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» J'ai traité ce point en général avec le Roi et avec » Monsieur; j*ai tâché de le faire avec la mesure que » leur position commande, et je vous jure qu'il n'a pas » été le moins du monde question d'affaires de Gou- » vernement.
, — Vous ne voulez rien dire, à la bonne heure : je » suis sûr que Blacas cherche un ministre des finances. » Quelque temps avant notre départ, il avait déjà fait » faire des propositions à MoUien. Nous aurions aussi » bien fait de rester où nous étions que de venir à Gand. » Ces gens-ci recommencent à dire des bêtises en at- » tendant qu'ils en puissent faire. C'est ce nigaud do *** » qui est leur homme. Au reste, je ne devrais parler » que pour moi ; car pour vous, je m'attends bien que » vous allez faire ici comme à Paris, les cajoler et être » toujours de leur avis.
» — Vous avez vu plus d'un exemple du contraire ; » mais passons : quand on veut vivre avec vous, il » faut endurer parfois de mauvais compliments. »
J'eus beau faire : dès le premier jour de mon arrivée à Gand, M. Louis me rangea parmi ceux qui lui cherchaient un successeur au ministère des finances, et cette préoccupation dénuée de tout fondement détermina la conduite qu'il tint depuis à mon égard.
Le lendemain je rendis visite aux ministres. Je trouvai à M. Dambray un air embarrassé qui ne lui est pas naturel. Il me demanda avec une sorte d'inquiétude si le Roi , si Monsieur y m'avaient parlé de lui ; il me dit qu'il vivait retiré et ne se mêlant de
LA SBÛOKDË aËSTAURÀttOM m
rien, parce que dans la position où nous étions ici il y avait fort peu de choses dont un Chancelier pût s*occuper. Je soupçonnai qu'il était survenu quelque refroidissement de la part du Roi, et comme M, Dambray est attaché de cœur à Sa Majesté , il n'était pas étonnant qu'il en fût affecté au point de ne pouvoir pas le dissimuler entièrement. J'appris quelques jours après d où le nuage s'était élevé,
M. le Chancelier avait bien intimé aux minisires l'ordre du Roi de se rendre à Lille , mais il ne l'avait pas exécuté pour son compte et s'était rendu, en quittant Paris, à sa terre de Montigny, en Normandie. Il espérait y rester paisible, comme il l'avait fait pendant vingt-cinq ans, lorsque son séjour fut dénoncé à l'Empereur par le sous-préfet de Tarrondissement de Dieppe, Félix Lepelletier. Le ministre de la police Fouché engagea l'Empereur à ne pas s'occuper de M. Dambray, qu'il peignait comme un homme inoffensif. L'Empereur y avait d'abord souscrit, mais en parcourant le rapport de dénonciation , il y lut que le Chancelier était riche de deux cent mille francs de rentes qu'il ne manquerait pas de tenir à la disposition des Bourbons. — * « Oh! reprit TErapereur, j'ai été trop » vite ! Deux cent mille francs de rentes, c'est la do- * tation de quatre généraux. Il faut faire partir cet » homme- là* »
Ces dénonciations, ces allées et venues avaient duré quinze jours pendant lesquels M. Dambray n'avait pas paru devant Louis XVIII, qui tenait sévèrewient
au principe que le Roi et le Chancelier de France étaient inséparables comme le corps et Tâme. On n'avait pas vu paraître davantage Tancien Chancelier, M. de Barentin , auquel, avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait découvrir d'autre mérite que celui de sa fidélité passée ou d'avoir marié sa fille à M. Dambray. Le beau-père avait fait mieux : il avait offert de prêter serment à l'Empereur en demandant seulement la restitution de quelques bois qu'il n'avait pas eu le temps d'obtenir de Louis XVIII. Napoléon, qui trouvait tout cela fssez plaisant , accepta le serment, rendit les bois et reçut la visite de M. de Barenlin. Le Roi qui, de son côté, ne s'épargnait pas non plus la plaisanterie, se vengea au retour par un mot fait exprès pour le personnage. Ce bon M. de Barentin expliquait de son mieux et par conséquent assez mal, au Roi, sa visite à Bonaparte, la restitution de ses bois et glissait sur le serment :
« — Je n'ai pas précisément juré, » disait- il. « — J'entends, répondit le Roi , vous avez jurotté ; à » votre âge, on ne fait plus les choses qu'à demi. »
Sans doute quelques bons avis étaient arrivés jusqu'à Gand sur ces particularités, puisque c'est là que je les ai apprises, et le Roi aura d'abord battu froid à M. Dambray. L'épreuve durait encore lorsque j'arrivai, et c'est de la sorte que j'explique l'espèce d'abattement dans lequel je trouvai le Chancelier. Plus tard les gens qui voulurent l'exclure du ministère grossirent à merveille ce petit incident : il est vrai qu'ils
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étaient eux-mêmes passés maîtres en fait de fidélité.
Ma seconde visite fut pour le duc de Feltre. Je le trouvai logé dans un fort bel hôtel et habitant un cabinet qui, à Paris môme, n'eût pas été au-dessous de sa fortune. Il était assis devant un grand bureau où reposaient plusieurs liasses de papiers rangées avec beaucoup de méthode, je dirais volontiers, d'élégance. Je Técoutai me raconter ses soucis, ses travaux, et se placer seul, à l'écart des autres serviteurs du Roi. Il me dit qu'il avait réuni jusqu'alors les fonctions de ministre de la marine et de ministre de la guerre, mais il me promit que, dès le jour même, il prendrait les ordres du Roi pour me faire le renvoi de toutes les affaires concernant le premier département ; il me pria de remarquer avec quel art il avait classé à part les affaires de la marine et celles de la guerre , et , il me faut le reconnaître , M, le duc de Feltre doit avoir à un très-haut degré la protubérance de la nomenclature.
