CHAPITRE TROISIEME
LA GUERRE PRORARLE.
L'état des finances de la Russie. — Politique de la Prusse. — Traité du 30 janvier 1790 entre la Prusse et la Turquie. — Traité du 29 mars avec la Pologne. — L'Autriche et la Prusse se préparent à la guerre . — Casus fœuderis entre le Danemark et la Russie. — Guerre entre la Russie et la Suède — Catherine et Potemkine. —Si la guerre se fait jamais les armées auront eu à leur tête des généraux aussi réputés. — Casus fœderis de 1756 entre l'Autriche et la France.
Tandis que l'Autriche désirait la paix pour régler les affaires de Belgique et mieux surveiller les progrès des Russes eu Orient, ainsi que la révolution en France, la Prusse veillait de son côté à ses intérêts, qui étaient contraires à un accroissement de la Russie et de l'Autriche. Elle désirait éventuellement comme compensation les villes de Thorn et Dantzig. La Russie était engagée dans la guerre contre les Turcs et ses finances étaient en fâcheux état ; il lui était donc nécessaire, pour l'instant, de voir la Prusse, comme l'Autriche, occupées l'une de l'autre ou toutes deux vers la France. Pourtant il était de l'intérêt de l'Angleterre, comme de la Prusse, de ne pas laisser démembrer la Turquie et ces puissances formèrent la ligue « des puissances maritimes » pour s'y opposer.
Ainsi, il se créait en Europe, en 1790, une ligue pour la guerre, qui s'étendait du Bosphore à la Baltique, en englobant toute l'Europe. C était, d'une part, la Prusse, la Turquie, l'Angleterre, la Hollande, la Pologne et la Suède, et, d'autre part, la Russie et l'Autriche. M. de Bray nous trace un tableau pénétrant de ces rivalités successives entre les puissances du Nord. Il avait raison de croire alors la guerre possible. Si elle n'éclata pas, ce fut par suite de circonstances toutes spéciales et surtout à cause de l'habileté de Léopold II.
1er février 1790.
La Russie, le seul allié que les circonstances ménagent à l'Autriche, voit tous les jours ses finances s'engorger d'une manière effrayante. Cette puissance a quelque chose au delà de 40 millions de roubles de revenus, sur lesquels 6 à 8 millions entrent dans la cassette de l'Impératrice pour les dépenses personnelles de la souveraine. Restent 32 ou 34 millions pour les besoins de l'État et l'entretien de la Cour, car ce dernier n'est pas tiré des revenus particuliers de l'Impératrice. En 1785, l'armée absorbait 16 millions, les flottes de la Baltique et de la mer Noire 5, le civil au moins 8, l'entretien de la cour 3. Si on calcule les dépenses extraordinaires qu'a faites depuis vingt ans cette cour, celles qu'ont entraîné les ouvrages et les bâtiments publics, les intérêts des capitaux dus dans l'étranger, le paiement successif des dettes, les profusions de la souveraine, il ne sera pas difficile de concevoir pourquoi le gouvernement s'est obligé, pour satisfaire à ses besoins en temps de paix, de fabriquer annuellement plusieurs millions de papier-monnaie. La masse de ces papiers montait en 1787, de l'aveu de la cour, à 100 millions de roubles. On promit alors de ne pas l'augmenter, mais les dépenses de la guerre ont forcé d'enfreindre cette promesse et il est sûr qu'il y a au moins 120 millions de ces papiers en circulation.
Le cuivre monnayé est évalué 60 millions; en comparant à cette somme de coupons et de cuivre, qui peut être employée pour les dépenses du gouvernement dans le pays, mais qui devient inutile pour les dépenses externes, en lui comparant, dis-je, les 70 millions d'espèces sonnantes en or et en argent qui, depuis 1763. sont sorties des monnaies impériales, on s'apercevra d'abord du peu de proportion qu'on a observé entre ces différentes sortes de numéraire qui doit toujours être la monnaie ayant universellement cours, avec les espèces consacrées à l'échange intérieur, au moins de cinq à un. Mais cette mauvaise proportion frappe doublement lorsqu'on réfléchit que les guerres passées et présentes, les troubles de Pologne, etc. ont considérablement diminué la quantité des espèces en or et en argent, et qu'à mesure qu'on a augmenté le papier-monnaie, elles ont dis-
paru de la circulation, comme il arrive à Paris depuis le nouveau plan de finances qui met un plus grand nombre de papiers de la Caisse en circulation comme monnaie (*). Les espèces sont donc devenues extrêmement rares; de là il résulte que les revenus de TEtat ne se perçoivent pour la plupart qu'en cuivre ou en papier, ce qui jette beaucoup d embarras dans la liquidation de ses affaires avec l'étranger. De là, baisse du change qui se rapproche toujours insensiblement de la valeur intrinsèque des objets sur lesquels il opère; de là les banqueroutes nombreuses des marchands russes aux foires de Leipzig, la chute du crédit à l'étranger, au point que dernièrement le gouvernement a eu toute la peine du monde à ramasser en Hollande deux millions de florins; de là enfin la chute du commerce russe, qui, dans des moments de calme, est tout actif, vu que ce peuple, généralement sobre dans ses goûts et ses fantaisies, ramasse, en quelque sorte, toutes les productions de son vaste territoire, pour servir les budgets du souverain et de quelques centaines de princes de tous rangs. C'est aussi le sort de la Pologne où des hommes semblent se dépouiller de leur dignité, de leurs droits, pour quelques autres hommes à qui une constitution politique monstrueuse a conféré tous les pouvoirs, délégué toutes les puissances. Mais le moment arrive peut-être où ce royaume jadis si fameux, et depuis si amoindri, va sortir avec éclat de son abrutissement profond, ou périr en se divisant une seconde fois entre ses ambitieux voisins (2) qui en font le théâtre de leurs convoitises.
3 avril 1790.
La guerre paraît inévitable dans le Nord. Le roi de Hongrie se trouve dans une position fort critique. Ses provinces belgiques révoltées, les autres occupées à des réformes que la trop grande facilité qu'il a annoncée en débutant portera peut-être bien loin.
(1) C'est l'explication de la loi de Gresham : « La mauvaise monnaie chasse la bonne. »
(2) La Russie, la Prusse et l'Autriche.
Les nœuds qu'il vient de resserrer avec la Russie (la Gazette de Munich du 50 mars, dans une note, l'annonce, et il est dit que l'Autriche et la Russie sont plus que suffisantes pour tenir tête à quiconque voudra les attaquer); la Porte décidée à lasser ses ennemis par une troisième campagne; la Prusse, que l'on dit constamment appliquée à renforcer ses armées, à armer la Pologne qu'elle veut soustraire ainsi au despotisme russe d'un côté, concluant avec la Porte une alliance offensive de l'autre, encourageant le roi de Suède et le soutenant contre la Russie, profitant des divisions aux Pays-Ras, enchaînant le Danemark par la crainte de l'Angleterre, l'Empire par le moyen de la ligue et le tableau trop réel des injustices de Joseph II, telle est la situation. Sûre de la Hollande depuis la révolution, n'ayant rien à redouter de la France depuis la sienne, tranquille à l'égard de l'Espagne envers laquelle son grand éloignement la rassure, la Prusse envisage cet état de choses d'une façon trop favorable pour qu'elle n'en profite pas. Elle est la seule puissance qui ait une grande armée, point de dettes et un trésor. L'élection d'un Empereur complique encore les intérêts et rend les négociations plus scabreuses. On parle même du roi de Prusse lui-même pour le devenir (').Les dispositions prises à la Diète tendant à la prolonger et à la tenir en activité pendant le vicariat, dont les princes ont pour la première fois reconnu l'utilité, annoncent un long interrègne qui permettra de ne point presser les travaux de la Diète d'élection.
7 avril 1790.
Je ne vois pas trop, au point de vue du commerce, ce que nous pourrons gagner à la guerre affreuse qui va peut-être désoler le nord de l'Europe. Les Anglais et les Hollandais sont ceux qui, d'après les positions actuelles, paraissent destinés à en recueillir tout le fruit. Leurs vaisseaux auront une entrée toujours libre
(1) La réalisation de cet événement ne se produira que près d'un siècle plus tard, le 18 janvier 4871; et le fils de M. de Bray, le comte 0. de Bray-Steinburg, représentera la Bavière lors de ce grand acte politique, et lignera à ce titre le traité préliminaire de paix fait à Versailles, le 26 février suivant.
dans la mer Baltique qu'ils fréquentent beaucoup plus que nous, puisque dans une année près de 4,000 des leurs ont passé le Sund, tandis qu'on n'en a compté que 270 des nôtres. Ils pourront fournir la Suède et la Prusse. Cette dernière puissance, maîtresse de Stettin et d'Elbing, sûre de Dantzick et sur le point de conclure un traité de commerce avec la Pologne qui n'a point de manufactures, tirera les plus grands profits de ce traité. Nous aurons pour nous la Russie, mais la Russie est obérée. Ses négociants ont déserté les foires de Leipsick faute de pouvoir effectuer leurs paiements. Ses rapports avec la Pologne, qui lui vendait ses grains et ses fourrages à bon compte, sont anéantis. Son numéraire a disparu et nous ne pouvons guère lui offrir que des objets de luxe peu propres aux circonstances d'une guerre. Cependant comme le commerce de la Russie était actif envers nous et que ses fourrures, ses bois, ses goudrons, ses chanvres nous sont nécessaires, cette branche nous sera encore ouverte jusqu'à ce que les puissances rivales, par les clauses qu'elles ne manqueront pas d'insérer au traité qui terminera bientôt une guerre nécessairement funeste, nous obligent à les tirer d'une seconde main.
L'Autriche est plus indépendante que la Russie. Elle a beaucoup de manufactures, et le reste, nous le lui fournissons incidemment aux grands marchés de l'Allemagne, à Francfort, et concurremment avec la Saxe, à Leipzig. Elle avait aussi avec la Turquie un commerce assez considérable, surtout en cotons, dont Belgrade était l'entrepôt. Ces cotons alimentaient les manufactures de Lintz et de Moravie; je ne parle pas de Trieste et des provinces belges qui sont en état d'insurrection; le Limbourg était surtout un vaste atelier de la domination autrichienne et Anvers le magasin des marchandises des Indes occidentales. Au surplus, comme l'Autriche n'est point puissance maritime, les objets d'échange sont beaucoup moins variés et le caractère connu de son nouveau souverain, qui est extrêmement intéressé et ennemi de tout faste, l'état de désordre et d'oppression où sont toutes les fortunes dans ses Etats et dans presque tous les pays de l'Europe, rendra nécessairement les opérations de commerce moins actives et moins fructifiantes. D'un autre côté, les mau-
vais services que nous ne cessons de rendre à nos pi as anciens alliés, aux Turcs, que nous abandonnons, à qui nous ne savons conseiller que des sacrifices, joints aux influences des Anglais, de M. de Dietz et de M. de Heidenstam (on a eu le 14 mars, à Berlin, la nouvelle de la signature d'un traité d'alliance défensive entre la Porte et la Prusse (*), signé par M. de Dietz), nous feront perdre tous nos avantages au Levant, avantages inappréciables et dont la privation serait pour la France un coup vraiment mortel.
20 avril.
On connaît les démarches de la Prusse envers la Porte, ses apprêts militaires, son traité du 29 mars avec la Pologne, sa rétractation à l'égard de Dantzig (2), etc. Elle continue toujours sur le même plan; la ligue dont elle s'est environnée est formidable. L'Angleterre, la Hollande, la Suède, la Pologne et la Turquie se réunissent avec elle contre les deux Cours impériales, dont l'une surtout est assurément très fatiguée de ses victoires. C'est, en effet, un bien étonnant tableau que celui qui se présente. L'Autriche fera-t-elle la paix? Doit-elle la faire dans ces circonstances? Comment doit-elle la faire? Voilà les
(1) La Prusse, par son agent M. de Dietz, négociait à Constantinople une alliance avec les Turcs contre l'Autriche et la Russie. Mais les Turcs, conseillés par l'ambassadeur de France, Choiseul-Goufîîer, demandèrent que la Prusse s'obligeât à les soutenir paries armes jusqu'à ce qu'ils eussent reconquis les territoires perdus. D'où le traité du 30 janvier 1790, signé par M. de Dietz au nom de la Prusse. M. de Hertzbeig aurait voulu ne pas s'engager à ce point et M. de Dietz fut désapprouvé et rappelé.
(2) Lucchesini demandait Thorn et Dantzig, en échange d'une portion de la Galicie que céderait l'Autriche comme conséquence de ses acquisitions en Orient. Le roi de Prusse garantirait en outre le territoire polonais. Mais la Pologne refusa les cessions de territoire et la Prusse, qui voulait quand même le traité, le signa le 29 mars. L'article 2 stipulait : « Les deux Hautes Parties Contractantes feront tout leur possible pour se garantir et se conserver réciproquement la possession tranquille des États, provinces et villes qu'elles possèdent dans le temps delà conclusion du présent traité ». Par l'article 3, la Prusse promettait à la Pologne, si elle était attaquée, de lui fournir sans délai un corps de 14,000 fantassins et de 4,000 cavaliers. Mais des événements imprévus rendirent bientôt ces conventions caduques et nulles.
trois questions qu'il faut résoudre; la première se déduit naturellement de l'examen des deux suivantes.
Si le roi de Hongrie, avant de monter sur le trône, eût préparé les voies en Turquie ; si, éloigné par principe de l'alliance contractée avec la Russie par son frère, il se fût assuré des dispositions de la Porte par une paix honorable, alors le premier acte de sa souveraineté eût pu être de manifester à la Russie l'intention où il était de traiter avec les Turcs, et si cette Cour eût fait des difficultés, de lui déclarer qu'il allait unir ses armes contre elle, à celle des musulmans. Une conduite pareille eût obligé la Cour de Russie d'amener (j) et eût, en déroutant absolument la politique des Cours jalouses qui traversent aujourd'hui avec raison les succès de l'Autriche et la Russie, pu rendre la paix à l'Europe...
Mais cela n'a point été fait; au contraire, des notes répandues, non sans ordre, dans les papiers publics d'Allemagne, déclarent que le roi approuve l'union établie par Joseph II entre Vienne et Pétersbourg (2) et que les deux Cours se sentent assez fortes pour tenir tête à leurs ennemis. Dès que l'on veut laisser subsister l'alliance, alors l'ouvrage de la paix devient beaucoup plus difficile. Si le roi la faisait actuellement, on pourrait l'attribuer à la crainte des coups qui le menacent, et cette démarche pourrait nuire à sa considération politique, avantage si précieux pour un souverain. D'ailleurs, mille difficultés se présentent dans la confection des articles de cette paix. 1° Il est impossible que l'Autriche cède les Pays-Bas; or, les puissances qui ont soutenus les Belges les abandonneront-elles? Et si la guerre ne leur donne point le droit de se déclarer pour eux et de se mêler ensuite de leurs intérêts, de quel front oseront-
(1) Amener pavillon. — C'est un chevalier de Malte qui écrit.
(2) Alliance contractée en 4781 dont les conditions sont énoncées dans deux lettres de Catherine II (12avril) échangées contre deux lettres de Joseph (18 mai). Elle confirmait le traité du 25 juillet 1772 et la paix de Teschen et garantissait les territoires respectifs des deux puissances. Elle constituait un traité défensif entre l'Autriche et la Russie et était dirigée contre la Prusse et la Turquie. Ces actes d'avril et de mai 1781 se complétaient par la correspondance entre la Tsarine et l'Empereur où fut développé le « grand projet » ou « projet grec » que le chevalier de Bray exposera plus loin.
elles, à la face de l'univers, s'immiscer dans les affaires domestiques d'un souverain et prendre fait et cause pour ses sujets ? 2° on assure que la Prusse et la Porte se sont garanti réciproquement leurs possessions. Si cela est, il ne faut plus songer à la paix; car comment présumer que la Russie et l'Autriche, à la première sommation des puissances unies, se dépouillent sans coup férir? L'Autriche, dans les circonstances actuelles, ne peut donc vouloir faire la paix qu'à des conditions très avantageuses, qu'il est probable qu'on ne lui accordera pas. Gomment donc la fera-t-elle? — Voilà ce qu'il est très difficile de déterminer et ce qui démontre presque la nécessité d'une guerre (*).
Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que l'Autriche soit si mal à son aise qu'on le suppose; le Grand-Duc a amassé beaucoup d'argent en Toscane où il faisait le commerce; l'Empereur a, dit-on, laissé 102 millions de florins dans les caisses; il a 35'), 000 hommes de troupes; avec tout cela on n'est point aux abois. Il est vrai que les mouvements intérieurs étaient inquiétants, mais ils se calment beaucoup. Les offres trop étendues du Roi aux différents comités pourraient entraîner des suites funestes en haussant les prétentions. Heureusement, la constitution naturelle de ces pays l'a sauvé de ce mauvais pas. Les esprits ont été satisfaits de ce que la Cour a fait. Enfin il est positif qu'à Vienne on parle beaucoup de la guerre sans toutefois la désirer, et que l'on s'en occupe avec activité. Les dernières lettres l'annoncent en quelque sorte comme positive. Déjà un grand nombre d'officiers généraux ont reçu ordre de se porter vers les postes avancés; le général Laudon (2) presse tout avec ardeur et il mènera sûrement les choses grand train. Le prince Kaunitz semble avoir
(1) Il est intéressant de voir se modifier la situation respective de la Prusse et de l'Autriche et les influences qui vont écarter une guerre alors presque imminente ; M. de Bray les expose avec la même précision qu'il a signalé le danger de conflit.
(2) Gédéon-Ernest, baron de Laudon, feld-maréchal et généralissime des armées autrichiennes, prit une part active aux événements de la guerre de 1736 à 1739 contre les Turcs et fit de brillantes campagnes lors de la guerre de Sept Ans. Au moment où écrit M. de Bray, le maréchal Laudon avait préparé tout un vaste plan de campagne contre la Prusse, plan qu'il n'exécuta pas par suite de la paix prochaine.
repris vigueur; le baron d'Escars 0 qui nous quitte et qui arrive de Vienne m'a assuré qu'il est frais et dispos, montant tous les jours à cheval, travaillant jusqu'à six et huit heures du soir, heure laquelle il dîne; que l'on s'arrange très bien du nouveau gouvernement et que le roi témoigne beaucoup de sagesse et de bonté, que d'ailleurs il se dispose à monter la Cour sur un pied plus brillant qu'elle ne l'était, ce qui satisfera la vanité viennoise.
Toutes ces considérations font présumer des résolutions vigoureuses. De son côté, la Prusse est en quelque sorte en ordre de bataille; elle a rappelé jusqu'aux officiers recruteurs qui étaient ici, et également ceux qui sont dispersés dans les différentes villes de l'Empire où elle a droit de recruter. M. de Tempelhof, commandant de l'artillerie, a ordre de tout préparer. Les conférences du duc de Brunswick, du comte de Hertzberg et du général de Môllendorf (*), à Potsdam, tout enfin démontre une rupture prochaine. Si donc la guerre donnait, par des succès inattendus, de trop grands avantages aux deux Cours impériales, il faudrait que l'Angleterre agisse; elle ne pourrait le faire avec efficacité qu'en envoyant une forte escadre dans la Baltique. Mais le Danemark est maître du Sund, le Danemark est allié de la Russie, il n'a donné sa déclaration dans le mois d'avril 1789 qu'à condition que les trois Cours alliées (3) resteraient neutres aussi. Si elles prennent part à la guerre, alors l'engagement cesse. Il peut se reporter vers la Russie pour la secourir. Il le peut et il le doit; sans cela la Cour de Copenhague se couvrirait d'opprobre; non qu'il y ait beaucoup d'empressement à agir de concert avec la Russie dont l'ambition est inquiétante, mais c'est qu'il est important pour tout gouvernement de ne point se laisser entraîner par la peur et les menaces et de ne point songer à
(1) