT DE LA VERTU , ON SAURA QUE TU n'y CROIS PAS.

» II ° Jamais la basse envie d'auteur n'a laissé de production plus honteuse que ies Commentaires sur Corneille.

» J'aurais pu extraire et citer plus long^temps. Je m'arrête , suffoqué d'indignation. On se demande si ce qu'on vient de lire a été véritabl^nent écrit.... écrit par une fanme l si c'est aux Porcherons , ou aux Petites-Maisons, si c'est une créature jouissant de toute sa raison, ou un démon qui tint la plume. Oui, c'est un démon, le pire de tous, celui de l'hypocrisie, qui veut tromper le monde entier qu'on ne trompe pas.

» i^ Il a pillé ses tragédies, sans modèles chez les anciens et chez les modernes , par le genre d'inlérét, par le pathétique, et le but moral qu'il leur a donnés ; ces romans si piquans, si profonds et si légers ; ce siècle de Louis XIV si dramatiquement écrit; tous ces morceaux de littérature d'un goût si pur ; toutes ces Épîtres si morales où Ton ne sait ce que Ton doit admirer le plus du

penseur ou du poète. Il a pillé ces tableaux immortels de V Assassinat de Cohgivy , de celui de Henri 111^ de la Bataille de Coutras^ cette esquisse finie du Pouvoir des Papes , et le neuvième chant de cette Henriade, que ne désavouerait pas le prince des poètes; il a pillé ces poésies fugitives où il est le premier dans l'antiquité et dans les temps nouveaux; et cet ouvrage que je ne veux pas citer, mais que soeur de Genlis a beaucoup lu, et qu'on ne peut autant admirer qu'il le mérite, etc., etc.

» 2"" 11 n'a donné que àe petits éloges à Racine ! Quelle ignorance , ou quelle mauvake foi ! Vous n'avez donc pas lu sa lettre à l'Anglaise mistress Montagu. « Et moi je vous dis, madame, écrit » cet envieux , que je viens de relire pour la cen- » tième fois Iphigénie , ce chef^Tœuifre de tous )> les théâtres , cette conception prodigieuse du » plus grand de nos poètes ; et \&Siyeux inondés de » larmes , j'y ai cherché un mot, une expression , » un sentiment à reprendre , et ne V^xpa^s trouvé ! » — • Madame de Genlis , vous mériteriez....

» Voulez-vous une autre preuve? « Monsieur, » lui disait "quelqu'un, vous devriez rendre le )» service aux lettres de faire un commentaire sur » Racine.

x> — Il est tout fait , répondit cet implacable » jaloux, il n'y a qu'à mettre au bas de toutes les

3t>8 SUITE DES MEMOIRES

» pages , beau , parfait , admirable , unique , su^ » hlime, »

» Madame de Genlis, votre mari que j'ai beaucoup connu , et un homme que je connais aussi y et qui a été votre amant, m'ont dit l'un et l'autre ( vous croyez bien que je le savais, et que je le sais mieux qu'eux ) , que vous étiez la femme la plus dangereuse,.— ah! oui, vous l'êtes!

» Veut-on une autre preuve de l'antipathie de M. de Voltaire pour Racine, qu'on Use les com* meutaires sur Gjrneille , on verra quels sont les exemples et le modèle qu'il propose.

» 3** Il a exagéré , peut-être inventé, un acte de cruauté commis à Thom par les prêtres!.... Y ous êtes l'apologiste, le défenseur, le chevalier des prêtres, madame I et moi aussi, car ils ont été persécutés ; mais ce n'est pas dans l'intention de cacher des turpitudes , et de me faire croire meilleur que je ne le suis. Mais dites-moi, ma chère sœur, a-t-il exagéré et intenté les cruautés des prêtres d'Abbeville sur l'infortuné chevalier de la Barre, et son ami d'Étalondes, pour ime injure, assurément condamnable , mais faite dans l'ivresse au Rédempteur du monde qui est mort pour tous ^ dans sa mansuétude , hormis pour les hypocrites.

» 4** Je n'ai jamais enten-du taxer M. de Voltaire d^espionnage , c'eût été un bien mauvais espion. .. il n'y a qu'à voir les belles affaires qu'il s'est faites

DE TILLY. 3o^

à toutes les cours où il a été. Je sais bien qu'à son premier voyage en Prusse, il fut chargé de sonder Frédéric-le-Grand, et de rattacher ce prince aux intérêts de la France dont il s'était éloigné. C'est être espion à la manière de tout le corps diplomatique de l'Earope; et ce n'est pas comme cela que M""*" de Genlis en faisait le métier au Palais-Royal quand, maîtresse de l'oreille et de l'esprit de M. le duc d'Orléans, elle y suscitait des tracasseries à toute sa maison..

» 5°. J'ai souvent entendu reprocher à M. de Voltaire des vivacités de premier mouvement tres-condamnables : j'ai beaucoup vécu avecdes gens qui l'avaient infiniment vu et connu, et qui me l'ont dépeint comme incapable de toute noirceur, et de toute espèce de méchanceté réfléchie. M"' de Genlis est la première qui lui ait prodigué en style de poissarde, des imputations tendantes à le faire passer pour un homme atroce, si l'on ne savait pas que M"** de Genlis n'est pas à cela près d'une calomnie^ et que le9 riches, conmie elle, sont toujours xlisposés à prêter de leur superflu^ Et les belles actions» de M. de Voltaire, un juge équitable les aurait«*il passées sous silence? la défense de Calas,. des Sirven , des la Barre , etc. etc. ; les bienfaits de tout genre qu'il répandit dans ses terres , et sur ce qui l'entourait , mille autres traits honorables

.3l.O SUITE DhS MEMOIRES

ne déposent-ils pas en sa faveur ? ne sont«ils pas la preuve que s'il commit des fautes, apanage de l'humaine fragilité , il connut aussi des vertus qui jetèrent un nouveau lustre sur son géiiie ? Voilà ce que M"*^ de Genlis aurait pu se dire fa* cilement , si l'astuce et l'hypocrisie qui visent à leurs fins pouvaient concevoir quelque chose de raisonnable.

