‹ Mémoires du comte Beugnot, ancien ministreChapitre 3 sur 13 · DE LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

DE LA RESTAURATION

La GouTeraenent Provisoire'.— Je suis Dommé commissaire au ministère de l'Intérieur. — Arrivée de M. le comte d'Artois.— Portrait de ce prince.

J'arrivai à Paris, attristé par ces ëtrsingetés et ne pouvant pas me rendre compte de la situation de mon âme. J'allai descendre chez moi. Mon appartement était occupé par lord Burghess, que je ne trouvai pas disposé à m'en céder la moindre partie. Il me fit sentir qu'il y tenait surtout par l'usage de ma bibliothèque. Je cherche un appartement dans le quartier, et si modeste qu'il soit, je n'en peux trouver à aucun

4 L© Gouvernement Provisoire se réunit pour la première foi», le 2 avril 4844. Il se composait de :

M. de Talleyrand, prince de Benévent.

f.e duc de Dalberg.

Le général corale de Beuruonville.

François de Jaucourl.

L'abbé de Montesquieu.

Dupont de Nemours tenait la plume en qualité de secrétaire.

Ce fut dans cette première séance que le comte Beugnol fui nommé commissaire au ministère do l'Intérieur.

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étage. Je prononçai avec douleur le vœ mctis! Je me rends au ministère de l'Intérieur auprès de mon ancien ami M. Benoist, et qui avait pris le portefeuille jusqu'à mon arrivée. Je lui fais part de mon embarras; il m'exhorte à faire conduire ma voiture à l'hôtel du ministère, mais il doute que je puisse y habiter, parce que tout y est en désarroi. J'accepte l'abri, et je m'en remets à la Providence pour le reste.

J'accours chez M. de Talleyrand; son hôtel, rue Saint -Florentin, était bien le cadre le plus bizarre où pussent être renfermées les destinées du monde : l'Empereur de Russie et ses aides de camp occupaient le premier étage : le comte de Nesselrode, son ministre des affaires étrangères, occupait le second avec ses secrétaires. M. de Talleyrand s'était réservé Tentresol, où il était logé avec le Gouvernement Provisoire, Des soldats russes garnissaient lés escaliers, et des Cosaques de la garde emplissaient la cour et la rue. On n'y distinguait guère le jour de la nuit. C'était le môme concours, la même agitation; on n'y voyait tranquilles que ces Cosaques qui sommeillaient sur la paille.

L'entresol de l'hôtel de M. de Talleyrand n'excède pas les proportions qu'on donne à cet étage dans le quartier de la place Louis XV. Il est composé de six pièces, dont trois sur la cour et trois sur les Tuileries. Les pièces qui donnent sur la cour étaient abandonnées au public; celles qui donnent sur les Tuileries se com-

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posent de la chambre à coucher de M. de Talleyrand, où siégeait le Gouvernement Provisoire ; d'un salon où travaillaient pêle-mêle les secrétaires de ce gouvernement, les ministres et tous les hommes en place qui avaient des rapports à faire ou des ordres à attendre ; et enfin d*une bibliothèque où M. de Talleyrand écoutait en particulier ceux qai étaient assez heureux ou assez habiles pour l'y attirer, ce qui n'était rien moins que facile. Cette partie de l'entresol était comble du soir au matin. Dans le salon une grande agitation régnait. Les princes de l'intrigue parvenaient à s'y faufiler et se disputaient à qui dévorerait ce règne cCun moment. Le gouvernement discutait souvent assez haut et les portes ouvertes, et n'imposait à la curiosité impatiente que la loi de ne pas pénétrer dans la pièce où il siégeait. C'était un tableau singulier que celui de M. de Talleyrand essayant de passer, avec sa démarche embarrassée, de sa chambre à coucher dans sa bibliothèque, pour y donner audience à quelqu'un à qui il Tavait promise et qui attendait depuis des heures. Il lui fallait traverser le salon; il était arrêté par l'un, saisi par l'autre, barré par un troisième, jusqu'à ce que, de guerre lasse, il retournât d'où il était parti, laissant se morfondre le malheureux vers lequel il désespérait d'arriver. Mais les pièces qui donnaient sur la cour étaient occupées d'une manière plus étrange. La première, qui sert d'antichambre, était remplie par la tourbe des intrigants, de ceux qu'on retrouve dès qu'on daigne les souffrir, et qui forment le cortège

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obligé d'un pouvoir nouveau. Dans la seconde pièce se tenaient les intrigants d'importance; ceux-ci luttaient entre eux de bravades et d'impertinences; c'était à qui avait contribué davantage à la chute du Corse, et ces messieurs n'octroyaient qu'une part assez légère au Gouvernement Provisoire. La victoire était à peine acquise qu'ils se précipitaient sur les dépouilles d6S vain ' eus. M. Laborie, secrétaire adjoint du Gouvernement Provisoire, donnait aussi des audiences particulières dans la troisième pièce servant de cabinet de toilette, et il avait presque autant de peine pour y arriver qu'en avait M. de Talleyrand quand il essayait de pénétrer jusqu'à sa bibliothèque. Ainsi, dans cet hôtel de la rue Saint- Florentin, un souverain magnanime et avec lui quelques hommes d'Etat accomplissaient l'immense événement de la Restauration, à travers la confusion, le désordre et l'abandon, et foulés par une partie notable de la mauvaise compagnie de Paris.

J'attendis le moment favorable pour avoir une audience de M. de Talleyrand; c'était de minuit à deux heures du matin. Je me présente, et voici à peu près notre premier entretien :

«• — Vous vous êtes fait attendre. Pourquoi cela?

» — Parce que la communication n'est pas libre entre Lille et Paris.

» — Je n'y comprends rien ; est-ce qu'on n'est pas content de ce qui s'est fait ici?

» — Ou n'a encore à ce sujet que des notions cour fuseSy et il faut que vous vous attendiez au rn^oins à

LES PREMIERS TEMPS DE LA RESTAURATION i03

beaucoup d'étonnement; car moi-même, à peine j'ose

croire ce dont je suis témoin.

» — Il n'y avait pas d'autre parti à prendre, et c'est moi (Jui Tai pris.

