‹ Mémoires du comte Beugnot, ancien ministreChapitre 10 sur 13 · LXL · texte numérisé non relu

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rables qui avaient passé par Mons depuis le règnte de Joseph II jusqu'à celui de Louis XVIII. Et certes, le nombre en était grand, car entre ces deux régnés on avait été considérable à bon marché. Le dîner était somptueux ; le maître de la maison en faisait les honneurs avec quelques traditions flamandes qui ne nuisaient pas à Tordonnance du festin; par exemple, je n'ai vu de" ma vie un si grand nombre de bouteilles rangées en bataille et remplies de vins plus distingués, M. de Talleyrand déploya là une vertu que je ne lui connaissais pas encore, celle d'un excellent compagnon. Il fut d'une humeur charmante et épancha son esprit en contes joyeux et en mots piquants. Je ne Tavais jamais surpris dans on si aimable abandon, et il me fut démontré qu'il aurait jadis tenu sa place aux soupers du Temjple, aussi bien qu'il venait de le faire au Gongrès de Vienne. Assurément, à le voir et à l'entendre, on ne l'eût jamais pris pour un ministre disgracié quelques heures auparavant. M. de Talleyrand cédait il au plaisir d^être débarrassé des affaires de France, plus lourdes en effet et plus difficiles que jamais? ou bien cachait-il sous cette apparente hilarité les regrets et la colère dont il était intérieurement dévoré? Le second parti est certainement le plus probable : mais quel homme est-ce donc que M. de Talleyrand?

Je conduisais M. Louis dans ma voiture et je le priai après dîner de me dire ce qu'il comptait faire, parce que je partais le lendemain de bonne heure pour Cambrai. M. Louis me souhaita bon voyage et me dit

que pour son compte il partait poijir Carlsbad avec M. de Talleyrand ; que M. de Jaucpurt serait aussi du voyage; qu'ainsije serais le seul membre du Cabinet à ne pas y aller, ce qui était un mauvais procédé, et cjui suffirait en Angleterre pour nuire à un ministre. Je lui montrai que très-grande était la différence entre les circonstances inouïes dans lesquelles nous nous trouvions placés et la situation d'un gouvernement régulier tel que celui d'Angleterre où il faut bien que tqus les ministres se retirent devant l'Opposition, puisque c'est le système suivi qui a succombé dans les Chambres ; que nous n'étions pas dans un gouvernement nornaal puisque nous n'en avions pas du tout, et que dans de telles extrémités les serviteurs du Roi n'avaient pas le droit de se séparer de lui. M. Louis s'emporta comme cela lui arrive toutes les fois qu'il est contrarié, et courut avertir M, de Talleyrand de Cf qu'il appelait une trahison de ma part. M. de Talleyrand reçut la confidence comme il était aisé de le prévoir : il me toisa de. toute sa hauteur, trouva qu'il était fort indifférent que je fisse route pour Carlsbad ou pour Cambrai, et répondit en peu de mots que je faisais bien de suivre mon goût. Je passai chez lui le môme soir et je ne le trouvai nullement prévenu contre moi. On parla fort librement de l'une et de l'autre destination. Je dis que je partirais le lendemain pour Canabrai avec le général Beurnon ville, mais que cependant je ne le ferais pas sans être venu une dernière fois prendre les ordres du prince.

J'arrive le lendemain matip ; survient un incident

auquel j'étais loin de m'attendre : un courrier venait d'arriver, porteur de lettres de M. le Chancelier adres sées à tous les ministres (M. de Talleyrand compris) , et portant que le Roi assemblait son Conseil à Cambrai, à un jour prochain. MM. Louis et de Jaucourt déjà prévenus ouvrirent de suite la discussion. M. Louis insista vivement pour la retraite à Carlsbad, parce qu'il n'y avait rien, absolument rien à faire avec des gens qui passaient de la sorte et en un instant du blanc au noir. M. de Talleyrand dit que le voyage lui paraissait aussi bon après qu'avant la lettre, et M. de Jaucourt, doué d'une douceur et d'une politesse parfaites, fort galant homme, mais habitué à penser avec M, de Talleyrand, songeait moins que jamais à le contrarier. Je hasardai des observations qui comprenaient avec un peu plus de développement ce que déjà j'avais dit à M. Louis; je ne gagnai rien et la résolution me parut bien formée. Elle me laissait beaucoup d'inquiétude. Le Roi devait avoir eu des motifs bien puissants pour revenir sur Tadieu qu'il avait dit à M. de Talleyrand ; il fallait qu'une voix bien autorisée se fût fait entendre pour le contraindre à rappeler un ministre qu'au fond il n'aimait pas, qui venait de l'attaquer dans l'une de ses affections les plus chères, et de qui il avait trouvé un singulier plaisir à se venger. On ne pouvait méconnaître quelle était cette voix : c'était celle du duc de Wellington qui s'était lié avec M. de Talleyrand au Congrès de Vienne, et qui le redemandait au nom des Puissances, comme le seul homme capable de réconci-

lier l'Europe avec la France. S'il en était ainsi^ comme cela était probable, comment le Roi allait-il, en cas derefus^, s'excuser de s'être privé d'un tel homme, et qui mettre à sa place ? J'étais tourmenté de ces pensées lorsque je rencontrai M. Laborie, qui, quoique de tout temps dévoué à M, de Talleyrand, était cependant du parti de Cambrai. Je lui expose avec vivacité mes soucis et mes regrets.

« — Je n'y vois plus, dit-il, qu'une ressource : elle • est dans le Cardinal de Périgord, qui très-heureu- » sèment se trouve encore à Mons.

» — Où en êtes-vous, m'écriai-je, et que pourra » votre vieux Cardinal sur un cœur dès longtemps » glacé?

» — Beaucoup, reprit M. Laborie; il lui dira que » la Restauration était le seul moyen qu'il eût de ren- » trer en grâce devant Dieu et devant les hommes, et >» il le sommera, au nom de tous ses aïeux et de tous » les saints du paradis, d'aider à son rétablissement; » je me trompe fort, ou M. de Talleyrand cédera.

