‹ Mémoires du comte Beugnot, ancien ministreChapitre 7 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

« — Très-bien , poursuit-il ; on va transcrire pro- » prement ce tracé, et votre préambule est fait, car » vous n'aurez plus qu'à remplir, et les mots ne vous » manquent pas. Du courage ! nous voilà bien avan- » ces. » — Il rentre un quart d'heure après et me remet la mise au net du premier travail. Je commence à dicter ; je poursuis avec beaucoup plus de facilité que je n'aurais cru : mon embarras était d'être court; j'arrive à la fin ; je corrige une première fois pour la guerre aux pensées, une seconde fois pour la guerre aux mots, et en moins de deux heures le morceau était composé tel qu'il a été imprimé. Je voulais garder le manuscrit pour y corriger encore :

« — Non pas, dit M. Masson ; souffrez que je Tem- » , porte ; je vous connais : vous passeriez le reste de la » nuit à le remanier de dix façons différentes, et de- » main il serait moins bien. Ne pensez plus à la Charte » ni à son préambule ; allez vous coucher et dormez si » vous pouvez. »

Je me jette en effet sur mon lit pour m'y reposer et avec peu d'espoir de m'endormir. J'y étais à peine qu'on entre pour m'avertir que l'inspecteur de police demande à me parler pour affaire urgente. 11 paraît et me communique deux rapports parvenus de deux points différents, et qui annoncent qu'il se fait un amas de poudre sur le bord de la rivière, au bas du quai d'Orsay, et l'un de ces rapports ajoute que c'est dans le dessein de faire sauter le lendemain les Souverains, lorsqu'ils passeront à cet endroit du quai, en se rendant au pa-

lais du Corps Législatif pour la publication de la Charte. L'inspecteur ajoute qu'il a pris des renseignements, autant que Fa permis l'heure avancée à laquelle il a reçu ces rapports, et qu'il en résulte jusqu'ici que l'endroit indiqué est celui où l'armée russe charge ses poudres ; que le travail du chargement a occupé la journée d'hier et occupera encore celle d'aujourd'hui. Quant au projet de faire sauter les Souverains au passage, il est fort porté à croire que c'est l'une de ces interprétations d'une chose simple par une chose coupable, auxquelles nous sommes accoutumés; mais qu'il a dû m'en rendre compte, par suite des ordres qu'il a reçus de ne rien négliger de ce qui paraîtrait intéresser le moins du monde la sûreté des Souverains qui se trouvent à Paris. En effet, les généraux russes m'avaient supplié d'être sur mes gardes et d'entourer de mon mieux l'Empereur Alexandre, parce que, si nous avions ce malheur qu'il fût non pas assassiné, mais insulté en quoi que ce soit à Paris, lui-même et ses généraux ne seraient pas assez forts pour empêcher ses soldats, qui l'adoraient, de mettre le feu à tous les coins de la ville; de sorte que si son départ précipité me contrariait comme rédacteur de la Charte, il me soulageait infiniment comme directeur général de la police. Je répondis à l'inspecteur qu'il fallait donner autant de soins à vérifier le complot de faire sauter les Souverains, que si nous y croyions l'un et l'autre; et, ensuite, obtenir des officiers russes qui présidaient au chargement des poudres, de suspendre leur opération depuis dix heures

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da matin jusqu'à deux heures de l'après-midi. Je le congédiai en loi demandant on nonvean rapport à huit heures, parce qu'à neuf je me rendais chez le Roi.

L'inspecteur revint mi effet à huit heures. Je venais de recevoir un billet du Roi, qui m'envoyait sur Je c(miplot des poudres un rapport bien corsé, et qui, sans doute, lui était parvenu de la police des Tuileries. Le Roi, sans y croire, m'ordonnait cependant de vérifier ce qui pouvait avoir donné lieu à un pareil rapport, et m'annonçait qu'il me recevrait à dix heures pour la remise du travail dont j'avais été chargé.

L'inspecteur me dit qu'il n'avait encore découvert et ne découvrirait probablement pas de trace de complot ; mais qu'il avait fait d'inutiles démarches pour obtenir des officiers russes de suspendre le chargement de leurs poudres; qu'il ne fallait pas cependant se dissimuler que ce travail avait son danger pour le voisinage, et qu'il fallait l'arrêter à tout prix. Je courus à l'instant chez le général Sacken, qui, dans son gouvernement de Paris, s'était montré attentif et bienveillant pour les habitants. On me fit attendre, parce qu'il n'était pas encore jour chez Son Excellence ; et quand je pus lui expliquer le sujet de ma visite avec tout ce qu'il avait de pressant, il se confondit en regrets de ce que l'ordre de suspension que je demandais n'était pas de sa compétence. J'eus beau lui représenter que le gouverneur de Paris pour l'Empereur de Russie, était fort compétent pour empêcher que Sa Majesté Impériale ne fût

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enlevée dans l'intérieur de Paris par un baril de poudre; vainement je renforçai l'image pour l'effrayer; je n'obtins de lui que quelques lignes de recommandation pour le général commandant de l'artillerie russe, qui demeurait au faubourg Saint-Germain. Il me fallut courir de nouveau de la rue Grange-Batelière à la place du Palais-Bourbon, et attendre aussi qu'il fît jour chez ce nouveau seigneur. Mes minutes étaient comptées et je séchais d'impatience. Enfin mon homme parut ; il entendait et parlait mal le français et avait de plus les manières fort raides. Je commentai de mon mieux ce que je trouvais dans le billet du général Sacken; il se contentait de marcher brusquement de long en large, comme si je n'eusse rien dit, et pour lui ce pouvait bien être la même chose. Cependant il me donne à son *tour un billet pour un colonel, qui heureusement était logé à deux pas de l'hôtel de la police. J*en sortis piqué, et je regrettais de ne m'être pas adressé à l'Empereur lui-même. J'étais en doute si je n'irais pas au palais de l'Elysée; je fus retenu par la circonstance que l'officier à qui j'étais renvoyé se trouvait à deux pas de chez moi. J'arrive chez celui-ci ; la Providence me le tenait en réserve pour me consoler. Il me reçut avec une politesse recherchée, plaignit les démarches que je venais de faire, et m'assura qu'il allait à Tinstant même arrêter les mouvements de poudre qui se faisaient sur le port. Il ajouta qu'il n'y resterait que les gardes nécessaires à la stricte exécution de ses ordres, et que lui-môme y passerait tout le

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temps qui s'écoulerait entre l'aller des Souverains et leur retour.

Je quittai ce colonel, enchanté de lui. Je pris bien vite mon portefeuille à Thôtel de la police, et j'arrivai chez le Roi à dix heures passées. Je m'excusai par les courses que je venais de faire pour pouvoir tranquilliser complètement le Roi sur le rapport qu'il m'avait adressé le malin. Sa Majesté me demanda si j'avais été sur le lieu même, pour m'assurer que le colonel nous tenait parole. Je ne pouvais pas répondre affirmativement et je reçus Tordre d'aller le vérifier. De retour dans le cabinet du Roi, et après avoir donné cette fois-ci des assurances non équivoques, j'ouvris mon portefeuille ; je présentai au Roi trois copies de la Charte; j'en tenais une quatrième à la main et je demanJai à Sa Majesté si elle me permettait d'en commdhcer la lecture. Les ministres étaient présents. Le Roi jeta un coup d'œil sur la pendule et dit : « Nous n'en avons » pas trop le temps.

» — Me sera-t-il permis de faire observer au Roi » que le préambule de la Charte est nouveau et qu'il * a besoin d'être soumis à son approbation?

» — Oui, mais nous avons confiance en vous, et je » sais que vous êtes passé maître en ce point. »

Je m'incline en signe de reconnaissance, et je me borne à demander si le Roi a décidé de quelle année de son règne la Charte serait datée, et à qui elle serait adressée après qu'elle aurait été publiée dans la forme qui allait être suivie. Le Roi répondit qu'on aurait le

temps de s'en occuper après ; qu'il fallait songer à son départ pour l'Assemblée. La bande dorée envahit bientôt le cabinet^ et les affaires cédèrent humblement le pas à la cohue des cérémonies.

Je regrettai peut-être un peu ce jour-là la ponctualité de Louis XVIII : c'est qu'en effet, l'exactitude était une des qualités les plus précieuses du Roi : s'il l'exigeait pour ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, lui-même en donnait l'exemple.

Je me rappelle que dans les premiers temps de la rentrée du Roi, les Conseils des ministres étaient fréquents. Avant d'entrer dans le grand cabinet où le Roi tenait le Conseil, les ministres avaient pour habitude de se réunir dans la salle du trône et de s'y entretenir jusqu'au moment où la pendule indiquait que le Roi ne tarderait pas à s'y rendre. Un jour nous nous étions oubliés en écoutant M. le Chancelier Dambray. Le Roi avait eu le temps de passer dans le grand cabinet et de s'y asseoir. Nous ne nous aperçûmes de notre distraction que quand l'huissier sortit pour fermer les battants et en prendre la garde extérieure. Chacun se précipita pour entrer, et le Roi sourit de notre embarras. M. le Chancelier, qui était un peu coupable de ce manquement, en fit des excuses au nom de tous les ministres, et les termina par l'éloge de l'exactitude du Roi :

« — Messieurs, répondit Sa Majesté, en nous adres- » sant l'un de ces coups d'œil caressants dont il avait » le secret, l'exactitude est la politesse des Rois. »

On se sourient que, des trois questions qui étaient restées indécises, une seule avait été résolue, savoir que l'Acte constitutionnel porterait le nom de Charte. Aussi le Roi et M. le Ghan(5elier avaient-Us employé cette expression dans leurs discours. Je croyais la question de l'envoi encore indécise entre Topinion de M. le Chancelier, qui voulait que la Charte ftlt adressée aux tribunaux; celle de M. Ferrand, qui votait pour l'envoi aux assemblées de canton, et la mienne enfin, qui réclamait pour l'envoi aux assemblées primaires. J'appris, seulement par le discours de M. le Chancelier, qu'il avait gagné son procès, et ensuite qu'il l'avait plaidé seul devant le Roi. Rien de si regrettable que la manie que les ministres, en faveur à cette époque, avaient de traiter les affaires en tête à tête avec le Roi, alors qu'elles eussent par leur nature exigé des débats et une délibération. L'autorité royale naissaif à peine qu'elle était gaspillée à plaisir. Cet abus a surtout été sensible pour la rédaction de la Charte. Des difiicultés assez graves s'y étaient rencontrées, et pas une ne donna lieu, je ne dirai pas à une délibération du Conseil, mais à une réunion des trois Commissaires et de M. le Chancelier. Aucun procès- verbal n'a été tenu des conférences ou des résolutions. C'était M. le Chancelier, et plus souvent M. l'abbé de Montesquiou, qui allaient parler au Roi de ce qui s'était passé à la Commission, et ils le faisaient par forme de conversation et à titre de nouvelles; puis ils rapportaient de vive voix les décisions du Roi. Je récla-

mais; je disais à M. le Chancelier qu'on n'en avait pas usé de la sorte sous Louis XIV, lors des conférences pour les Ordonnances, durant lesquelles on avait tenu registre de tout, à un mot près, et tout réglé, jusqu'à la place que chaque Commissaire occupait autour de la table. M. le Chancelier me répondait toujours que nous étions trop pressés, et que ce qui importait c'était de finir vite.

