II. Si
ministère devint connue, et chacun d'échanger son étonnement avec celui de son voisin de ce que je ne m'y trouvais pas compris; et cela semblait d'autant plus étrange que le Roi laissait en toute occasion échapper des marques de sa bienveillance pour moi. M. de Talleyrand ne parlait toujours pas, et se tenait à mon égard dans une prudente réserve. Il s'en ouvrit enfin avec Laborie, parce qu'il savait bien que celui-ci ne manquerait pas de venir bien vite se débarrasser de son secret avec moi, mais il ajouta que si je quittais le ministère de la Marine j'en étais dédommagé. J'étais pressé de savoir quel était le genre de dédommagement qu'on me destinait, et j'allai sur-le-champ chez le Roi. S. M. me reçut d'un air ouvert, j'en augurai bien. J'entrai tout de suite en matière : je dis au Roi qu'il était public que le ministère était formé, et que j'osais espérer que mes services n'avaient pas cessé de lui être agréables. Il me répondit que j'avais raison de le croire, mais que je n'avais plus la Marine et qu'elle avait été donnée à M. de Jaucourt. Sur l'étonnement que je lui en exprime, S. M. reprend qu'elle n'a voulu contrarier en quoi que ce soit les choix de M. de Talleyrand pour qu'il fût bien public qu'ils lui appartenaient tous.
« — Personne ne sait mieux que vous, ajouta le Roi, » si j'ai été libre ; mais soyez rassuré pour votre » compte : je vous donne les Postes avec le rang et le ? titre de ministre d'État, pour me réserver le droit » de vous appeler au Conseil aussi souvent que je le
» jugerai â propos. Cet arrangement doit vous con- » venir; vous voilà à Tabri des vicissitudes ministé- » rîelles, et cependant à portée de me rendre des ser- » vicèâ. Vous resterez là aussi longtemps que vous » conserverez ma confiance particulière, c'est-à-dire » longtemps, ou plutôt toujours. »
A ces dernières paroles le Roi me tend la main, et je m^ncline dans une sincère effusion de cœur. J'oublfé la scène àe la veuve dont la maison avait eu le tebps de brûler avant que le Roi s'en souciât ; je me laisse séduire dé plus belle. Je quitte le Roi avec le remords de l'avoir jugé trop légèrement : il n'est plus à tnès yeux que le plus sensible et lô plus reconnaissant des hommes; son image me jette dans l'extase où était k°^® de Sévigné devant celle de Louis XIV qu'elle trouvai!; le plus grand des Rois, au sortir du bal où il lui avait fait l'honneur de danser avec elle. Je ne veux cependant pas différer de donner le correctif de cette tendre affection du Roi pour l'un de ses serviteurs. A quelque temps de là, M. de VitroUes prit la liberté de lui rappeler qu'il lui avait formellement prorais la direction des Postes quand M. Ferrand la quitterait, et il ajouta qu'il était malheureux pour lui que le Roi n'eût pas employé autrement et à de plus grandes choses le comte Beugnot. M. de VitroUes employait ce correctif parce qu'il se persuadait que le Roi tenait à ma personne. Quel ne fut pas son étonnement d'entendre S. M. lui répondre :
« — Prenez un peu patience. Vous aurez les Postes
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» quand je les ôterai à Beugnot et cela ne sera
» pas long... »
Gela ne fut pas long en effet; mais M. de Vitrolles qui avait à grand'peine échappé à la colère de Napoléon^ pour ses courageux services durant les Gent- Jours, n'eut pas davantage les Postes après moi qu'il ne les avait eues après M. Ferrand. Ges petites ruses sont peu dignes d'un prince, surtout lorsqu'elles s'exercent envers des sujets qui ne savent pas s'en défendre parce qu'ils n'osent même pas les soupçonner. Il y a bien loin de là à la noble douleur qui saisit Louis XVUl lorsqu'il s'agit de nommer pour son ministre l'un des juges de son frère ! Mais cette douleur lui reste, et ces scènes si diverses fourniraient un chapitre de plus aux bigarrures de l'esprit humain.
La barrière de Paris nous était enfin ouverte, et j'en prévins ma femme pour qu'elle vint nous retrouver à Arnouville, à condition qu'elle apporterait avec elle des provisions, car durant ce combat de portefeuilles, les casseroles avaient été fort négligées : nous mourions de faim et nous couchions' sur la dure. Nous célébrâmes avec une véritable joie ce repas du retour, occupés comme nous l'étions par une confusion de sentiments très-vifs : le bonheur de se retrouver au sein de sa famille après une absence qui aurait pu devenir un long, un éternel exil; l'orgueil de voir triompher le parti auquel nous étions restés fidèles; l'avenir plein d'espérance qui s'attache à ce triomphe ; le surcroît d'estime et de crédit que l'on acquiert ainsi
dans le monde; les intrigants, les flatteurs, les peureux qui accourent à votre rencontre pour battre des mains; et, ce qui est moins bon que cela et ce dont cependant si peu d'hommes savent se défendre, la secrète jouissance qu'on trouve à Thumiliation de ceux qui ont suivi le parti contraire, et le plaisir inhumain de leur renvoyer aujourd'hui les traits qu'ils vous lançaient hier; tels étaient les mouvements divers qui faisaient de ce diner une réunion trèsanimée. Nous regagnons ensuite Paris, et comme ma tendresse pour le Roi n'était pas refroidie, je fais arrêter aux Tuileries et je monte dans les appartements pour le saluer à son arrivée. Les personnages principaux qui avaient suivi le Roi à Gand et qui avaient partagé les anxiétés et les ennuis de son exil, les hommes marquants qui s'étaient tenus pour exilés depuis l'absence de la famille royale, remplissaient le salon du Trône. Au milieu d'eux se trouvait M. le duc d'Otrante, assez embarrassé de sa figure, et qui, en dépit de ses intrigues au faubourg Saint- Germain, commençait à expérimenter qu'on n'est pas ministre à tout prix et qu'il ne suffit pas toujours de l'être pour avoir une cour. Les deux battants s'ouvrent : on annonce Monsieur. Le prince entre avec son port facile, mais agité par une émotion extraordinaire. Il distingue le duc d'Otrante, va droit à sa rencontre, lui prend la main et la serrant avec le geste le plus expressif, lui dit : « Monsieur le duc, » vous me voyez très-heureux , très-satisfait; l'entrée
» a été admirable, et nous vous en avons toute Tobli- » gation. »
Il jette ensuite sur l'assemblée un regard général, salue avec grâce, parce qu'il ne peut pas faire autrement, et passe. Une demi-heure après on annonce l'arrivée du Roi. Un huissier appelle M. le duc d'Olrante et congédie tout le monde en faisant connaître que le Roi ne recevra pas dans la soirée, parce qu'il est trop fatigué. Les vieux amis de la monarchie se retirent silencieux, abandonnant au seul Fouché rhonneur de communiquer ce soir-là avec le fils de saint Louis. Les prévenances de Monsieur avaient surtout pétrifié rassemblée. Que la politique contraigne le Roi aux plus cruels sacrifices, on le conçoit ; mais Monsieur ne pouvait-il pas laisser à son frère tout le malheur du choix de Fouché, et comment venaitril serrer la main à un tel homme sans y être obligé, lui le modèle des chevaliers, et qui en possède les senti7 ments au môme degré que les manières !
Je rentrai dans mon hôtel de la rue Royale, et j'y trouvai mes appartements occupés par les gardiens de scellés, précurseurs d'une confiscation. L'administration des Domaines y avait apporté un luxe de rigueur, qui s'était reproduit partout où on m'avait découvert des propriétés. Je m'en plaignis au directeur général de cette administration dont j'avais été le collègue au Conseil d'Etat, et avec qui j'étais resté dans des termes qui m'autorisaient à attendre quelque indulgence de sa part. J'appris qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres
fort sévères de M. le duc de Gaôte, qui avait encore trahi, dans cette circonstance, sa naturelle bénignité. Dès mon entrée dans la maison, ma femme voulait faire main basse sur les scellés, et envoyer bien vite et bien loin ces vestiges d'iniquité. J'eus beaucoup de peine à Pen empêcher. Il me fallut lui répéter toutes les bonnes raisons que f avais eu Foccasion de donner en route au général Beumonville dans une circonstance à peu près analogue. Ce général possédait à quelque distance de Cambrai deux fermes assez considérables sur les loyers desquelles le séquestre avait été, comme de raison, apposé. Nous étions à Cambrai, et le général à qui Toccasion semblait commode pour toucher ses revenus, et qui en avait besoin, appelle ses fermiers pour compter avec eux. Ceux-ci lui apportent, à la place d'argent, les pièces qui attestent le séquestre, et lui déclarent qu'ils ne payeront qu'après que le séquestre aura été levé. Grand désappointement et colère plus grande du général, qui ne saurait se mettre dans la tête que, rentré en France victorieux de Napoléon, on vienne lui opposer des actes qui ne sont plus que des chiffons sans aucune valeur. Les fermiers insistent. Le général vient me trouver pour savoir quel parti prendre contre ces opiniâtres coquins. Je ne partage pas son indignation, et je lui explique de mon mieux que ses fermiers, qui ne sont pas juges de la validité du séquestre, ont raison d'en exiger la main-levée avant que de se dessaisir de ce jju'ils doivent. Le général s'emporte contre moi et me traite à peu près comme il les. avait
traités. J'avise cependant â on moyen qui peut tout concilier, c'est de faire à l'instant môme rendre au Roi une ordonnance qui lève tous ces séquestres, et de la notifier aux fermiers ; mais attendu que la matière est dans les attributions du ministre des Finances, je renvoie le général Beurnonville à M. Louis, qui logeait dans un appartement voisin. Quelques minutes après j'entends un bruit épouvantable dans cet appartement et comme si deux hommes étaient aux prises. J accourais quand ma porte s'ouvre. L'abbé Louis s'y précipite; Beurnonville le suit. Je me jette entre eux deux. Après une scène muette de fureur, de leur part, et d'étourdissement de la mienne, je recueille à la volée, par quelques mots entrecoupés, que l'abbé ne veut pas entendre raison sur l'ordonnance que le général demande, et qu'il ne la proposera pas au Roi, dùt-il périr sur place. Je fais observer aux deux champions qu'il est au-dessous de leur dignité de traiter l'affaire aussi chaudement, et pour parvenir à les calmer, je dis qu'à la place du général Beurnonville j'irais me plaindre au Roi de l'obstination de son ministre. Le général approuve et sort pour aller chez le Roi. C'était là ce que je voulais. Quand il nous a quittés, je reproche à M. Louis d'avoir excédé la dose de sa mauvaise grâce naturelle. Pourquoi ne pas consentir, à Cambrai, à une mesure qu'il lui faudra prendre dès son arrivée à Paris, et perdre de gaieté de cœur l'occasion d'obliger un compagnon d'exil? Pourquoi chercher, au contraire, un moyen de l'irriter? M. Louis me répond que de
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tout temps le général Beurnonville lui a été en grande déplaisance, ce que je savais fort bien, et que ce serait moins pour lui que pour un autre qu'il ferait céder la règle; mais que les séquestres avaient été légalement apposés de l'autorité de Bonaparte pendant qu'il avait le gouvernement, et qu'il ne consentirait jamais à ce qu'on tranchât, sans discussion et sans examen, sur ce qui avait été fait en France pendant que le Roi n'y était pas. Il ne voulait pas recommencer pour son compte les sottises de Tan passé. Je trouvai ces raisons plausibles; et je demandai au ministre pourquoi il ne les avait pas exposées doucement au général :
« — Pourquoi? répliqua-t-il, parce que rien n'égale » l'obstination du général Beurnonville ; on ne peut » lui faire enfendre raison quand il croit sa situation » engagée pour quelque chose. J'en ai trop de vos » généraux, sans compter ce qui m'attend »
Je n'étais pas descendu de voiture que j'avais reçu la visite de tous les gens attachés au ministère de la Marine qui venaient prendre mes ordres. Depuis deux jours, ma femme leur en donnait avec une confiance parfaite. Il me fallut donc bien lui annoncer que je cessais d'être ministre. Cette nouvelle fut pour elle un coup de foudre : comment, pourquoi, par quel sort étrange pouvais-je être renvoyé, lorsque avant mon départ aucune plainte ne s'était élevée contre mon administration? quand j'avais suivi le Roi dans son exil? quand, à en croire mes lettres, les bontés de S. M. pour moi n'avaient fait que s'accroître? Elle voulait
savoir ce qae j'avais fait pour mériter cette disgrâce au moment même où je devais obtenir le pins de favenr. Je reproduisis de mon mieux ce cpe j'ai déjà dit dn renvoi de M. de Blacas, des négociations de M. Ijonis^ dn laisser*-aller de M. de Talleyrand, de la faiblesse, ou, si Ton veut, de la bonne volonté du Roi pour moi. Rien de tout cela ne pouvait la calmer, et quand je lui appris que j'étais nommé directeur général des Postes, la tempête éclata. ËUe me conseilla, avant de prendre im parti, d'aller en conférer avec M. le Chancelier, en qui elle avait beaucoup de confiance. J'allai donc trouver M. Dambray, dont le caractère facile et modéré était connu de tout le monde.
« Tout ce tripotage de ministère, me dit-il, avait été ourdi, bien «itendu , sans qu'il y eût pris la moindre part. Il y* avait perdu les Sceaux qui étaient passés à M. Pasquier, et il tenait cela pour une disgrâce non méritée. U me fit observer que M. de Talleyrand ne lui avait laissé que ce qu'il ne pouvait pas lui ôter, la place de Chancelier de France ; mais qu'on savait bien qu'en ôtant les Sceaux au Chancelier on le frappait au cœur. On lui disait, pour le consoler, qu'il lui restait la présidence de la Chambre diBS Pairs, mais cette présidence n'a de valeur que quand elle est, comme en Angleterre, l'attribut nécessaire de la première magistrature du Royaume. Si on sépare les deux places, le ministère de la Justice perd beaucoup de son lustre, et laprésidence de son crédit. Quant à ce qui me concerne, il est fort d^avis que je porte au Roi ma démission.
LA SECONDE RKSTAURATION 3*7
de la direction générale des Postes; le Roi m'a bien promis de me nommer ministre d'État et de m'appeler au Conseil comme il y avait appelé M. Ferrand, mon prédécesseur; mais les cl^oseï^ ont bien changé depuis trois mois, et je n'entrerai pas plus au. Conseil en qualité de ministre d'État, que lui-même n'y entrera comme Chancelier, au moins tant que durera M. Talleyrand inspiré par l'abhé Louis. Mais il insiste pwr que j'explique ma démission dans des term<es tels que cette démarche ne puisse pas me nuire pour l'avenir ; car, ajoute-t-il d'un ton assez rassuré et avec Tun de ces accès de gaieté qui ne sont pas. rares chez lui> ce beau ministère de M. Talleyrand ne durera pas tou^ jours » (et il répète le refrain en le chantant).
Je quitte M. Dambray, en réfléchissant à sonavifi. Cependant je me dis qu'il n'a perdu, ni: l'amitié ni la confiance particulière du Roi, qu'il est fort probable que S. M. ne lui aura dissimulé ni la contrainte qi^'on a exercée sur elle pour la formation de ce nouveau ministère, ni l'espoir qu'elle conserve in petto de s'en débarrasser sous peu. M, le Chancelier s'est assez révélé quand il a chanté devant moi ça ne^ durera pas toujours! c'est une raison de plu» d'aller porter ma démission au Roi. Je me fais conduire aux Tuileries^ je m'arrête dans le jardin pour y composer le thème de. ma conversation avec le Roi, Il m!est souvent arrivé de préparer de la sorte ce que j'aurai à dire quand je suis appelé k une conversation sur quelque point grave, et rarement cela m'a réussi. Facilement' on. arrange s^
matière tant qu'on en est complètement le maître, rien de plus commode qne de répondre aux questions qu'on s'adresse ; mais lorsqu'on est en présence d'un interlocuteur qui n'est pas dans la confidence de votre préparation, un propos inopiné, un mot, un geste de sa part, vous jettent hors du terrain où vous vous étiez placé ; les eflTorts que vous faites pour y rentrer vous en détournent davantage et vous tombez dans la faiblesse et rembarras, justement par le moyen que vous avez pris pour vous en préserver. Si cela est vrai pour moi quand j'ai à traiter avec un particulier quel qu'il soit, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un tête-à-tête avec un Roi dont le nom seul parle si haut à l'imagination du commun des hommes, et avec Louis XVIII, qui fortifie cette première illusion de tout ce que peut y ajouter un maintien plein de grâce, mais surtout de dignité. Heureux ceux à qui la nature a départi cette vivacité d'esprit qui apporte les idées à volonté ; qui savent les revêtir de toutes les formes dont elles sont susceptibles, et à qui l'usage du monde a appris à bien choisir 1 Ceux-ci n'ont pas besoin de préparation ; mais je tiens qu'elle nuit à ceux-là mêmes qui, comme moi, n'ont aucun de ces avantages pour eux. Il est préférable encore de se borner à réfléchir sur le sujet qu'on va traiter, et de laisser à son esprit une entière liberté ; on est moins embarrassé de l'imprévu, on se défend mieux. La conversation que j'eus ce jour -là avec Louis XVIII m'a confirmé la vérité de l'observation que je viens de faire.
Quand je me présentai dans les appartements, M. deTalleyrand était avec le Roi, et j'eus encore tout le loisir, pendant une bonne heure, de ressasser mon inutile préparation. Enfin je suis introduit. Je m'attendais à prendre l'initiative, et j'avais disposé mes termes pour qu'elle fût respectueuse et insinuante. Par malheur, c'est le Roi qui attaque, et voilà déjà mon exorde de côté. J'y renonce et me propose d'entrer plus simplement en matière, quand le Roi chasse à mille lieues la direction générale des Postes, et ma démission, et mes vanités, et mes calculs, en se plaignant, avec l'accent d'une douleur profonde, de la conduite des troupes étrangères à Paris et dans son propre palais :
« — Vous venez d'en être témoin, me dit le Roi, » on a fait un bivouac dans ma cour des Tuileries, et * des canons sont braqués sur le Pont-Royal! A qui » enveut-on? Je ne croirai jamais que les Souverains » aient rien autorisé de pareil...... »
Et après ces paroles, le Roi appuie les coudes sur son bureau et s'enveloppe le visage de ses mains. Il fallait qu'il fût affecté au plus haut degré pour se laisser aller en ma présence à cette familiarité de douleur. Je ne demandai plus à mon esprit que quelques mots qui ne fussent pas trop au-dessous de cette position déchirante. Je trouvai tout au plus à balbutier les mots d'indignation, d'affection au Roi qui ne ferait que s'accroître par ces procédés sauvages. Le Roi me demanda s'il avait encore quelque signature à me donner,
et snr ma 4^ôn^ négative fl tbe ôôâgêffla. En i({ti?ttànt le cabinet de S. M., je n'eus aticun regret de mon silence. Plcis fort que moi^ me disais-je^ en aurait £sdt autant. Je me rappelais comment, une première fois dans ma vie, avant de partir pour Lille, et dans le même lieu, j'étais venu fatiguer des plaintes de ma vanité blessée l'Empereur déjà aux prises avec le malheur. Je m'étais souvent reproché cet écart d'amourpropre. Fallait-il le reproduire avec le Roi, aux prises lui-môme avec une position nouvelle pour un fils de Louis XIV, rentrant dans sa capitale avec Thumiliation de la voir, .pour la seconde fois, envahie par l'étranger?
Ce n'est'pas sans pitié que j'entends dire et que je lis en cent endroits, que deux fois de suite, en 1814 et en 1815, la Maison de Bourbon nous a été ramenée par les étrangers. J'ai eu déjà occasion d'expliquer de la manière la moins équivoque, c'est-à-dire par les faits, que la première fois, les Souverains de l'Europe ne se sont point opposés à la Restauration, mais qu'ils ne l'ont point provoquée, et que loin de la désirer ils életaient plutôt des doutes sur son succès. Quant à la seconde fois, c'est-à-dire en 1815, le Roi quitta la ville deO-and sans les avoir consultés, s'avança promptement vers Paris et y rentra au grand étonnement des troupes étrangères qui se mettaient en possession de la capitale et dès environs, et comptaient bien se venger de leur sotte indulgence de l'année précédente. Le désafipointement de cette arrivée fut grand au quartier-général
LA SECONDE RËSTAURATtOK 951
4e$L Prussiâaa, qui étaient les ppemiens tsiiim ; il y M décidé qu'oa n^ ferait pas la plus petite att^ation au retour du Roi^ et qu'on se comporterait de mftme cpie s'il était encore à Gand. C'était pour l'exéoution tnani^ feste de cette détermination que des canons étaient braqués sur le Poat-Royal, en face môme des Tuiteries, et que des canonaiers faisaient le service des pièces la mèclie allumée, tandis que des soldats prussioins lavaient leur linge et leurs habits dans la cour du Château et les étendaient sur les flèches d^ grilles qui faisaient office de séchoir. J'appris ces particularités par Je comte de Goltz, qui était alors ministre de Prusse en Fiîtince, avec qui je m'étais lié particulièrement à Qand et qui, tout bon Prussien qu'il était de cœur, regrettait toutefois des procédés aussi révoltants ; mais il reprochait au Roi de s'y être exposé en ne convenant pas de l'époque et de l'ordre de sa rentrée avec les Souverains :
« — Vous avez, me disait-il, voulu marcher tout » seuls, sans avoir de troupes à vous et sans nouig de^ » mander des nôtres. Vous voyez ce qui est arrivé. » On n'est pas fâché que le Roi l'ait senti. »
Voilà comment la Famille Royale nous a été imposée pour la seconde fois parles étrangers en 1815.
J'avais à rendre à M. de Talleyrand, en sa qualité de Président du Conseil , les ordonnances que j'avais fait signer au Roi, à Gand et durant son voyage de retour. Je me présentai chez lui dans ce dessein. Il me reçut comme à Tordinaire, avec la douce Ikmiliarité
qu'il laisse tomber sur ceux qu'il croit siens; mais je m'aperçus que lui-même était tristement affecté. Après quelques détails sur le sujet de ma visite, il m'exprime le plaisir que je lui fais. Il lui reste à expédier quelques affaires, et il me demande de l'aider. Entre ces affaires, il place tout simplement l'ordonnance qui organise le nouveaa ministère, et en insistant pour que la môme ordonnance contienne la nomination aux directions générales des Postes et des Ponts et Chaussées, parce que ces deux directions sont de nature à faire partie du Cabinet. Il ajoute qu'il faut aussi que je prépare quelques lignes pour annoncer rentrée du Roi à Paris. Il demande que cela soit coiiH; il lui parait très-nécessaire de signaler l'indépendance avec laquelle le Roi a quitté la Belgique, s'est avancé vers Paris et y est entré, mais il faut se préserver de toute apparence d'orgueil et de jactance : c'est là qu'est recueil. Il me propose de passer dans sa bibliothèque pour préparer ce travail. Rien ne me restait à faire de mieux, puisque je n'avais pas voulu donner ma démission, que de ne poiut changer mes rapports avec M. de Talleyrand et de faire semblant de croire avec lui que la direction générale des Postes me laissait bien près du ministère. J'espérais que le titre de ministre d'État me ferait faire le dernier pas, et dans cette espérance je devais plutôt chercher à me rendre utile que de me jeter à l'écart pour y bouder plus à l'aise. Je passe dans la bibliothèque, et lorsqu'une heure après je rentre dans le salon du prince avec mes papiers^ je trouve
LA SECONDE RESTAURATION 3o3
M. de Talleyrand entouré de quatre personnes qui soutiennent fortement contre lui que les Prussiens sont occupés à faire sauterie pont d'Iéna. M. de Talleyrand répliquait à tous ces témoignages :
« — Cela n'est pas vrai, et je vous dis que celan^est > pas vrai, parce que cela n'est pas vrai. »
A grand'peine on obtient de lui qu'il envoie sur les lieux quelqu'un qu'il puisse croire et qui lui rende compte de ce qu'on aura vu. Son secrétaire part, assisté du marquis de GiamBonne. Tandis que nous restions en tête-à-tête dans le cabinet, M. de Talleyrand et moi, les figures allongées, et dans l'anxiété silencieuse qui est inséparable d'une attente grave, les battants s'ouvrent et on annonce M. Louis. M. Louis s'avance suivi d'un beau grand jeune homme, de tournure assez élégante, et dit au prince :
« — J'ai l'honneur de vous présenter M. Decazes. » M. de Talleyrand, sans se lever de son siège, ce qu'il a toujours quelque peine à faire, salue froidement et dit qu'il ne le connaît pas.
M. Louis reprend : « — C'est M. Decazes, Conseil- » 1er à la Cour royale, et qui a présidé avec tant de » succès les assises.
* — Je le crois volontiers, réplique M. de Talley-
» rand ; mais, monsieur Louis, nous sommes fort occu-
» pés, et je n'ai pas un instant de plus à vous donner. »
Le présentant et le présenté se retirent.
» — Concevez- vous Louis, me dit alors M. de Talley-
» rand, qui m'amène,jenesais àquel propos, un homme il. ât
3 4 MÉMOIRES DtJ GOMTR BBUGNOT
» que je ne connais d'aucune façon ? Comment s*ap- » pelle son homme ? * — M. Decazes.
» — Qu'est-ce que M. Decazes? Leconnaissez^yous^ » Beugnot î
» — Je ne Favais jamais vu, mais j'en ai entendu
» parler comme d'un homme introduit chez Madame-
» Mère et chez la Reine de Hollande. Il est fort bien.
» — Je ne sais pas s'il est bien ou mal, car je ne l'aj
» pas regardé. »
Tel a été le début de M. Decazes dans l'ancien grand monde: c'est sans plus de précaution que M. Louis Ta présenté à M, de Talleyrand ; et ce qui serait encore plus plaisant, s'il était permis de rire d'un commencement qui a eu des suites si graves, c'est sur la proposition de M. de Talleyrand que, deux jours après la scène que je viens de raconter, M. Decazes a été nommé Préfet de Police, et en peu de temps est devenu assez puissant pour faire interdire à M. de Talleyrand la Cour de Louis XVIIL
Quelques instants après que M. Louis se fut retiré, les envoyés explorateurs revinrent en toute hâte annon-. cev que le pont d'Iéna était bien réellement attaqué par des ouvriers prussiens, qui heureusement s'y prenaient assez mal. Ces messieurs avaient trouvé sur place un officier du génie français qui leur avait dit qu'à la manière dont on s'y prenait, les Prussiens seraient quelque temps à faire sauter le pont, mais que s'il eût été chargé de l'opération^ déj& l'affaire serait faite. Quel
parti prendre ? Il fallait se décider vite. La colère spéciale des Prussiens contre ce pont était apparemment excitée par le nom qu'il portait. Il fallait donc changer ce nom sur-le-champ, leur dénoncer ce changement et tâcher de calmer un ressentiment désormais sans objet. Je prends la plume et je rédige une ordonnance dans le préambule de laquelle j'annonce que l'intention du Roi est de rendre leurs véritables noms aux anciens édifices publics de la capitale, et d'en donner aux nouveaux qui ne rappellent que des époques de réconcilia-^ tion et de paix, ou leur utilité particulière pour la capitale, et généralisant la mesure, je débaptise les ponts de la Concorde, de l'Empire, d'Iéna, d'Austerlitz, auxquels je rends ou je donne les noms de Pont-Royal, de Louis XVI, des Invalides et du Jardin du Roi. Enfin je prescris que les ponts, places et édifices publics de la ville de Paris reprendront les noms qu'ils portaient au l®*" janvier 1790, et que toute inscription contraire sera effacée. M. de Talleyrand devait aller à l'instaqt porter cette ordonnance au Roi. Ce n'était pas le plus difiicile ; il fallait ensuite la notifier dans des formes convenables au maréchal Rlticher, le saisir dans un moment de sang-froid pour obtenir qu'il voulût bien l'exécuter. Le succès de la mission touche de si près à l'honneur national qu elle n'est peut- être pas au-dessous de M. de Tallejrand lui-naême. Le prince sans s'expliquer part pour les Tuileries^ d'où il rapporte bientôt l'ordonnance signée; mais il est fort peu disposé à se <;harger du reste, et me propo.se d'aller trouver le ma-
3)6 MÉMOIRES DU COMTF HEUGNOT
1 échal Blticlier. Je m'en détends, ea faisant observer que je suis sans qualité pour remplir semblable office qui se trouve naturellement dévolu au ministre de l'Intérieur ou tout au moins au préfet de la Seine :
4t — Mais, reprend vivementM.de Talleyrand, par- » lez donc ! Tandis que nous perdons le temps en allées » et venues, et à disputer sur la compétence, le pont » sautera ! Annoncez- vous de la part du Roi de France » et comme son ministre; dites les choses les plus fortes » sur le chagrin qu'il éprouve.
» — Voulez-vous que je dise que le Roi va se faire » porter de sa personne sur le pont, pour sauter de com- » pagnie si le maréchal ne se rend pas ?
» — Non, pas précisément : on ne nous croit pas » fait pour un tel héroïsme; mais quelque chose de' » bon et de fort : vous entendez bien, quelque chose de » fort. »
Je cours à l'hôtel du maréchal. Il était absent, mais j'y trouve les officiers de son état-major réunis. Je me fais annoncer de la part du Roi de France et je suis reçu avec une politesse respectueuse; j'explique le sujet de ma mission à celui de ces officiers quo je devais supposer le chef de l'état-major. Il me répond par des regrets sur l'absence de M. le maréchal, et s'excuse sur l'impuissance où il est de donner des ordres sans avoir pris les siens. J'insiste, on prend le parti d'aller chercher M. le maréchal qu'on était sûr de trouver dans le lieu confident de ses plus chers plaisirs, au Palais-Royal, n^ 113. Il arrive avec sa mauvaise humeur
naturelle à laquelle se joignait le chagrin d'avoir été dérangé de sa partie de trente-et-un. Il m'écoute impatiemment, et comme il m'avait fort mal compris, il me répond de telle sorte qu'à mon tour je n'y comprends rien du tout. Le chef d'état-major reprend avec lui la conversation en allemand. Elle dure quelque temps, et j'entendais assez la langue pour m'apercevoir que le maréchal rejetait avec violence les observations fort raisonnables que faisait Tofficier. Enfin ce dernier me dit que M. le maréchal n'avait pas donné d'ordre pour la destruction du pont ; que je concevais sans peine comment le nom qu'il avait reçu importunait des soldats prussiens ; mais que du moment que le Roi de France avait fait lui-même justice de ce nom, il ne cloutait pas que les entreprises commencées contre ce pont ne ces * sassent à Tinstant même, et que l'ordre allait en être donné. Je lui demandai la permission d'attendre que Tordre fût parti pour que j'eusse le droit de rassurer complètement S. M. Il le trouva bon. Le maréchal était retourné bien vite à son cher n*^ 1 13; Tordre partit en effet. Je suivis Tofficier jusque sur la place, et quand je vis que les ouvriers avaient cessé et se retiraient avec leurs outils, je vins rendre compte à M. de Talleyrand de cette triste victoire. Gela lui rendit un peu de bonne humeur:
« — Puisque les choses se sont passées de la sorle, » dit le prince, on pourrait tirer parti de votre idée de » ce matin, que le Roi avait menacé de se faire por- » ter sur le pont pour sauter de compagnie: il y a là
5d MÉMOIRES OU COMTE BKUGNOT
» matière à un bon article de journal. Arrangez cela. » Je ^arrangeai en elfet ; l'article parut dans les feuilles du surlendemain. Louis XVIII dut être bien effrayé d'an pareil coup de tôte-de sa part; mais ensuite il en accepta de bonne grftce la renommée. Je Tai entendu complimenter de cet admirable trait de courage, et il répondait avec une assurance parfaite
Projets d'améliorations dans le service des Postes. -^ Chuta du ministère de M. de Talleyrand. — Je suis remplacé à la direction générale des Postes.
Puisque j'avais consenti à accepter la direction générale des Postes, ce que j'avais de mieux à faire, était de me dévouer tout entier à ces modestes fonctions, et d'y justifier le renom d'administrateur que M. Louis se plaisait à me donner. L'administration des Postes se compose, à l'égal de presque toutes les autres, de produits et de dépenses. Mon premier devoir était donc de reconnaître la situation des nns et des autres. J'y trouvai d'autiuit plus de difficulté que les formes de comptabilité étaient fort incomplètes, et que la double invasion de 1814 et de 1815 avait porté une grande confusion dans les services publics, surtout dans celui des Postes. Je fus frappé par exemple du nombre des ports-francs qui atténuaient singulièrement les produits. On ne peut jamais bien calculer jusqu'où s'étend la franchise du port attribuée à une dignité ou à une grande charge de l'État. On le pourrait jusqu'à
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un certain point si la franchise de la correspondance se bornait aux lettres ou aux paquets véritablement adressés au dignitaire ou à l'homme en place ; mais ses parents, ses amis et ceux de son secrétaire, et ceux des gens de sa maison usent et abusent du contre-seing, le plus souvent jusqu'au scandale.
Jadis, sous le ministère de M. de Choiseul, on arrêta à la poste un paquet adressé à Vienne sous le couvert du ministre des affaires étrangères, et qui contenait une jolie paire de pantoufles qu'un employé des bureaux, qui avait habité la capitale de l'Autriche, adressait à une amie qu'il y avait laissée. L'administration prit sur elle d'éventrer le paquet, et la paire de pantoufles d'être produite au grand jour. Le scandale pa • rut trop fort, le ministre fut averti : on députa vers le duc de Choiseul ce Jannel qui faisait directement avec Louis XV le travail secret des Postes et de qui on devait supposer que la présence imposerait un peu au ministre. Jannel se présente, explique sa dénonciation et en étale les preuves. M. de Choiseul écoute, regarde et dit à l'envoyé, en renforçant le ton hautain qui lui était naturel :
« — Je vous trouve, Monsieur, bien insolent de » venir jusque dans mon cabinet, vanter l'excès le plus » grave dont votre administration ait pu se rendre » coupable ! Vous n'avez trouvé dans le paquet, que » mon contre-seing aurait dû rendre sacré, qu'une » paire de pantoufles; qui vous dit que cette paire de » pantoufles ne contienne pas le secret de l'État? Allez
LA SËCO.NDË RESTAUHATION 361
» à Tinstant dans mes bureaux; faites rétablir le cachet » q.ue vous vous êtes permis de rompre, et envoyez le » paquet; c'est à cela que se réduit votre mission. Je » veux bien vous pardonner pour cette fois. »
Ce Jannel était, dit-on, un homme modeste et qui se rapetissait par calcul comme les autres s'enflent par vanité. Il se glissait par un escalier dérobé jusque dans le cabinet de Louis XV, auquel il apportait ainsi la correspondance du comte de Broglie, c'est-à dire la contre-partie du ministère des affaires étrangères. Le duc de Ghoiséul le savait, et dans cette petite affaire des pantoufles, il avait cédé, comme cela lui arrivait souvent dans de plus grandes, à sa hauteur naturelle sans trop se soucier de ce qu'il en adviendrait. Le bonhomme Jannel ne manqua pas de porter sa plainte bien humble et bien discrète à Louis XV ; mais le Roi ne prit pas feu et se décida avec cette justesse d'esprit qui lui était naturelle.
« — 11 n'y a ici de torts, dit S. M., ni de part ni » d'autre. Vous avez fait votre métier; Ghoiséul a fait » le sien. »
On peut croire en effet que depuis l'aventure on cessa d'envoyer des pantoufles sous le couvert du ministre des affaires étrangères, et qu'à la direction des Postes on ne s'avisa plus de rompre le cachet de ce ministre ; des deux parts l'abus dut disparaître. Je tiens cette anecdote d'un ami de mon père, M. de Rivière, premier commis de la Maison du Roi, qui lui-même avait été fort lié avec M. Jannel.
dÊà MBMOIRBS DU COMTE BEl'GROT
La leçon était onbliée et les pantoufles circulaient de plus belle sur toutes les routes, lorsque je pris la direction des Postes. Je demandai raison des franchises sans nombre que M. Ferrand avait accordées ou reconnues, et je soulevai contre moi un violent orage. J'ai administré pendant plus de trente ans, et je suis encore à m'étonner comment l'Assemblée Constituante, et mieux encore la Convention, sont parvenues à extirper du sol français les privilèges et les distinctions qui y étaient comme enfoncés. Les charges publiques n'avaient frappé durant des siècles que sur les dernières classes de la société; elles Paient le agne auquel se reconnaissait le peuple vaincu. Les dénominations de taMe, de ^ailUm^ de corvée j de servage^ semblaient perpétuer l'humiliation de la défaite. C'était autant par orgueil que par intérêt qu'on essayait de toute sorte de moyens pour échapper à ces charges : être vêtu, être imposé, être appelé à la guerre comme le plus grand nombre, paraissait un supplice dès qu'on avait quelques privilèges à sa portée. Cest ainsi qu'on s'explique que le gouvernement -ait pu dépasser dans la création des charges les derniers confins du ridicule: créer des conseillers du Roi visiteurs de marée et de poisson salé, des conseillers du Roi langayeurs de porcs, déchireurs de bateaux, dégustateurs de beurre frais, etc. De fort honnêtes gens apportaient leur argent pour être ornés de ces titres pompeux ; on leur payait, du capital qu'ils fournissaient; un intérêt au-dessous de celui qu'ils auraient trouvé dans un placement raisonnable ; mais le
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titre de conseiller du Roi les tirait de pair; tont le monde ne Tétait pas. S. M. n'avait pas moins, dans l'étendue de son royaume, de vingt mille conseillers de toute robe et de tout calibre, et c'était bien quelque chose que de se soulever de la foule pour arriver à cette classe illustre. Aujourd'hui môme que les révolutions, en se refoulant les unes sur les autres, ont passé et repassé le niveau sur la société, quel sentiment résiste au fond des cœurs vides de tant d'autres? la passion de Tégalîté qu'il faut définir, pour ne pas paraître tomber dans une contradiction singulière en plaçant , chez le même peuple, quoique à des époques différentes, le goût extrême des privilèges et la passion de l'égalité. Cette égalité, qui est aujourd'hui notre passion dominante, n'est pas ce sentiment noble et bienveillant qui fait qu'on aime à s'honorer dans son semblable et qu'on se trouve à l'aise à tous les degrés de l'ordre social ; non, c'est l'aversion p(jur toute supériorité, c'est la crainte que la. place que l'on occupe cesse d'être la première. Cette égalité ne tend en aucune façon à relever jusqu'à elle ce qui se trouve confiné en bas, mais à empêcher que rien ne s'élève plus haut. Ce n'est donc encore ici qu'un vaste privilège, un monopôle qui a remplacé tous les autres. Tel aujourd'hui se montre furieux à défendre cette égalité, qui aurait il y a cent vingt ans honnêtement acquis un office de langayeur de porcs ou de dégustateur de beurre frais. C'est le gotit du privilège, aujourd'hui comme alors.
Mais la franchise des lettre» avait $iô de tout temps
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le privilège par excellence : celui-là avait quelque chose de royal ou tout au moins de ministériel ; c'était un attribut commode de la puissance ; aussi était-il réclamé de tous côtés. Il me semble encore aujourd'huique j'avais pris un parti assez sage. La franchise des lettres avait été réglée, avant la Révolution, par l'arrêt du Conseil de 1778, et depuis par un décret impérial. J'appliquai le premier de ces règlements aux anciennes dignités qui reparaissaient à la suite du Roi, et le second à celles qui avaient été conservées du régime impérial. Cependant je ne satisfaisais personne, parce que ceux qui avaient droit à la franchise cherchaient à l'étendre outre mesure et à la débarrasser des conditions qu'on y avait apposées pour en prévenir les abus, et ceux qui ne la tenaient que de la munificence de M. Ferrand, la défendaient comme un droit acquis qu'un directeur général avait bien pu leur donner, mais qu'un autre directeur général n'avait pas certainement le droit de leur ôter. J'avais ainsi à lutter contre la Cour, contre les chefs militaires et les principaux magistrats; c'en était plus qu'il n'en fallait pour me fatiguer et m'abattre.
A la tête des assaillants se trouvait la Maison d'Orléans ; je n'élevais certainement pas de doutes sur le droit de cette illustre Maison, mais je résistais autant que je pouvais aux extensions qu'on affectait d'y donner. Je traitais de ces difficultés avec M. de Broval, secrétaire des commandements de M. le duc d'Orléans, homme d'un esprit chagrin et avec lequel la discussion
n'était pas toujours facile. Je trouvais auprès de Madame la duchesse douairière un homme encore moins agréable, unM.de ...... qui insistait opiniâtrement et
pensait qu'on ne pouvait lui refuser rien de ce qu'on accordait à la princesse. La Maison d'Orléans s'était fondue dans la Révolution ; elle en avait dès l'origine proclamé les principes, arboré les couleurs et défendu les conquêtes ; on devait naturellement s'attendre qu'à son retour en France elle donnerait l'exemple de la soumission à ceux des principes nouveaux qui avaient tellement prévalu que la Restauration avait dû elle* même les consacrer, et par exemple, au principe de l'égale répartition des contributions entre tous les citoyens. Or, c'était ce qu'il était comme impossible de faire entendre à Madame la duchesse douairière, et surtout à M. le duc d'Orléans. Ils avaient l'air de croire que dans l'intérêt de leur dignité ils ne pouvaient pas se placer ainsi sous la loi commune, et se scandalisaient de l'insistance du ministre des Finances sur ce point. Durant la première époque de la Restauration, la chose resta indécise entre la ténacité de l'abbé Louis et lorgueil intéressé de la Maison d'Orléans. Survint l'événement des GentJours, et le désaccord se trouva forcément ajourné. II se réveilla au retour ; mais le rude champion de l'égalité de répartition quitta les finances et fut remplacé par M. Corvetto. La lutte était trop forte pour le tempérament du nouveau ministre ; il cherchait partout quelque moyen de tourner la difficulté, et finit par adopter celui-ci : on couvrit
ftM SIÉMOIRES DU COflTfi BKDÛKOT
les contributioiis arriérées de la Maison d'Orléans, en y appliqaant une somme égale prise sur les fonds de non-valeurs. Ce fonds est destiné, comme on sait, à venir au secours des contribuables les plus pauvres ou de ceux qui durant le cours de l'année ont éprouvé des pertes par des accidents ou par l'intempérie des saisons. Ce n'était pas chose facile que de placer la très^riche Maison d'Orléans dans quelqu'une de ces catégories ; l'exemple d'ailleurs était contagieux : quelques gens de la Cour s'en prévalurent pour solliciter la même faveur, ei il ne leur fut pas difficile de démontrer que leur situation de fortune était ua peu plus mauvaise que celle du premier prince du sang. Le ministre qui avait eu le malheur de céder pour l'un ne put pas refuser aux autres; et plus d'une fois j'ai déploré cet écart dans la conduite de M. Gorvetto. J'ai lieu de croire, ee qui atténuerait sa faute sans l'excuser, qu'il fut encouragé par Louis XVIII qui, de son côté, ne trouvait pas trop bon que ses parents figurassent sur les rôles des contributions directes qu'il s'obstinait à appeler le rdle (ie^ taHies.
^ Je pris pour mon compte le parti de reconnaître le droit de franchise à ceux à qui il était accordé par les deux règlements que j'ai cités plus haut, et de le refuser à tous les autres; mais je n'avais qu'un moyen de forcer le payement des ports de lettres, c'était de refuser de les remettre à ceux qui ne voulaient [îas préalablement Tacquitter. Ici la difâculté devint sérieuse : de toutes prts les cris et les plaintes vinrent m'assaillir, £d re«-
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tenant les lettres arbitrairement, disait-on, j'avais porté le trouble tout à la fois dans les affaires et dans les affections. On citait des naissances, des décès, des mariages, et qui plus est, des invitations de bal restés inconnus, quand on s'était confié ô la Poste du soin de leur donner de la publicité ; et on brodait sur ce canevas des histoires de quipf^oqtw auxquelles on donnait à volonté un côté sérieux ou un côté plaisant. Ailleurs on se plaignait du relard de ^arrivée des mandats du Trésor et môme d'effets de commerce à échéance fixe. C'était toujours moi qu'on eh rendait responsable ; on mo menaçait même de me poursuivre en dommagesintérêts devant les tribunaux. On me peignit au ï^oi et aux princes comme un homme tracassier, difficile, et qui faisait d'hier tout te monde, phrase banale qui ne manque jamais son effet, parce qu^ personne ne s'avise de demander de quoi se compose ce tout le monde
qui crie, et si l'on ne doit pas entendre par ces paroles la tourbe des fripons ou des gens engraissés par les abus qui crient en effet très-fort dès qu'on essaye de les atteindre. J'espérais aide et appui du ministre des Finances, sous la juridiction d^iquelmon administration se trouvait placée en ce qui triait aux produits : il me fit défaut pour cette fois : sa raideur avait ailleurs matière suffisante à s'exercer. Il eut même, par un hasard singulier, un ton modéré et presque de bonne compagnie. Il me dit :
« — Savez-votts que voï» faites plus crier à vous » ^ul que tous les autres directeurs généraux en-*
» semble ? Ces gens de la Cour nous assourdissent du » matin au soir sur votre compte. Je crains que vous » n'alliez trop vite. Il faut défendre les produits, mais » ne pas irriter.
» — Rien de si sage, lui répondis-je ; mais veuillez » m'expliquer comment je peux défendre les produits » et tolérer que des personnes, qui n'ont aucun titre » déclinable à la franchise des ports de lettres, s'arro- » gent cette franchise? A côté d'eux, derrière eux, » après eux, pourquoi pas d'autres ? Où en sommes- » nous si des personnes riches, accréditées, qui entou- » rent le monarque, ne veulent des charges publiques » que ce qu'il leur convient d'en prendre? A ce jeu-là » nous pourrions fort bien retourner d'où nous venons, » et vous savez que le séjour n'en est pas du tout pi- » sant. Au surpljis, nous serons aisément d'accord : » proposez au Roi de rendre, ou rendez vous-même » une décision en deux lignes, qui porte que la fran- » chise des ports de lettres est provisoirement mainte- » nue à ceux à qui elle avait été reconnue ou accordée » par le dernier directeur général des Postes, sans » toutefois que des personnes du même rang ou de la » même qualité qui n'en ont pas joui jusqu'ici puissent » s'en prévaloir ; cela ne vaudra rien assurément, mais » du moins le mal sera arrêté, an attendant qu'on le » puisse extirper. »
L'abbé Ijouis me répondit que pour rien au monde il ne proposerait une pareille mesure au Roi, et, à plus forte raison, ne la prendrait lui-môme; que c'était
à moi à me tirer de ce mauvais pas et par mes propres forces. Je pris, de guerre lasse, le parti de faire délivrer les lettres à leur adresse, en tenant un état exact du port de ces lettres pour le recouvrer, si cela devenait jamais possible, sur les parties intéressées. Je savais bien que c'était un pauvre billet que j'avais là ; mais je ne pouvais pas plus longtemps compromettre, par mon obstination, des invitations au bal et à dîner, et des billets de faire-part d'événements qui occupent une minute ou deux les gens à qui on les adresse, fussent-ils des parents très-proches, ou même des amis intimes de ceux qui jugent à propos de se marier, de faire baptiser leurs enfants ou de se faire enterrer.
Je suis entré dans quelques détails sur cette tracasserie pour faire voir combien à cette époque les mesures d'ordre trouvaient de peine à s'établir. Les hommes, de tout autre côté si respectables, que le Roi ramenait avec lui, n'avaient pas pu prendre dans l'émigration une idée vraie des changements survenus depuis un quart de siècle dans notre droit public et dans nos mœurs. De la meilleure foi du monde, ils ne voyaient dans Louis XVIIl qu'un Roi qui continuait Louis XV et Louis XVI ; c'était les blesser que d'essayer de les convertir; il semblait qu'on profanât le sanctuaire de la fidélité. On les trouvait surtout peu traitables sur les conséquences nécessaires du principe de l'égalité de contribution ; et comment se seraient-ils promptement désabusés en ce point quand ils comptaient parmi eux, ou pour mieux dire, quand ils II. u
avttfciit à leur lête M. le duc d'Orléans, dont le pèrô avait fait sonner* si haut ce principe dans les cahiers de 1789 t
Après avoir ainsi promené mes regards sur les pro*» duitô de Tadministratiori des Postes, j'esâayal de reconnàîtrtô comment se faisaient les dépenses^ èl ici encore les abus sautaient au!x yeUx. Le transport des dépêches avait lieu par des toitures lourdes, gix)ssiè'res et dont le dessin n'avait pas changé peut-être depuis Tétaîilissement des Postes en Franco; Quelle que soit la forme de ce* bahuts qu'on appelle malles-, elles ont eA général beaucoup plus de capacité qu'il n'en faut pour contenir les dépêches et le courrier. L'excédant est rempli sur chaque route par les productions tes plus renommées des pays parcouru», dout le couri^ier se charge pour les apporter à la Capitale, iSoit par commission, soit qu'il en fasse le trafic pour son compte. Ori conçoit combien est précieux ce mojeU de transport acôéléi^ô pour les comestibles, et surtout pour les objets qui sontsusceptibtes d'une prompttô détérioratlt^n; Ausëi les malles font un double Service • celui du Roi et celui des courriers, et je ne saurais dire lequel des deux les charge le plus. Les places de courrier en de-^ viennent excellentes; aussi sont-elles singulièrement recherchées. Outre le tableau des courriers eu pied> il en existe un autre des aspirants destinés â le devenir^ et une place sur ce second tableau a cependaût asse* d'importance pour que les puissances de la Cour^ que les princesses elles-mêmes, le» soUiciteut pour des pro*
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tôgés. Ce peuple de courriers est uue espôc3 crhommos à part : presque tous sont forts, alertes, de santé admirable, et loin que le mouvement continuel de leur métier les fatigue, ils y puisent un surcroît de vie. J'ai essayé de m'en rendre raison. Je remarque avant tout que le courrier ne trouve qu'assez peu de dépense intellectuelle à faire, ce qui ne contribue pas peu à la bonne santé et même au vrai bonheur; chez lui le système gastrique joue le premier rôle, et comme ses facultés physiques s'exaltent par un exercice assidu, il boit, il mange, il dort; il fait tout mieux qu'un autre. Aucun rapport avec ses semblables qui ne soit de bienveillance; il a mille occasions d'obliger, pas une de nuire. Il annonce les bonnes nouvelles ; il console des mauvaises. Beaucoup de gens vont au-devant de lui ; il ne va audevant de personne. Pas d'aurore de printemps, pas de belle nuit d'automne qui soient perdues pour lui; et s'il trouve encore la fortune à travers une vie aussi complète, il ne faut pas s'étonner qu'une telle situation trouve bon nombre d'amateurs.
Je vis bien qu'il fallait changer cette vieille machine des Postes : nova sint omnia. Le premier changement à opérer consistait sans nul doute à remplacer ces misérables malles dont on ne trouve nulle part les analogues^ par des voitures plus légères, suspendues, et mieux assorties à leur destination. Je croyais ensuite praticable, en dépit de toutes les olyections dont on me fatiguait, de rendre le service des Postes journalier él de combiner partout les heures de départ avec
los l)rsoîns ou les convenances da commerce. On m'avait bien remis un mémoire où Ton me proposait de pousser le service des Postes jusque dans les villages ; mais je craignais un surcroît considérable de dépenses qui n'aurait pas été couvert par un produit égal, et je ne savais pas si dans les circonstances du moment la mesure eût été d'une bonne politique financière.
Je me proposais aussi de réduire à une caisse unique, mais avec les subdivisions nécessaires, les trois caisses qui recevaient et même qui recelaient les produits des Postes à Paris, et de donner à cette caisse sa véritable place, c'est-à-dire de la mettre an Trésor ; car puisque dans le reste de la France les directeurs des Postes versaient à la recette des finances de leur résidence les produits de leurs bureaux, il n'y avait pas de raison pour suivre une marche différente dans la capitale. J'aurais poursuivi cette idée d'avoir à Paris un directeur des Postes qui n'aurait été ni plus ni moins que ceux de Lyon, de Strasbourg ou de Bordeaux. Alors l'uniformité eût régné dans l'administration marchant d'un pas égal sur toute la surface de la France. Il eût ensuite été nécessaire d'établir un contrôle général sur l'ensemble et un pouvoir supérieur qui se serait occupé, sous l'autorilé du ministre des Finances, de réaliser les améliorations que Texpérience aurait indiquées, de corriger les tarifs dès qu'ils en auraient été susceptibles, et d'arrêter les dépenses générales. Je proposais pour cela de créer quatre contrôleurs généraux des Postes et un surintendant. Les quatre contrôleurs
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auraient parcouru tous les ans Tune des quatre régions dans lesquelles le royaume aurait été divisé, pour vérifier dans tous ses détails le service des Postes et des relais, et le surintendant aurait eu la haute main sur ladministration. Ce comité supérieur eût été complètement à part des directions. Je croyais apercevoir dans une telle organisation le retour de l'ordre et des moyens de perfectionnement dans Tune des branches les plus importantes du service public.
Ces réformes avaient le malheur de ne pas plaire à l'abbé Louis; il opposait à mes projets des raisons assez plausibles. Il disait que le moment n'était pas opportun pour faire des changements aussi notables dans quelque partie d'administration que ce fût ; qu'il fallait commencer par renvoyer l'Europe de chez nous, et réparer les désordres que ses armées y avaient commis; puis, quand nous serions libres de ce côté, et que la paix intérieure régnerait, on en profiterait pour perfectionner l'administration; jusque-là il fallait marcher le moins mal qu'il se pourrait avec la machine telle qu'elle était montée. Le ministre m'engageait à ajourner mes projets et me proposait un moyen bien plus élevé d'occuper le temps que j'avais de libre, qui consistait à lui être un aide dans la mission qu'il venait de recevoir de traiter des intérêts de la France avec les ministres des puissances étrangères.
Le prince de Talleyrand l'avait fait nommer en effet pour cette délicate mission, concurremment avec le marquis de Jaucourt, ministre de la Marine. Je pro-
testai de mon incapacité en telle et si grande chose, et je ne pus m'empêcher de lui exprimer mon étonnement de ce qu'il avait accepté nne mission à laquelle il me semblait peu préparé par ses antécédents et où son caractère ne le disposait guère mieux. « Talleyrand l'a voulu, » était la réponse à toutes mes objections, et il était difficile d'en faire une moins mauvaise. Je profitai de l'à-propos pour jeter un coup d'œil sur les premières notes fournies par les ministres étrangers et qui contenaient le sommaire des prétentions des puissances. J'en fus effrayé et humilié, et je n'enviai pas à Tabbé Louis l'honneur d'aller se débattre contre la colère du plus fort. 11 n'y avait aucune excuse à l'ardeur de cette colère; les puissances étrangères avaient reconnu à Vienne, elles avaient proclamé depuis la fin du Congrès, que la France n'était pour rien dans l'événement des Gent-Jours, qu'il fallait l'imputer tout entier à Bonaparte et à la révolte qu'il avait excitée dans l'armée française. Par suite de cette reconnaissance les puissances avaient déclaré qu'elle marchaient au secours de la France et de son Roi leur allié; et le but atteint, lorsque Napoléon est refoulé à Sainte-Hélène, lorsque l'armée révoltée a été licenciée, les puissances s*indignent contre la France qu'on disait avant Waterloo n'être pour rien dans l'affaire, et à la face du Roi dont elles se sont déclarées les alliées, elles s'excitent à ruiner son royaume et à le démembrer ! Tant il est vrai qu'entre les nations, la raison et la Justice ne sont que des mots, le droit public qu*un
jeu ! Tout l'étalage des déclarations, tout le secret des iatriguea ne peuvent que jeter quelque temps le voile sur cette effrayante vérité, que les nations restent toujours entre elles dans cet état de nature où la force brutale est la suprême loi. Oh! combien le vieux Brennus avait raiso^i : Vœ victis ! Et il n'y avait pas ici de différence entre ceux qui avaient suivi des partis différents : aux yeux des étrangers, tout Français, à commencer par le Roi, était un vaincu.
Je restais stupéfait que le prince de Talleyrand remit en d'autres mains que les siennes le soin de négocier de tels intérêts. Les ministres qui avaient accompagné leurs Souverains à Paris étaient ceux-là mêmes sur lesquels il avait au Congrès de Vienne exercé tant d'influence ; c'était lui qui, à 1» nouvelle du retour de l'Empereur, avait excité et en quelque sorte organisé la résistance de l'Europe entière. Main-^ tenant que Tissue de la guerre avait justifié sa prévoyance et ses efforts, personne mieux que lui n'était préparé à régler l'indemnité que la France devait à la grande famille européenne, si elle lui en deyait une. L'abbé Louis m'avait bien dit qu'il était ebargé de négocier, mais que rieçi ne serait arrêté sans le conststntement de M. de Talleyrand qui avait dû rester à l'écart en qualité de obef du Conseil. Cette explication est de celles auxquelles on ne répond pas. M. de Talleyrand pouvait, au mois d'août 1815, négocier avec MM. de Metternicb, Nesselrode et Castelreagh, comme il l'avait fait six mois aupr avant. L'approbation su-i
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périenre de M. de Talleyrand allait de soi puisqu'il était le président du Conseil; mais l'essentiel n'est pas là, il est dans Thabileté de la négociation d'où dépend en grande partie le résultat à approuver ou à rejeter. C'est là que s'exerce avec tant d'avantages l'esprit de M. de Talleyrand; et ce à quoi personne en France n'était moins propre que l'abbé Louis.
On sentait aisément qu'il y avait ici quelque motif secret que l'on s'efforçait de dissimuler. J'avais plus d'une fois trouvé l'occasion de parler à M. de Talleyrand de son ascendant sur l'Empereur de Russie, et du parti qu'il en pouvait tirer dans les extrémités cruelles où nous étions placés. Il ne m'avait répondu qu'à demi-mot sur ce chapitre. Un jour entre autres, je lui exprimais le désir que j'avais de me retrouver avec l'Empereur et je lui demandais s'il y aurait de l'indiscrétion de ma part à me présenter un jour où S. M. lui aurait fait la grâce de venir dîner chez lui. M. de Talleyrand me répondit qu'il allait lui-même dîner, ce jour-là, chez l'Empereur, mais qu'il ne croyait pas que ce prince allât dîner chez personne. Je conclus de ces données que les choses n'étaient pas sur le même pied que l'année précédente entre l'Empereur de toutes les Russies et l'Altesse de la rue Saint- Florentin. Mes conversations avec le Roi me confirmèrent dans cette pensée.
J'avais conservé l'honneur d'un travail particulier avec S. M. dont elle-même avait déterminé l'objet. Je devais recevoir par les directeurs des Postes des nou-
velles de ce qui se passait, et même de ce qui se répandait dans chaque ville de France. L'avis devait être court et contenir ce qu'on avait à mander en peu de lignes jetées sur le papier sans prétention aucune. J'en composais de mon côté une sorte de tableau synoptique que j'envoyais chaque jour à S. M. Je me présentais ensuite le mardi et le vendredi à neuf heures du matin, pour demander au Roi ses ordres. Je pouvais même me présenter les autres jours si j'avais quelque nouvelle pressante à annoncer. Cette manière de contrôler son ministère par une agence secrète était un emprunt fait par le Roi à la politique de son grand-père; S. M. y prit goût, et m'ordonna de m'occuper attentivement de cette correspondance.
* — J^ attache d'autant plus de prix, m'avait-il » dit un jour, que j'y signale une grande différence » avec ce qui me revient de tout autre côté, et surtout » avec les rapports de M. le ministre de la Police gé- » nérale. »
J'osai dans ces moments d'entretien hasarder quelques insinuations sur ce ministère; il ne me suivit d'abord qu'avec timidité dans la voie que j'essayais d'ouvrir devant lui, mais il ne me repoussa pas non plus, et c'était déjà quelque chose. Quelque temps après, à l'occasion du fameux rapport de Fouché dont je lui avais le premier annoncé la publicité, il s'ouvrit sur le compte de celui-ci :
« ■ — J'ai fait une faute, me dit-il , d'appeler un » pareil homme à mon Conseil. Je m'en suis aperçu
378 MÉUOiRKS DU UOVTB BEUGNOT
» dès la seooiKle entrevue : vous savez mieux qu'un 3« autre qui «kous a couduits là... »
Et comme ai le Roi eût senti qu'il s'était un peu ti^ avancé, il ne me laissa pas le temps de répondre et pa^aa à un autr^ aujet ; mais il en avait dit asseapoup «œ faire penser qu'il était fort mécontent du ministère de la Police générale et assez peu satisfait de M. de Tallejrand, o'estrà^ire de tous les autree. J'en eim-? cIrs que ai M, de T^lleyrand avait cessé d'être bien avee l'Empereur de Russie et n'avait pas commencé ii VMre avec le Roi, son ministère n'irait pas loin.
E^ effet les temps étaient difficiles ; il I^Uait alor^ H^Uriser les événements ; il ne s'agisnait de rien b^)ins que d'organiser la Chambre des Pairs qui n'était en core qu'une ombre; de réunir une bonne Cbambre des Députés dont la trace était dès longtemps perdue; de fonder surtout le véritable ministère d'un gouveriieT men\ représentatif avec les conditions qui lui sont in^ dispensables. Tout cela fut essayé et en très-.pe«i de t^3^j^., IjC su^ès, il est vrai, ne répondit pas toujours ^ \a bonne yolonté.. Par exemple, les électiona de la C^çim.bre des Députés» préparée^ ^vec une remarquable imprévoyance, amenèrent contre M. de T^^jr^nd une m^yc^ité c^nx^emie. La fox^ds^tion du véritable nfunist^e fipjus up gouvernement r^popé^ntattf i^'empèohjk paiS FoMcbé d'écrire, de publier^ d'agir piour çon compte^ sans trop se soucier de ce qu'w. en dirait aiUeursL M. de Talleyrand en faisait antant de son côté, avec \ine disçréliojji eV une politesse que l'autre HQ connais-^
sait guère. La vérité sor ce ministère, c*estq«e M. de Talleyrand y était seul : }es collègues quMl s'était donnés ne vivaient que de sa vie; aussi ne lui ont-ils pas aujTvécu d'une minute.
M. de Talleyrand crut sauver la situation par une de ces nombreuses promotions de Pairs, qui assurait au Cabinet une majorité factice, et qui n'était nullement en rapport avec la véritable opinion du pays. La signature de Tordonnance, à en croire M. de Talleyrand, a été une scène de comédie assez gaie :
« -rsr. Comment 1 lui dit le Roi, vous insistez, vous, » monsieur de Talleyrand, pour que nous nommions
» tous ces gens-là Pairs et Pairs héréditaires ! M ,
» par exemple et M , Pairs héréditaires! En vé-
» rite, ceci passe la permission...
» — Oui^ Sire, répond froidement M. de l^lley- » rand, c'est surtout pour ces Pairs et pour ceux do » leur classe que je demande Thérédité.
^ — Voyons encore une fois votre liste, » reprend le Roi.
M. de Talleyrand la présente, le Roi lit, puis il la remet au ministre en ajoutant :
« — Mais au moins faudrart-il que chaque chose fût » à sa place; je lis là M. Cernudet avant M. Cernet; « il me semble pourtant que Carnudet n^élanli qu'un <^i- » minutif de Cornet, celui-ci devrait marcher lepremier. n -— L^observation du Roi est juste, » dit M. de Talleyrand, qui reprend la liste du plus grand sang- ^ froid, la corrige dans le se^s de Tohgiprvation^ ^ S- M,
signe. C'est avec ce joli badinage, et dans one petite dé))aache d'esprit entre denx hommes qni en ayaient tous deox beaucoup, qu'a été définitivement arrêtée la résolution la plus grave peut-être du r^ne de Louis XVIIL
Il faut signaler surtout ce trait particulier du caractère de Louis XVJII. A l'époque où il consentait à tout ce que M. de Talleyrand lui proposait, il ne lui portait intérieurement aucune confiance et même il haïssait sa personne, et il eût été fort aise d'en être débarrassé ; mais aussi longtemps qu'il le gardait pour ministre il le laissait gouverner à sa manière ; bien entendu que le lendemain de sa chute^ il le livra à la risée de ses courtisans qu'il encourageait du geste et de la voix.
Il m'eût été facile de me faire comprendre dans cette première nomination de Pairs ; je le négligeai et je fis une faute ; mais à cette époque, il s'en fallait de beaucoup que la Pairie eût pris un vol aussi haut que celui auquel nous l'avons vue parvenue. On n'y apercevait guère alors qu'une continuation du Sénat, qu'une sorte de retraite où ceux qui avaient rempli de grandes places trouveraient à se reposer lorsqu'ils voudraient les quitter. Par cette raison, et aussi par souvenir du Sénat, on ne croyait pas la Pairie compatible avec des eml^ois de préfet, de conseiller d'État, de directeur général, et je donnais avec une apparente raison la préférence à la direction générale des Postes qui m'offrait des agréments de plus d'un genre, et l'inappréciable vantage d'un travail direct avec le Roi, sans aucune
responsabilité. Il est vrai quej 'étais alors sous le charme de ma position nouvelle. Considérée sous le rapport administratif, la direction des Postes m'occupait assez peu^ puisque j'étais condamné à la laisser aller sur les anciens errements ; il me restait donc mes rapports particuliers avec le Roi qui n'avaient pas été plus intimes lorsque j'occupais le ministère de la Police. Mais bientôt, de la jalousie que j'excitais se forma l'orage qui devait me renverser ; il me faut, pour en expliquer les causes, reprendre les choses d'un peu haut.
On a vu quelle était la ligne de mes opinions ; il m'eût fallu beaucoup de manège pour y conformer ma conduite, et n'être pas très-mal à la cour de Mcmsieur, dans laquelle je comprends Madame la duchesse d'Ângoulême. Or, toute adresse me manquait sur ce point. J'eus le malheur de m'aliéner cette princesse en la contrariant sans aller lui exposer mes motifs et solliciter son pardon. Un de ses principaux officiers, qu'on cite comme un galant homme, vient un jour me proposer quelque chose qui me semble plus que déplacé. Je réponds qu'il ne sent certainement pas la portée de la proposition qu'il m'adresse, parce qu'autrement il ne s'en serait pas chargé, et j'entre en explications. Le messager n'en est ni confus ni ébranlé. 11 répète sa proposition et ajoute que je dois bien penser qu'il ne vient pas de son chef. J'affecte de ne pas comprendre, et je réponds que, comme je ne peux lui supposer de rap* ports qu'avec des personnages respectables^ il faut que
381 MÉyOlRBB DU COMTE BBOGiNOT
ces persoiinos aient été induites en erreur comme lui. Il finit par me demander s'il faut qu'il reporte à ceux qui l'ont envoyé un refus absolu de ma part; je répète : « Très-absolu. » 11 ne m'avait pas dit en propres termes qu'il venait de la part de Madame la duchesse d'Angoulême^ et je m'étais bien gardé de le presser sut^ ce point. Je jugeai^ avec raison^ que je ne pouvais pas, sans manquer au respect^ aller entretenir la princesse d'une telle affaire, et que je devais plutôt m'efforcer de croire qu'elle y était étrangère, et en garder le secret. I^ dimanche suivant, après la messe, je passai devant elle à mon tour ; elle accueillit froidement mon salut ; mais comme la princesse ne m'avait pas gâté sur ce poitit, je ne pus pas m'empresser d'en conclure qu'il y eût de sa part quelque ressentiment de ce qui s'était passé dans la semaine.
Peu de temps après, je me trouvai encore en contradiction avec la princess3, et si j'avais raison au fond, j'eus certainement tort de toute autre manière. 11 s'agissait de la direction des Postes de L3'X)n. M; le duc d'Angouléine, séduit par ses entours^ avait étendu les pouvoirs qu'il avait reçus pour le Midi, jusqu'à destituer le directeur de Lyon, homme d'une haute capacité, singulièrement estimé dans le public, et à qui on ne faisait d'autre reproche que de ne s'être pas retiré pendant les Cent- Jours.On lui avait substituéun sujet recommandable surtout par le sèle qu'il avsdt montré pour là cause royale^ mais qui n avait pas d'autre titre à une direction des Pnetes ; et il s'agissait de celle de Lyon^ la première du
LA âfeCONDE ftËSTAUllÂtlON àSiî
Royâiimô. L'âiiôieh titulaire réclamait, et je peiiôhais poiîr sa t-éclamation, tout eii offrant une place d'inspecteur à celui qui l'avait momentanément remplacé. C'était, à mon gré, concilier ce qu^on devait de respect au thoix du prince, au vœu du public el à la justice.
Madàhie la dUchesse d^Angoulème en avait jugé autrement, et ne concevait pas qu'on remît en question une nohiînatioh faîte par le prince soh époux ; elle d'tôh téilâit pour blessée. Je re^Usà Ce sujôt la visite de madame l'a duchesse de Sérent, la femme îâ plus i*espèclâblé paf ses vertus et son excelrôht esprit. Je l^a- Vâlfe ôonhué bieii jeune, lorsque la bâi^otinè de Ghôiseul, sa mère, demeurait à Saint-Joseph ; j'avais aussi été ié Cotidi^ciple dô son mari, homme de la plus belle espérance, et qui a été misérablement égorgé dans la Vendée. Quoique les mouvements de la i\évolutîon m'eussent séparé de madame la duchesse de Sérent, je conservais pour elle au fond du ôœUr de 1* attachement et de là vénération ; et elle-même gardait quelque amitié pour moi. Elle vint toe trouver ôt me tiht ce lâîlgàgè !
* *^ Pourquoi, me dit-elle, Vous commettï*e coup » àtit* ttoiip avec Madame la duchesse d^Atigoûlême ?