» — Dans ce cas, courez, apportez, s'il le faut sur » vos épaules, le seul exorciste qui ait puissance sur le » Méphistophélès français. »

M. Laborie passa Tinstant d'après devant moi, conduisant en eflfet l'oncle à la maison du neveu, et me fit signe de le suivre. J'entre avec eux; M, le Cardinal passe seul dans l'appartement de M. de Talleyrand; nous demeurons dans une salle voisine dont la porte était restée ouverte. Je pus voir les deux personnages

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'se promener de long en large pehdanl Une' demiheure ; effort inouï pour le plus jeune des deux ! Le Cardinal gardait son allure ordinaire, tenant toujours à la main son chapeau dont il rongeait les bords ; on remarquait seulement dans son geste et dans sa marche un peu plus d'action que de coutume. M. de Talleyrand ne paraissait pas faire à'objections et gai*daît une attitude qui annonçait plutôt Tâssentiment ou le respect. G^était Tun et Fautre, car M. le Cardinal dît en sortant à M. Laborie, que M. de Taïleyrand partirait le lendemain matin pour Cambrai.

J'ai toujours trouvé ce prince pénétré dé vénération pour son oncle le Cardinal de Périgord, quelle que fût la distance qui les séparât religieusement et politiquement ; 'mais je ne crois pas que ce sentiment l'ait déterminé seul dans cette grave circonstance : il avait eu le temps de prévenir le duc de Wellington de la scène qui s'était passée entre le Roi et lui; c'était sans doute encore à l'intervention de l'Angleterre qu'il fallait attribuer le retour si peu probable et si peu libre du Roi vers M. de Talleyrand. Celui-ci, qui était fort au courant, ne cédait qu'en connaissance de cause, dans l'espoir que toutes ces royales maladresses ne feraient que fixer plus sûrement l'autorité dans ses mains.

M. de Talleyrand est fidèle à la règle de proportionner le nombre des mots qu'il emploie à la gravité dé la détermination qu'il annoncé. Plus cette détermination est importante, plus il est concis. Il sait que le pouvoir d'imposé plus dès qu'il s'explique; il se

contenta d'annoncer à ses amis et dans sa maison qu'il partait le lendemain à dix heures pour Cambrai. J'en fus averti par M, Louis, car je ne voulus pas me présenter, dès que j'eus à peu près acquis la certitude du départ. Par hasard mon opinion avait triomphé,^ et je ne connais rien de si fade que de faire parade d'un petit triomphe devant les hommes supérieurs qui ont eu paille fois raison contre vous.

Le lendemain je partis pour Cambrai, ayan^M. Louis dans ma voiture. Il était de mauvaise humeur et ne cessait de répéter qu'il regrettait bien que M. de Talleyrand eût changé d'avis, parce qu'on aurait vu de quoi ces gens-là étaient capables, livrés à eux-mêmes. Je lui répondais que le spectacle pouvait avoir son prix, mais que c'était s'exposer à le payer trop cher que d'y jouer le sort de la France, et qu'il n'y avait pas un vrai Français et un galant homme qui^ à la place de M. de Talleyrand, n'en eût fait autant que lui. Il n'y eut pas moyen de faire entendre raison à M. Louis, aussi longtemps qu'il ne lui fut pas clairement démontré que le pouvoir passait tout entier à M. de Talleyrand, qui le distribuerait à ses amis suivant leur capacité et aussi leur degré de fidélité.

A notre arrivée à Cambrai, nous allâmes faire notre cour au Roi et aux Princes. Le Roi reçut les ministres, Af . de Talleyrand compris, avec son aifabUité accoutumée ; il semblait que la scène de Mons n'eût été qu'un rêve. Le Conseil fut' indiqué pour le lendemain à dix heures; il s'agissait de s'y préparer, et nous nous

réunîmes le soir àThôtel de M. deTalleyrand. Là commença à se révéler la marche que ce ministre voulait suivre et qu'il imposerait au Cabinet qu'il allait former.

J'ai déjà trouvé l'occasion de remarquer qu'en toute affaire M. de Talleyrand évite les longs développements. Il partit comme d'un point convenu, que depuis son départ pour le Congrès de Vienne, le gouvernement avait marché de sottises en sottises ; d'où la conclusion était facile. Il fallait reconnaître hautement combien cette marche avait été déplorable et en suivre une différente. Pour atteindre le premier but, le Roi devait faire une proclamation où son gouvernement passé serait sévèrement jugé, et nommer provisoirement une Commission qui serait chargée des affaires jusqu'à l'organisation d'un ministère. M. de Talleyrand me condamna à préparer cette proclamation et l'ordonnance qui instituait la Commission. 11 fut convenu que je soumettrais mon travail le lendemain à la réunion des ministres qui précéderait le Conseil. J'avais gardé, dans l'un et l'autre de ces actes, la mesure et l'espèce de dignité dont, selon moi, on ne doit jamais se départir lorsqu'on fait parler le Roi de France. M. de Talleyrand et M. Louis jugèrent que la proclamation n'atteignait pas le but qu'on devait se proposer; mais le temps manquait pour en préparer une autre. On se contenta donc de larder par-pi par-là ma rédaction des plus étranges aveux de la part du Roi^ des promesses les plus imprudentes ; ces traits ajoutés après

coup contrastaient d'une manière frappante avec le reste de là pièce, de sorte que cette proclamation ainsi marquetée devenait un contre-sens perpétuel et un outrage au bon goût. Vainement je me défendais de lire mon œuvre au Conseil dans Tétat où on Tavait mise ; M. de Talleyrand me disait en souriant que je n'y entendais rien, et que le Cîonseil pourrait fort bien renchérir sur ce qui me déplaisait davantage. Quant à Tordonnance qui instituait un gouvernement provisoire, je fus moins malheureux. Il m'avait été donné pour point saillant d'insister sur l'unité d'administration et de ramener toutes les dispositions de l'ordonnance à cette unité. La tâche était d'autant plus facile que le but était visible ; on trouva que je m'en étais passablement acquitté.