. » —Vous, prince! mais avez-vous bien pesé les conséquences pour

» — Je vous entends, mon cher Beugnot, mais la France est trop malade ponr que personne ait le droit

de songer à soi. Voici exactement comment les choses

se sont passées : l'Empereur de Russie m'a envoyé un aide de camp pour me prévenir qu'il allait descendre chez moi, et une heure après il était là-haut. — « Monsieur de Talleyrand, m'a dit ce prince, j'ai » voulu loger chez vous, parce que voiis avez ma » confiance et celle de mes alliés. Nous n'avons voulu » rien arrêter avant que de vous avoir entendu. Vous » connaissez la France, ses besoins et ses désirs : dites » ce qu'il faut faire et nous le ferons. » — J'ai répondu : « Sire, des intrigants de plus d'une' espèce » vont s'agiter autour de vous ; mais, et souiïrez Tex- » pression, ni vous ni moi, ne sommes assez forts pour » faire réussir une intrigue si haut qu'elle se rallie; » mais nous pouvons tout avec un principe. Je propose » d'admettre celui de la légitimité qui rappelle au » trône les princes de la maison de Bourbon. Ces » princes rentrent aussitôt en communauté d'intérêt • avec les autres maisons souveraines de l'Europe, et » celles-ci, à leur tour, trouvent une garantie de » stabilité dans le principe qui aura sauvé* cette

» ancienne famille. On sera fort avec cette doctrine à » Paris, en France^ en Europe. » — « Je la respecte, » reprit l'Empereur, et je suis charmé de vous l'en- » tendre professer; mais croyez-vous que nous puis- » sions faire recevoir les Bourbons? Ce que j'ai vu, ce » que j'ai entendu sur ma route n'en donne pas d'espé- » rance. Personne ne s'en occupe, on ne prononce leur » nom nulle part ; et comment des princes, aujourd'hui » si peu connus, pourraient-ils satisfaire les vœux des » Français? » — « L'Empereur permettra -t-il que » j'insiste sur la puissance d'un principe dont les » princes de la maison de Bourbon apparaîtront » comme des conséquences nécessaires : ils seront alors » compris par tout le monde. » — « Mais pouvez-vous » compter sur le concours des grands corps de l'É- » tat? » — • On l'obtiendra dès que Votre Majesté se » sera prononcée : qu'aujourd'hui même Elle annonce » publiquement qu'EUe et ses alliés n'accordent à » Bonaparte ni paix, ni trêve ; et la placé une fois » nette, c'est par les corps de TÉtat eux-mêmes que » nous ferons réclamer les princes de la maison de » Bourbon. » — « Mais le Sénat n'y consentira ja- » mais? » — « Sire, j'en fais mon affaire. » — « A la » bonne heure, vous m'avez à peu près converti; il » vous reste à en faire autant du roi de Prusse et du » prince de Schwarzenberg, que vous trouverez, je » vous en avertis, plus prévenus que je ne Tétais moi- » même, de la difficulté du rétablissement dé la maison » de Bourbon. »

M. de Tallejrand ajouta : « Ce n'est pas sans peine . » que j'ai rattaché à mon avis le roi de Prusse ; j'en » ai eu davantage encore avec Schwarzenberg; mais » enfin y tous les souverains sont parfaitement d'accord. » L'Empereur de Russie loge toujours ici, quoique je » lui aie fait préparer le palais de FÉlysée. Il veut être » plus près de moi et de nos affaires. Sa confiance en » moi est toujours la même. Bonaparte est à Fontaine- » bleau ; il y est sans dignité et sans courage. Je lui » ai fait demander son abdication et je compte la rece« » voir demain ou après ; les journaux vous ont dit le » reste. Maintenant, emparez-vous du ministère de l'In- » térieur : c'est celui où il y a le plus à faire aujour- » d'hui. Ecrivez une bonne circulaire aux préfets pour » leur exposer l'état des choses et leur trader des » règles de conduite. Flattez-les, car nous en avons » besoin. Soutenez de votre main l'ancienne adminis- " » tration ; on la corrigera quand le moment sera » venu. »

Je répondis à M. de Talleyrand que j'étais honoré de recevoir de sa part une mission de cette importance^ mais qu'il me restait quelques scrupules sur le droit d'accepter. Je lui exposai que je me croyais lié par mes serments à l'Empereur Napoléon, aussi longtemps qu'il n'aurait pas abdiqué. Tout autre que M. de Talleyrand se serait formalisé de m'entendre vanter des scrupules qu'il n'avait pas eus lui-même ; mais il a en telles matières une facilité et une tolérance parfaites. D'ailleurS; il ne lui venait pas dans la pensée que sur

im* MÉMOIRES D(J CaMTÉ BRtJGKOT

ce i)oini^ conwne sur tout autre, il y eût rien de comrauii entre lui et moi. Il se contenta de me répondrequ'il ne savait ce que je voulais dire, qu'il n'y avait plus d'Empereur en France, et qu'avec mes beaux sentiments je ne pouvais rien pour ni contre l'homme^ qui ne commandait plus nulle part, pas môme à Fontainebleau. Au reste, il me répétait que demain ou après, il recevrait S3n abdication et que jasque-là M. Benoist pouvait continuer de signer. Je sortis de cet entretien ton* ébloui de la lumière nouvelle que M. de Talleyrand venait de répandre autour de moi, et je le laissai persuadé que je ne serais jamais qu'un de ces boDDÔtes bourgeois peu propres aux grandes affaires, parce qu'ils ne savent pas distinguer la morale de lar politique, et faire au besoin le sacrifice de l'une k l'autre.

L'abdication de Bonaparte n'arriva que deux jours après cet eatretien. Pendant ces deux jours, M. Benoist, qui avait pris le portefeuille jusqu'à mon arrivée, garda la signatiire. Je m'occupai d'une note à sou- Kfî^lre m Gouvernement Provisoire sur la direction qtfô je croyais utile de donner à l'intérieur, et je préparai la circulaire dont M. de Talleyra!nd m'avait fourni l'idée. Le ministère de l'Intérieur était dans la cMifiision qu'on peut s'imaginer. Une charpente immense, sons laquelle une partie de l'Europe était ffbritée, venait de s'écrouler sur elle-même,, et on te se reconnaissait pas entre les débris. Dans la partie de la France, oceupéa par les î^rmées ennemies, -les afitorîtéd

LK$ PREMIERS TEUrS DE LA RESTAURATION M

avaient eédé la place à dea maiulatairea instaUée psit leurs généraux, et qui ne relevaient que de ceux-ci «' Dans le reste du royaume, les pouvoirs étaient paraljnséâ par Tincertitade, la crainte et Tespàee d'ôotiotkm qm est inséparable d'une grande attente. Cependant les communioations étaient interrompues par la destructiois^ presque complète des routes sur la ligne <|ue leâ armées avaient parcourue. L'air était infeclé par W grand nombre de chevaux morts qu'on n'avait pas eu le temps d'enfouir, et même les cadavres humains étaient restés sans sépulture. Les plaintes arrivaient de toutes parts sur les exigences cruelles des troupes ennemies^ La paix, déjà convenue à Paris, n'avait point arrêté la désolation des provinces. Sans doute oâ ne doit paA ajouter entièrement foi aux tableaux qu'avaient en^ voyés à TËmpereur de jeunes auditeurs^ passés des bancs de la rhétorique au conseil d'État> et entre lesquels il semblait qu'il y eût un concauffs ouvert à qui offrirai t les scènes les plus hideuses ; maisi il est vrai que l'ennemi laissait sur ses traces des actes de bar-* barie inouïe dans les guerres modernes. On avait sur-* tout à en faire le reproche aux troupes des puissaôices de la Confédération du Rhin qui longtemps avaieat suivi nos drapeaux ; elles en donnaient pour eneuse qu'elles s'étaient formées à notre école darts l'art de la dévastation, et ce n'est qu'une injure de plu3. J'avais saivi l'armée française victorieuse après la jpurnéed'léaa^ et quoiq^ue alors l'Empereur y eût produit de l'excitation par des bulletina et des ordres du jour ^^ témoi^naieiit

m MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT

des ressenliments personnels contre la maison de Prusse, les soldats n'abusaient pas du droit du plus fort contre des populations désarmées. La victoire ne rend pas le Français impitoyable et farouche; elle développe au contraire son penchant naturel à la dou ceur et à la gaieté. Le corps de garde a ses bons mots et le bivouac ses bons tours, et là encore, en y regardant de près, on retrouve cette nation si légère et si aimable, qui se rit de tout, même de ses dangers, et qui plaisante de tout, même de la victoire. Demandez de l'héroïsme à un tel soldat, mais ne lui demandez pas de la barbarie : elle n'est pas de sa nature.

La correspondance qui aboutissait alors au ministère de l'Intérieur était immense. Dès qu'on avait entendu parler d'un gouvernement nouveau, de toutes parts on s'était adressé à lui. Dans un moment d'interrègne un point central d'administration tient lieu de tous les pouvoirs; à peine j'avais le temps d'ouvrir les paquets et de noter très-sommairement les réponses à y faire. J'avais, dans les premiers jours, composé un portefeuille des affaires les plus importantes, et je m'étais présenté au Gouvernement Provisoire pour lui demander des décisions, mais il n'y avait pas moyen d'en obtenir une minute d'audience. Dans mon chagrin j'épiais en particulier M. de Talleyraind; je nen obtenais que des mots légers ou piquants par lesquels il sait toujours se débarrasser de ce qui l'importune. Convaincu que je n'avais aucun secours à espérer du Gouvernement Provisoire, je me tins pour abandonné à moi-même,

et je résolus d'en faire à ma tôte et de tâcher que ce fût pour le mieux. Je remis à des temps plus calmes les affaires particulières pour ne m'occuper que de trois choses essentielles : les approvisionnements des marchés,, la salubrité du pays, le rétablissement des communications. Je fus promptement tranquillisé sur le chapitre des blés; la récolte avait été abondante, et les besoins ne se faisaient guère sentir que sur les lignes que les armées avaient suivies, encore faut-il faire exception pour la ligne du Midi que suivait l'armée du duc de Wellington. Gomme ce général avait pris le parti de payer tout au comptant, et tout au poids de Tor, il avait attiré sur son passage les denrées en une telle abondance, que, môme après la consommation extraordinaire que ce passage occasionnait, les denrées baissaient de prix. Je fis dresser un tableau de comparaison du prix des denrées de tout le royaume au mois de mai 1814, avec des notes explicatives, et je le remis depuis à Louis XVIII, afin de lui montrer le secret pour une armée d'avoir tout en abondance en pays ennemi, et j'ai lieu de croire que Sa Majesté ne l'avait pas oubUé^ puisqu'EUe s'en servit pour la guerre d'Espagne, et avec un égal succès. Je n'étais embarrassé que pour fournir de l'avoine à quarante mille chevaux, qui se concentraient successivement sur le point de Paris. J'appelai à mon aide, pour tout ce qui tenait aux subsistances, M. Vanlerbergue, négociant estimable et des plus capables. Je lui avais vu rendre à l'Empereur de grands services dont il avait été, suivant l'usage,

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fort mal payé^ eft il fut d'autant plus empressé à me seconder, que je Tayais défendu dans un temps où, bien qu'il eût raison, il y avait quelque courage à le foire. Vanlerbergue écrivit, sur mon bureau même, une soumission qae j'acceptai; depuis ce moment je u'ent^idis plus parler de subsistances, et l'avoine devint si commune à Paris, que le prix n'en augmenta que faiblement pendant le premier mois, et descendit le mois suivant au prix commun. Je demandai en même temps au comité de salubrité d'indiquer les moyens les moins dangereux de purger le sol français des corps morts qui l'infectaient, et le comité ne m'eut pas sitôt répondu, que je fis partir en poste des commissaires à qui je recommandai de ne pas perdre un instant pour foire disparaître ces tristes et dangereux restes des fureurs de la guerre. J'eus la satisfaction d'être servi à souhait.

