‹ Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre (1783-1815) (volume 3)Chapitre 7 sur 13 · LES ÉLBGIH^ONS «M 1789 IM · texte numérisé non relu

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tait réunis dans sa personne tqus les scandales que |K>n habit pouvait x^amporter. Enfin, pour que rien me mani> qu&t à la prorision, ceç messieurs apportaient avec eux bon nombre de cordons d'un chapitre de femmes, qui à la vérité n'existait pas encore, mais que le duc d'Orléans avait le projet de créer, et dont, attendu l'urgence, il.di^tribi^ait dès à présent les décorations aux femmes dont le crédit pouvait le servir. Si on ajoute à ces honorables moyens de séduction quelques autres plus u^uols, tels que des dîners, des bals, dfjs soirées, des promesses de toute étendue, des eogagetpa^ote qu'on appelait sacrés, et tout cela au milieu d'une petite yilLs de province peuplée de pauvnes Champenois, il faudra bien pardonner k M. le vicomte de Laval de n'avoir pas, au début, douté du £uccès>

Ce seigneur était d'ailleurs orné d'un grand fonds de confiance en lui-même : laissant à son frère alnô, le duc de Laval, le renom des paroles singulières, il «'était emparé de celui des actions ; on l'avait vu courir aux manœuvres de Potsdam et y l)aiser la botte du gnmd Frédéric, puis venir s'en targuer à Paris comme 46 quelque chose d'héroïque ; il avait, bien entendu, rapporté de ce célèbre pèlerinage un enthousiasme permanent pour la discipline dL les manœuvres pruasiennes. On le comptait parmi les zélateurs de l'immobilité machinale, de l'ordre mince et des coups de plat de sabre. Longtemps il avait tourmenté le beau régiment d'Auvergne, dont il était colûnel,.de bsl manie ^'iuuoyntipj^s, de ces caprices et de ^ aéViérité, M .comme il Ji'em^

ployait à toat cela que pea d'esprit et beaucoup de faux dans le peu qu'il en avait, qu'il menait d'ailleurs une vie déréglée , il avait parfaitement déplu à Louis XVI, et s'était jeté, comme de raison, dans le parti d'Orléans. Vingt ans plus tard je l'ai retrouvé en Allemagne, au service de l'Empereur et à la tête d'un corps de nouvelle formation, qu'on appelait, je crois, les Gendarmes d'ordonnance. J'ai môme été chargé de la douloureuse mission de le licencier lui et son corps. Si j'arrive jusque-là de mes Mémoires, je dirai ce que je lui ai vu faire, et on sera fort habile si on y reconnaît même le vicomte de Montmorency- Laval que je viens de peindre.

Mais c'était encore, à l'époque dont je parle, un seigneur de la cour de France, poli et d'assez bonnes manières, quoique affectées. Apparemment on lui avait indiqué M. Becquey et moi comme des hommes essentiels à gagner. La connaissance se fit à ses fêtes et à ses dîners, et il nous invita à passer un matin chez lui pour nous communiquer quelque chose d'essentiel. Nous y accourons, attendant quelque nouvelle inopinée de Paris; c'était pour nous lire, en grande solennité, le projet de cahier de l'abbé Sieyès. Il fallait qu'on eût donné à M. le vicomte de Laval un maître de déclamation moderne avant que de le laisser partir pour sa mission ; il lisait son cahier avec une emphase soutenue, et atfectait de faire sonner fortement la lettre M lorsqu'elle suit immédiatement la lettre I, et que celle-ci est Tinitiale du mot ; comme le mot impôt

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s'offrait à chaque instant dans le disconrs, le lectenr, qui allait en s'animant, enchérissait sur la manière de le prononcer, et finissait par le chanter. Nous étions prévenus, et de reste, de c^ que contenait le fameux cahier.

Nous n'étions donc intéressés que par la déclamation, mais elle excitait, chez M. Becquey et chez moi, une égale et très- vive envie de rire^ et c'est à^ notre bonne fortune que nous devons de n'avoir pas éclaté. 11 nous resta la force de remercier M. le vicomte de Laval de sa communication, d'applaudir aux idées généreuses que contenait le cahier, et de voir boire un verre d eau à l'orateur exténué; mais nous n'eûmes pas sitôt franchi le pas de la porte, que nous rimes à cœur joie du lecteur et de la confiance où il était qu'il nous avait frappés d'admiration et de reconnaissance.