Le Conseil s'assembla ; il se composait de MM. de Talleyrand, Dambray, de Feltre, de Jaucourt, Beurnonville et moi. Après deux mots de M. de Talleyrand sur ce dont le Roi a permis que le Conseil s'occupât, je commence la lecture du projet de proclamation tel que les corrections l'avaient ajusté. Le Roi me laisse aller jusqu'au bout ; puis, et non sans quelque émotion que trahit sa figure, m'ordonne de relire. Quand j'ai fini cette seconde lecture, Monsieur prend la parole : il se plaint avec vivacité des termes dans lesquels cette proclamation est rédigée. On y fait demander pardon au Roi des fautes qu'il a commises ; on lui fait dire qu'il s'est laissé entraîner à ses affections, et promettre qu'il aura dans l'avenir une conduite toute différente, Pe

• -314 MËHQIRES DU GOMTE BEUGNOT

,. pdf i^l^g ^Kjpiçessions n'ont^qu'un tort, c^^ d'avilir la royauté j car du reste elles disent trop ou ne diseut rien y ,d|i t(^ut4 M, de Talleyrand répond :

« -^.Monsieur pardonnera si je diflFère de s/^i\r , ^- meuts sayèc. lui. Je trouve . ces exprpssiçnç néqes- . »t^^ires> et partant Men placées;, le Roi a fait des ^ <»i |s^utes;j8es affections l'ont égaré; il n'y a rien 1^ de

» -r-jEstrCç. moi, reprend Monsieur^ qu'on veut » ludic^eteinent idésigner ?

» -^ ,Oui, . puisque Monsieur a placé la disçjîps^on , »i.suif qe X&çv^Ti'y Monsieur a foit be^iucoup dçi mal. » H- Le pyince de Talleyrand ^'oublie ! . .

» -r^ Je le crains; .mais la vérité m'eijaporte »

M. LE DUC dbBerry, avec V accent d'une colère pé-

^ niilffmentiCqTifrainte .' « Il nç faut rien.moin^ que la

» :pré|sencç,du Roi pour que je pi^rfl^tte ^ qui que ce

«f.soit; 4e traiter ^insi wiç^père de^ya^^t moi^ etjeyou-

î^.:draisJ)ien savoir... »

Aices motp, pronoucés d'un ton encore plu^,, élevé

,ique le- reste, le.Roi fait sigqe.^i M. le duc de Berry et

pdit :

.« -rr.f^sez,.:ïpop Aeyeu;.,i?'est â^ moi seul à, faire

, if juçtiçiç de c© qui ^ djijt. e(n. ma. présence et dans ipon

. XI QwseiU/I^essieurs, je ne peux approuver ni les. ter-

^.Vfï^ de^.proqlam^tioi), nila discu^ion.dont elle a

. ,» été, Je sujet, Le rédacteur retouphera soçi œuvre et ne

in perdra pas de vue les, hautes. çQ^vi^ances, qu'U faut

. 1^. «ftvçiff . gardçf quand on^ m.e.fait. parler, »

^À'SECONDE RfiSTAmRATPON * 315

' M/LE i)UG 1^ BERRY,^^^^(ii^«wS^wtm*>: <<)Maifi ce

■' ^ n^est ^ab leti qui st enfilé totrte& ees sottiseé-là'. »

Lb Roi : ^'Mon neveu^' cessez d'internomprey >s'il

» tous plaît. MessieQr», je répète que j'ai eiDlei^liU eètte

i dicK^ussdon avec béaueoupde regrets. Passons à un

^^autre sujet »

'^^Je donne alors 'lecture du projet d' brdonilanoer pour FétabUssement d'une Oommissioit de igouveriiMMntw Je n'y mis^pas encore de noms paropres. On n'y peuvait ' voir qu^uno mesure momentanée et dont k nécessité 'était éfidentè. dette mesure eAt-eUe-réténplus'impor- 'tante^ leS' esprits encore ^op'émusrde la scôDa.qui ve- ' nait de se« {casser n'auraient put être iramené&.sun un ' autre sujet. Le projet n'éprouva pasîdedîffieultéj et le resté du Gbnseil fut employé ft a^ntendre diâérmts rapports du mttnistre de la^guerre.

'Le mênje jour^ le Roi i^ulut que sa^r8ntréô dans ^ -ses États fût^ célébrée^ par 'une fête r^eligieuse; on ' ' ^banta-^ans la «cathédrale de Gansai une r messe solennelle en actions de grâces, suivie d'un TeDeum et ^ de la béilédieticAi du Saititi-SatreUDent. Les .ministres y Ait*ent invités^et je me trouvai dUBS le^choôttràrsCÔté de ' M. de Talleyrand.

11 était en bonne humeur parce, qu'avaat lar cérémonie il avait Vn unwstant le^Roi^ qu'il aivait .trouvée do- > oile^ oe' qui veut dire * résigné. IMns raprès^mi4i» je id^oeoupai des corrections 'à faire A la proolamatioB, et lorsqu'elle^ eut aftteixU la forme dans laquelle je oroffais (|a'eUô pouvait-cesser de déplaire ap. Roi «et cpuyeiûr à

M, de Talleyrand, je la remis à ce dernier qui, pressé par M. Louis, raya encore beaucoup et ajouta quelque chose. Il fit Tun et l'autre négligemment et porta à la signature du Roi cette pièce si vivement contestée dans Tétat d'imperfection où elle fut signée et publiée. Je n'ai pas su pourquoi le Roi n'apposa point sa signature à Tordonnance portant établissement d'un Gouvernement Provisoire. Cette ordonnance me revint en même temps que la proclamation, mais non signée et contenant seulement les noms, écrits de la main de M. de TaUeyrand, des personnes qui devaient composer le Gouvernement Provisoire. Je l'ai conservée et j'y lis les noms de MM. Louis, Jaucourt, Chateaubriand, Feltre, Beugnot, Richelieu, Pasquier, et celui de M. de Talleyrand pour président. Je fis à M. de Talleyrand l'observation que cette ordonnance m'était revenue non signée et j'essayai d'en savoir la raison. Il me répondit par ces généralités qu'il a toujours à commandement quand il ne veut pas répondre et qu'il consent à dire quelque chose.

En partant de Cambrai, le Roi alla coucher à Roye. Je le suivais ayant M. Louis dans ma voiture; celle de M. de Talleyrand nous précédait de quelques pas. Mon compagnon de voyage me fit observer que nous laissions M. de Talleyrand seul, et qu'il pourrait s'ennuyer; il s'ofirit d'aller lui tenir compagnie et me quitta dans ce dessein. Pour désennuyer M. de Talleyrand, M. Louis lui proposa de composer le ministère ai^trement qu'on ne l'avait projeté à Cambrai :

d'y appeler MM. de Jaiicourt, Pasquier, Gouvion Saint-Gjrr, Louis, et de faire ce qu'il appelait le grand saut en y adjoignant Fouché. Dans cette combinaison, le ministère de l'Intérieur restait vacant; M. de Talleyraad le tenait en réserve pour l'offrir à M. Pozzo di Borgo. Il espérait, en donnant ainsi à l'Empereur de Russie une véritable preuve de confiance et de déférence, faire revenir ce prince des fortes préventions ou du ressentiment qu'il gardait contre lui. Gela fut à peu près convenu. Mon ami M. Louis que je reconduisais à Paris avec tant de grâce, m'avait exclu par sa combinaison. Il prétendait que c'était pour mon bien. Gomme j'avais été ce qu'il appelait Tâme damnée de M. de Blacas, on ne pouvait pas me comprendre dans la nouvelle administration; c'était m'exposer à une opposition violente, peut-être même à de mauvais traitements; mais on pouvait m'employer en seconde ligne. J'étais fort propre à porter l'ordre et de bonnes méthodes dans les branches diverses de l'administration : il fallait me les faire parcourir les unes après les autres, sauf à me fixer dans celle qui me conviendrait le mieux, ou même à me rappeler à un ministère lorsque par de bons travaux j'aurais fait oublier mes fautes passées, et tomber la défaveur publique dont j'étais entouré. M. de Talleyrand n'y avait consenti qu'à demi, dans la crainte de se créer une difficulté de plus auprès duRoi, qu'il supposait m'être attaché. M. Louis insistait en lui représentant que c'était laisser dans ma personne un ami de M. de Blacas, un surveillant qui

318 7 MËBmiAISS DU GOMTB iBRS^MOT ;

na natiMpi^ait pa^-deJos rendra. coupto de ee<qui,se/ passBrail au 'Conseil et; de manœuvrer pour son retoiu*. Plus on supposait que le Roi me portait d'attachenf&ent» plus je trouv^ais de facilité dans un pareil rdle> et plus il devenait instant de m'écarter.

Les-choses ainsi disposées^ M\, Louis commeuQa^.dép . qu'il fut arrivé, à Roye, à faire jouer ses marionnetitef}. Il présenta à M. de TaUeyrand M. Gaillard^ conseiller à la Cour de Cassation, ami intime de Fouché^i et son ambassadeur auprès . du parti, royaliste. Fouçlié étak alors membre du Gouvernement Provisoire, dont la> mission essentielle était d'écarter à s tout i prix les princes de la> Maison dô Bourbon ,, et il enioyait.à. Roye porter l'assurance qu'il aUait travailler à .l0ur retour; il priait qu'on ne s'arrêtât ipas anz . appai;enc^ et promettait le succès pourvu qu'on lui: . donnât des . garanties j)erson]ielles. M. de Talleyrand, pressé pair M. Louis, reçut l'ambassadeur et donna j les. giaranties désirées, sans trop se soucier conunent.il pourrait les réaliser; mais l'essentiel était de gagner Foucbé, M. de Tâlleyrand ne manqua pas d'instruire le duc. de Wellington de cette conquête, et toi^ deux s'applaudirent . d'avoir écarté l'une des grandes difficultés que l'on croyait ou que l'on supposait exister au retour du Roi.

M. Louis me fit à moi-même l'honneur de me croire, digne d^une petite manoeuvre. On fit apparaître un, général élégant et beau parleur, que son ardeur, royaliste, avait condtdt jusqu'à Roye^ à travers toutes sortes de dangers, poun y rendre compte de l'état des esj^rit^

LA SECOIIDE* hËSTAURAT^ïOM* Slf

daJô la'capitâte.' Le nôtrtelte^ dû' réAvoî def^^Ml à&^ Blàcas y avait été re^ue avec enthousiasnife, -et'^teltes' et si violentes étaient les préventions popalaifei^' eonfire » ce ministre, qu'il n'aurait pas pu rentrer impMfÔmetfl* • dans la capitale. On y croyait qne j'avais été* renvoyé en même temps que lui, et ma rentrée comme minière pi^oduiraït le plus* mauvais effet'; elle serait sinon un^ obstacle, au moins une 'circonstauce emkarrassaiftti^' pour le retour du Roi. Ces balivernes se rép'ândaî^it gravement autour du Conseil nomadfe qui se trouvait * alors à Roye, et M*. Louis,' qu'bn sait' être timide' deson métier, s'en montrait tout etfrayô.

La vérité ôst qu'à Paris on neèongèalt guôrfe à^Mi de * Biacas et moins encore à *moi: On y était occupé' dMn-- ' térêts si hauts et si pressants qu'on n'avait pas d^ tempiS de reste pour d'aussi minces détails. C'était- le' moment où Napoléon n^avait mêm^ plus la* force dé ' tenir à la seconde abdication qu'il atait donnée; et nitt«^ nœuvrait à 'l'Elysée, ou plutôt laissait manœdVrér au-» tour de lut pour ressaisir le commandement à un titre j quelconque , tandis que les Chambres s'occupaient' d'une Constitution sans savoir quand et-k qui elle sèt^ virait, et envoyaient des députés au camp des étrangers' pour y demander tout autre Souverain qu'un prince de la Maison de Bourbon. On regardait 'si peu à ce qui' se passait à Roye, qu'on ne savait même pas que le Roi y fût arrivé; et déjà il était aux portes de la capitale qu'on le croyait encore à' Gand,'ContindantiàJdistfcn^e^ son rè^nef nominal de vingt ans. Fou(di6- mA était^

3iO MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT

dans le secret. Dès les premiers jours du retour de l'Empereur, il avait jugé que ce retour ne finissait rien et ouvrait seulement une chance dont Tissue était douteuse. Dès lors il avait tendu ses rets dans les deux camps. Tandis que dans celui de l'Empereur, il se montrait sévère et même emporté contre les partisans de la famille déchue, il faisait donner sous main des assurances au faubourg Saiut-Germain, et le ménageait en effet. Il manœuvrait en personne aux Tuileries, et à Gand par ses émissaires. Ce double jeu n'avait pas échappé au préfet de police Real. L'Empereur fit peu de cas de ses avertissements. Il était dans sa destinée d'être fasciné par Fouché dans les jours néfastes qui précédèrent sa seconde abdication, comme il l'avait été par M. de TaUeyrand dans ceux qui précédèrent la premièr% Ces deux hommes, longtemps ennemis, et dont l'Empereur chatouillait l'inimitié, avaient trouvé pour se réunir un terrain commun, celui de la disgrâce. M. de Talleyrand fit des efforts pour sauver Fouché du naufrage de la première Restauration, et n'avait cessé de combattre pour le produire dans la seconde, soit qu'en effet il le crût utile à sa cause, soit plutôt qu'il ait tenu à avoir dans les affaires un homme dont la présence expliquait, et en quelque sorte justifiait la part qu'il avait prise aux événements de la Révolution.

En quittant la ville de Roye, le Roi vint dîner au bois de Lihus. Je le suivais alors dans la voiture de M. de Jaucourt. M. Louis continuait de désennuyer

LA SECONDE RESTAURATION 8Si

M. de Talleyrand. J'avais fini par m'ennuyer à mon tour de marcher seul et fort doucement, et je m'étais rapproché de M. de Jaucourt, ce qui est toujours une bonne fortune. A mesure que par cette route on avançait vers la capitale, la trace du passage des troupes légères des ennemis commençait à se faire sentir. Entre le village de Gavilly et celai de Gournay-sur-Aronde, ils avaient mis le feu à la maison d'une pauvre veuve. Les habitants s'étaient enfuis ; elle restait seule assise sur une pierre devant sa maison qui brtllait ; deux petits enfants épouvantés se serraient autour d'elle ; la mère poussait des sanglots. Nous descendons et nous demandons à cette malheureuse la cause de l'incendie ; elle nous l'explique en deux mots, cache son visage dans ses mains et continue de pleurer. Les petits enfants se jettent à genoux comme pour nous implorer :

« — Mais, pauvre femme ! dit M. de Jaucourt, » le Roi vient de passer : est-ce qu'il ne s'est pas ar- » rêté? ,

» — Je ne sais pas, monsieur. Il est passé deux » grands carrosses avec du monde autour, mais ils al- » laient trop vite.

)» — C'est ce qui aura empêché le Roi de voir votre » maison en feu ; mais consolez- vous, nous allons le » rejoindre, et dès qu'il saura comment elle a été » brûlée, il la fera rebâtir : en attendant, pauvre » malheureuse, qu'allez-vous devenir avec vos deux » enfants?

» — Monsieur, je n'en sais rien. Le bon Dieu ne » nous laissera pas mourir sur place.

' » — Non, ma chère, non; tenez, voilà pour pour- » voir au plus pressé. »

M. de Jaucourt donne deux pièces de ringt francs ; j'en fais autant :

« — Dieu vous voit, s'écrie cette pauvre veuve, * et il vous le rendra ! Nous allons le prier pour vous. *

La mère et les deux petits enfants se mettent à genoux et prient à haute voix. M. de Jaucourt et moi remontons en voiture, les yeux pleins de larmes. Le premier mouvement donné à la sensibilité, le second fut à la critique et presque à l'indignation. Il n'est pas possible que le Roi passant si près d'une maison en tiammes ne s'en soit pas aperçu? Se peut-il qu'il ne se soit pas arrêté ? qu'il n'ait pas demandé la cause de ce malheur ? qu'il n'ait pas ouvert sa bourse et sfes bras aux victimes? Nous cherchons des excuses ; nous n'en trouvons guère. Je rencontre cependant celle-ci : qu'il est possible que le Roi ait été endormi dans sa voiture lorsqu'il a passé devant cette maison, et que personne n'ait osé prendre sur soi de l'éveiller.

« — Cette excuse est la plus plausible, dit M. de » Jaucourt; mais...

» — Gomment mais ? Vous connaissez le Roi mieux » que je ne le connais, est-ce qu'il serait possible?...

» — Je ne me prononce pas ; nous allons le voir, et > il lèvera lui-même nos doutes. »

Nous arrivons où le Roi s'était arrêté pour dtner, et

LA SECONDE RESTAURATÏOlt 3J3

nous nous hâtons de nous présenter. Il était convenu que M. de Jaucourt serait chargé du compliment; c'était le remettre entre bonnes mains, car personne ne réunit au même degré la bonté du cœur et là grâce de Tesprit, et ces deux qualités n'en font qu'une chez M, de Jaucourt. Après les salutations obligées, il entre en matière :

« — Le Roi a fait un voyage heureux, mais il aura » trouvé sur sa route un spectacle qui n'a pas manqué

> de l'affliger : une maison qui brûlait ; elle était à une » pauvre veuve, mère de deux petits enfants, qui res- >• taient tous trois comme stupéfiés devant ce désastre, » sans qu'un être humain s'offrît pour les secourir !

„ — En effet, dit le Roi, j'ai bien vu la maison en » feu, et j'ai remarqué que personne n'était là pour

> l'éteindre. »

M. DE Jaucourt : « Le feu y avait été mis par un » détachement perdu de troupes légères des alliçs, » et les habitants du village avaient fui à leur appro- » che. »

Le Roi : « Il faut qu'il y ait eu quelque chose comme » cela. »

M . DE Jaucourt : « Il paraît qu'ils ont pillé la con-

> trée, car on nous dit à l'instant même qu'on y trou- * verait difficilement à pourvoir au dîner du Roi. »

Le Roi : « Oh ! soyez bien tranquille sur ce point. » Vous ne savez donc pas, monsieur de Jaucourt, que

> les lapins de ce village sont les plus fins et les plus î» succulents de France ? de France, entendez- vous ?

Z%i MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT

* Je me rappelle qu'il y a trente ans... trente ans » mais attendez donc : il y en a bien trente-quatre son- » nés ; je vins dans ce pays-ci avec le marquis de Mon- » tesquiou et Ghabrillant, chez une parente de ce der- » nier. On me fit manger des lapins admirables et que » ces gens-ci ont une manière particulière de faire cuire » et d'assaisonner. On m'en a promis deux pour mon » dîner, et avec cela je ne serai pas malheureux. »

Nous voilà jetés bien loin de la pauvre femme, de ses enfants et de la maison qui brûle ; comment M. de Jaucourt va-t-il faire pour y revenir ? Il parvient cependant à rattraper son sujet, et il poursuit:

« — Le Roi a encore la bonté de nous dissimuler

• les privations qu'il s'impose ; ses serviteurs n'en doi- » vent pas moins les apprécier et les imiter, car l'évé- » nement dont j'ai pris la liberté d'entretenir le Roi, » l'incendie de la maison de cette pauvre femme, va se » reproduire sur bien des points, et il en coûtera à cha- » cun de nous en particulier, car partout on n'aura pas » cette consolation qu'un désastre dont le Roi a été té- » moin est déjà réparé. »

Le Roi : « Que voulez- vous, messieurs, ce n'est pas » notre faute. On s'y prendra comme Tannée dernière; » le temps et la patience feront le reste. Je ne peux pas » avoir mes ministres à dîner avec moi aujourd'hui. Il » faut, messieurs, que vous vous tiriez d'affaire comme » vous pourrez, et surtout je vous recommande les » lapins » Puis le geste de congé.