Je m'occupai ensuite du rétablissement provisoire des communications : l'administration des postes m'indiqua les besoins les plus urgents; ils étaient im- BMiiees, et je jugeai que c'était une dette à acquitter en plus d'une année; cependant il fallait pourvoir au plus pressé, et tâcher de restituer un passage quelconque sur des ponts abattus et des routes défon^ oées. Les autorités locales s'y prêtèrent avec zèle, et leurs efforts, dirigés par MM. les ingénieurs des ponts et chaussées, firent, non pas que les communications fussent rétablies, mais qu'on pût attendre leur rétablissement. J'eus encore à m'occuper d'un article

LES PaSMISaS TBVP6 DB LA NESf ÀilRATION Cfl

importai^/ des eofitQibqtions de toate nature qui ^ levaient dans le$ diverses localités pour suffire aux exigences des troupes ennemies devenues troupes alliées, exigences qui, sous ce dernier titre, n'étaient pas moins acerbes et moins étendues que sous le prejaier. Il n'y avait, de la part du ministère de rintérieur, den à prescHue, rien à ordonner, car il manquait de bases sur lesquelles on pût s'asseojr : toat ét^it abandonné à l'arbitraire armé. Je me contentai d'adresser una circulaire oâ j'indiquais quelles mesures me parais* salent convenables à suivre pour distribuer, dans de •justes proportions, cette charge de guerre sur les propriétaires, et quelles précautions- on devait prendre pyur constater le mont^ des sommes avancées, parce qu'on aurait un jour à les rembourser. Je rétablis ensuite la correspondance avec les préfets. J'expé*- 4iai {MTompiement les affaires qui en étaient suscep- .tibles, ^ je tâchai de répandre partout l'espérance :dont je me sentais moi-même animé, et je veux la consisrner ici en l'honneur d'administrateurs entre lesquels j'ai tenu longtemps ma plaoe. Dans ce moment extrême où la moitié de la France était conquise ou dévastéi^; dans ce passage difficile et douloureux du' Gouvernement impérial à celui de la maison de Bourbon, l'aqfiour du pays inspii^a à tous les préfets des tâbrts de courage^ de constance, et au besoin d'intrépidité. Ces administrateurs avaient été formés à une ^xcell^iit^ école que rien encore n a remplacée ; aussi, et pendant le peu d^ tqmps qu^ j'ai gardé le porte-

ut mAmoires du comte bbugnot

feuille de rintérieur, ai-je latt& contre des destitutions qui m'étaient demandées, même par des membres du gouvernement. Je ne voulais pas attacher à mon nom les prémices du méchant système qui n*a été que trop suivi; je ne remplaçai que deux des préfets qui, en quittant volontairement leur poste, avaient donné leur démission d'une manière implicite, et je ne le fis qu'avec précaution, et après m'étre assuré qu'ils ne se souciaient pas de rentrer. Telle est la marche qae j'ai constamment suivie pendant le court intervalle que le portefeuille de l'Intérieur a passé dans mes mains; je savais que j'aurais tout au plus le temps de préparer les voies à celui qui serait définitivement nommé au ministère, car je n'avais pas la prétention que cela pût me regarder : je n'y aurais apporté que quelque expérience et de la laboriosité, et déjà ce portefeuille était réservé à un homme pourvu d'un grand nom, de Textérieur le plus aimable, et de la plus complète ignorance des affaires ; aussi Dieu sait comme il les a laissé conduire I

J'avais renoncé à proposer au Gouvernement Provisoire rien qui appelât une décision, mais j'allais après minuit chez M. de Talleyrand, parce que c'était là l'instant de la journée où on pouvait le saisir. Il descendait de chez l'Empereur de Russie, où il venait de faire une main à fond avec toutes les Puissances de l'Europe sur la marche des affaires : rien ne s'écrivait là, pas plus que chez l'Empereur de l'Allemagne, pas plus qu'au Gouvernement Provisoire. Le sort du

monde se ballottait dans des conversations on des téte-à-tête de M. de Talleyrand avec chacun des Souverains, et surtout avec TEmpereur de Russie, qui continuait de s'abandonner entièrement à lui. M. de Talleyrand était parvenu, avec Thabileté qu'on lui connaît, à donner insensiblement cette direction aux affaires, parce que c'est celle où il a tous ses avantages; mais bientôt les embarras sérieux commeneèreif :. Je veux en indiquer l'origine en détail, parce qu'elle rendra raison de la position où la France se trouve depuis 1814, position singulière, où deux classes de Français, réunies sur le même sol, et par les mêmes lois, n'ont pas encore su se confondre ni môme s'accorder.

Les ennemis des Bourbons ont dit et répété, et ils redisent encore, que ces princes revinrent en 1814 à la suite du bagage des étrangers, selon l'expression usitée. Ils arrivaient si peu dans ce misérable appareil^ que le duc de Wellington refusait à Bordeaux de voir le duc d'Angoulôme, qui s'était jeté dans cette ville avec plus de résolution que de prudence ; et lorsque les magistrats consultaient le général anglais sur la conduite qu'ils devaient tenir avec le prince, le duc de Wellington répondait qu'il ne croyait pas prudent de s'aventurer avec M. le duc d'Angoulôme, quand on

négociait encore à Châtillon avec les plénipotentiaires de l'Empereur Napoléon. Dans le mônlfe temps, Mon* sieur parcourait avec timidité les villes de la Lorraine, encore plus soucieux de se soustraire aux comman-

dants autrichiens qu'aux autorités du pays ; il était fort loin d'invoquer en rien les forces étrangères, et l'eût fait sans succès. Il s'était réfugié à Vesoul, où il était visité par quelques gentilshommes des environs, et évité par le plus grand nombre. L'Empereur de Russie déclarait, le 31 mars, dans une proclamation, que les Souverains ne reconnaîtraient et ne garantiraient que la constitution que la nation française se donnerait ; et en répondant à une députation du Sénat, le 2 avril suivant, le même prince s'exprimait ainsi : « Il est » juste, il est sage de donner à la France des inslitu- » tions fortes et libérales en rapport avec les lumières » actuelles : mes alliés et moi ne venons que pour pro- » téger la liberté de vos décisions. » Ce ne fut que quatre jours après, et lorsque le Sénat, par sa Constitution, eut rappelé au trône Louis-Xavier de France, que les princes de cette Maison furent reconnus là où ils se trouvaient : auparavant, et quoique la France fût couverte de deux cent mille étrangers, ils n'avaient qu'une existence méconnue et hasardeuse. J'étais alors assez rapproché des conseils des princes étrangers; j'avais eu, durant mon séjour en Allemagne, l'occasion de connaître personnellement quelques-uns de leurs principaux ministres; j'ai pu, mieux qu'un autre, connaître à fond les dispositions des cours, et je reste persuadé que si le Sénat eût appelé au Irône de France une famille autre que celle des Bourbons, elle eût été acceptée de FEurope, je ne dirai pas sans difficulté, mais avec une sorte de complaisance, tant était ré-

pandu autour des Souverains le préjugé, ou cette prédiction de FEmpereur Alexandre, que les princes de la maison de Bourbon trouveraient de grandes difficultés à s'établir en France. Ce qui s'était passé à Bordeaux ne dérange rien à ce que je viens d'avancer; l'exaltation des Bordelais était tout entière au fond de leurs futailles amoncelées, et ils auraient accueilli tout autre prince que le duc d'AngouIôme, qui leur aurait procuré avec la paix l'écoulement de cinq récoltes de leurs vignobles sous lesquelles ils étaient écrasés.