» 6^ Il voulait faire enfermer M. Clément ! ! ! ceci est nsible. Maudite bégueule! tartuâ% femelle ! comme elle prend un tendre intérêt au bon M. Clément ! il voulait faire enfermer M. Clément! il voulait faire enfermer un homme dont l'existence était de le diffamer ! ! quelle abomination ! et vous , mon cœur , si vous en aviez le crédit , ne feriez vous point enfermer tous ceux qui ont eu l'insolence de vous i^endre justice? Il voulait faire enfermer M. Gément! je n'exprimerai jamais , à mon gré, combien cette remarque là m'a diverti...... le d^ré de bassesse hypocrite qu'elle renferme; l'envie maladroite de se faire un prôneur d'un journaliste trop sévère , pour le peu d'exemples qu'il a joints à ses préceptes; et la plus petite occasion saisie de s'acharner sur un grand homme qui n'est plus. Il voulait faire enfermer M. Gément ! il avait tort : encore passe , si c'eût été M. Geofifipoy.

» 7^ Sans même m'arréter à ces mots : men-

DE TILLY. 3ll

» songe , calomnie, infâme , fange , impie , souillé , » déshonoré »> qui ne devraient jamais se trouver dans le vocabulaire de tout écrivain qui se respecte , à plus forte raison devraient être interdits à une femme , si Ton ne sayait pas que M"" de Genlis a depuis long-temps renoncé à son isexe en le

pro Par quelles intrigues s'est déshonoré

pendant soixante ans le patriarche de la littérature ? a-t-il conspiré con4^ la sûreté de TEtat , donné quelque favorite au Roi, déplacé des ministres , usurpé quelques branches de l'autorité , abusé de son crédit , pour perdre quelque famille innocente etc. etc? Non, me répondezvous, il n'est pas question de cela! ah! j'entéiids. Il s'agit des intrigues d'un homme de lettres. Il a fait insérer dans les journaux, sous le nom d'un de ses amis, ou sous le voile de l'aiionyme, une notice qu'il avait composée lui-même pour rendre compte d'un de ses ouvrages. Il a écrit une lettre flatteuse à un poète qu'il n'estimait pas pour en être loué, parce que la louange qu'il méritait si bien, était sa faiblesse. Il s'est donné une peine infinie pour qu'une de ses tragédies ne fût pas représentée sous son nom, aux premières représentations , parce qu'il a craint une tabale puissante, qui tourmentait sa vie, comme elle s'attache encore à son cadavre. Il a su que l'esprit laisse beaucoup de choses aussi vieilles quHl les

3ltl SUITE DES MEMOIRES

trouve, mais que le talent rajeunit tout, et il n'a pas publié dans toutes les gazettes, qu'il avait puisé dans tel ou tel bouquin bien ignoré, le sujet bien brute de quelque tragédie ^ qui est devenu un chef-d'œuvre sous ses habiles mains. Il a dit des injures (dont il eut mieux fait de s'abstenir, et que vous rendez avec indécence à sa cendre^ vous, madame, qu'il n'a jamais offeuwsée) à des grimants coalisés pour l'outrager toute l'année , afin d'avoir des abonnés qu'ils ne séduisaient qu'en déchirant un grand homme ; il a intrigué pour les accabler de défaveur et pour faire passer ses vers et sa vengeance à la postérité. Il a composé les intrigues de ses inmiortelles tragédies , et cet intrigant fieffé a souvent cens* pire des mois de suite dans son lit, pour obtenir de la gloire et une grande fortune , dont il a fait constamment un bon usage. U a eu des correspondances avec des généraux, des ministres , etc. , dont il avait grand besoin, et a remué ciel et terre, pour n'être pas chassé de sa patrie dont il était un omenient (on y tourmentait un peu trop alors les philosophes , comme depuis on les a trop encouragés dans leur licence). U a intrigué enfin pour venir mourir dans cette belle patrie, qui l'a payé de cinquante ans de persécutions, par l'hommage d'une soirée, qui lui a paru ime satisfaction suffisante, parce qu'il avait une âme

DE TILLY, 3l3

exaltée, et toute la sensibilité du géuie et des grands talens.

y> Ce sont là , madame , des intrigues bien circonscrites , les agitations d'un intrigant bien secondaire. Vous savez plus que personne, qu'il y a mieux à faire que cela dans ce champ où. il. ne fut qu'un glax^eur, et où vous semâtes. et recueillîtes toute votre vie.

» Rappellerai-je à vos vertus, à votre piété qui a oublié le siècle , ce qui caractérise dinfâmes intrigues. C'est d'avoir mille amans, en invoquant ensuite la pudeur, en prenant à témoins les hommes et Dieu même qu'on vécut pour la chasteté. C'est d'avoir porté dans son sein le levain de toutes les passions haineuses , d'avoir été méchante , tracassière , vindicative , artificieuse^ galante à l'excès, avec la plus corrompue des dissimulations , d'avoir rendu peu de services , perdu beaucoup d'honnêtes gens par un crédit uisurpé

sur un prince avec lequel , non parce qu'on

l'aime, mais parce qu'il est dans son palais la source des grâces , et le dispensateur de tout ce qui y donne de l'influence.