Je vis le même jour le général Beurnonville. Pour celui-là je m'attendais à ce qu'il allait me dire , parce qu il avait rapporté de Paris un thème dès longtemps fait et sur lequel il était d'une fécondité inépuisable. En sortant du Gouvernement Provisoire , le général Beurnonville était rentré au Conseil en qualité de ministre d'Etat , et là il se trouvait en quelque sorte le juge des ministres à département. 11 ne pouvait pas arranger dans sa tête qu'un ministre à portefeuille, ainsi qu'il l'appelait, eût un traitement excé-
%7i MÉMOIRES DU COMTK BKUGNOT
dant cent mille francs, tandis qu'il n'était nulle part question du traitement des ministres d'État, qui devait être Bupôriôur à l'autre, si l'on voulait que les traitements suivissent l'importance des fonctions. Plus d*une fois il m'avait fait part de son impatience à cet égard et pressé d'en toucher deux mots au Conseil. Je le fis en effet; il avait été trouvé juste d'accorder aux ministres d'Etat une indemnité pour le surcroît de représentation que leur imposait l'entrée au Conseil, mais la chose avait éîé renvoyée, comme elle devait l'être, au budget de 1816, que Napoléon ne nous avait pas laissé lo temps de préparer. Le général trouvait simple que les ministres à portefeuille eussent suivi le Roi :
« -— Ils étaient, disait-il, assez bien payés pour cela, » et d'ailleurs ces messieurs s'étaient adjugé du via-- » tique avant le départ ; mais pour les ministres d'Etat, 9 leur arrivée à Qand était un pur sacrifice dont on ne » pouvait leur savoir trop de gré ; et cependant les dis- » tinctions et les gratifications seraient encore pour » messieurs les ministres à portefeuille ! »
Je savais à quoi m'en tenir sur le sacrifice que le général Beurnonville avait fait en arrivant à Gand, mais je me contentai de défendre les ministres à porte* feuille sur le viatique et les gratifications, et j'applaudis aux sentiments généreux qui avaient conduit à Gand messieurs les ministres d'État.
Entre les hommes d'affaires qui avaient suivi le Roi à Gand, on distinguait MM. de Vaublanc, Gapelle, Angles, Mounier et Gui^ot. C^ messieurs aimaient les
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Bourbons do toute la haine qu'ils portaient à Napoléon et aussi de la peur qu'il leur faisait. M. de Vaublanc, qui a plus de dévouement que d'habileté, avait commis des imprudences lorsque arriva à Metz, où il était préfet, la nouvelle du débarquement de l'Empereur. Le général commandant la division, avec lequel il n'était pas bien, l'avait en quelque sorte forcé de s'éloigner. La frontière étant voisine, M. de Vaublanc la passa, et une fois arrivé à l'étranger, il crut que le meilleur parti qu'il eût à prendre était de venir rejoindre le Roi àGand.
M. Gapelle avait, en i8i4, été mis en jugement par l'Empereur pour avoir abandonné la ville de Genève, où il était aussi préfet, lorsque quarante mille Autrichiens étaient aux portes et sur le point d'entrer. Il craignit qu'il ne prît à l'Empereur la fantaisie de le faire fusiller, et crut prudent de lui en ôter les moyens en venant se réfugier près du Roi.
M. Angles avait occupé le ministère de la police sous le Gouvernement Provisoire ; son nom figurait sur le décret de Lyon; ce n'était donc pas la peine de s'informer pourquoi il se trouvait à Gand .
M. Goizot n'était pa9 bien sûr que les bonapartistes rentrés au pouvoir ne se vengeassent pas de la manière un peu dure dont il les avait traités lorsqu'il remplis* sait la place de secrétaire général sous l'abbé de Montesquiou.
Quant à M. Mounier, qui, pour avoir été dans le cabinet de l'Empereur, ne l'en siimait pas davantage
9dO MtîMOlRES DU COMTli; BËUGNOT
et se plaisait à parodier les grandes scènes de l'intérieur impérial, il n'avait pas voulu éprouver jusqu'où Bonaparte, à son retour, entendrait la plaisanterie.
Au reste, à M, de Vaublanc près, qui était déjà d'un âge mûr, les autres étaient jeunes. et par conséquent généreux. Le parti le plus noble avait eu de l'attrait à leurs yeux. S'ils réussissaient, la fortune leur arrivait par un beau côté ; s'ils ne réussissaient pas, ils avaient la vie devant eux pour réparer un premier échec qui encore n'aurait pas été sans gloire. Je suis persuadé que ces sentiments sont entrés pour beaucoup dans la détermination de MM. Mounier et Guizot.
Les ministres et les personnes que je viens de nommer composaient ce que j'appelle le parti des hommes d'affaires ou du Gouvernement. Dans celui de la Cour se trouvaient les premiers gentilshommes de la chambre, les capitaines des gardes et un très-petit nombre d'oflSciers de la Maison qui avaient suivi le Roi. En dépit des circonstances et d'une chance commune, ces deux partis vivaient séparés. Les individus se rencontraient chez le Roi, au spectacle, à la promenade, et se traitaient réciproquement avec une politesse bienveillante, mais il n'y avait pas de réunions pour la table, le jeu ou seulement pour la conversation. Les mœurs de la première émigration avaient reparu dans toute leur naïveté. On eût dit de l'année que nous venions de passer en France comme d'un bal masqué, après lequel, une fois dehors, chacun jette son masque et reprend son habit accoutumé. Les g^ens laisonnable?
n'en étaient pas mortifiés le moins du monde^ mais s'en affligeaient parce qu'ils y voyaient une cause toujours subsistante des maux que nous éprouvions et de ceux qui nous attendaient.