Quelque peine qu'y ait prise M. le vicomte de Laval, et malgré les efforts de son entourage, poussés jusqu'à l'indécence, il ne put jamais prévaloir dans la chambre de la .noblesse ; il ne fut pas plus heureux lorsqu'il s'adressa pour être nommé à la chambre du tiers-état. Le terrain était excellent pour le parti d'Orléans, qui comptait surtout dans la chambre du tiers un grand nombre d'officiers, de régisseurs, de fermiers principaux, tous hommes influents; mais dès lors ce parti excitait une défiance qui, à Ghaumont, avait gagné toutes les classes, et rien n'était moins propre à l'adoucir que la manière dont M. le vicomte de Laval s'y était pris. 11 en fut donc pour ses dîners, ses bals

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ses dédamatioûfl^ toirè mêiae ses cordons, car, àvaiit de faire retraite, il avait employé cette réserve. Dans un bal danné par le lieutenant-général du bailliage il avait reçu deux cbanoinesses. L'endroit était assez singulièrement choisi pour faire des religieuses; iriais celles-là eiadent à tous égards des religieuses pour rire. On ne pouvait jusque-là qu'applaudir à la prévoyance de la chambre de la noblesse, mais elle donna ensuite une preuve singulière d'ingratitude en repoussant M. le comte de Brienne. Ce seigneur, respectable de tous points, ne partageait pas la défaveur qui s'attachait au seul nom de son frère; on savait que s'il avait paru au ministère avec lui, c'était qu'il n'avait pu s'en dispenser, car il était sans ambition personnelle. Protecteur chaud et assidu, la chambre de la ^noblesse semblait, s'il est permis de s'exprimer die la sorte, pavée de gentilshommes qu'il avait relevés, placés, établis. On s'attendait que la nobl^se profiterait d'une circonstance unique de lui prouver sa recoii- * naissance, et voudrait le consoler en famille de l'espèee de disgrâce qu'il venait d'essuyer en public : il n'en fut rien. On voyait cabaler tout haut contre lui- des jeunes gens, créatures de la maison de Brieûne, qui devaient au comte leur récente promotion dans les premiers grades de l'armée, et lorsque je leur en adressais assez vertement le reproche, ils me répondaient froidement : « Oui, le comte de Brienne d^ un » excellent homme, mais c'est un homme fiai; il faut » le laisser tranquille chez lui. » La déloyauté Ait

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portée à ce point que je ne sais pas si ee bien&itottr de la entrée réunit autant de toîx que moi. Les soffraiges se réunirent sur le comte de Ghoiseul - d' Aillecourt, colonel de cavalerie, homme assurément honorai)le à plus d'un titre, mais à qui on supposait des talénta qu'il ne déploya point à l'Asseimblée nationale ; on k» do^na pour collègue M. Giermont d'Esclaibes, gentil^ homme inconnu jusque-là, et que sa présence à TAssemblée n'a pas fait connaître davantage.

La ehambre du tiers n'avait pas d'esprit prononcé. Les électeurs, en grand nombre, circulaient dans les rues ou obstruaient les cabarets, en attendant ce qu'an voudrait faire d'eux; on les avait réunis pour former le bureau, ou plutôt pour nommer des secrétaires, car le lieutenant du grand bailli était le président-né. Noos ûmes, M. Becquej et moi, la première faute de né-» gliger cette nomination, -qui nous eût alors réussi. Lorsque les partis ne soiait pa6 encore formés, il est utile d'apprivoiser, par ce premier scrutin, les électeurs aveo votre nom. Les secrétaire» restent d'ailleurs constamment sous les yeux de l'assemblée ; ils solliciteitt sans rien dire, et ce n'est pas là la plus mauvaise manière. Les secrétaires* nommés, l'assemblée se divisa en bureaux pour examiner les cahiers des communes et rédiger un projet de cahier du bailliage qui serait rapporté à l'assemblée. No«b fûmes nommés, M. Bec^ quey et moi, pour nous occuper en particulier de ce travail, et nous le prîmes fort à oosur. Je ne fus frappé de rien de remarquable danâ la liasse de cahiers qui