» D'infâmes intrigues! en voilà : c'est de faire chasser un homme plein de talent et de mérite , le chevalier de B** ; de lui faire perdre dans une éducation de princes, dont il aurait fait d'honnêtes gens, un emploi qu'il était digne d'exercer.

3l4 SUITE DES MÉMOIRES

pour voler sa place qu'on est incapable de faire, aux yeux de la France entière qui vous bafoue et qui vous hue;

» De fomenter la division entre la princesse de France la plus vertueuse, M""' la duchesse D**, et son mari y qui n'était pas digne d'elle , mais qui l'était bien de vous; -^^

» De s'attacher à corrompre la moralité des jeunes princes confiés à vos ridicules soins , et d'essayer d'en faire ce qu'il n'a pas tenu à vous qu'ils n'aient été toute leur vie. Voilà des7/j/2^mies qui font horreur à l'univers qui vous connaît et qui vous a jugée. *

» 8**. C'est le Dictionnaire philçsQphique et Candide y qui ont établi son influence, et fondé sa réputation. C'est à peu près comme si l'on avançait que vous devez le bruit que vou^ faites dans le monde à vos Annales de la Vertu y pendant que c'est le .... qui a propagé votre renommée. Je voudrais savoir.si quelqu'un a lu votre roman èi Alpkonsine y... s'il a eu le courage de le finir. Il me dira alors, si plus d'absurdités tpujours, plus d'indécences quelquefois, peuvent couler, même de la plume qui traça cette production

^ Ici rexagération et la haine sont par trop manifestes. En vérité on ne conçoit pas que le comte de TiUy ait pu se déchainer ainsi contre madame de Genlis.

DE TILLT. 3l5

monstrueuse des chevaliers du Cygne , et ce portrait impudique àiArmofiède.

» 9**. Voilà un quart d erreurs^ de plagiats^ de faux jugemens , qui réunis aux trois autres quarts d infamies méprisables qu'il a écrites , forment un tout complet d'absurdités et d'abominations : voilà tout ce qui lui reste de soixante ans de travaux et de succès ! ! ceux qui l'ont admiré sont de . méprisables imbécilles : c'est M"** de Genlis qu'il faut en croire , qu'il faut lire , admirer , remercier pour sa découverte , et proposer aux auteurs, aux amans les plus purs de la vertu, aux mères , aux filles , aux épouses , comme l'assemblage des perfections qui font estimer et chérir dans cette vie, et conduisent à la gloire éternelle dans l'autre.

» lo*". Dans la fange ! ma chère sœur prêcheuse , vous êtes là chez vous. Dônnez«lui la main pour l'en relever.

» II**, Ces conmientaires sont un service rendu aux étrangers et aux littérateurs de France et de tous les pays. Ils formèrent la dot de la nièce du grand Corneille, et rendent hommage en mille endroits , au génie sublime du père de notre théâtre , lui donnent des louanges d'autant plus dignes de lui qu'elles sont discutées , dispensées ensuite avec enthousiasme ; tandis quer les défauts , les locutions qui ont vieilli, le feux sublimé^ les

3r6 SUITE DES MEMOIRES

fautes contre la langue sont signalés, et prouvent que le génie le plus mâle a ses langueurs, et le plus magnifique talent ses incorrections. Ce n'est point l'ouvrage de la basse envif^ c^est celui du goût qui a été sévère quelquefois , mais qui n'a pourtant pas tout relevé ; c'est celui d'un homme seul capable d'entreprendre et d'exécuter cette tâche , d'un homme enfin qui , comme il le dit lui-même, n'a pas pensé que de vains égards pour un mort , dont il parle avec respect et souvent avec transport, dussent priver les vivans des remarques judicieuses qui les ont éclairés. C'est de Racine dont il eût pu être jaloux , de Raciner dont il savait et disait qu'il n'atteindrait jamais la perfection désespérante dans le style , qui fait surtout vivre les ouvrages. Il ne le fut ni de Corneille , ni de Racine , il n'eut ni V immense génie de l'un , ni le talent sans second de l'autre : mais il s'ouvrit une carrière qu'aucun de ses concurrens n'a courue. Il faudra une nouvelle école : il a son théâtre ; et ses pièces , en harmonie avec toutes les émotions et tous les ressorts du cœur humain, feront toujours les délices du véritable pliilpsophe et de rhomme de goût, et rassembleront des multitudes de spectateurs.

» Que si l'on veut un plus authentique témoignage de la manie dénigrante, de la persévér

.DE TILLT. 3 17

rance de M*"* de Genlis dans le plan de Tartuffe qu''elte a adopté, qu'on observe qu'à présent que M. de la Harpe est mort , elle a même la bassesse de s'attaquer à lui.... à lui qui , pendant sa vie, fut le confident littéraire de cette fée, s'il n'a pas même fait entièrement ce qu'il y a de moins mauvais dans ses ouvrages, mais qui, en cavant au plus faible, Téclaira au moins de ses conseils, guida son goût incertain, rectifia ses erreurs les plu$ grossières , affaiblit les taches, donna plus de lustre à quelques beautés, lui apprit enfin de son art ce qui peut s'en ap-. prendre, et la nourrit des miettes de sa vaste littérature.