J'habitais, comme je l'ai dit, dans la même maison que M. Louis; nous décidâmes de réunir nos deux ménages en un seul. Veut-on savoir l'état que tenaient à Gand les ministres ainsi réunis du Roi Très-Chrétien? Un domestique commun faisait nos lits, frottait nos appartements, battait nos habits et nettoyait nos bottes. Nous dînions à table d'hôte à trois francs par tète ; nous déjeunions avec une jatte de lait^ et nous soupions avec un verre d'eau sucrée. Ce régime avait le double mérite d'être fort sain et fort économique, et j'y avais passé sans difficulté en quittant le luxe de table auquel j'étais, depuis vingt ans, habitué. C'était M. Louis qui avait créé cet ordre sévère. A son avis nous devions, sous un régime ou sous un autre, rentrer un jour en France. Ce jour était-il prochain ou éloigné ? Personne ne le pouvait dire; en attendant, il fallait restreindre nos besoins de manière à les dominer et à ne jamais nous trouver dans la dépendance de qui et de quoi que ce fût. Je lui remontrais qu'en dépensant seulement le quart du revenu que nous nous étions fait au dehors, nous pourrions vivre d'une manière un peu plus large et plus décente. Il me répondait que nos besoins augmenteraient avec l'âge, tandis que nos ressources pourraient diminuer par des événements imprévus, et que (lussions-nous faire des économies, il valait mieux en-
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voyer de l'argent à nos familles que de leur en demander. Cette fois-là il avait raison. Au reste, une économie fort étroite était la loi commune des émigrés de Gand ; personne n'avait de voiture ; on était très-simplement vôtu, et il y avait pour la table émulation do sobriété. Les anciens émigrés se rappelaient par combien d'épreuves ils avaient payé le luxe de Goblentz et les magnificences de l'armée des princes ; ils ne voulaient pas y être pris une seconde fois ; et les nouveaux les imitaient d'autant plus volontiers que la simplicité des mœurs leur était naturelle. Le seul duc de Feltre faisait exception : il ne sortait jamais que dans une élégante voiture et suivi de deux valets de pied. Il donnait un dîner par semaine ; sa représentation venait immédiatement après celle du Roi, ou plutôt il n'y avait de représentation à Gand que pour le Roi et M. le duc de Feltre. Celui-ci agissait rondement, sans s'apercevoir le moins du monde du contraste qu'il faisait avec ses collègues, et tout persuadé qu'un hôtel, ua carrosse, des valets, un chasseur et un cuisinier, sont cinq sens ajoutés à la personne de tout ministre.
La vie habituelle n'avait rien de triste, au moins pour M. Louis et pour moi, et je ne me rappelle pas avoir éprouvé à Gand un seul moment d'ennui. Nous donnions la matinée à l'expédition du petit nombre d'affaires qui nous survenaient ou bien qui nous étaient renvoyées par le Roi. Le dîner à trois francs par tête était tour à tour animé par de bonnes discussions ou par de la gaieté ; ce qu'on y trouvait k
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manger était la chose dont la majorité des convives se souciait le moins. Cette majorité se composait d'esprits distingués et de nature différente; leur choc faisait jaillir des étincelles d'un bout de la table à l'autre. M. Mounier y apportait celte verve entraînante et ces saillies qui recouvrent chez lui un fonds de connais-* sauces sérieuses et un esprit vigoureux. M. Guizot, moins vif, moins incisif^ mais né pour la discussion et l'étendant toujours autant par la force de ses idées que par la variété de ses connaissances, occupait bien sa place. Les autres y payaient leur contingent qui avait aussi son prix. L'essentiel n'était pas d'expédier le dîner, c'était chose bien vite faite ; on donnait un instant la parole au général Beurnonville pour se plaindre de l'ordinaire : c'était le petit ordre du jour; après quoi la discussion commençait et la nuit nous trouvait le plus souvent réunis encore autour de la table.
Nous étions alors dans la plus belle saison de l'an* née : le temps était admirable; nous nous permettions quelquefois des parties de campagne^ dont M# Capelle était le grand ordonnateur. Le programme consistait dans un énorme plat de poisson, ce qu'on appelle en style de Kapée une matelote ^ et un plat de pommes de terre» le tout accommodé à l'anglaise et arrosé de bonne bière de Louvain. Ces dtners à la campagne n'étaient pas plus dispendieux que ceux de la ville et étaient encore plus agréables. On y laissait la politique de côté pour ne mettre sur le tapis que des sujets de littérature légère ou 4e beaux^arts. L'aller et le retour
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à travers des plaines chargées de verdure et d'espérance étaient aussi des jouissances, et ces petits déplacements avaient le mérite de rompre l'uniformité do notre vie.
Nous passions de temps en temps la soirée au spectacle où l'arrivée de la Cour de France avait, disait-on, réuni les acteurs les plus distingués : ils étaient détestables; aussi n'avaient-ils parmi nous d'autre auditeur assidu que le fameux Père Elysée qui, pour l'honneur de son goût ou pour tout autre motif, passait beaucoup plus de temps dans les coulisses que dans l'intérieur de la salle.
Nous nous rendions le plus communément chez le Roi dans une rotonde qui faisait partie de son hôtel, mais où Ton arrivait du dehors sans traverser les appartements occupés par Sa Majesté. Là se réunissaient les ministres et les membres du corps diplomatique. On y lisait les journaux; les ambassadeurs nous y donnaient confidentiellement les nouvelles de leurs cours qu'ils voulaient rendre publiques. Nous leur donnions avec la môme discrétion des avis bien secrets qui nous arrivaient de Paris, et dont ils composaient leurs dépêches du lendemain. Quelques vérités échappaient pourtant à travers tout ce manège. Nous voyions que les cours restaient unanimes dans le dessein de ne jamais composer avec Napoléon, et nous en tirions cette conclusion que la lutte ne serait que l'affaire d'un temps plus ou moins long, mais où Napoléon finirait par succomber. Cependant il semble que sur la terre
étrangère, l'amour de la patrie se ravive pour être séparé de son objet; nous pleurions sur les maux qu'une telle lutte attirerait sur la France, et il nous fallait reconnaître avec douleur qu'il ne restait au Roi aucun moyen de les prévenir. Nous gardions pour nous le secret de notre impuissance ; nous vantions aux ambassadeurs étrangers les dispositions de l'immense majorité de la France, la force du parti royaliste qui allait se retrouver partout et jusque dans le sein de la Chambre des Députés; nous parlions de défections prochaines dans l'armée. 11 faut bien que nous soyons parvenus à en faire croire quelque chose, car jusqu'à la bataille de Waterloo, où furent vaincus Bonaparte, la France et le Roi, les étrangers croyaient qu'ils ne pouvaient pas, pour l'exécution de leurs desseins, se passer du concours de Sa Majesté, et on verra bientôt qu'euxmêmes proposèrent des mesures qui prouvaient cette persuasion.
Le ministre de la guerre me renvoya, ainsi qu'il me l'avait promis, les papiers concernant le département de la Marine. Ils ne pouvaient pas être de beaucoup d'importance : ils consistaient dans quelques dépêches parvenues par la voie d'Angleterre, et expédiées par des bâtiments qui avaient appris en mer ou dans leurs relâches les événements de France; une correspondance avec M. de La Châtre, alors notre ambassadeur à Londres, sur le parti que prendrait l'Angleterre à l'égard de nos colonies si elles se déclaraient pour Bonaparte ; enfin le tableau des ofSciers et des administrateurs de
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la marine qui se trouvaient auprès du Roi, et qui demandaient à toucher le môme traitement que les officiers de terre et par assimilation de grades. Ces affaires réunies n'offraient pas une grande masse de travail ; cependant elles me prenaient mes matinées, parce que je remplissais toutes les places de mon département, celles de ministre, de directeur, et même d'expéditionnaire. Le règlement du sort à faire provisoirement aux officiers de marine fournissait matière à une correspondance multipliée; je vis avec regret par le tableau de ces officiers que si ceux de Tancienne marine ne s'y trouvaient pas tous, il s'en trouvait au moins un bon nombre qui avaient oublié leur âge pour suivre le Roi et lui offrir leurs vieilles épées ; tandis que pour trouver des officiers de la nouvelle marine, il fallait descendre aux grades d'aspirant ou d'enseigne. J'oublie cependant M. Henri de Rigny, capitaine de frégate et neveu de M. Louis; il est vrai qu'il ne se pressa pas d'arriver; il ne parut à Gand que dans les derniers temps de notre séjour, mais son nom n'en figura pas moins sur le tableau.
Je puisais cependant au milieu de c^ petites occupations l'occasion de travailler une fois par semaine avec le Roi. Je débutais toujours par lui parler marine; c'est ce qui me donnait le droit d'entrer; puis la conversation retombait de son propre poids sur les affaires de France. Je rendais compte alors de ce que j'avais recueilli pendant la semaine, des correspondances avec Paris et môme sur le pavé de Oand^ et j'u*
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sais de Tart qae j'avais appris au ministère de la police d'amuser le Roi en ayant l'air de l'occuper. Aussi je le retrouvais tel qu'il était alors avec moi ; lui-même me faisait part de ses espérances et me communiquait sa sécurité qui était complète. Ce n'est pas qu'il se fit tout à fait illusion sur les dispositions de la France pour sa famille. 11 attribuait toujours à l'armée la catastrophe qui l'avait conduit à Gand ; il reconnaissait qu'elle avait eu pour auxiliaires les intérêts nés de la Révolution ; mais il croyait fortement que la France ne pouvait pas se passer de lui, et que s'il y restait encore bon nombre de volontés qui lui étaient contraires, la nécessité ferait plier ces volontés. Ce travail avec le Roi, et la cour que je lui faisais le dimanche après la messe, composaient mes rapports avec Sa Majesté.
Le dimanche, la messe du Roi était à midi, à Gand comme jadis à Versailles, comme dernièrement à Paris. S. M. gardait partout de son mieux la dignité du Roi de France. Elle arrivait à la cathédrale, ayant Monsieur dans sa voiture ; les officiers de service en occupaient une seconde; puis venait comme de raison celle de M. le duc de Feltre. Le reste des Français accourait de toutes les rues de Gand et y formait un pêle-mêle assez divertissant. L'église, quoique fort grande, était comble d'assistants qui témoignaient tous un grand respect pour le Roi, car, à son arrivée, personne ne restait assis. La messe était entendue, même par les Français, avec un recueillement dont le Roi et Monsieur surtout donnaient Texemple, Les habitants de Gand attachée 6 la
religion catholique en étaient fort touchés, et disaient hautement que rien n'eût été si heureux pour la Belgique que sa réunion à la France sous des princes aussi pieux que ceux-là .
Le Roi ajoutait quelques rapports de faveur aux rapports ordinaires que les ministres pouvaient avoir avec S. M. Dans la semaine de mon arrivée je fus invité à diner; M. Louis le fut pour le même jour. Sa joie en fut assez mince, parce qu'il prétendait que pour l'inviter on avait attendu mon arrivée. J'avais beau lui dire, ce qui fut promptement vérifié, que le Roi réunissait le même jour tous ses ministres présents à Gand, et que mon arrivée n'était certainement pour rien en une telle affaire; le Roi, toute sa Cour, et le duc de Duras en particulier pour avoir expédié les lettres d'invitation, n'en furent pas moins habillés de toutes pièces. On menaçait de s'en dispenser en prétextant une indisposition, ce dont je ne prenais pas la peine de détourner mon homme, parce que je savais bien qu'il n'en avait nulle envie.
Le dîner se composait, comme je l'avais prévu, de Monsieur^ des grands officiers de service, et de MM. Dambray, de Feltre, de Blacas, Louis et moi. Le Roi en fit les honneurs avec la politesse de la vieille Cour et la grâce personnelle qu'il y ajoutait ; à chaque service il offrait aux convives du plat qu'il avait devant lui, et il y trouvait l'occasion de distribuer autour de la table son coup d'œil aimable et quelques mots bienveillants. Au rôti, il découpait avec une rare dextérité et
comme si dans sa jeunesse il se fût exercé à porter la gr&cejusque dans les moindres détails. Peut-être n'est-ce pas un si mince mérite pour un maître de maison, môme pour un Roi, que de savoir faire les honneurs de sa table. Si le maître est d'une condition très-supérieure à celle de ses convives, les attentions qu'il leur porte deviennent des faveurs dont ils sont intérieurement plus touchés que des mets qu'on leur oflre. Si la condition des uns et des autres est la même, le maître de maison prend sur ses égaux la supériorité de la politesse et des soins. La table avait autrefois ses propos aimables, ses doux entretiens, ses épanchements de cœur, et le plus grave des historiens de l'antiquité n'a pas cru déroger en nous en donnant un traité. Aujourd'hui on s'est mis fort à l'aise sur ce chapitre comme sur tant d'autres. On avait pendant quelque temps réduit l'intérêt d'un dîner à la sensualité des mets qui garnissaient la table. Ce travers a peu duré : maintenant le dîner n'est plus que ce que la nature l'a fait, une nécessité qui n'est déguisée par rien de ce que la gaîlé, la cordialité ou le savoir-vivre de nos pères y avaient introduit.