me passa sous les yeux; sans cloute il eût été d'un véritable intérêt d'y lire l'expression naïve des besoins et des doléances du tiers-état d'un bout de la France à l'autre. Là eussent été déposés les meilleurs éléments de l'histoire de l'époque; mais tous ces cahiers avaient été copiés sur des cahiers imprimés qui circulaient alors ; avec quelques additions qui étaienl; toujours l'œuvre du praticien de l'endroit. Par exemple, dans les communes, en grand nombre, dont M. le duc d'Orléans était seigneur, on avait religieusement copié le cahier rédigé par l'abbé Sieyès, et ce qu'on y trouvait quelque part d'ajouté formait d'étranges contrastes avec le reste. Ainsi, après avoir vu demander la séparation sévère du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, la liberté de la presse, le jugement par jury, l'abolition de toute servitude, les habitants insistaient pour que leurs chiens de basse- cour fussent délivrés du billot, espèce de piquet fort lourd qu'on suspendait, par ordre du seigneur, au col de ces pauvres bêtes pour les empêcher de saisir un lièvre, si, par hasard, il s'offrait à leur portée; je dis par hasard,, car les chiens de cette espèce ne sont point disposés à la chasse et s'écartent rarement des habitations; mais on tenait tellement à la suppression du hillot que la demsinde en est, malgré mes représentations, restée au cahier du bailliage. Plus loin, toujours après avoir voté pour toutes les libertés déjà échappées du cerveau de l'abbé Sieyès, les habitants demandaient encore qu'il leur fût permis d'avoir des

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fusils chez eux pour se défendre des loups. Ud seul de ces cahiers me parut mériter qu'on s'y arrêtât; c'était celui d'une commune voisine de Châteauvillaîn : le rédacteur avait accumulé une foule de vœux plus ou moins exagérés, et il terminait par cette formule insolente : « Donnons pouvoir à nos députés de solliciter » du seigneur roi son consentement aux demandes » ci-dessus; dans le cas où il l'accorderait, de l'en » remercier; et dans le cas où il le refuserait, de le » déroiter. * Le dernier mot était souligné. Je portai ce cahier au procureur du roi, à qui je remontrai qu'il me paraissait convenable qu'il dénonçât ce cahier à la chambre^ d'abord pour qu'il fût retranché du nombre de ceux dont elle s'occuperait, et qu'il fit ensuite ses réserves d'en poursuivre les auteurs et rédacteurs par la voie criminelle. Le procureur du roi parut effarouché de la découverte et me promit bien de sévir, mais il avait des prétentions à la députation ; il craignit de se dépopulariser en faisant son devoir : l'insulte à la majesté royale ne fut point relevée ; le mot transpira et fut répété; on finit même par le trouver plaisamment imaginé. L'auteur n'avait probablement voulu faire qu'une misérable plaisanterie, et ne se doutait guère qu'il avait fait un pronostic !

Tandis que je m'occupais ainsi de l'examen des cahiers, on ourdissait contre moi une forte intrigue. La ville de Chaumont, ancien rendez-vous de chasse des comtes de Champagne, est perchée sur un rocher entouré de tous côtés d'un pays stérile. On y avait éta-

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bli, pour copriger le malheiir de cette posUiou, un {»*ésklial âont le ressort, très-éteadur embrassait Barsur-Aube et Joinville. Ghaiimont ne vivait que de sa juridiction. Rien ne pouvait attirer sur ce rocher qu'un procès, et le seul commerce qu'on y fît était celui du papier timbré. Aussi grand y était le nombre des conseillers, des avocats, des procureurs, des greffiers, des huissiei^ des cabaretiers, c'était la ville. Bar-surrAube, mieux partagé à tous égards que Ghaumont, cherchait depuis longtemps à secouer le Joug de sa juridiction, et y était parvenu un instant à la faveur des édits de mai 1788. On savait que Joinville, qui avait la même ambition, allait obtenir le même succès, lorsque les édits furent retirés; Chaamont attachait donc l'intérêt de son existence à ne pas envoyer aux États généraux des députés pris à Bar-sur- Aube et Joinville, et surtout qui eussent donné des gages au système qui avait compromis son existence. Cette prévoyance de sa part était fort juste. Que devions-nous donc faire^ M. Becquey et moi? Lier fbrte^ ment ensemble les électeurs de Bar et de Joinirille, et marcher en front de bandière contre les électeurs de Chaumont. Le parti le plus fort l'eût emporté ; mais nous ne préparâmes même pas l'ordre de bataille. Les électeurs qui hantaient les salons nous restaient fidèles, mais OR nous en débauchait chaque jour parmi ceux plus nombreux qui obstruaient les cabarets et que noms affections de négliger. Un incident qui m'était persoxmel alSaoblit aussi notre partL Les- commjflsaireç

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pour kl rédaction du oâhiei* 9e réunissaient toilstearsoirs dans le réfectoire d» couyent des capucins, pour préparer leur travail; cette réanion m'âfccovdait <|aelqcm conâancé. On avait d^à passé les articles du retour périodique des États gédéraux : le piarta^e de la pnis^ sance légis^lativô entre eux et le roi, la réserve de la concession de l'impOl au tiers^état senl. On s'était habitué à m'écoutér, et je prenais autorité. De là, je crois, un coup monté contre moi : on en était arrivé à l'ordre judiciaire^ et un membre de l'assemblée^ \è bailli'de Chàteauvillain, le seul publiciste qa'il y eût là, demande : « Que faire des Parlements? » Je ré^ ponds sèchement et fort imprudemment : « Les sapn primer. » A ces mots,' une sorte de furecu* électrique s'empare dés hônorableô assistante ; chacun de me menacer dit geste et de la voi>x. Un avocat de Montiérender, nOmmé Dekssire> quitte sa place et se t*ue sur moi à poings fétr&éB pour me frapper; Je crus que j'allais être immolé pour la plus grande gloire dés Parlements. La scène se passait, au reiate,. apr*ès dtser. M°^^ de .Se vigne a dit quelque part que c'est un prochain fort peu aimable que le prochain dé Bretagnts apràs dhiet*; celui de Champagne ne vaut guère mieux. Tout ce que purent faire les be>£âmés relatés fi^oids* au mi<lieu de cette bagarre, Ait de protéger ma fuke^ et dans la rucy mes eûragés collègues me poursuivaient encore en criant : « A.u La49lbignoin ! à la dour plééiàre ! au » valet d^Brieunel » et autreâ geirtillessé^ fbrt propres à me f^tb atsoowier scur la ^âbce^ si les ibr^ du {«arti

n'eussent pas alors été enfoncés dans les cabarets.

On croira sans peine que cette scène me découragea complètement; elle me révélait le danger ou au moins la difficulté de ma position, que je n'avais fait jusquelà qu'entrevoir. Je crus quMl me fallait renoncer et à la rédaction des cahiers et à la candidature. Le soir même de ma triste aventure, je reçus la visite du bailli de Ghâteauvillain, qui se reprochait* d'avoir été la cause innocente du tumulte, et de quelques membres de l'assemblée, honteux de ce qui s'y était passé ; ils me pressaient de revenir le lendemain , d'expliquer toute ma pensée, et m'assuraient que la majorité s'entendrait pour que je fusse écouté avec le respect qu'on devait à mon opinion et à ma personne.

Je n'eus pas le courage de leur obéir : je me retirai dans ma tente^ sans songer que les Grecs se garderaient bien de m'y venir chercher. On n'avait pas du tout besoin de moi pour la prise de Troie. Je ruminais des projets ridicules de vengeance contre l'avocat Delassire ; je voulais lui envoyer un cartel ; on me répondait que l'avocat Delassire était un homme de soixante ans, quine s'était battu de sa vie qu'à coups de plume ou à coups de verres, et qui se rirait de ma proposition. Je voulais l'attendre dajis la rue pour lui administrer une volée de coups de canne; on m'en détourna fort, parce qu'il était capable de me fournir une réplique collective et que je n'en serais pas bon marchand. Je me réduisis à ronger mon frein à part et à ne sortir de chez moi que pour accomplir l'indispen-