» Il en est de même de ï Encyclopédie (ouvrage nécessaire et précieux tel qu'il est), qu'elle attaque sans cesse, et qu'elle ne comprend pas toujours.... je parle des meilleurs articles. Vous êtes une terrible femme !

» Grand homme! qui commîtes de grandes fautes, qui fîtes souvent un funeste usage de vos rares talens, après une vie agitée, reposez- vous dans la paix du tombeau^ que de méprisables adversaires ne sauraient troubler. Vos. détracteurs , et cette Euménide moins qu'aucun d'eux, ne peuvent faner la couronne d'immortelles que votre siècle a placée sur votre tête , et que les âges reconnaissans vous décerneront. Votre méprisable

3l8 SUITE DES MÉMOIRES

ennemie ose citer Dieu, qui vous a pardonné sans doute ; elle* s^acharne sur la proie du trépas qui désarme les haines les plus sauvages; sa mémoire , aussi , sera réprouvée ; ces paroles foudroyantes qu'elle a l'audace de prêter à Z>{ez^^ contre vous , seront sa condamnation : car nous lui disons dès à présent au nom de ce Dieu vivant : ce T0 msir- » tiras; Tn parleras vainemeict de la vbrtu, onr » saura que TU ir'v crois pas. » •

On voit par l'amertume et le ton de cette critique combien le caractère de Tilly s'était aigri et altéré dans les dernières années de sa résidence en Prusse. Déjà il était lui-même alors sous Finfluence de l'implacable Némé^s. La chaîne non interrompue de ses infortunes se rattache à son séjour à Berlin, et remonte à l'année i8o3.

Dans cette même année se passa un des événemens les plus tristes de sa vie , comme il le dit lui-même. Une dame de Berlin, qui était éperdnement éprise de lui , et qu'il aimait lui-même avec tendresse , ayant la tête perdue , alla , nouvelle Sapho , chercher la mort dans les aux de la Sprée.

On a trouvé parmi les papiers de Tilly un petit paquet cacheté avec de la cire noire , portant l'inscription suivante : Monument de la plus grande infortune^ d'un regret , d'une douleur éternels l

DE TILLT. 3 19

Nous y trouvons, avec d'autres marques et souvenirs d'amour , la lettre d'adieux de sa Clara , E. P., née St...% qui indique son égarement, ^t qui fut bientôt suivie de sa mort tragique. Elle est écrite en allemand , et sous la date du 1 3 décembre i8o3. En voici la traduction littérale :

« Je vous déclare, mon cher Tilly, que je vous » écris cette lettre de mon propre mouvement et » avec une libre volonté. Je jure que tout ce que » j'ai dit jusqu'à ce moment à mon cher et ado- » rable Tilly est vrai. Je ne l'ai jamais trompé, » que Dieu m'en soit témoin ! je ne l'ai pas même )i trahi par une pensée. Si ce serment est faux, » que Dieu me punisse de la manière la plus ter- » rible , par la mort , par le malheur de mon » adorable Tilly; qu'il me repousse sans mîsé- » ricorde au moment de comparaître devant son » divin Tribunal ; que le bonheur , que la béati- » tude de mes enfans soit perdu ici et dans l'autre » monde. Ces sermens, ô cher Tilly, serviront «également pour l'avenir, si jamais je vous i> trompe ; ce qui ne sera jamais possible , sans » que je vous dise auparavant que je ne vous y> aime plus; que tous les m^!iheurs que j'ai de- » mandés à Dieu tombent sur mon Tilly, sur mes » enfans et sur moi! Vous, mon cher Tilly, vous

* Femme d*un conseiller de cour et d'Ëtat.

3aO SUITE DES MÉBIOIRES

» pourrez alors publier ce papier et me désho- » norer devant tout l'univers.

» Je jiire encore une fois , à la face de Dieu ; » je jure sur votre trépas et sur notre béatitude ^ » qu'aucun de mes serinens, même pour des.ba- » gatelles , n'a jamais été faux ; que dès aujour- » d'hui je ne tenterai rien sur moi qui puisse vous » affliger ; que j^attendrai avec tranquillité et ré- » signa tion ce que Dieu ordonnera à mon égard.

» Signé C. E. P., née St...

» P. S. L'histoire des cheveux est une énigme » pour moi ; mais tous les sermens sacrés que je » viens de faire vous prouveront qu'ils ne sont » d'aucun homme que je connaisse. »

L'infortunée ne tint pas long-temps le serment qu'elle avait fait de ne rien attenter contre elle . Son esprit acheva de s'aliéner et, deux jours après avoir écrit cette lettre , elle se précipita dans les eaux de la Sprée.

Depuis ce malheur , la Némésis vengeresse sembla poursuivre celui qui, par ses soupçons ja-^ loux , avait causé l'égarement et la mort de celle qui venait de s'immoler par excès d'amour pour lui.

Sa considération et son crédit baissèrent à Berlin ; ses dettes s'accrurent , ses créanciers ne

lui laissèrent plus ni répit, ni relâche; ses démarches pour rentrer dans sa patrie recommencèrent , mais sans aucun succès. La Prusse ellemême était un objet de défiance et de ressentiment aux yeux de Napoléon. Une grande tempête allait fondre sur la monarchie prussienne et amener sa ruine. La perte de la bataille dléna laissa la Prusse ouverte à l'invasion française , et la ville de Berlin en proie à l'occupation militaire. La fuite et les malheurs de la cour laissèrent Tilly sans appui et sans existence sociale. Repoussé par les Français, il disparut de Berlin au printemps de 1807 , après avoir obten^u, par la pro-tection du lieutenant-général Hullin , nommé gouverneur de Berlin par Napoléon, l'autorisation de rentrer en France. Il revint à Paris : là , reprenant, soit poqr s'étourdir, soit par habitude^ ses anciens penchans, il vécut de nouveau avec des femmes galantes , et fit des dettes. Ce genre de vie qui , dans l'état où était la société avant la révolution, pouvait jeter sur un homme aimable et de bon ton un certain éclat, ne condtiisait plus alors qu'à l'abaissement et presque ai| mépris, pour peu qu'on fût exclu dii pouvoir, ou étranger à ses faveurs. Tilly vécut ainsi obscurément à Paris depuis 1808 jusqu'en 181 2, et ensuite , tantôt à Bruxelles et tantôt à Paris , où il retrouva une sœur du second lit, miais aucune

322 SUITE DES MIÊMOIRES DE TILLT.

autre trace de sa famille. On Ta vu à Paris en 1 8 1 5 , après la seconde restauration; mais il retourna bientôt à Bruxelles. Là, vaincu par la détresse, il se rejeta dans le jeu , et cette .funeste passion l'ayant porté à commettre une action dont son âme, naturellement fière et indépendante, ne put tolérer l'idée, il se donna la mort, le 26 déc^nbre 1816*, se débarrassant ainsi du fardeau de la vie , dont il ne pouvait plus supporter le poids sans déshonneur.

Telle fut la fin déplorable d'un homme qui , par son esprit et par ses qualités brillantes , eût pu faire l'ornement de la société, s'il avait su maîtriser ses passions et éviter le sentier du vice.

On peut ajouter au portrait que nous avons fait de lui dans la préface , son signalement que voici : Taille moyenne , figure ovale et un peu paie y cheveux noirs , grands yeux noirs, le nez régulier f la bouche agréable et ornée.

* Noua sommes certains maintenant de Tezactitude àt cette date sur laquelle nous avions des doutes encore au moment de la piiblication du premier tome de ces Mémoires,

mn ou troisi£bib st deenibr volvme.

De la conspiration cF Orléans, Ecrit en 1797 : Pcir Gfirat.

a De tous les cotés , et depuis cinq ou six ans y on parle de la conspiration d'Orléans 5 on en nomme les chefs d- Tils et militaires, les législateurs, les généraux, les troupes légères et de ligne , les trésoriers , les philosophes , les pontifes même : toutes les pièces d'une vaste monarchie sont dans ce complot 5 on dirait qu'il n'y a plus qu'à écarter mn léger voilé , et que la dynastie d'Orléans va paraître sur le trône relevé de la France.

» Je n^ doute aucunement qu'il n'y ait une conspiration trèfr^réélle , indiquée par ses discours , qui paraissent être , en ce moment, le cri d'alarme de la France.

3» Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'examine ces brvnts , que si habilement on fait paraître universels.

31 A coup sûr, il y a ici bien plais d'échos que de voix. Les échos sont partout ; et les voix oà sont-elles !

» Peut-être ne me serait-il pas trè»-difficile de faire la réponse 5 j'aimerais mieux mettre tout le monde en état de la chercher.

nB'Orléant, baptisé Egalité par cette indigne eom-

mune de Paris , est mort sur un échafaud : un échafaudtie rencontre souvent sur le chemin du trône i il se rencontre aussi souvent sur le chemin de la république ; ceux qui veulent faire ou défaire les rois ont assez fréquemment affaire avec les bourreaux. Ce sont des accidens de métier dont il n'y a rien à conclure : on s'y attend , et on ne s'en plaint point. D'Orléans ne dit point au tribunal révolutionnaire^ Laissez -moi vivre : il lui dit. Faites-moi mourir de suite «* on lui accorda cette grâce , et on n'en parla plus.

» Cest dans les circonstances de la vie révolutionnaire de d'Orléans qu'il faut chercher quelques lumières sur sa conspiration.

» Né sur le quatrième degré du trône, d'Orléans fut un des premiers à entrer dans la révolution par laquelle le trône a été brisé. Il avait, dit-on, à se venger de quelques refus et de quelques plaisanteries du Roi et de la Reine. Je crois , dans ce prince du sang , ce motif beaucoup plus vraisemblable que l'amour de la liberté et le sentiment des droits et de la souveraineté d'une nation. Cependant je vois d'abord d'Orléans agir ' avec les parlemens, et comme eux 5 je le vois agir ensuite avec la grande majorité des Etats-Généraux , et comme elle. H doit compter et il compte beaucoup dans le nombre des ressorts qui imprimèrent les premiers monvemens; mais j'observe qu'il entre dans ces mouvemens, qu'il les fortifie, mais qu'il ne les opère pas 5 je vois que tous ces mouvemens ont pour but de déplacer la souveraineté > mais non pas de changer la dynastie.

» Les instructions adressées par d'Orléans à ses bailliages, à l'époque des premières élections, ces instructions où respiraient les principes et les ajOTecdons démo-

sroTEs. 325

cratiqaes^ furent les premiers griefs de la cour contre sa personne j elles le sont encore aujourd'hui de l'aristocratie et du royalisme de l'Europe contre sa mémoire.

