DB LA
Séjour à Gand. — Le Roi. — - Monsieur. ^ Les Ministres. — La Cour. — La Messe de Sa Majesté. — Je travaille avec le Roi. — Le prince de Talleyrand. — M. le duc d'Orléans. — Le maréchal de Beurnonvillei.
En sortant de chez le Roi, j^allai présenter
mon hommage à Monsieur. Ce prince me fit Taccueil aimable dont il ne lui serait pas possible de se distraire lors même qu'il en aurait l'intention. La visite ne se borna pas aux formes respectueuses de l'étiquette; Tentretien du prince avec moi fut long et animé. Il passa en revue tous les événements qui s'étaient accomplis depuis le jour de son arrivée en France. Ce souvenir nous attendrit l'un et l'autre.
« — Eh bien! mon cher Beugnot, continua Son » Altesse^ nous voilà encore une fois dehors, et à qui » la faute ? Faut-il s'en prendre cette fois à mes prin-
1 Les chapitres qui suivent sont entièrement inédits.
Au mois de décembre 4844, le comte Beugnot avait été nommé Minisire de la marine. C'est en cette qualité qu'il suivit le Roi Louis XVIII à Gand, pendant les Cent-jours.
378 MÉMOiaES DU COMTE BEUGNOT
» cipes qu'on n'a pas voulu admettre, ou à mes amis » qu'on a pris tant de soin d'écarter? Allons, soyez de » bonne foi et expliquez- vous. »
J'accordai au prince ce qu'il y avait de vrai dans cette observation, mais je le suppliai de faire aussi la part, dans le malheur qui venait de nous arriver, des imprudences que ne justifiaient pas toujours les meilleures intentions : telle qu'une séparation trop marquée entre les hommes et les choses de la Révolution et de l'ancien régime, et l'apparente faveur qu'avait reçue ce dernier parti.
Je me plaignis qu'on eût comme à dessein froissé des amours-propres, blessé des susceptibilités, et quelquefois inquiété des intérêts.
« — Quand je vous accorderais tout cela, reprit le » prince, et je trouve qu'il y a beaucoup à rabattre, » vous aviez fait prévaloir votre système ; vous dispo- » siez de toutes les forces du Gouvernement et vous » n'avez pas su nous défendre. Il faut bien que vous » conveniez qu'un système différent n'aurait pas fait » pis, et qu'il n'est pas démontré qu'il n'eût pas fait » mieux. »
Ceux qui n'ont pas traité d'affaires avec Monsieur^ accusent à tout propos le peu de capacité qu'il y apporte, ses vues étroites et son opiniâtreté. Rien, à la rigueur, n'est vrai dans ces reproches. Monsieur apporte aux affaires de l'intelligence, une forte application. Il faut bien reconnaître qu'il tient aux principes dans lesquels il a été élevé ; mais son attachement se
fonde sur la conviction plutôt que sur les préjugés, et on s*en aperçoit à la manière dont il se défend. Il ne manque pas même de dextérité dans le raisonnement, et pour peu qu'on lui donne d'avantages il s'en saisit à l'instant. Tout cela est, au reste, recouvert d'une entière bonne foi, et il n'y a pas de conscience d'homme plus pure que la sienne.
Le résultat de notre première conférence fut qu'il fallait fondre toutes les nuances du parti royaliste en un seul parti, celui des honnêtes gens, et admettre sans distinction de condition tout ce qui était religieux, honnête, dévoué à la France et au Roi, travailler enfin à réparer nos malheurs et rejeter loin de nous tout ce qui pouvait les avoir amenés*
Après cette première entrevue avec M. le comte d'Artois, je m'empressai de faire mes visites aux personnages principaux qui avaient suivi le Roi, et le soir je vins prendre possession d'un appartement qui m'avait été assigné dans la maison où habitait déjà M. Louis. Le voisin ne manqua pas de m'interroger vivement sur l'emploi de ma journée :
« — Eh bien, vous avez vu le Roi, vous avez vu » Monsieur f vous avez vu Blacas, que font-ils ? s'oc- » cupent-ils d'un ministère ? ont-ils leur homme pour » les finances? Je suis sûr qu ils le cherchent partout. » — Je ne le sais en vérité pas, car je n'ai rien (lit » ni pu dire qui eût trait à quelque chose de pareil. Il » me semble qu'il y a un préliminaire à toute forma- » tion de ministère, c'est la rentrée du Roi en France.