Je rends exactement et sans rien retrancher notre

conversation avec le Roi ; j'en pris note sur-le-champ, tant elle me parut curieuse. Au sortir de la maison où Sa Majesté était descendue, nous nous regardons, M. de Jaucourt et moi, et tous les. deux nous voilà pris d'un rire fou. Il fallait qu'il y eût quelque chose de comique dans la manifestation toute naturelle de cette insensibilité, dans l'engouement gastrique du Roi qui revient toujours à ses lapins lorsqu'on lui parle de maisons qui brûlent et de larmes qui coulent tout près de lui.

« — Eh bien, Beugnot, me dit le marquis de Jau- » court, avais-je raison ce matin, et ne faisais-je pas » beaucoup d'honneur au Roi en restant sur les confins » du doute? Je connais le Roi, et, du temps dont il » vient de vous parler, il était alors ce qu'il est aujour- » d'hui. Nous avons rempli un devoir en venant l'atta- » quer, mais j'en espérais fort peu. Maintenant il nous » reste à faire une quête entre nous pour en envoyer » dès aujourd'hui le produit à la pauvre femme ; en- » suite nous tourmenterons le ministre des finances » pour lui faire obtenir un secours. 11 ne faut pas que » le passage de deux ministres ne lui ait pas servi da- » vantage que celui du Roi. »

Ces actes de bienfaisance sortis du cœur de M. de Jaucourt reçurent leur accomplissement.

De l'endroit où il avait dîné, le Roi était venu coucher à Saint-Denis, où il devait passer deux jours, moins pour se reposer de la route qui n'avait pas été fatigante, que pour préparer sa rentrée à Paris qu'on disait n'être pas sans difficulté. Cette difficulté était le

nœud de l'intrigue. M, de Talleyrand avait devancé le Roi pour aller rejoindre le duc de Wellington, et tous deux s'étaient rendus à Poissy dans une maison de campagne appartenant à la mère d'un ancien ministre de TEmpereur. Fouché avait été appelé à cette entrevue, et c'est dans ce conciliabule que fut réglé le sort du gouvernement qu'on allait donner à la pauvre France, et que l'on convint du ministère de Fouché. Je n'ai jamais compris pourquoi le duc de Wellington appuyait si fortement le duc d'Otrante. Il est vrai qu'il était dans une singulière défiance des dispositions intérieures de la France, et peut-être s'était-il laissé persuader qu'il appartenait à Fouché seul de dominer la situation. Assurément il suffisait du colloque de Poissy pour lever toutes objections à l'entrée de ce dernier au Conseil; mais Tabbé Louis, qui n'y avait pas été appelé, continuait ses incessantes démarches auprès du Roi. Il présenta à Sa Majesté M. Pasquier. Celui-ci était accouru de Paris pour rendre compte de 1 état de la capitale, dont personne n'était mieux au courant que lui, parce qu'il avait été longtemps préfet de police, et avait mis pendant les Cent- Jours au service du Roi les intelligences qu'il avait conservées dans cette partie de l'administration. M. Pasquier parla au Roi avec l'art qu'il possède au suprême degré d'examiner toutes les faces d'une question sans la faire avancer d'un pas; et comme, de son côté, le Roi n'est jamais pressé de tirer des conséquences alors même que les prémisses sont très-clairement posées.

on sut un peu moins, après que M. Pasquier eut parlé, qu'on ne le savait auparavant, s'il était expédient pour le Roi de s'avancer vers Paris ou d'attendre à Saint- Denis. 11 est vrai que, fidèle pour cette fois à sa consigne, M. Pasquier avait glissé quelques mots d'éloge sur Fouché, et appuyé légèrement sur les services qu'il pourrait rendre, et jamais son talent n'avait trouvé un plus juste emploi, puisque après avoir semé copieusement le doute et l'embarras, il laissait pourtant entrevoir le moyen d'en sortir. C'était ce moyen-ià surtout qu'il fallait offrir sans trop effrayer.

A ce premier envoyé, ou plutôt à ce premier témoin appelé et endoctriné par M. Louis, il en succéda un autre d'une nature bien différente, le Bailly de Crussol. On n'endoctrinait pas celui-ci, l'un des hommes les plus droits de son époque; il venait bien sérieusement demander au Roi, au nom du faubourg Saint-Germain, la conservation de Fouché au ministère de la police. Gomme j'en étais dès longtemps connu, il s'adressa d'abord à moi. Je reculais, je ne pouvais pas le croire. Quoi ! le Bailly de Grussol, le dernier de nos chevaliers, le prototype de la fidélité, venir proposer un pareil choix au frère de Louis XVII Je fis à cet homme respectable des reproches et même assez durs; il me répondait toujours :

« — Que voulez-vous ? Fouché nous a tous préservés » depuis le départ du Roi; c'est à lui seul qu'on doit » que M. de Vitrolles n'ait pas été fusillé; et, au fond, >• quels sont en France les ennemis de la famille

» royale? Les Jacobins. Eh bien, il les tient dans sa » main, et dès qu'il sera au Roi, nous dormirons sur » les deux oreilles. Mon cher monsieur Beugnot, nous » sommes vieux dans le faubourg Saint-Germain; nous » avons trop souffert; il nous faut du repos. »

Je pouvais fort à Taise réfuter tout cela, mais il n'y avait pas moyen de convertir un honnête homme à qui son dévouement au Roi faisait illusion sur le douloureux étonnement qu'inspirait une semblable proposition, et qui avait engagé sa parole à ses amis. Il vit Sa Majesté et resta quelque temps dans son cabinet. Il me dit, en quittant le Roi, que Sa Majesté était ébranlée, mais non pas décidée. 11 restait à porter un dernier coup; on en chargea la femme qui avait gardé le plus d'empire sur l'esprit de Louis XVIII et qui le justifiait par son esprit, la comtesse de Narbonne. Quand nous la vîmes arriver à Saint-Denis, nous en conclûmes que le parti s'était mis en mouvement du haut en bas, et qu'il était bien impossible que le Roi résistât.