La Constitution provisoire délibérée par le Sénat une fois publiée. Monsieur ne pouvait plus garder en France l'état incertain sous lequel il y avait vécu jusque-là. Le Gouvernement Provisoire craignait qu'il ne s'élevât autour du prince quelque autorité rivale de la sienne, et il prit le parti d'envoyer auprès de lui pour lui communiquer la Constitution délibérée par le Sénat, et le prier de venir lui-môme se placer à la tête du gouvernement. On délibéra sur le titre que le prince devait prendre, et des précédents applicables à la position indiquèrent celui de lieutenant général du royaume.

C'est à ce premier message vers Monsieur ^ et à ce premier pas du prince dans les afiaires du pays, qu'il faut rapporter l'origine de sa constante opposition au gouvernement donné à la France par son frère.

M. le comte d'Artois avait quitté Versailles au mois de juillet 1789, et avait dès lors déclaré à la Révolu-

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tion une guerre sur laquelle il ne s'est jamais refroidi; son exemple, ses exhortations, ses appels, avaient déterminé rémigration. Il régnait sur elle, lorsque le comte de Provence vint le rejoindre par un incident du malheureux voyage de Varennes. La primogéniture lui donnait des droits sur M. le comte d'Artois, mais celui-ci était en possession du premier rang ; il était pur de tout contact avec la Révolution . Doué de qualités brillantes, et même un peu légères, chevalier français par les manières et par le cœur, il sympathisait mieux que son frère avec les passions des émigrés. On reprochait à celui-ci ses goûts studieux, sa philosophie, et de ne s'être pas montré aussi adverse qu'il le fallait aux opinions qui dominaient en France. Le comte de Provence obtint donc les témoignages de respect qu on ne pouvait pas dénier à son rang, mais le crédit, la confiance, la suprématie véritable, restèrent à M. le comte d'Artois. De là, entre les deux frères, un ferment de jalousie, qui a bientôt dégénéré en une véritable division. Les deux frères ne voyaient pas du même œil leurs intérêts, ni au dehors, ni dans l'intérieur de la France, et même après que le comte de Provence eut affecté la couronne sous le titre de Louis XVIII, le comte d'Artois, devenu Monsieur, n'en conserva pas moins sur la France un genre d'action dont le Roi n'approuvait ni les principes ni les moyens. Aussi a-t-on vu- souvent des partisans de Monsieur emprisonnés, traduits en jugement, condamnés, et rien de tel n'est arrivé à ceux de Louis

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XVIIl : c'est qu'ils recevaient des missions fort différentes ; il était ordonné aux uns d'agir à tout prix et par tous les moyens ; aux autres, d'observer avec une grande circonspection . Il n'était pas difficile à l'Empereur de s'emparer des premiers ; à peine a-t-il soupçonné l'existence des autres.

Au mois d'avril 1814, àTépoque de la Restauration, la très-grande partie des émigrés étaient rentrés. Ceux auxquels il ne restait aucune fortune s'étaient jetés sur les emplois d'administration que l'Empereur leur avait présentés; ceux qui appartenaient à des familles que la Révolution avait ébranlées et n'avait pu détruire, vinrent s'y replacer et vivaient retirés, mais fidèles à la religion de l'ancienne royauté. Plusieurs môme, ennuyés de ce culte stérile, s'étaient lancés à la cour de l'Empereur ou dans l'armée ; ils y affectaient un grand dévouement ; mais, rentrés dans l'intérieur du foyer domestique, ils se trouvaient dans des liens de parenté et d'amitié qu'il leur était impossible de rompre, et l'ancien gentilhomme, avec ^ ses souvenirs, ses regrets, et jusqu'à sa langue, se reproduisait sous l'habit du chambellan et les épaulettes de l'officier général. L'émigration avait eu aussi ses enfants perdus, des hommes jeunes encore, façonnés à la vie aventureuse qu'ils avaient longtemps menée, pour qui tout désordre est une bonne fortune, et qui n'étaient rentrés en France que pour en faire naître et en vivre. C'est entre ceux-ci que se recrutaient les bandes qui ont si longtemps désolé la Bretagne et la Basse-Normandie, et

qui mettaient de véritables forfaits sous la protection de la cause royale, pour laquelle elles se disaient armées. Des guerres continuelles au dehors, au dedans une police redoutable, le besoin de Tordre généralement senti, avaient mis un terme à ces excès, mais les instruments n'en étaient pas tous brisés. Ensuite la gloire immense de l'Empereur, son ascendant si longtemps irrésistible au dedans comme au dehors, avaient pu refouler jusque dans Tintimité du secret les opinions qui lui étaient opposées; mais toujours elles s'y conservaient, et on en eut la preuve dès les premières infidélités que lui fit la fortune.

Ces opinions éclatèrent au moment de la Restauration. Le parti des émigrés, et en général le parti royaliste, vit avec chagrin que l'honneur du rappel de la maison de Bourbon fût échu à des hommes qui, à un seul près, avaient vieilli au service de la Révolution ou de l'Empereur. Il n'y avait, en efiet, que Tabbé de Montesquiou qui ftt exception, et il paraissait au milieu des autres moins comme un véritable coopérateur, que comme un observateur dévoué dès l'enfance, et jusque dans ces derniers temps, au prince qu'il s'agissait de rappeler. Je cite ici une conversation que j'eus à ce sujet avec M°^® la comtesse Charles de Damas : * Vous » vous souvenez, me disait-elle, que je soutenais, en » 1794, que c'était un grand malheur pour nous que » Robespierre eût succombé'sous les coups de ses amis, * parce que son système restait. Eh bien! aujourd'hui, » en admettant une juste et grande différence entre les

» hommes et les choses, je soutiens que e'est un mal » que la maison de Bourbon soit rappelée par des hom- » mes de la Révolution, parce que leur système restera » encore. — Mais ces hommes, répondis-je, sont bien » corrigés. — C'est ce que nous verrons peut-être, » mais si je le vois, je ne mourrai pas sans avoir été » témoin d'un miracle. »

Cependant, la partie sage des royalistes, et surtout ceux qui avait pris couleur auprès de TEmpereur, ne s'élevait pas contre la composition du Gouvernement Provisoire; ils exprimaient seulement le regret de n'y voir pas figurer un ou deux personnages des leurs. Mais la partie ardente essaya bientôt d'élever autel contre autel, irritée qu'elle était d'avoir été accueillie^ quand on avait cru avoir besoin d'elle, puis repoussée quand le Gouvernement Provisoire, muni de l'abdication de l'Empereur, jugea que les services des hommes de cette trempe ne pouvaient plus être utiles et pouvaient devenir dangereux. En effet, dans les premiers jours d'avril, et lorsqu'on ignorait quel genre de résistance on aurait à essuyer de la part de l'Empereur et de ses partisans dans la capitale,on avait reçu au Gouvernement Provisoire et môme encouragé quelques aventuriers qui enchérissaient entre eux à qui proposerait des prodiges. M. de Talleyrand laissait parler les uns, sans dire mot, et à l'attention qu'il avait l'air de leur prêter, il les renvoyait convaincus qu'il les ava:' approuvés. Il distribuait aux autres de ces signes ou a ces mots enveloppés dont il a le secret pour faire des dupes sans se

ilO MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT

compromettre, et ce sera quelque chose de semblable qu'il aura laissé tomber sur le marquis de Maubreuil, et que celui-ci aura pris pour un encouragement. Quoique Maubreuil Tait mille fois répété, et qu'il ait perdu la tête à force de le répéter, je ne crois pas que M. de Talleyrand soit coupable de cette atroce excitation. Maubreuil lui a passé sous les yeux comme bon nombre de ses pareils. C'est un fait dont je ne doute pas parce qu'il m'a été attesté par la personne qui l'a présenté. M. de Talleyrand ne lui aura pas accordé plus d'attention qu'à un autre, dût-il môme avoir failles plus extravagantes propositions, et Maubreuil aura conclu du silence qu'on l'avait approuvé. Car en même temps que je tiens M. de Talleyrand pourinnocent de l'excitation, je le crois fort capable de n'avoir pas rappelé Maubreuil aux principes de la morale et de l'honneur, et de l'a-^ voir abandonné à son mauvais génie, puisque en dernière analyse le succès le plus noir de ce génie mettait M. de Talleyrand plus à l'aise.

Je citerai une anecdote pour prouver d'autant plus comment M. de Talleyrand, au milieu des plus graves occupations, fait contribuer à ses propres plaisirs les gens qui l'approchent. Le jour où le Gouvernement Provisoire fut formé, l'archevêque de Malines se présenta chez M. de Talleyrand, et montra quelque surprise qu'on eût élevé une semblable machine sans qu'on lui eût réservé une place ; il demande avec humeur au prince ce qu'on prétend faire de lui, car enfin on ne peut pas le laisser de côté dans un pareil moment. —

« Eh ! qui yent vous laisser de cdté^ reprend le prince, » TOUS pouvez à Tinstant même rendre le plus notable » service; avez-vous un mouchoir blanc?— Oui. — » Mais très-blanc? — Sans doute. — Eh bien, mon- » trez-le. » L'archevêque tire son mouchoir de sa poche ; M. de Tallejrand le prend, et le saisissant par Tune des cornes, en fait une sorte de drapeau qu'il agite en tous les sens en criant : « Vive le Roi I » — « Vous voyez ce que je viens de faire ; maintenant, » descendez, prenez le boulevard de la Madeleine et » suivez*le jusqu'au faubourg Saint-Antoine, toujours » en agitant votre mouchoir, et criant : « Vive le Roi ! » » — Mais, prince, vous n'y pensez pas ; considérez » donc mon costume : je suis coiffé en ecclésiastique, » je porte ma croix, mon ordre de la Légion d'honneur. » — Précisément, si vous n'étiez pas habillé de la sorte, » il faudrait aller faire votre toilette ; votre croix d'é- » vôque, votre toupet, votre rond poudré, tout cela fe- » ra scandale, et c'est du scandale qu'il nous faut. » — Qui le croira? l'auteur de tant d'ouvrages, entre lesquels il s'en trouve de remarquables, l'un des hommes de France qui a le plus d'esprit, M. de Pradt, enfin, descend Tescalier de M. de Talleyrand pour aller jouer cette mascarade. Elle lui réussit assez bien d'abord : il suivait les boulevards en jouant le rôle convenu, et avait comme de raison, ramassé un cortège assez nombreux de polissons et de curieux ; mais, parvenu au boulevard Poissonnière, il donna dans une veine de bonapartistes qui chargèrent l'archevêque et sa troupe, et l'obligé-

itt MËM0IR8S DU COMTE BE9GN0T

rent de retourner sur ses pas. Pressé dans sa retraite, force lui fiit de remettre son drapeau dans sa poche et de se jeter dans les bas*c6tés. Il regagna à toutes jambes le quartier général de la rue Saint-Florentin,où il arriva essoufflé et crotté jusqu'à Téchine. Le scandale ne pouvait pas être plus complet et plus gai. L'archevêque, fidèle à son caractère, s'étendit avec emphase sur son audace et ses succès. Il raconta qu'il avait, au bout du compte, conquis à la cause royale une portion notable de la capitale ; s'il n'avait pas poussé au delà du faubourg Poissonnière, c'est qu'à vrai dire, il y avait eu de sa part excès de confiance à entreprendre seul une aventure dont tout autre ne se serait chargé qu'avec de bons escadrons bien montés. Au reste, il n'avait pas fui, et à la manière fière dont il a regardé la multitude, il a bien fait voir que rien n'était capable de lui en imposer, pas plus le regard de Bonaparte menaçant que Vardor civiumprava) Pentium. Et M. de Talleyrand d'écouter froidement et de répondre : « Je » vous ai bien dit qu'habillé comme voilà, vous feriez » u» eifet prodigieux !»

Le Gouvernement Provisoire ne devait pas perdre de temps, et il n'en perdait pas : le 3 avril, le Sénat avait prononcé la déchéance de l'Empereur. La Constitution qui devait remplacer son gouvernement avait été publiée le 7, et le même jour, le Gouvernement avait envoyé à Monsieur ^ comme je l'ai dit, une personne de confiance pour hâter son retour. Le choix êtjut toijabé sur M. d-^ VitroUes, M» de Vitrolles est

LES PREMIERS TEMPS DE LA RR8TA.UAAT10N lU

homme de beaucoup d'esprit et de jSjiesse dans l'esprit, et remarquable par le charme qu'il répand sur les rapports qu'on a avec lui. Fort enclin aux combinaisons sérieuses^ avec assez de caractère pour les pousser loin^ il les cache sous la poUtesse des manières» la douceur et un caquetage de bonne compagnie. C'est à ces qua^ lités aimables que M. de Tallejrand s'était laissé prea»dre, et il ne doutait pas que M. de VitroUes ne suivit bien ponctuellement les instructions qu'il lui avait données, et que ce messager ne fùt un complaisant comme un autre. Sa surprise fut extrême à la lecture de la première dépêche qu'il en reçut ; cette dépêche contenait le détail de l'audience que M. de VitroUes avait obtenue de Monsieur. Le prince était censé lui avoir fait un tableau frappant des souffirances de toute nature dont il était le témoin, et avoir insisté sur la i^essité d'y porter promptement remède. Le prince pensajli que c'était de . cela qu'il fallait s'occuper, plutôt que d'une constitution dont il n'avait entendu parler nulle part, et dont il serait temps de s'occuper quand la France aurait recouvré son indépendance et sa tranquillité. La lettre était forte de choses et remarquable par le st;]^• A la lecture, je me félicitai des progrès, que M. le comte d'Artois avait faits dans la politique et le talent d'écrire, et j'ajoutai qu'en tout l'infortune était un grand maître. M. de Talleyrand cherchait à deviner l'auteur de cette production qu'il n'attribuait pas à M. de VitroUes, et au prince encore moins. J'avais eu l'occasion dç connaître le premier m AUei^ag^e, et jj^

savais l'étendue de sa capacité. Il ne me fat donc pas malaisé d'arrêter M. de Talleyrand sur lui comme sur l'auteur de la lettre, et, dès lors, M. de Talleyrand lé raya dans sa pensée des hommes dont il pouvait disposer, et commença à le redouter comme un ennemi possible. Cette disposition du prince a, depuis, singulièrement fructifié. M. de VitroUes jugea qu'il y avait à prendre auprès du comte d'Artois une place que M. de Talleyrand n'occuperait jamais, celle d'un émigré, homme d'esprit, ce qui n'était point commun, ennemi prononcé de la Révolution, rêvant comme praticable le retour d'une. bonne partie de l'ancien gouvernement, et fertile en expédients pour arriver là, ou au moins pour y tendre. Aisément, cette place fut saisie par M. de VitroUes, qui remplissait à peu près ces conditions, et on lui doit de l'avoir occupée avec une rare fidélité à travers des dangers de plus d'une espèce, et quelquefois au péril de sa liberté et môme de sa vie.

A cette première lettre, il en succéda une seconde plus courte et qui annonça l'arrivée de Monsieur pour le 12. On se réunit, le 11 au soir, pour convenir du cérémonial du lendemain. La grande machine à magnificence de l'Empereur était démontée ; il ne restait pas un cheval dans les écuries , et la garde nationale était la seule troupe que nous eussions à montrer. On convint que l'expression de la joie publique ferait tous les frais de l'entrée, et qu'on abandonnerait aux cœurs des assistants la police de la fête. Mais un cheval de

parade était de rigueur pour celui qui tenait la place du Roi, et on ne savait où le trouver ; je veux remarquer ici comment le hasard d'un mot suffit parfois pour créer une fortune. M, de Talleyrand prétendit que c'était à moi, comme ayant les haras dans mes attributions, à trouver le cheval dont on avait tant de besoin; je me défendis de la plaisanterie pour empêcher qu'elle ne devînt sérieuse, et j'ajoutai que je regrettais de n'avoir pas sous la main un M. de Vernon, que j'avais connu autrefois, et qui serait merveilleux à nous tirer d'affaire. — « Quel Vernon? dit M. de Talleyrand. » — Ma foi, un M. de Vernon que j'ai connu écuyer » de Madame Elisabeth^ et qui était l'assidu de la mar- * quise de Brisay, que nous avons tous deux vue à » Brienne. — C'est cela justement, il ne s'agit que de » déterrer votre M. de Vernon. » — Rien ne me fut plus facile en allant aux enquêtes dans la famille de M™® de Brisay. Deux heures après, le vieil écuyer était dans mon cabinet; il se chargea de la commission et la remplit à merveille, tant et si bien, qu'une fois produit, il n'a pas cessé de commander et d'administrer les ^curies du Roi, et a ainsi trouvé, à la an de sa carrière, des honneurs et des profits qu'il n'aurait pas osé rêver au début. Il faut, au reste, lui rendre cette justice qu'il passait pour mettre beaucoup d'ordre dans son service ; et pour en mettre jusque dans sa maison , il prit à soixante-seize ans le vigoureux parti d'épouser M"'® de Brisay, qui n'en avait pas moins de soixantedix, et que la légitimité coi^ugale a tellement nyeuuie,

i» MÉRÔIRES DÛ COMTE ËEUGNOT

qu'ancerô que ee mariagô date déjà de huit à dix ans^ on la vc^, toujours droite et toujours leste, courir les bals, les soirées et les sermons de charité. Et voyez comme va le monde ! Très-probablement, rieïi de tel ne serait arrivé si on ne m*eût renvoyé par plaisanterie le soin de trouver un cheval pour Feutrée de Monsieur, et si ce nom de Vernon n'était pas resté logé, depuis trente ou qiiaraaite ans, dans un des recoins de ma mémoire, où Fembarras du moment Fa déniché.

Le lendemain^ 12 avril, on se mit en marche pour aller au-devant de Monsieur. Le temps était admirable; c^était un de ces premiers jours du printemps, ravissants sous la température de Paris, où le soleil brille de tout son éclat, et ne distribue qu'une chaleur douce aux germes encore tendres qui sourdissent de toutes parts. Quelques fleurs déjà entr' ouvertes, un verd tendre qui commençait à poindre sur les arbres, le chant des oiseaux printaniers, Fair de joie répandu sur les figures, et le vieux refrain du bon Henri qui marquait la marche, avaient signalé cette entrée comme la fête de FEspérance. Il y régnait peu d'ordre, mais on y répandait des larmes. Dès qu'on vit paraître le prince, M. de Talleyrand alla à sa rencontre, et en s'appuyant sur le cheval du prince, avec la grâce nonchalante qu'autorise la faiblesse de ses jambes, il lui débita un compliment en quatre lignes, frappé au coin d'une sensibilité exquise. Le prince, qui de toutes parts se sentait pressé par des Français^ était trop ému pour pouvoir répondre; il dit d'une voix étouffée par les

LES PRBMIERS TEMPS »E LA AËStAtTRATION lt7

sanglots : -^ s Momieur dd Talleyrand^ Messiears^ je » vous remercie; je suis trop heureux. Marchons, » marchons, je suis trop heureux. » Nous avons entendu depuis le môme prince répondre avec de la présence d'esprit et du bonheur aux harangues qu'on lui faisait, mais pour ceux qui l'ont vu et qui Font entendu à son entrée à Paris, il ne fut jamais aussi éloquent que ce jour-là. Le cortège se mit en marché pour Notre-Dame, suivani l'antique usage d'aller porter à Dieu, dans la première église de Paris, les hommages solennel» des Français pour chaque événement heureux. La garde nationale formait le fond du cortège, mais il se composait aussi d'officiers russes, prussiens, autrichiens, espagnols, portugais, à la tête desquels le prince apparaissait comme un ange de paix descendu au milieu de la famille européenne. Depuis la barrière de Bandy jusqu'au parvis Notre-Dame, il n'y avait pas une fenêtre qui ne fût garnie de figures rayonnantes de joie. Le peuple, répandu dans les rues, poursuivait le prince de ses applaudissements et de ses cris. A peine pouvait-il avancer au milieu de l'ivresse générale, et il répondit à quelqu'un qui voulait écarter de si . douces entraves : — « Laissez, monsieur, laissez, j'arri- » verai toujours trop tôt. » C'est ainsi que le prince fat, s'il est permis de le dire, porté jusqu'à Notre-Dame sur les cœurs des Français, et à son entrée dans le sanc-f tuâire, lorsqu'il se prosterna au pied de l'autel qui avait, durant tant de sijècles, reçu les prières de ses pères, un rayon de lumi^e très^vive vint frapper sur sa figure

et loi imprima je ne sais quoi de eéleste. Il priait avec ardear; tons priaient avec Ini. Des larmes mouillaient nos yeux ; il en échappait aux étrangers eux-mêmes. Oh! avec quelle vérité^ avec quelle ardeur^ chaque strophe de Thymne de la reconnaissance était poussée vers les cieux ! Â la fin de la cérémonie^ de vieux serviteurs du prince qui avaient pleuré trente ans son absence embrassaient ses genoux, et il les relevait avec cette gr&ce du cœur si touchante et qui lui est si naturelle. Le retour, de Notre-Dame aux Tuileries, ne fut pas moins animé, moins heureux, et parvenu dans la cour du palais, le prince descendit de cheval et adressa à la garde nationale une allocution parfaitement appliquée à sa situation. Il prit la main à plusieurs officiers et soldats, les pria de se souvenir de ce beau jour, et leur protesta que lui-même ne Toublierait jamais. Je fis ouvrir devant le prince les portes du palais, et j'eus Thonneur de l'introduire dans Taile qu'il devait habiter. Je lui demandai ses ordres pour le reste de la journée, et Theure à laquelle je devais me présenter le lendemain pour le travail. Le prince paraissait hésiter s'il me laisserait partir ou me retiendrait. Je crus m'apercevoir que c'était indulgence de sa part, et je lui dis que je craindrais de l'occuper une minute de plus, parce que je le supposais fatigué, et c'est à moi qu'il répondit : — « Gomment voulez-vous que je sois » fatigué? c'est le seul jour de bonheur que j'aie goûté » depuis trente ans. Ah ! monsieur, quelle belle jour-^ » née I Dites que je suis heureux et satisfait de tout le

LES PREMIERS TEMPS DE LA REST\URAT10N itO

» monde. Voilà mes ordres pour aujourd'hui ; à de- » main, à neuf heures du matin. »

En quittant le prince, je repris mon travail ordinaire et je le quittai sur les onze heures du soir pour aller chez M. de Talleyrand. Je le trouvai s'entretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Angles. On s'accordait à la trouver parfaite. M. de Talleyrand rappela qu'il fallait un article au Moniteur. Dupont s'offrit de le faire. — « Non pas, reprit M. de » Talleyrand, vous y mettriez de la poésie : je vous » connais ; Beugnot suffit pour cela ; qu'il passe dans » la bibliothèque et qu'il broche bien vite un article » pour que nous l'envoyions à Sauvo. » — Je me mets à la besogne qui n'était pas fort épineuse ; mais parvenu à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j'y suis embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent de l'effet par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des objets qui les ont provoqués, mais quand il s'agit de les traduire sur le papier, dépouillés de cesentours, ils ne sont plus que froids, et trop heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de Talleyrand, et je lui fais part de la difficulté. — « Voyons, me répondit-il, qu'a dit Mon- » sieur? Je n'ai pas entendu grand'chose ; il me pa- » raissait ému et fort curieux de continuer sa route ; » mais si ce qu'il a dit ne vous convient pas, faites-lui » une réponse. — Mais comment faire un discours que » Monsieur n'a pas tenu ? — La difficulté n'est pas » là : faites-le bon, convenable à la personne et au

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