» D'Orléans avait adopté ces instructions y il ne les avait point faites 5 un prince ne peut ni sentir^ ni penser ^ ni écrire rien de semblable. On sait qu'elles furent Touvrage d'un philosophie y qui les rédigea sur les mêmes maximes et sur les mêmes vues générales qui avaient dicté trois brochures^ lues et estimées alors de toute la France, faites pour être estimées et lues partout où l'on voudra fonder l'ordre social sur les principes universels de la raison^ du droit naturel et de la justice. Des écrits faits pour éclairer tout un peuple ne sont pas ceux dont un conspirateur peut vouloir se servir. Les conspirateurs ont besoin de ce qui fomente les passions y et rien ne les fomente moins que ce qui agrandit la raison humaine. C'eût été une grande maladresse dans un conspirateur de chercher un complice dans un métaphysicien^ et des moyens de conjuration dans des principes abstraits qu'il fedlait bien méditer pour les bien comprendre. 'D^^ principes généraux conviennent aux nations 5 ils ne conviennent pas plus aux conspirateurs qu'aux ambitieux. Si d'Orléans fût devenu depuis un conspirateur^ il n'y aurait eu rien de plus propre que les instructions à ses bailliages pour faire sentir et voir à tout le monde combien les conspirateurs sont crinoinels.

» S'il y a eu dans toute la révolution un intervalle de temps durant lequel la conspiration d'Orléans peut paraître avoir quelque réalité , c'est depuis la fameuse séance royale, depuis le 25 juin et le 14 juillet, jusqu'au moment où , après le 5 et 6 octobre , d'Orléans quitta son poste à l'assemblée constituante y pour s'exiler complai-

3^6 NOTKS.

samment en Angleterre. L'insurrection du i4 juillet, qui éclata dans les jardins de son palais , les conférences tré-, quentes , et , dit-on , de jour et de nuit , qaehû ou les siens avaient, à cette époque, avec Mirabeau 5 la clameur de haro qui le poursuivit si opiniâtrement en lui demandant .compte du sang versé dans les cours, sur les escaliers et dans les appartemens de Versailles } cette Êicltité inom>e et éternellement incompréhensiUe avec kquelle il confitentit k mettre la Manche entre lui et ses accusateurs ; ces circonstances et plusieurs autres semblent appeler sur sa mémoire les arrêts de la justice des nations anitârat que les imprécations de la haine des rois.

» Mais , après avoir rappelé ces £aits en masse , jetons un coup d'œil rapide sur les détails.

31 Au 1 4 juillet, Tinsurrection éclata dans le Palais- Royal j mais ses fermens étaient dans tout Paris, dans tout Versailles. Les mèches pouvaient être allumées à Versailles, elles pouvaient Fétre à Paris 5 c'était égal, l'explosion se fût faite partout de la même manière. TfOrléans agit beaucoup à ces époques , et , agissant comme tous les révolutionnaires , il agit encore autrement. Il avait d'autres moyens , plus d'argent , par exemple 5 et , quoique avare , il en répandit : il en fut répandu par tous les "révolutionnaires qui en avaient. Valadi en avait , et il en jeta : le denier même du pauvre fut donné aux pauvres pour les mettre en mouvement ; et j'ai connu un homme de lettres ( Champfort ) , qui n'a jamais rien été dans la révolution que révolutionnaire , et qui ouvrit alors sa bourse de cuir pour en tirer mille écus , c'est-à-dire les économies les plus sévères de vingt ans de privations et de travaux.

» Depuis la trop fameuse séance royale , tes mines et

les contre-mines étaient plus ou moins secrètes , mais c'était un combat à mort engagé entre le parti du Roi et les représentans populaires du peuple. La nation ellemême entra dans ce combat } alors elle n'était ni divisée ni décimée : elle faisait retentir autour du trône , en révolte , la menace de vingt-quatre millions de voix. Rien ne prouve qu'au milieu de ce mouvement universel , d'Orléans ou sa maison n'eût une direction particulière , mais rien ne fait voir non plus qu'il voulût diriger en sa faveur le mouvement général.

» Le mouvement avait pour guide , pour chef ^ en quelque sorte , des principes et non pas des hommes.

» Parmi les honmies ^ il y en a eu deux qu'on a voulu faire les meneurs principaux de cette conspiration , dont Philippe d'Orléans , en supposant même qu'il en eût été le chef ^ ne pouvait pas être la tête : Mirabeau et Laclos.

» Ces deux noms ont paru des preuves.

» Mais qu'a-t-on le plus cité de Laclos ? Son roman des Liaisons dangereuses. Voici toute la chaîne de la démonstration : les Liaisons dangereuses peignent des mœurs affreuses ; donc leur auteur est un homme affreux , donc cet homme affreux a conçu et dirigé le plan d une affreuse conspiration. Quand on ajoute à tous ces donc ^ que Laclos avait une place dans la maison d'Orléans, on n'a plus besoin de démonstrations , la chose est évidente par elle-même. Je sais , et je le sais avec certitude , qu'à la fin de 1792 et en 1795 , Laclos a sollicité pendant plusieurs .mois , et avec beaucoup d'instance pour être chargé d'une expédition à Pondichéry : ce n'était pas un moyen prochain de conspirer à Paris , que d'aller se battre aux Indes orientales. Je sais encore qu'à cette époque , et avant , Laclos parlait beaucoup de la république , et

SaS NOTES.

jamais de d'Orléans. Je ne crois point que les discours d'un homme soient une preuve de son innocence 5 mais je voudrais aussi qu'en paroles claires et courtes , on donnât cpiel<jpe autre preuve de la conspiration de Laclos , que son nom y sa place et son roman.