Le Roi après son dîner passa dans le salon ; il y reçut les hommages de quelques personnes, et ensuite on fi^ le whist de Monsieur, où ce prince admit M. de Luxembourg, M. de Duras et moi. Le Roi était placé dans son fauteuil à côté de la table et jugeait les coups ; il y portait cette mémoire et cette puissance d'attention qu'en semblable matière personne n'a possédées au
même degré que lui. Il signalait les moindres fautes et pouvait nommer au dernier coup les cartes qui res*taient dans les mains des partenaires ; il le fit deux ou trois fois. M. Louis resta peoidant toute la partie sans savoir à qui parler, et même sans se venger du silence par des gestes. Il en sortit accablé, protesta que de sa vie il ne s'était autant ennuyé, et fit des vœux pour n'y ôlre jamais repris.
Sa politique était alors dirigée tout entière vers les ministres des puissances étrangères. Selon lui, M. de Talleyrand avait encore une fois sauvé la Maison de Bourbon au Congrès de Vienne. Il avait dans la main les affaires de la France ; il les arrangerait comme il l'entendrait avec les Souverains ou avec leurs représentants, et sans se soucier de ces gens-ci (c'est-à-dire du Roi et des princes) qui n'entendaient rien et qui n'étaien t propres qu'à tout gâter*
Le retard de l'arrivée de M. de Talleyrand à Gand donnait quelque poids aux assertions de M. Louis. Vainement l'avait-on pressé de venir rejoindre le Roi; il se tenait aux eaux de Carlsbad où il attendait les développements qui allaient être donnés aux résolutions du Congrès, pour savoir le rôle que lui-même aurait à jouer. Cette absence de son principal ministre donnait au Roi quelques inquiétudes ; il en avait un autre sujet dans la conduite de M. le duc d'Orléans.
Ce prince n'était parti de Lille que vingt-quatre heures après le Roi, et cet intervalle lui avait suflS pour laisser entendre au maréchal Mortier qui commandait
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la division, et aux autres généraux, qu'il n'approuvait pas en tout la conduite qu'on avait tenue depuis la Restauration ; il avait donné un gage de son opinion en quittant sur-le-champ le continent pour se rendre en Angleterre. Pour bien apprécier l'intérêt qu'attachait M le duc d'Orléans au choix de son séjour, je dois rappeler ici que M. le duc de Berry commandait à ciûq lieues de Gand, à Alost, un camp où se trouvaient réunis les débris des corps de la Maison du Roi, un petit nombre d'officiers et de soldats isolés et des jeunes gens des écoles qu'une ardeur royaliste avait entraînés sur les pas du Roi« Cette petite armée, toute décousue qu'elle était, recevait chaque jour des recrues, et en aurait reçu davantage si les finances du Roi l'eussent permis ; mais quelle qu'elle fût, nous la faisions sonner bien haut à l'intérieur de la France et à l'étranger. Elle se recommandait par le nom du prince qui était à sa tôte, par quelques officiers de distinction qui composaient son état-major, et pour être dans le vrai, il faut bien admettre que ce faible corps était la véritable armée du Roi de France. C'était donc là qu'était la place des princes de sa Maison . Cependant M* le duc d'Orléans ne croyait pas que ce fût la sienne, parce qu'il paraissait décidé à ne se trouver, pour aucune cause et dans aucune circonstance, en face des soldats français que jadis il avait commandés, et avec une cocarde difierenle de celle sous laquelle il avait fait ses premières armes. C'est là ce qui l'avait déterminé à choisir l'Angleterre pour son séjour.
Le Roi n'était donc pas rassuré sur M, le duc d'Orléans. J'avais remarqué que toutes les fois que je lui parlais de ce prince, il gardait le silence. Un jour môme où je lui avais remis un mémoire qui traitait hypothétiquement du danger dont la branche cadette de la Maison de Bourbon pouvait être pour la branche aînée, il laissa tomber le mémoire de ses mains après l'avoir lu et poussa un profond soupir : puis il remit précipitamment une affaire différente sur le tapis, comme pour éloigner de son esprit un sujet importun. Cette inquiétude ancienne devait s'accroître par l'absence de M. le duc d'Orléans. S. M. lui écrivit pour l'inviter à venir se réunir au Roi de France et aux princes de sa famille, avec lesquels il avait promis que lui et les siens seraient désormais inséparablement unis. Telle était, en effet, la condition du pardon accordé par le Roi, ou, si l'on veut, de la réconciliation des deux branches. M. le duc d'Orléans ne céda pas à l'invitation du Roi, et s'excusa par une lettre où il employait les formes les plus respectueuses et jusqu'à des expressions de sentiment, mais où déjà il laissait entrevoir les motifs qui le retenaient. A une seconde lettre de S. M., le prince répondit avec les mêmes précautions, mais en s'avançant davantage. On lui envoya quelqu'un en Angleterre qui ne réussit pas mieux, et il fut démontré au Roi que la branche cadette de sa Maison, sans avoir des vues hostiles à la branche aînée, avait au moins une conduite différente qu'elle ménageait avec beaucoup d'adresse el de scrupule.
Le temps se passait ainsi pour nous à Gand, entre quelques de voirs de Cour, d'assez petites affaires, un peu d'espérance et un commencement d'impatience. Nous avions été une seconde fois invités à dîner chez le Roi, et les choses s'étaient passées précisément comme la première fois, si ce n'est que je n'avais pas eu Thonneur de faire la partie de Monsieur.