Tandis qu'on manœuvrait ainsi autour de S. M., M. le duc de Berry m'envoya chercher pour être instruit par moi de ce qui se pasâait. J'en rendis compte au prince qui s'en indignait. Je lui communiquai deux lettres que je recevais à l'instant même de Paris, et où l'on me disait que la nouvelle de l'arrivée du Roi si près de la capitale avait d'abord étonné, mais bientôt rassuré les esprits. Cette circonstance et l'approche des armées étrangères avaient changé l'opinion, et on re-

gardait comme fini le triste épisode du retour de Napoléon. La rentrée du Roi paraîtrait chose toute simple à laquelle personne ne voudrait faire obstacle. Le prince me demanda si j'avais communiqué ces lettres au Roi; je lui répondis que j'avais craint de paraître opposer une intrigue à une autre, et qu'il ne me restait aucun espoir de me faire écouter quand l'opinion opposée arrivait de tous côtés et par des organes à bon droit respectables. Le prince me prit les lettres des mains et descendit chez le Roi. Il parla avec chaleur et termina ^ la conversation par demander à S. M. la permission d'aller de sa personne à Paris pour y vérifier, entre des rapports contradictoires, quels étaient ceux auxquels on pouvait ajouter foi. Le Roi permit à M. le duc de Berry d'aller aussi près de Paris qu'il le voudrait, mais lui défendit d'une manière absolue d'en franchir la barrière. Le prince sort avec son uniforme de colonel des chasseurs, suivi d'un seul aide de camp. Il est reconnu en route et salué sans affectation comme il l'eût été six mois auparavant. Il s'avance assez près de la barrière pour voir des gardes du corps qui se promenaient en uniforme fort tranquillement dans les Champs-Elysées; mais son respect religieux pour les ordres du Roi lui interdit de faire un pas de plus. Le prince revint plus irrité qu'auparavant contre Tintrigue qui tenait la famille royale captive aux portes de Paris, Il propose au Roi de le conduire le soir même coucher aux Tuileries. S. M. se montre très-satisfaite du rapport, mais n'est pas disposée à s'ébranler jusqu'à ce qu'on

aaO MÉJIOIRES BU GOMT£ B6U6N0T

lui ait donné de nouvelles garanties» Cependant^ le prince de Talleyrand et le duc de Wellington sont de retour du dîner de Poissy. M. Louis rend compte au prince de la manière dont il a employé le temps en son absence. M. Pasquier se présente et reçoit un coup d'œil précurseur de sa grandeur prochaine. Quand on a mis M. de Talleyrand bien au fait du terrain où on a placé le Roi, il se fait encore précéder dans le cabinet par le duc de Wellington à qui était alors réservé Thonneur de porter partout les derniers coups. Le prince entre après celui-ci et présente au Roi la liste des ministres, comme si elle était Tceuvre de la volonté du Roi plus encore que de la sienne. Le nom de Fouché n'y figurait pas, parce qu'il fallait une ordonnance spéciale pour ressusciter le ministère de la Police dont la Restauration avait cru jusqu'alors pouvoir se passer, et que la nomination du ministre trouvait naturellement sa place à la suite de l'ordonnance qui créait le ministère.

Je remplissais durant le voyage du Roi Tofflce de Secrétaire d'État, c'est-à-dire que je portais à la signature de S. M. le peu d'actes officiels que le Conseil avait à faire. J'en gardais les minutes et j'en donnais des expéditions lorsqu'il en était besoin. M. de Talleyrand me demanda si j'avais pour ce jour-là quelques signatures à demander au Roi, et sur ma réponse affira^ative, il m'invita à y joindre une ordonnance qui recréerait le ministère de la Police et y nommerait M, le duc d'Otrante, Je fis ce qui m'était

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recommandé, et je me présentai au Roi muni de mon portefeuille et réservant pour la dernière signature l'ordonnance à laquelle on attachait un si vif intérêt. Le visage de^ S. M. n'avait rien perdu de son calme accoutumé et paraissait plutôt disposé à exprimer du contentement que du chagrin. Il me donna sans difficulté et suivant son usage les premières signatures que je lui demandai, et y saisit l'occasion de rire de mon impatience de rentrer à Paris, comme si, disait-il, je ne pouvais pas demeurer encore sevré deux ou trois jours de l'Opéra et de ses dépendances. Je rassurai le Roi sur lardeur qu'il me supposait pour l'Opéra et même pour ses dépendances, et je présentai en môme temps à sa signature l'ordonnance de nomination de M. le duc d'Otrante. Le Roi y jeta un coup d'œil et la laissa tomber sur le pupitre; la plume lui échappa des mains; le sang lui monta au visage; ses yeux devinrent sombres et il retomba tout entier sur lui-même comme accablé par une pensée de mort. Un morne silence avait soudainement interrompu une conversation tout à l'heure facile et douce. Ce silence dura quelques minutes, après quoi le Roi me dit, en poussant un soupir profond :

« — 11 le faut donc ! allons ! ... »

Il ramasse sa plume, s'arrête encore avant que de tracer des caractères et prononce ces mots :

« — Ah ! mon malheureux frère ! si vous me voyez, » vous m'avez pardonné !... »

11 signe enfin, mais en même temps qu'il le fait

3» MÉMOIBES DU COMTE BEUGXOT

péniblement et en tremblant, de grosses larmes loi tombent des yenx et monillent le papier. Je reprends Tordonnance, je salue et me retire. Lors même que le respect ne m'en eût pas fait la loi, je n'aurais pas sa quelle langue faire entendre et quel mot prononcer dans une scène aussi déchirante. Je remets l'expédition de l'ordonnance à M. de Talleyrand et je veux lui donner quelques détails sur les circonstances qui en ont accompagné la signature; il m'en dispense en me disant qu'il m'abandonne volontiers tout ce qui tient au sentiment, parce que c'est la partie où j'excelle.