L'assemblée avait été indiquée au Palais du Corps Législatif; elle était nombreuse et belle; l'Europe y. assistait par ses Souverains et les grands personnages qui marchaient à leur suite. Un trône magnifique avait été élevé pour le Roi sur l'estrade où siège ordinairement le président ; les grands officiers de la Couronne en remplissaient les degrés. Les banquettes de la salle étaient occupées, à droite, par les membres du Sénat ; à gauche, par ceux de la Chambre des Députés ; les ministres siégeaient au centre dans les places qui leur sont réservées. La Famille Royale et les Souverains étrangers étaient placés dans deux tribunes richement décorées. Le reste de ce vaste amphithéâtre était comble de ce que la ville offrait de plus élégant et de plus distingué, et on se rappelle que Paris était, dans ce moment et dans toute la vérité de l'expression, le rendez-vous de l'Europe. Jamais, et à aucune époque de ses fastes, ni même durant le règne de Napoléon, cette capitale célèbre n'avait rien offert de comparable à l'auguste et magnifique spectacle de tous ces Souverains désarmés, amis, et qui venaient unir franche-

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ment leurs vœux à la Yoix du Roi de France pour le bonheur et la liberté de cette nation, qu'on n'avait cessé de craindre que pour recommencer à Tadmirer. Corn* bien d'idées un tel spectacle soulevait! Les Français en garderaient-ils un long souvenir? Quel destin était promis à cette loi qui allait être promulguée avec une solennité européenne? Ceux qui la reçoivent aujourd'hui avec enthousiasme y sauront-ils la garder avec sagesse et la défendre avec intrépidité? A-t-on vraiment retrouvé le secret de cet échange, quelque temps suspendu, d'affection et de reconnaissance, de protection et d'amour, qui, depuis douze siècles, confondait les Français et leurs Rois?

Le Nestor des Rois présents, Louis XVIII, remplit son rôle avec une dignité remarquable ; il prononça de vive voix un discoms bien pensé, bien écrit, et surtout approprié à une circonstance qui avait aussi sa difficulté, car force était bien de parler des sacrifices qu'il avait fallu faire et des conquêtes qu'on avait abandonnées. Cette partie sensible fut touchée avec délicatesse. Le mérite du discours s'accrut encore par la manière dont il fut débité : un organe admirable, le geste juste et mesuré, la pose pleine de dignité; enfin, nous reconnûmes l'accent français, et même l'accent du Roi de France. Le succès fut universel et sincère, il était mérité.

M. le Chancelier, suivant l'usage, parla pour développer ce que le Roi, par son discours, n'avait fait qu'indiquer. On crut remarquer qu'il s'écartait au con-

traire de Tesprit dans lequel avait été conçu le discours du Roi : il s'efforçait d'établir que la royauté n'avait rien perdu ni pu perdre de l'autorité absolue qu'elle exerçait en France, et il s'obstinait à appeler la Charte une ordonnance de réformation. Le discours de cet homme vertueux était la franche expression de 8es principes; il n'eût pas conseillé au Roi de donner la Charte : une fois donnée, il tenait sa conscience engagée à y être ndèle, et ce magistrat des vieux jours n'admettait pas les compositions ; on ne le connaissait pas encore assez pour lui rendre cette justice, et pour lui ce début ne fut pas heureux.

M. Ferrand, comme doyen des Commissaires du Roi, donna lecture de la Charte ; son organe, naturellement sourd, était encore affaibli par la maladie, et en ma qualité d'auteur du préambule, je souffrais plus que je ne peux le dire de la manière dont il lisait. Cependant il me parut qu'eu général la Charte était bien reçue; j'apercevais sur tous les bancs des signes individuels d'approbation, et elle devint générale quand la lecture fut finie.

Les membres de l'ancien Sénat et les Députés des départements se levèrent et prêtèrent le serment de fidélité au Roi et d'obéissance à la Charte Constitutionnelle et aux lois du royaume. Tous les actes de cette séance mémorable étaient terminés, et le Roi se retira, entouré du cortège avec lequel il était entré. Les ministres le suivirent jusque dans son cabinet, et chacun de s'extasier sur son discours et sur le ton dont

il Tavait prononcé : pour cette fois la flatterie, et même un peu d^extase, étaient pardonnables. Louis XVIII était enchanté; ce prince, singulièrement jaloux des succès de l'esprit et de la bonne grâce, aimait surtout à les obtenir dans les circonstances d'éclat. Chaque année, Touverture des Chambres était pour lui un jour de fête, et il en revenait épris des applaudissements qu'il avait recueillis

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