Mais le spectacle de ce qui se passait en France excitait au plus haut point notre intérêt. Napoléon avait cessé de promettre le retour de Marie-Louise, de parler de sa bonne intelligence avec la maison d'Autriche et de nourrir des espérances de paix. Il réunissait le peuple au Champ de Mai pour y proclamer ce qu'il appelait si plaisamment Y Acte Additionnel aux Constitutions de r Empire, faisait nommer des Députés, nommait lui-môme des Pairs et élevait d'une main sa machine additionnelle, tandis que de l'autre il préparait des moyens de résistance à l'Europe conjurée contre lui. A Gand, le parti de la Cour affectait de ne porter que peu d'attention à ce qui se passait en France parce qu'il plaçait tout son espoir dans les armes étrangères. Pliisieurs d'entre nous (et j'étais du nombre) ne partageaient pas ce sentiment parce que le plus ardent de nos vœux eût été que la France ne dût rien qu'à ellemême. Rendons justice à Louis XVllI : il eût partagé ces désirs s'il eût été possible de les réaliser. Quoi qu'il en soit, il lisait assidûment les papiers de France, les commentait, et nous interrogeait, quand l'occasion s'en présentait, sur le personnel de la Chambre des Députés
S94 MËMOiRES DU COMTE BEUQNOT
et sur ce qu'on devait en espérer ou en craindre. Je me trouvais dans son cabinet le jour où on reçut le Moniteur qui contenait la nomination de la nouvelle Chambre des Pairs. M. de Blacas en donnait lecture, et chaque nom un peu connu provoquait de la part des assistants une exclamation d'étonnement ou de dédain . La lecture étant finie :
« — Passez-moi la liste, dit le Roi , pour que je la » lise; cela en vaut la peine. » Le Roi fait semblant de lire, puis laissant tomber le journal sur la table, il ajoute :
« — Pour moi, je trouve cette liste fort bonne, car » je n'y vois pas le nom de Sémonville; cela ne durera » pas, »
Cependant les troupes étrangères s'approchaient de nos frontières, et Napoléon lui-même allait se mettre à la tête de son armée. Nous ne pouvions pas rester oisifs en voyant s'avancer les événements qui allaient décider du sort de la France. Le Roi convoqua le Con-» seiL On y reconnut combien il serait désirable que les troupes étrangères ne pénétrassent en France qu'au nonft du Roi, et que S. M* fût représentée auprès de chaque armée par un commissaire de son choix. Ce commissaire aurait, sinon sous ses ordres, au moins sous sa direction, les intendants militaires des armées coalisées ; seul il aurait le droit de frapper des réquisitions eu nature ou en argent, et de disposer de ce qui serait trouvé dans les caisses publiques. Parlant au nom et ocomae délégué du Roi de France, il imposerait aux
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peuples les sacrifices qu'exigeait l*état de guerre. Ces sacrifices ne devaient être, au reste, que des avances faites par les provinces occupées, et restituées bientôt après par une contribution à laquelle la France entière prendrait part. Ce projet fut communiqué aux ambassadeurs des puissances étrangères, qui le trouvèrent fort prudent* MM. de Beurnonville et Gapelle se rendirent à Bruxelles, au quartier général du duc de Wellington qui applaudit de son côté. On dressa une courte convention qui devait être passée à ce sujet entre le plénipotentiaire anglais, revêtu des pouvoirs des Souverains alliés, et le ministre des aflfaires étrangères du Roi de France représenté à Gand par le marquis de Jaucourt. Le Roi choisit pour ses commissaires le général Beurnonville près du corps d'armée de Prusse ; M. de Lally ToUendal près de celui d' Angleterre; M. de Vaublanc prés de l'empereur d'Allemagne; M. Gapelle près de la Bavière et de la Gonfédération du Rhin* Je fus chargé de la rédaction d'une instruction à donner à ces commissaires, et on m'adjoignit pour ce travail MM. de Vaublanc et Gapelle, qui avaient ainsi que moi été préfets et avaient l'expérience de ces sortes de matières. Les puissances étrangères agissaient alors de bonne foi avec nous. Le duc de Wellington, fait pour apprécier et qui appréciait mieux qu'un autre le génie guerrier de l'Empereur, ne croyait pas en avoir , si aisément raison qu'il Teut dans les champs de Waterloo ; il ne doutait pas du succès définitif^ mais il n'espérait l'obtenir qu'après une vigoureuse défense où
rintérieur de la France, exalté par Napoléon, aurait prolongé la lutte. Les puissances étrangères tenaient donc pour bien fait de ne pénétrer dans les provinces qu'au nom du Roi de France, et d'y relever son autorité à laquelle viendraient se rallier les royalistes , les amis de l'ordre et ceux qui avaient quelque chose à perdre. Le spectacle d'une province occupée, il est vrai, par l'étranger, mais gouvernée au nom du Roi et par des agents de son choix, ainsi rendue à la tranquillité, devait ramener la province voisine. La pacification intérieure aurait ainsi gagné de proche en proche par de bons exemples et des actes de modération soutenue. On aurait surtout épargné l'emploi des moyens violents qui peuvent bien imposer la paix un moment, mais qui laissent dans le cœur des blessures longues à cicatriser. I^e duc de Wellington entrait entièrement dans cette politique. Elle eût été appliquée par les alliés s'ils n'eussent pas vaincu sitôt.
La rédaction de ces instructions avait augmenté mes rapports avec le général Beurnonville. Lorsque j'allais le visiter, je le trouvais faisant de la stratégie à Tusage des gens de la Cour, y compris M. le Grand- Aumônier et les ecclésiastiques qu'il menait à sa suite. Le résultat de chaque leçon était que Napoléon ne pouvait pas résister quelque part qu'il se présentât. Sur la M^use, il était enveloppé et pris avec toute son armée ; sur le Rhin, il était exterminé ; en Flandre , plus de res- ^ sources; dans le Luxembourg, encore moins; rentré en France, on le poursuivait par journées d'étape, 11
montrait chacun de ces points sur bon nombre de cartes , où il avait soigneasement marqué toutes les routes que Bonaparte pouvait prendre, et Tendroit précis où sur chacune d'elles il serait arrêté, et, si on le voulait, anéanti. Ces cartes recouvraient son bureau et môme une bonne partie du parquet du cabinet , et le général se tenait droit au milieu, battant son homme à droite et à gauche avec une merveilleuse assurance et une grande volubilité. Je me trouvais par hasard à Tune de ces leçons ou de ces représentations à laquelle assistait M. le Grand-Aumônier. Celui-ci écoutait avec une extrême attention , tenant son chapeau épiscopal à la main, et ayant l'air, comme c'était son habitude, d'en mordre la corne. J'osai hasarder quelques observations qui ne réussirent pas. Le général le prit de haut avec moi, et je n'avais garde de me commettre avec un homme qui battait Napoléon à volonté. J'ouvrais la bouche pour avouer mon ignorance, quand M. le Cardinal de Talleyrand, dépouillant pour un moment son incomparable douceur, fit assez vivement passer sous son bras le chapeau qu'il tenait à la main , et me dit : « Permettez, monsieur, vous ne connaissez pas la
* guerre comme M. le général qui l'a faite si long-
* temps ; il faut Técouter, car il en sait plus que nous. » Je tombai d'accord avec Son Éminence, et j'offris mes très-humbles excuses au maître ainsi qu'au grand et docile écolier.
Pierre Riel, marquis de BeurnonviUe, est mort au sein des dignités qui sont réservées aux plus éclatants
services. Cependant son nom ne se mêle à aucun des grands événements qui ont marqué l'histoire des trente dernières années ; il ne réveille pas les souvenirs de Fleuras, de Marengo, de Hohenlinden. Les honneurs sont venus chercher le maréchal de Beurnonville, et sa vie tout entière montre que la fortune est aussi capricieuse dans ses affections que dans ses antipathies.
Pierre Riel est né en 1752 à Ghampigneul, village de Champagne y à deux lieues de la petite ville de Bar^sur-Aube. Son père était laboureur, profession plus honorable qu'honorée , mais qui ne Test guère dans un pays montagneux, stérile, où aucun habitant ne s'élève au-dessus de la pauvreté. Le père du maréchal avait un garçon et trois filles. Il conçut une ambition élevée pour un homme de sa classe, celle de faire de son fils unique un prêtre, qui pouvait, avec du temps, de la prudence et quelque protection , devenir curé de campagne. Seul, il n'aurait pas suffi à la dépense de l'éducation de son fils ; mais déjà le zèle du sanctuaire était refroidi , et les seigneurs de paroisses, les riches bénéficiers, les chefs de maisons religieuses aidaient les pères de famille pauvres qui ofiraient leurs enfants à la carrière ecclésiastique. L*abbé de GlairvauZy seigneur de Champigneul, prit le jeune Riel sous sa protection. On le plaça d'abord au collège de Bar*8ur-Aube où il apprit de latin tout juste ce qu*il en fallait pour être tonsuré, et il passa de là au séminaire Saint^Nicolas à Paris. Il y apportait une taille de cinq pieds huit pouces, une belle figure et un grand
fonds de bonhomie, dispositions naturellement heureuses, mais qui avaient leur danger pour un séminariste de dix-huit ans. L*abbé Riel ne sut pas y échapper. Il fut méchamment dénoncé à Tarchevêque de Paris, M. de Beaumont, qui n'entendait pas raison sur deux points, sur le jansénisme et sur les légèretés de mœurs. Riel fut obligé de se retirer du séminaire et revînt chez son père à Ghampigneul. Il ne perdit pas par sa mésaventure la protection de l'abbé de Glairvaux. Gomme on n'avait pas pu réussir à en faire un prêtre, on essaya d^en faire un procureur, et l'on n'y réussit pas mieux. U entra en qualité de clerc chez un procureur de Bar-sui^Aube, ami de Diderot, qui professait en fait de religion les mêmes opinions que cet écrivain. Riel les trouva mieux de son goût que les leçons de théologie du séminaire Saint-Nicolas : il fit plus, il eut la témérité de les mettre en pratique.
Il existe dans les montagnes voisines de la ville de Bar^sur-Aube, un hameau sous la protection de saint Laurent. Le pèlerinage à Saint-Laurent le jour de la fête de ce saint est en haute faveur parmi la jeunesse des deux sexes. Riel , et deux étourdis tels que lui , vont de compagnie au pèlerinage. Dans la chapelle du hameau et sur un socle rustique était placée la statue du patron, la face tournée vers la porte d'entrée. Le saint était revêtu de sa dalmatique dont la draperie légère ne ressemblait pas mal à une robe de bal. L^ai^ ti$te avait eu l'intention de diriger les bras ren le del Qûimne d^m l'attaute du martyre; mais la pose était
manquée , et le saint étendait ses mains dans la ligne de son corps comme pour commencer une farandole. L'à-propos ou le contre-sens n^échappa point à nos étourdis^ qui, donnant de chaque côté la main au saint, essayent de le faire danser. Le bienheureux résiste un peu, puis tombe sur le pavé et se casse le nez. Les habitants indignés courent sus aux impies qui ont le bonheur d'échapper. L'indignation publique galope après eux à Bar-sur-Aube ; et le procureur du Roi, pressé par la clameur, est obligé de rendre plainte.
On était alors voisin du temps où le chevalier de Labarre avait été roué vif pour une gaieté assez semblable, et le Parlement de Paris , piqué au vif par les injures des philosophes, n'aurait pas mieux demandé que de recommencer l'épreuve. Les familles des deux camarades de Riel obtinrent contre eux, ou plutôt pour eux, des lettres de cachet, afin de les soustraire aux poursuites judiciaires. Riel n'était pas assez marquant dans la société pour mériter la faveur d'un tel ordre : il se sauva à Paris, s'y cacha de son mieux, et bientôt prit le parti prudent de mettre l'Océan entre la philosophie du Parlement de Paris et la sienne. 11 s'engagea dans un bataillon colonial et passa à l'Ile-de-France en qualité de soldat. Voilà donc le jeune Riel arrivé à l'Ilede-France à vingt-quatre ans, soldat dans un bataillon. Il avait apporté d'Europe un peu d'argent , une belle taille, une belle figure, de la bravoure et ce vernis d'instruction que donnent deux ou trois éducations infructueusement ébauchées. C'en était assez pour se faire
remarquer dans un corps médiocrement composé en officiers et très*mal en soldats.
