LES ÉLECTIONS EN
Élections aux Etats généraux. — Tableau des élections da bailliage
df Ghavnont.
. . .Je partis de Paris emportant avec moi le fameux résultat du conseil qui accordait la double représenta» tion an tiers^état^ et le retentissement de l'effet prodigieux que la publicité de ce résultat avait produit dans la capitale. En passant par Ghàlons, je le remis moimême à l'intendant et aux {»x>cureursHBjndics provinciaux, n ne pouvait plus être question de l'affaire qui m'avait conduit à Paris ; de trop grands intérêts occupaient alors l'attention pour qu'on pût en revendiquer la {dus légère dose pour une petite querelle entre deux administrateurs subalternes dans un coin de la province. On me fit môme l'honneur de croire que je m*étais servi de cette querelle comme d'un prétexte pour arriver à la cour de M. Necker et me faire connaître du grand homme du jour. Je laissai passer cette inter^
prétation, parce qu'elle était encore moins ridicule que la réalité.
Je retournais à Bar-sur-Aube pour me mettre en mesure d'accomplir l'engagement que j'avais àpeuprès pris avec M"*® de Staôl, de me faire nommer député. J'avais d'abord été servi à souhait ; car, durant et malgré mon absence, mes concitoyens m'avaient nommé électeur pour l'assemblée bailliagère. Malheureusement pour moi, Bar-sur-Aube ne nommait pas directement aux États généraux. Cette ville, celle de Joinville et leurs ressorts, venaient se réunir à Ghaumont, chef-lieu du bailliage électeur; or j'étais précédé à Ghaumont d'une défaveur de circonstance, car c'était aux dépeas du ressort de cette ville que, six mois auparavant, j'avais composé le présidial de Bar-sur-Aube. Néanmoins je me confiais dans la masse de suffi*ages que je traînais après moi. Mon espérance s'accrut encore lorsque je trouvai à Ghaumont, avec les mômes titres et la même ambition que moi, M. Becquey, qui remplissait aussi à Joinville la place de procureur-syndic du tiers-état ^
1 Becquey, ministre d'État, directeur général des ponts et chaussées et des mines, et député pendant quinze années consécutives du département de la Haute-Marne sous la Reslauration, naquit à Vitryle-Français en 4760. Élu membre de l'assemblée provinciale de Champagne, et procureur général syndic du département de la Haute- Marne, il futappelé parles électeurs de ce département à les représenter à TAssemblée législative, en 4790. C'est là que se forma entre lui et l'auteur de ces Mémoires une liaison qui reposait sur les mêmes sentiments religieux et politiques, qui dura près de quarante ans, et qui survécut à tous les changements de régime. A FAssemblée, Becquey siégea dans les rangs des constitutionnels, près de Quatremère^ de Beu-
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M. Becquey était de mon âge ; j'avais fait sa connaissance au Palais, lorsque tons deux nous j suivions les audiences, et déjà il avait, entre les jeunes gens, la réputation qu'il a conservée sans nuage jasqu'aujourd'hui^ celle d'un galant homme et d'un homme de beaucoup d'esprit. On ne jurait que par lui à JoinviUe, et il y était au moins aussi accrédité que je Tétais à Bar. La coalition entre nous était faite par nos positions respectives. Il paraissait évident qu'en réunissant les deux
gnot, de Dumas, de Jaucourt, de Ramoûd, et soutint, quelquefois même au përil de sa vie, les éternels princij;>e3 de la raison, du droit et de la liberté.
Sous le Directoire, ses sentiments royalistes le firent choisir pour faire partie du comité secret du roi Louis XVIII. Ce comité, chargé de donner au roi d'utiles avis sur les événements et sur les hommes, et de préparer les bases d'un rapprochement entre les Bourbons et la nation si une occasion favorable se présentait, se composait de Royer-CoU lard, Becquey, l'abbé de Montesquieu, le marquis de Clermont-Gallerande, et Quatremère de Quincy. Ce comité fut dissous au moment du Consulat, et Becquey rentra alors dans sa studieuse retraite, dont il ne sortit qu'en 4840, pour venir siéger, sur les vives instances de Fontanes, dans le Conseil impérial de l'Université.
Sous la Restauration, Becquey, député de la Haute-Marne, fut nommé successivement directeur général du commerce, conseiller d'État, sous, secrétaire d'État au minisière de l'intérieur, et enfin directeur général des ponts et chaussées et des mines.
Il occupa ces dernières fonctions pendant treize ans^ du 47 septembre 4817 au 49 mai 4830^ et les souvenirs de son administration sont vivants encore aujourd'hui au ministère des travaux publics. Son nom reste attaché à la création des canaux ordonnés par les lois de 4 824 - 482i.
En 4834 , Becquey résigna son mandat de député de la Haute-Marne, et se retira complètement de la vie politique. 11 mourut à Paris, le % mai 4849, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans.
Le caractère de sa vie fut l'unité dans le bien. (Fte ûa Becquey ^ par Beugnoty membre de l'Institut, Paris, 4852) (E).
m MÉMOIRES DU COMTE BEUtiNOT
masses des électeurs de Bar et de Joiiiville nous emportions les deax tiers des suffrages, et comme il ne fallait que la majorité pour être nommé, notre nomination, même en faisant la plus grande part aux défec* tiens, semblait assurée. Nous y primes tous deux trop de confiance. Ce n'était pas sans une secrète joie et beaucoup de mépris apparent que nous entendions nommer les hommes vulgaires qu'on nous opposait. M. Becquey a dans le caractère l'espèce de hauteur qui préserve de toute démarche équivoque. Ce sentiment est honorable, et par conséquent contagieux; il me l'avait communiqué. D'ailleurs nous étions tous deux un peu frottés d'orgueil par le rôle que nous avions joué dans l'assemblée provinciale, et nous rejetions comme fort au-dessous de nous les démarches indispensables en pareil cas pour se faire un parti quand on n'en a pas, et, ce qui est plus difficile, pour conserver son parti quand on en a un.
Les électeurs des trois ordres arrivèrent en foule à l'assemblée générale, présidée par le baron de Mandat, grand bailli de Gh^umont. Le baron de Mandat était un gentilhomme dans la pleine acception du terme ; plein d'honneur, généreux jusqu'à la prodigalité, et qui contentait tout le monde, excepté ses créanciers. Les électeurs se réunirent sous sa présidence pour assister à la messe du Saint-Esprit, préliminaire respectable et obligé de nos grandes assemblées. La chose qui frappait le plus les regards était le costume du grand bailli : chapeau garni de plumes, petit manteau
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à Vmpaigxïcie, cravate tombante, l'épée haute^ la rosette aux souliers. Nons a avions pas enoore pris, quitté et repris des habits de toutes formes, et nous étions facile ment éUmnés de tout ce qui excédait le yêtementde tous les jours; d'aiUeurs M. de Mandat, petit de taille, facétieux d'esprit^ avait du comique dans le caractère et sur la figure, et il ne ressemblait pas mal, dans son costume de grand bailli, à Crispin en habit des dimanches. La messe fut célébrée tant bien que mal» au milieu du bruit. Mais, au sortir, chacun de se précipiter «ir le passage de M. le grand bailli pour jouir de son aspect. U marchait précédé de deux haUebardiers, qui frappaient à droite et à gauche, et rudement, sur les éteoteurs trop curieux. L'un d'eux fut jeté à terre et foulé aux pieds; les autres prirent son parti. Le tumulte éclatait avec violence, et le souverain au bax^eau allait déjà faire des siennes, quand M. Becquey s'élança dans la chaire de Saint-Jean pour essayer de séparer les combattants parie glaive de la parole. Ce jour-là était le premier des nouveautés : c'en était encore une qu'un profane dans la chaire de vérité. Elle produisit un effet prompt ; la figure de IL Becquej dans la chaire devint le fierté mrum qtcem; on cessa de se prendre aux cheveux pour le plaisir de l'entendre. Exi orateur habile il prit d'abord son auditoire par sou CsûUe ; il s'étendit sur la dignité et l'inviolabilité des électeurs, et gour«aanda les hallebardiers de M. le grand bailli pour avoir blessé l'on et attenté à l'autre ; mais, au nom de cette dignité même» il engagea MM. les électeurs à ne
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pas ôtre aussi prompts à se faire justice et à garder plus sévèrement le décorum. Il promit que M. le grand bailli punirait le zèle un peu trop brutal de ses balle bardiers. Ses dernières paroles furent une touchante exhortation à la paix, à la confiance et à l'émulation à
qui remplirait mieux les hautes fonctions d'électeur.
Des applaudissements unanimes se firent entendre au lieu même où à Tinstant éclataient des cris de fureur, et chacun retourna tranquillement chez soi. Le triomphe de M. Becquey fut complet, et il paraissait difficile qu'on n'envoyât pas aux Etats généraux unjeune orateur si habile à calmer les passions et à prêter à la sagesse toutes les séductions de l'esprit.
Les trois ordres se réunirent en assemblée générale. Le procureur du roi y fit un discours fort long et assez insignifiant. Le grand bailli, heureusement assez expéditif de sa nature, y ajouta quelques mots, et renvoya chacun des ordres dans sa chambre respective.
L'ordre du clergé nomma pour président l'abbé de Glairvaux et deux curés pour secrétaires. Les curés étaient de beaucoup les plus nombreux dans cette chambre, où ils apportaient une envie déchaînée contre les moines et contre le haut clergé. Sans nul doute il faut faire la part à d'honorables exceptions ; mais en général ces prêtres imprudents et fort ignorants avaient perdu le respect de la chaîne sacrée qui unit entre eux les divers degrés de la hiérarchie ecclésiastique; ils marchaient en aveugles à la conquête des dlmes^ à l'abaissement du haut clergé, à la dispersion des ordres
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religieux ; si on leur en eût laissé le temps et les moyens, ils auraient établi le presbytéranisme sans le vouloir et sans le savoir. Les curés avaient nommé pour leur président Tabbé de Clairvaux, mais ils avouaient tout haut qu'ils n'avaient décerné cet honneur qu'à la fortune de l'abbé, et parce qu'il était, sans nulle comparaison, le membre de la chambre qui pouvait le plus magnifiquement représenter, c'est-à-dire leur donner les meilleurs dîners. Quelque excellents que fussent ceux qu'il donnait, ils n'empêchèrent pas qu'on ne l'abreuvât d'amertumes durant sa présidence ; il lui fallut subir, de la part d'ecclésiastiques, ces reproches et ces quolibets contre les moines que les séculiers bien élevés ne se permettaient plus, et personne ne justifiait moins cette persécution que le dernier abbé de Clairvaux, dom Recourt; c*était un bel homme, de formes élégantes, d'une politesse recherchée avec les hommes et qui aboutissait à la galanterie avec les femmes. Un extérieur aussi heureux lui avait donné la réputation d'un homme supérieur. 11 ne l'était par aucun côté: il avait l'esprit peu étendu, peu ou point d'instruction, et pas la moindre prévoyance. Il regardait comme impossible qu'on renversât l'édifice de saint Bernard. Quand il l'a vu renversé sous ses yeux, à peine il a pu y croire, et il est mort trente ans après en espérant toujours son rétablissement. Assurément il y avait de Tinhumanité à persécuter un aussi honnête homme.
Le grand bailli présidait de droit la chambre de la noblesse. Le comte de Choiseul-d'Aillecourt et *** fu-
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rent nommés secrétaires. Les premiè4?es manflons de France figuraient à cette assemblée, mais la f^lupart par procuratioj). L'esprit qui l'animait n'était pas bien prononcé. Le duc d'Orléans était le plus grand propiîé^ taire dans l'étendue du bailliage de Ghaumonl ; il avait chargé de ses ^^^'^".voirs le vicomte de Montmorency- Laval. La femme de ce seigneur, séparée de biens d'avec lui, figurait aussi parmi les propriétaires de ce bailliage ; mais moins confiante que le prince, ettle n'a^ vait pas cru devoir accorder à scm mari l'honneur de la représenter, et comme il fallait avoir soi-même voix délibérative dans l'assemblée pour y représenter quelqu'un, on aurait pu contester It M. le vicomte de Laval l'entrée de la chambre. Quelques hommes sévères le proposèrent ; le plus grand nombre passa sur la difficulté. Le vicomte de Laval avait quitté le Palais^Royal avec la confiance qu'il enlèverait toutes les nominatioiis pour le parti d'Orléans, dont il était le noble émissaire. U s'était fait précéder d'un projet de cahier pour tes communes, de la composition de l'abbé Sieyès, si malh^eureusement fameux par ses nombreuses fabrications de Gonstitutians.* Ce cahier avait été envoyé & toutes les communes où M. le duc d'Orléans était seigneur. De plus, il apportait avec lui un projet de cahier, du même auteur, pour l'assemblée bailliagère, et dans le dessein de renforcer son apostolat, on l'avait fiianqué d'un abbé de Limon, l'un des roué9 du Palais-Royal, de la seconde classe, conséquemment hommie d'esprit et d'audace, et qui présan-