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sable devoir d'aller déposer mon scrutin dans Tame. Cette molle résolution rendait mes affaires comme désespérées,

Dupont de Nemours m'a raconté qu'à la même époque il s'était trouvé dans une position à peu près semblable et pour le môme sujet. Il était aussi commissaire à la rédaction des cahiers de son bailliage, et lorsqu'on en fut venu à l'article des Parlements, il vota, en franc économiste, pour leur suppression. Gomme à Ghaumont, l'excitation qu'éveilla cette proposition fut extrême : mais le danger était plus grand, parce que l'assemblée se tenait au premier étage; on voulut jeter Dupont par la fenêtre; déjà elle était ouverte, et des hommes furieux se mettaient en mesure d'exécuter cet arrêt de mort, lorsqu'il aperçut entre les assistants un homme fort replet, et qui tran« quillement laissait faire. Dupont s'élance sur lui et le serre à bras-le-corps de la plus forte étreinte qu'il peut. On ne parvient point à l'en arracher. « Mais que vou- » lez- vous donc ! » s'écriait le gros homme. — « Ma foi, * monsieur, répond Dupont, sauve qui peut ! on va » me jeter par la fenêtre, et je prétends que vous me » serviez de matelas. »

Get à -propos plaisant et courageux à la fois tourna la fureur en rires. Dupont ne démordit point de sa rédaction contre les Parlements, parce qu'il n'a de sa vie démordu de rien, et, de plus, il fut nommé député. Peutêtre autant m'en serait-il advenu si j'avais bravement soutenu la partie contre Delassire et compagnie ; mais

Itt MÉM 01ARS DU COM?R BEVGNOT

Dopont n'avait pas son égal en bqiïAê comme en courage. La rédaction an cahier dn bailliage fut adoptée dans toute son élégance, et telle qu'elle est imprimée, à Téternel honneur des rédactions collectives faites, après dîner, dans le réfectoire des capucins de Ghaumont. On passa ensuite à la nomination des quatre députés, qui, alors, avait lieu individuellement. Le premier nommé fut le procureur du roi. A ce scrutin, M. Becqiaey avait encore une bonne partie des voix de Joiiwille, et moi de celles de Bar-sur -Aube ; mais on nous portait tous deux à la fois, et Chaumont, avec qui -nous aurions lutté pour un seul des deux, nous battait réunie. Le même défaut d'inteiiigenee de notre part lui donna l'avantage pour la seconde nomination, qui fut obt^iue par un sieur Laloi, médecin-chirur^ gien-apqthicaire, et de plus faoteur de nn% à Chaumont; bonhomme au d^n^eurant et qui ne manquait pas d(e se^s, mais de mœurs communes et dénué de toute in^tru<^ion. A la troisième nomination, nous Gommeneions à nous entendre, et le dancrer devenait pressant par la cabale chaumontaise. Elle imagina alors de fairp demander à grands cris un agriculteur. Le procureur du roi, le lieutenant-général s'évertuaient en pastorales à qui mieux mieux : ils vantaient dans leurs discours les champs et les plaisirs des champs, et les homines des champs. C'est pour ces derniers surtout que les États généraux étaient oon*voq'ués : isnaiheur au pays qui n'y enverrait pas des agricuitêural Le Bon de ces pipeaux cairessait >les

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oreilles de la grande majorité des électeurs ; et elle se rallia sur un sieur Morel, cultivateur, qui s'était absenté de rassemblée pour cause de maladie. Lorsqu'il connut rhonneur qu'elle lui avait déféré, il le refusa nettement et eut le bon esprit de ne pas quitter sa charrue pour la politique. 11 restait encore un député à nommer. 11 n'y avait plus rien â faire de notre parti trois fois battu, parce que, dans la guerre des élections comme dans Tautre, chaque défaite entraîne des désertions. Cependant la cabale crut devoir encore composer avec les électeurs de Bar-sur-Aube. Elle leur offrit de prendre un député parmi 'eux, pourvu que ce ne fût pas moi. Après beaucoup de contestations sur le choix, on se rallia sur M® Jauny, avocat à Brienne. M® Jauny avait été vingt-cinq ans durant avocat sur le tableau à Paris, sans avoir jamais plaidé une cause ni fait prononcer son nom nulle part. 11 était des deux ou trois cents pauvres diables d'avocats qui venaient, robe traînante, au Palais, avec des figures blêmes et des pas mal assurés, pêcher à la ligne quelques pièces d'écriture à faire, ou quelques signatures de complaisance à donner pour de l'argent. Jamais, depuis qu'on appelle la Champagne de son nom, jamais humain n'offrit pour la tournure, l'esprit et la figure, un type plus parfait du Champenois, et la province lud devait la députation. Retiré depuis quelques années à Bri^ane, il n'avait pas trouvé au château plus d*accueil que n'en comportait son amabilité personnelle, et il s'était fait parlementaire, moitié par ressentiment,