Au bout de six mois Riel fut fait sergent-major. Ici commence la fortune du maréchal de Beurnonville. Dès ses premiers pas il avait rencontré madame Mac- Fields, Irlandaise d'origine, veuve, riche et très-belle, à en juger par les portraits que le maréchal étalait avec complaisance dans les premiers temps de son retour en France. Madame Mac-Fields avait été recherchée par M. de Souilhac, alors gouverneur de l'Ile-de-France, et par son crédit, Beurnonville était parvenu assez promptement au grade de lieutenant. Il épousa plus tard madame Mac-Fields, et entra dans l'assemblée coloniale. Les hommes étourdis et dissipés dans leur jeunesse deviennent presque toujours des faiseurs dans l'âge mûr. Le maréchal justifia cette maxime. Il ne fut pas sitôt entré dans l'assemblée qu'il se mit à attaquer le gouverneur et l'intendant, et à écrire des volumes sur les abus à réformer et les améliorations à introduire. Sans contredit il avait raison en quelques points, mais il voulait avoir raison en tout, c'était déjà un tort. Après des discussions fort vives et qui pouvaient troubler la paix de la colonie, Beurnonville partit pour la France, de son plein gré selon lui, d'après un ordre du Roi selonM.de Souilhac. Ce qui est moins douteux, c'est qu'il rapporta de l'Ile-de-France un capital de trois cent mille francs. Ce n'était plus un jeune échappé du séminaire ou d'une étude de procureur; les voyages l'avaient formé; et l'opulence, comme
30â MÉMOIRES DU COMTE BËUGNOT
il arrive toujours , rehaussait ses dons naturels.... Le premier usage qu'il fit de cette fortune fut d'acheter pour quatre-yingt mille francs une charge de sous-lieutenant des cent-suisses dé M. le comte d'Artois. Cette charge lui rapportait fort peu d'argent, mais ce qui était d'un tout autre prix aux yeux du jeune lieutenant, elle lui donnait le grade de capitaine et la croix de Saint-Louis. Orné de cette double parure, il revint l'étaler sur le théâtre de ses premiers exploits. Il retourna à Bar-sur-Aube dans l'été de 1789. Sa présence et sa croix de Saint-Louis y firent autant de sensation que la prise de la Bastille. Il fut, suivant l'usage du temps, un sujet d'admiraiion pour quelques-uns, d'étonnement pour quelques autres, et d'envie pour tout le monde. Le rôle qu'il a joué dans la Révolution est trop connu pour que je m'y arrête. Je rentre donc dans le cabinet où il donnait de si profondes leçons de stratégie à M. le cardinal de Périgord
Départ de Gand . «* ]>isgiiee momeatanée de M. de Tatkyraod. •*• La Conseil des Ministres à Cambrai. — Le bois de Lihus et les lapins du Roi. — Séjour de Louis XVIII à Saint-Denis. — Rentrée de Fouché au ministère.
Quand le résultat de la bataille de Waterloo fat
connu^ le retour en France fut immédiatement décidé. M. de Talleyrand ne fut informé que très-tard de la détermination de S. M. Il alla de suite trouver le Roi :
« — J'avais demandé audience à Votre Majesté
* aujourd'hui pour lui rendre compte de ce qui s'est à passé » Vienne et de l'état de ses affaires.
» — Je n'ai pas pu vous l'accorder , parce que je » suia fort pressé d'arriver ; mais mettez cela par écrit
• et adressez-le-moi. »
Cette réponse impliquait le renvoi de M . de Talleyrand, qui ne pouvait pas s'y tromper, et qui reprit surle-champ :
« — J'ai une grâce à demander au Roi ; c'est la » permis^on de me rendre aux eaux de Garlsbad qui » sont né^^essaires à ma santé.
» — Volontiers; je vous l'accorde. Ces eaux sont
* excellentes. Au revoir, monsieur de Tallejrand. »
Le Roi achève de descendre l'escalier et monte dans sa voiture. S. M, m'aperçut au passage et me dit : « Bonjour, monsieur le comte Beugnot, vous me sui- » vez. »
Je m'incline profondément, et . après le départ du Roi, je m'empresse d'aller dire un dernier adieu à M. de Blacas, plus étourdi encore que moi de l'accueil que venait de recevoir M. de Talleyrand, et qui de plus en était inquiet.
« — M, de Talleyrand, dit M. de Blacas, a fait un » très-mauvais calcul. Je ne lui étais nuisible en rien; » je le croyais môme indispensable aux affaires du » Roi. Nous pouvions nous entendre, et tout le monde
* y aurait gagné; maintenant, à quoi vont aboutir » ces intrigues?
» — Ajoutez, répondis-je^ qu'il est cruel d'avoir » dans un pareil moment séparé le Roi d'un ami » dont la société lui était si douce et l'assistance si né- » cessaire !
» — Nécessaire jusqu'à un certain point, reprit
* M. de Blacas; le Roi, j'en suis sûr, ressent dans ce » moment quelque peine, et je lui manquerai durant » les premiers jours; mais insensiblement il s'habituera » à se passer de moi, et avec le temps il trouvera où » placer ses affections. »
J'ai su que le retour de M. de Talleyrand avait été orageux. Il s'était emporté outre mesure contre Tin-
gratitude et l'extravagance du Roi. Lorsque je me présentai chez lui^ la colère avait fait place à des expressions de pitié sur ce malheureux homme, sur le bonheur de n'avoir plus rien à démêler avec lui, et sur les plaisirs des eaux de Garlsbad, car M. de Talleyrand ne doutait pas qu'il n'y fût accompagné par tous les ministres.
Je ne me pressais pas de suivre le Roi parce que j'étais prévenu qu'il passerait deux jours à Cambrai, et que je voulais savoir à quoi allait aboutir la déconvenue de M. de Talleyrand. En attendant, il fut décidé que nous irions dîner chez M. Du val, maire de Mons. Ce M. Duval était un homme bien né et originairement fort riche. Son fils avait été auditeur au Conseil d'État à l'époque où j'en faisais partie ; on le tenait pour un sujet de la meilleure espérance. 11 m'accueillit à mon passage avec une touchante cordialité, et il n'avait pas dépendu de lui que je ne descendisse chez son père. Il m'avait invité à dîner, et sur l'avis que j'en avais donné à mes collègues, il avait été arrêté que nous irions tous, parce que M. Duval se serait tenu pour offensé si un ministre dînant à Mons n'était pas descendu chez lui. Tel était en effet le caractère de cet homme honorable. Il avait fait bâtir sa maison pour y exercer une magnifique hospitalité, On y trouvait de grands salons de réception, une vaste salle de concert qui pouvait au besoin servir de salle de comédie, des communs étendus et des écuries à l'avenant; aussi cette maison avait-elle reçu toutes les personnes considé -