Moralistes, qui vous croyez si habiles à sonder les profondeurs du cœur humain, expliquez donc ceci dans le môme homme. Le caractère de Louis XVIII est surtout remarquable par une parfaite indifférence sur les hommes et sur les choses, mais on s'y est mépris. Cette indifférence appliquée aux grands événements de sa vie qui étaient aussi de grandes infortunes, avait dû passer pour de la magnanimité ; et dans le commerce ordinaire, la même indifférence qui le préservait des écarts des passions et lui ménageait toutes les ressources de son esprit, avait dû lui acquérir le renom d'un sage et d'un prince éclairé ; c'est aussi de la sorte qu'il est généralement jugé, et il l'est à son avantage. Mais comment se fait-il qu'à vingt-quatre heures de distance, Louis XVIII se soit montré d'une révoltante froideur en présence d'un malheur privé, dont au bout du compte il était la cause, involontaire si l'on veut, et qu'il ait montré la plus juste et la plus

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profonde sensibilité, lorsqu'il avait senti se réveiller le souvenir de l'échafaud de son malheureux frère ? Mais^ dira-t-on,il y avait ici toute autre chose :1a dignité royale blessée, l'orgueil de race compromis, la plus horrible phase de la Révolution justifiée, et Louis XVIII reculant devant le burin de l'histoire qui va éterniser la mémoire de sa lâche faiblesse ! Sans doute quelquesuns de ces sentiments ont pu Tassaillir aussi, mais ils ne l'auraient pas abattu au point où je l'ai vu; il eût trouvé des raisons de se plaindre, des paroles pour combattre; il aurait pu se laisser emporter jusqu'à l'indignation, mais se serait arrêté avant les larmes, tandis qu'il n'a proféré que quelques mots qui se sont confondus avec ses pleurs, et tous adressés au royal martyr avec un abandon voisin de l'accablement. .Toutes les fois que j'ai trouvé en défaut le caractère de Louis XVIII, je n'ai pas reculé devant la vérité, mais je ne tairai rien de ce qui l'honore, et rien de plus honorable que la manière dont il a supporté Tépreuve à laquelle il a été soumis devant moi. Son tort a été de ne pas repousser cette ordonnance avec indignation. Sans doute Fouché attendait sur la route le moment d'arriver, car au bout d'une heure il parut à Saint- Denis. Il y était conduit par M. de Talleyrand à qui, en sa qualité de président du Conseil, appartenait l'honneur de le présenter au Roi. Lorsque ces messieurs arrivèrent, j'étais dans une grande salle qui précédait le cabinet du Roi, et en compagnie de M. de Chateaubriand. 11 n'y avait de commun entre cet homme

m MtMOIftM D0 COXTC BErG!IOT

inostre et moi qoe notre déyonement à Sa Majesté et le r^ret de roir ce qui se passait sons nos vent. Ce dernier sentiment ne pat se contenir lorsque nous vîmes parsdtre M. le duc d'Otrante donnant le bras à M. de Talleyrand^ et tons deux s'avançant vers le cabinet dn Rm avec cet air assuré et tranquille qni blesse au yif ceux dont on vient de triompher.

• — Ce que nous voyons, dis-je à M. de Chateanw briandy est digne dn pinceau de Tacite, et heureuse- » ment vous êtes là.

9 — Vous me faites, Monsieur, beaucoup d'honneur, w mais en vérité, je ne sais où j'en suis. Que veut donc » M. de Talleyrand? il s'agit cependant ici d'une mo- » narchie, de la maison de Bourbon..., du bonheur de

» la France » Et M. de Chateaubriand poursuit

dans des termes que je ne me permets pas de rapporter.

Nous apprenons alors que M. Fonché demande encore quelques heures pour rendre rentrée du Roi dans sa capitale ausâ paisible et aussi satisfaisante qu'on puisse le désirer. La tâche n'était pas pénible, mais il fallait y supposer encore quelques difficultés, afin de procurer au nouveau ministre le mérite apparent d'en avmr triomphé, et de ne pas laisser croire que ces difficultés ne tenaient en fin de compte qu'à sa nomination. Il fut donc arrêté que le Roi passerait la nuit a Saint-Denis et partirait le lendemain matin pour le château d'Arnou ville, situé dans les environs de Paris.

C'est là que M, de Talleyrand fixa la volonté du Roi, pour la formation du ministère. On était les

Sceaux à M. le chancelier Dambray pour les donner à M. Pasquier; le duc de Feltre était remplacé à la Guerre par le maréchal Gouvion Saint-Cyr ; je Tétais à la Marine par M. de Jaucourt, et on tenait l'intérieur en réserve pour M. Pozzo di Borgo. Ainsi Louis XVIII sacrifiait sans y regarder trois ministres dévoués qu'il ramenait de Texil où ils l'avaient accompagné au péril de leur vie et de leur fortune, sur aucun desquels il ne s'était élevé de plaintes, et dont la capacité était aussi bien établie que celle des hommes qu'on leur préférait. Ceux qui avaient exigé ces changements ne contestaient aucun de ces points, mais, disaient-ils, ces retranchements étaient nécessaires pour rendre le Cabinet homogène; et, apparemment, c'était avec M. Fouché, considéré comm*i l'homme indispensable du ministère, qu'il fallait établir l'homogénéité, et alors il fallait reconnaître que des hommes tels que MM. Dambray et de Feltre ne pouvaient pas être trop rigoureusement écartés.

Rentrée du Roi à Paris. •— Organisation du ministère. — Difficullés de la seconde Restauration. — Le pont d'Iéna.

M. de Talleyrand avait cessé de me parler de la formation d'un ministère depuis qu'il avait cédé à mon sujet aux insinuations de M. Louis; et celui-ci ne cessait de répéter devant moi , sans y être obligé , qu'il ne se mêlait nullement de cette affaire , laquelle était un secret entre M. de Talleyrand et le Roi. 11 protestait môme qu'il s'estimerait fort heureux si on jetait les yeux sur tout autre que lui pour les Finances, parce qu'il n'y en avait plus de possibles dans l'état où nous allions retrouver la France. Je n'étais plus dupe de cette feinte modestie ; mais je savais m'en taire. Je n'apercevais rien de changé dans les dispositions du Roi; toujours elles me semblaient confiantes, et je me sentais secrètement blessé de demander à M. de Talleyrand ce qu'il prétendait faire de moi. Cependant, quand on fut arrivé à Arnouville,la composition du

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