* Vo\îs àllei tcontt^ Votre cœur qiiatid vous contrariez
* h fille de Louis )LVI. Je ne Viens pas Vous demander
* lô sacrifice de vos devoirs, à Dieii ne plaiâe ! mais il
* y a un moyen de les remplir qui concilié ôe qU^on » doit à une princesse placée si haut. »
Jttsque4â je tne jtlstiÔe de mon mieux et avec la
3S4 IIËMOIRES DU COyTE BECGNOT
mesure de respect que je devais à oiadame de Sérent. Nous arrivons à l'affaire du directeur de Lyon : elle me presse de ne pas insister sur le parti que j'ai pris ; je lui réponds qu'il est bien arrêté dans mon esprit.
« — Vous voulez donc^ me dit madame de Sérent, » vous exposer de gaieté de cœur à perdre votre » place? »
Cette sorte de menace me jette hors des gonds :
« — Madame, lui dis-je ; il faut que l'un des deux » administre les Postes, Madame la duchesse d'An- » goulême ou moi : si elle doit nommer les directeurs, » en commençant par celui de Lyon, je lui cède bien » volontiers la place.
» — Mais, mon cher monsieur, vous n'y pensez pas, » ou j'ai bien mal rendu ma pensée...
» — Bien ou mal, j'ai Thonneur de vous répondre » qu'il n'y a pas d'administration possible là où les » princes s'en mêlent, et font des choix que leur arra- » che l'intrigue à la place de ceux que recommandent » la justice et l'intérêt public. »
Madame de Sérent veut me calmer ; elle insiste avec toute sorte de gr&ce et de bonté. Je lève brusquement la séance et la reconduis d'un ton de mauvaise humeur. Cette scène ne m'a pas nui, car l'excellente femme ne peut nuire à personne ; elle a gardé pour elle tout ce qui pouvait me faire quelque tort et me l'a aussitôt pardonné ; mais je n'ai pas profité des conseils qu'elle m'avait apportés.
J'avais la bonté de croire à la parole de Louis XVIII,
et je me regardais dans cet hôtel des Postes comme dand un fort inexpugnable ; à mes yeux, j'avais considérablement descendu pour m'y loger, et je ne pouvais pas croire que personne eût jamais la pensée de m'en faire sortir. Je ne me présentai point à Madame la duchesse d'Angoulôme ; je ne fis rien pour me justifier ; j'eus grand tort.
J'avais eu aussi celui de négliger, à mon retour, de paraître au pavillon Marsan. Durant notre séjour à Gand, j'étais celui des royalistes constitutionnels qui était le plus assidu auprès de Monsieur. J'avais, comme je l'ai dit, reçu le prince à son retour, et j'avais été le confident de ses premières joies; il s'était aperçu de l'attendrissement que j'en avais moi-môme éprouvé. Pendant les quinze premiers jours de son arrivée à Paris, le bonheur de le voir me conduisait chez lui autant que le soin des affaires me le permettait, et les princes sont comme les jolies femmes, ils aiment toujours un peu qui les aime. Cette espèce de familiarité s'était refroidie ensuite par la direction différente que le Roi et Monsieur voulaient donner au Gouvernement; mais elle avait repris à Gand. La scène de Cambrai ne m'avait pas nui dans l'esprit de Monsieur y qui me dit en sortant du Conseil, qu'il attribuait bien moins la proclamation où il était insolemment indiqué, à celui qui l'avait lue qu'à M. de Talleyrand qui l'avait dictée. De retour à Paris, je ne demandais pas mieux que de cultiver les bonnes dispositions du prince, j'y trouvais de l'attrait ; mais la division avait été bientôt
If. 25
, pv dOMTE BEUGNOT
s0 ^^ ' tle Cabinet Je savais que c'était du
tranchéo &^^ partaient les traits qu'on lançait
parUi^^^ ^^ j'évitai, par délicatesse, de renouer
»^^ ^ ^^^ur àe^ rapports qui auraient pu faire
^^f Iq ressentiment m'avait jeté dans son parti.
^> 's refroidi le prince par cette espèce de négligence,
dniôt on lui avait persuadé que c'était par entête-
ment constitutionnel que je me tenais à l'écart, et que
l'étais nn de ces hommes à principes sur lesquels on
ne pouvait pas compter.
La chute du ministère Talleyrand était prédite et ne pouvait pas longtemps tarder. La grande affaire du moment était le traité avec les étrangers, et décidément ceux-ci ne voulaient plus de M. de Talleyrand. J'en appris la nouvelle par le Roi lui-môme qui me fit la grâce de me dire : '
« — Immédiatement avant vous, j'ai reçu mes mi- » nistres qui m'ont apporté tous leur démission. Ils » l'ont donnée à l'anglaise; je l'ai reçue de même. Je » vais m'occuper de faire un nouveau Cabinet : rendez- » moi compte de votre côté de l'effet que cela aura » produit dans le public. Je regrette M. Pasquier : » qu'avait-il besoin de faire cause commune avec les » autres ? Je crois qu'il n'était pas enfoncé dans leur » système. »
Je vois le Roi le lendemain; je lui rends compte de l'effet que la démission des ministres a produit à la Bourse, au Palais de Justice, à la bibliothèque des Députés, dans le salon de M. Laffitte qui était déjà une
LA SKGONDE RESTAURATION 387
puissance. Le Roi est satisfait de la conformité de ce rapport avec ceux qu'il a reçus de quelque autre côté, et me demande de lui envoyer des noms pour le ministère des Finances, parce que c'est de ce côté qu'on est embarrassé. Je lui envoie dans la soirée une note où je présente MM. Becquey, Gorvetto et de La Bouillerie, avec une courte biographie de chacun d'eux ; et apparemment je n'avais pas mal avisé, puisque de ces trois noms, deux furent choisis : M. Gorvetto pour ministre, et M. de La Bouillerie pour sous-secrétaire d'État. Gependant, j'apprends que le jour même de la démission des ministres, on a agité au pavillon Marsan, en présence de Monsieur, la question de savoir si le directeur général des Postes ne devait pas se retirer avec eux, parce que s'il n'était pas précisément menrbre du Gabinet, il n'en avait pas moins par sa place un moyen puissant d'influence. Tout le monde fut de cet avis. Le prince ne prit pas de parti, mais c'était me menacer que de ne pas me défendre. J'appris qu'en même temps on se flattait tout haut autour de Madame la duchesse d'Angoulême d'être bientôt débarrassé de moi. Jie persistais dans ma sécurité qui ne faisait que s'accroître par les relations si confiantes que j'avais alors avec le Roi. Deux jours se passent ; les avis venaient de plus d'un côté. On me conseille d'en parler à M. Decazes dont le crédit ne laissait pas que de jeter déjà de l'éclat. M. Decazes me rapporta une petite anecdote qui n'était pas rassurante : on s'entretenait dans le cabinet du Roi de la composition du nouveau minis-
tère, et on recherchait si on trouverait dans les noms qu'on ballottait, des sujets capables de tenir la tribune. M. Decazes avait bien voulu me compter pour un talent acquis. Monsieur avait laissé entrevoir qu'il ne fallait pas y faire fond, et le Roi avait gardé le silence. M. Decazes me conseille d'aller droit à S. M.^ qu'il a des raisons de croire toujours bien disposée pour moi, et d'entrer en explication. La démarche me coûtait et je donnais du poids aux raisons qui pouvaient m'en dispenser : si le Roi, disais-je, a gardé le silence, c'est certainement parce qu'il n'a pas voulu laisser soupçonner les relations que j'ai avec lui. Gomment m'exclurait-il des affaires quand il me demande sur qui doit reposer sa confiance? Monsieur , qui connaît mes opiûions et les a souvent combattues, a sûrement voulu dire qu'il pouvait arriver que je ne fusse pas toujours d'accord avec le nouveau ministère. Cependant, et en composant ce jour-là le bulletin quotidien pour le Roi, j'y glisse comme bruit de ville et qui ne m'a pas ému le moins du monde, qu'on parle aussi du remplacement du directeur général des Postes. J'envoie mon bulletin. Le lendemain M. le Chancelier va chez le Roi :
« — Vous verrez peut-être aujourd'hui le comte » Beugnot, lui dit S. M. ; rassurez-le sur les bruits » qu'on fait courir. Je suis très-content de lui et notre » convention tient. »
Sans doute le Roi voulait parler de la promesse qu'il m'avait faite de me laisser aux Postes, quels que fussent les ministères qui devaient se succéder. Le Chan-
celier passe chez moi au sortir des Tuileries et me félicite sur ce que je suis plus ferme dans ma situation que jamais; et moi de m'épanouir et de m'applaudir de n'avoir pas suivi le conseil de M. Decazes, et de rire avec M. le Chancelier, qui aime asse^ à rire, des peurs qu'on a voulu me donner. Deux jours se passent en allées et venues pour la formation du nouveau Cabinet. J'apprends que le Roi a quelque peine à se fixer sur le choix d'un sujet pour l'Intérieur et qu'il hésite entre MM. de Vaublanc et d'Herbouville. Je vais aux Tuileries dans l'espoir que le Roi m'en parlera, et disposé à mettre un grain dans la balance en faveur de M. de Vaublanc. Je connaissais de longue main les qualités et les défauts de Vaublanc ; mais je le préférais encore à son concurrent. J'aborde le Roi : il me reçoit d'un air embarrassé et que je ne lui avais pas encore vu. Sa figure était contractée; et ses yeux, si caressants lorsqu'il le voulait, se détournaient des miens. Quoique suspendu dans le jugement que j'en devais porter, j'entre en matière comme à l'ordinaire. Le Roi me laisse dire et semble chercher péniblement sa réponse. Il fait à plusieurs reprises le geste qui trahissait chez lui l'anxiété de Tesprit, puis il me dit, en tenant les yeux sur son pupitre :
« — Comte Beugnot, aux termes où j'en suis avec » vous, il convient que vous sachiez par moi, plutôt que » par d'autres, ce que j'ai quelque peine à vous annon- » cer, c'est que j'ai disposé de votre place...'. »
Je reste confondu, et le Roi, étonné de l'impression
que j'éprouve, ajoute : « Au reste, je vous ai donné un » bon dédommagement. Passez chez le ministre des » Finances. »
Après avoir remercié le Roi de ses anciennes bontés et balbutié 'quelques expressions de dévouement, je sortis et me rendis sur-le-champ au ministère des Finances......
Flx\.