La place de Mirabeau, depuis 17 89, était bien meilleure pour conspirer j il régnait à la tribune ; et il se,^lble qu a l'aide de quelques circonstances un peu favorables , sa parole pouvait faire des rois. Mirabeau n'était pas toujours à cette tribune où il était si bien : le jour, il parlait 5 la nuit , il courait 5 et des personnes en qui j'avais alors une confiance que je n'ai pas entièrement perdue , m'ont assuré qu'il courait souvent de Versailles à une maison de Paris , où d'Orléans se trouvait toutes les fois par hasard.

» Je ne suis pas disposé à croire que ce fut l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre qui réunît si souvent ces deux hommes dans les ténèbres et dans le silence de la nuit : il fallait donc qu'il y eût entre eux quelque autre chose que tous les deux aimaient et voulaient.

» Voici là-dessus, non pas ma science, mais ma conjecture.

» Il est certain que plusieurs fois Louis XVI avait tenté de s'échapper ; il est certain que , lorsqu'il cessait de le tenter , il ne cessait pas d'en avoir le désir et le dessein : d'un moment à l'autre , le trône pouvait donc se trouver vacant , comme il le fut en Angleterre , lorsque Jacques II s'évada de son trône et de l'Angleterre. Jimagine que Mirabeau avait prévu ce cas , et qu'il avait songé aux moyens d'y pourvoir : ces moyens pouvaient bien être d'abord une régence de d'Orléans , et ensuite une nouvelle dynastie dont d'Orléans aurait été le Phi-

lippe I®'. Les nations et les événemens s'imitent comme les hommes ; les Français et d'Orléans pouvaient être en-^ traînés , par cet esprit d'imitation > à répéter l'événement qui mit Guillaume III sur le trône des Anglais et de son beau-père. Des conditions qui paraissaient inacceptables à un roi héréditaire auraient paru très-bonnes encore à un roi révolutionnaire. Au bout d'un siècle , presque jour pour jour , des événemens presque semblables dans toutes les circonstances , dans tous leurs résultats , auraient changé alors la face de l'Angleterre et de la France , et mis dans l'une et l'autre nation une nouvelle dynastie sur un trône soumis à de nouveaux pactes. J'abhorre de pareilles spéculations : le bien même qu'elles peuvent faire quelquefois me paraît un crime. Il faut remarquer pourtant que l'histoire n'a point mis Guillaume lU au rang des conspirateurs et des usurpateurs } que l'Europe admire encore ses talens , et que l'Angleterre a sanctionné et consacré sa politique.

» Voilà le seul moment , je le pense , et la seule manière dont Mirabeau a pu songer à faire de d'Orléans un roi de la constitution qui s'élevait. Je dis de faire , car je crois bien que cet homme , alors même qu'il était question d'être roi , se laissait faire et ne faisait pas.

» Je jure devant la justice suprême , dont je n'ai pas appris à me jouer , et devant la nation que je respecte , alors même que j'ai perdu toute estime presque pour toiis les hommes 5 je jure que tout ce que je viens de dire est tiré de mes présomptions 5 tout cela est conclu^ et non pas "VU ou entendu : or , tout homme raisonnable doit toujours se défier de ce qu'il ne sait que par sa raison.

» Le grand ouvrier , Mirabeau , ne tarda pas abandonner l'argile qu'il avait voulu pétrir en roi. Je n'ai pas

33o NOTES.

besoin de rappeler tous les faits qui prouvent que , dans les derniers temps de sa vie , loin d'être occupé à faire un roi nouveau, Mirabeau Tétait entièrement à soutenir le roi ancien 5 ce qui peut-être n'était pas moins difficile. Mille bruits coururent à 9^ honte : tous se turent sur sa tombe , mais ils n'y ont pas été ensevelis ; ils accompagnermtX sa gloire à travers les siècles , sans pouvoir cependant la détruire.

» Trois mois après la mort de Mirabeau et la fuite de Louis XYI y quel moment pour le parti d'Orléans , s'il eût existé ! H n'aurait pas eu besoin de conspirer 5 il eut pu se montrer; il eût pu devenir un ordre du jo«u* de FAsseinblée-Constituante. On n'entendit pas le plus léger murmure , ni de ce nom, ni de ce parti. Les hommes cpi'on accusait alors de faire les décrets par leurs intrigues , en secret , tout haut , dans l'Assemblée , à la tribune , ne parlèrent plus que pour Louis XVI. On entendit quelques voix opposées , et à demi étouffées ; elles parlaient déjà d'une république , et non pas d'une autre dynastie.

>» Durant presque toute l' Assemblée-Législative , d'Orléans fut hors de Paris , à 1 armée ou aux champs 5 et ce n'est pas là que l'on conspire. '■

» A cette même époque , on parla une fois aux Jacobins <fuae dynastie nouvelle; mais , pour la commencer, ce n'est pas d'Orléans que Cai*ra indiquait , c'est le dite d'York. Cette extravaigance valut d'abord à Carra des huées : elle lui valut ensuite l'échafaud.

» Les élections qui suivirent le 10 août portèrent d'Orléans à la Convention-Nationale , et sa situation dans cette Assemblée a été si étrange et si fatale , qu'on ne peut lui rien comparer dans l'histoire des révolutions les plus meurtrières et les plus bizarres : ce phénomène histoiTque

iroTEs. 33 î

peut seryir à juger parfaitement comment on crée une conspiration , et pourcpioi. Élu par les jacobins de Pari», d'Orléans ne pouvait s'asseoir à la Convention que sur la Montagne} il vota toujours comme elle. H avait beau s^étre couvert du nom d'Égalité, on voyait toujours un Bourbon, et dans une Assemblée divisée par les haines les plus furieuses , ce nom pouvait servir i toutes les haines , parce qu'il pouvait servir à tous les soupçons. H fut employé tout de suite à cet usage , et non par un seul parti , par les deux. Les deux côtés se renvoyaient dOrlésms , conune une accusation.

» Le côté droit disait, en se tournant vers la gaiiche : Que fait ce Bourbon parmi des sans^idottes? en V élevant au haut de la montagne ^ ne vous essayez-vous pas à l'élever plus haut encore? Le côté gauche disait, en se précipitant tout entier sur le droit : Oui^ Egalité est de notre côté; mais s'il reste encore en lui (quelque chose (Tun Bourbon^ c'est de votre parti qu'il est : c'est aux hommes d^Etat , aux habiles , que les Bourbons et les rois conviennent. Parmi tant de clameurs dont il était l'objet , d'Orléans ne soufflait pas un mot. Redoutant peut-être un peu plus ses amis que ses ennemis , c'était son asile surtout qui le faisait trembler. C'était bien prévoir son sort, mais ce n'était pas le prévoir de très-loin 5 et quand le décret par lequel le côté droit l'avait déporté fut rapporté par le côté gauche , il dut voir facilement où le mènerait ce sei*vice. Je ne doute aucunement qu'il n'eût échangé toutes ses expectatives sur tous les trônes pour un rocher de la Norwège.

» Personne autour d'Orléans ne lisait aussi bien que lui dans son avenir ; les meilleurs esprits donnaient à ce sujet dans tous les égaremens , dans tous les vertiges des temps

33îl KOTES.

révolutionnaires. Voici une anecdote dont on peut croire la vérité sur mon témoignage, quoique j'aie été professeur d'histoire :

» Durant ce règne de ia terreur , qui semblait être une conjuration, non contre les droits du genre humain, mais contre le genre humain lui-même , deux amis venaient de dîner à Passy ou à Boulogne 5 ils venaient de goûter et ils goûtaient encore Tunique adoucissement de ces jours de désastres , celui d'exprimer librement toute leur horreur , et d'épancher toute leur douleur. Le régime du sang les épouvantait, et ils étaient épouvantés encore de l'idée qu'il allait se terminer par le despotisme. Cétait le moment où d'Orléans , après avoir été enchaîné pendant plusieurs mois dans une tour qui s'élève au milieu des flots de la Méditerranée, était rappelé à Paris. Voyez-vous, disait l'un des deux amis à l'autre , avec quelle politique cette Montagne , qui a toujours l'air d'être en fureur , a conduit son plan de royalisme ! Comme ils manient cet instrument si flexible, d'Orléans! comme ils l'ont jeté dans les cachots, pour écarter les soupçons, lorsqu'ils avaient encore quelque résistance à craindre dans la Convention! Et aujourd'hui que tout leur est soumis, comme ils se hâtent de le faire revenir ! Pour celui-là , si la pre- . mière nuit de son arrivée il la passe à la Conciergerie , à la seconde , son lit sera fait dans le palais des Rois : mon aihi, la république est perdue! quelques jours encore, et d'Orléans est couronné ! En cheminant , en se désolant , et en devisant , ils arrivent à la place de la révolution 5 ils entendent les airs retentir des noms de Philippe Egalité , de d'Orléans : c'était sa tête qui venait de tomber sur Téchafaud.

» Je ne sais pas bien si ceux-là ont cessé de croire à la

conspiration de d'Orléans 5 mais^ pour les autres il paraît que cet échafaud n'a point du tout déconcerté leur croyance. ou leur système. Si on s'en rapporte à eux^ les enfans et les amis de d'Orléans , en héritant de sa. conspiration , ont prodigieusement étendu ce patrimoine. Toutes les haines , dit-on ^•sont venues , comme toutes les amitiés , se réunir et se confondre dans cette conspiration. On y voit £igui*er aujourd'hui, côte à côte, Necker et Chauderlos de Laclos , Alexandre Lameth et Sieyes : je ne serais pas du tout étonné qu'on y mît bientôt ensemble Rewbel et Pitt , Bonaparte et le prince Charles. Les miracles se joignent aux événemens possibles , pour rendre cette conspiration plus vraisemblable : dans le même temps que le fils aîné de d'Orléans était àToméo et presque au pôle arctique , on l'a vu à Paris et à la barrière Blanche : aujourd'hui, lui et ses frères sont à Philadelphie, et on les voit au faubourg Saint-Antoine, chez Santerre. Ce fils aîné du père a ainsi le secret d'être dans plusieurs Heux au même instant, ce qui n'est jamais arrrivé qu'à lui et à un autre. 0 confiance de l'imposture, que tu es grande ! et que la crédulité des hommes , qui est bien aussi grande que toi , t'autorise bien à te jouer ainsi d'elle et d'eux !

» n ne faut pas s'imaginer que toutes ces fbUes n'aient pas un but assez habilement marqué , et qu'il soit impossible qu'elles l'atteignent.

» i^ Toutes ces conspirations sont des grands cadres de proscriptions toujours ouvert» : on y grave aujourd'hui un nom , demain un autre. Toutes les passions vont y donner tour à tour leur coup de burin, et y prendre des arrhes pour le jour de leur vengeance : ce ne sont d'abord que des noms proscrits; en temps et lieu ce sont des

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