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moitié par Torgueil de son titre d'avocat au Parlement de Paris. Il faisait à Brienne une petite opposition qui ne se composait guère que de lui et de sa vieille servante. G*en était assez pour que la cabale chaumontaise s'en emparât avec chaleur. M® Jauny, dépouillé de sa robe, ne trouvait plus, comme ses pareils, que des vêtements bizarres à endosser. Celui qu'il portait à l'assemblée bailliagère ne ressemblait pas mal à l'accoutrement du vaUt de cœur^ et comme, d'autre part, il y avait assez de ressemblance entre les deux figures, les électeurs l'appelaient le Quinola; Ce surnom se changea pour lui en bonne fortune ; on procédait à la dernière nomination, et chacun de s'écrier : le Quinola à la bonne ! A force de le crier, le Quinola fut mis à la bonne, et M® Jauny, nommé.

La cabale, qui croyait avoir rempli de la sorte le vœu de Bar- sur- Aube, voulut aussi se réconcilier avec Joinville Elle avisa de faire nommer un suppléant, et des électeurs se présentèrent chez M. Beçquey pour savoir s'il voudrait bien accepter cette couronne tardive. Il était absent, et les électeurs ne trouvèrent à parler qu'à M. Guillaume, dans la maison duquel il logeait comme moi. J'ai déjà eu occasion de dire ce qu'était M. Guillaume, c'est-à-dire l'homme le mieux disposé que j'aie connu de ma vie à porter la plaisanterie au milieu des choses sérieuses. « Messieurs, répondit notre » facétieux hôte, vous faites bien de l'honneur à » M. Becquey ; mais je doute qu'il accepte la charge » très-lourde de suppléant; il n'est pas de force pour

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» cela; vous avez nommé M. Morel qui est, dit-on, » malade, M*^ Jauny n'a que le souffle ; M. Becquey » n'est pas vigoureux; c'est Gombert-le-Cfievatioo » qu'il vous faut : il porterait, au besoin, notre dépu- » tation tout entière sur ses épaules. »

Les assistants, du nombre desquels j'étais, répété- , rent à M. Guillaume ce qu'on lui avait mille fois dit : que ses plaisanteries sont toujours hors de saison, et qu'il ferait mieux de s'informer où peut être M. Becqur'v pour le rendre juge de la proposition qui lui est faite. On le presse de remplir ce devoir, parce qu'il n'y a pas de temps à perdre. « Non, reprend M. Guil- » laume; il n'y a pas de temps à perdre : je pars à » l'instant, mais pour proposer Gombert-le-Ghevaux, » et je ne rentre chez moi qu'il ne soit nommé. On » croit que je ne suis pas bon patriote, on va voir des » miennes! »

Et en effet, il jette de côté son bonnet de nuit, qu'il ne quittait jarrAms qu'fi l'instant de se mettre à table, et, dans son négligé du matin, qui était le plus souvent Thabitde toute la journée, il s'élance dans la rue, parcourt les cabarets, s'arrête sur les places et demande à grands cris Gombert-le-Chevaux : c'est le salut de la patrie, c'est le seul homme capable de soutenir la députation. M. Guillaume se fait suivre de groupes nombreux qui l'applaudissent. Il marchait à leur tête au Palais, où siégeait l'assemblée électorale ; il rencontre, au bas du perron, Gombert lui-même qui lui demande raison de sa plaisanterie et le menace de

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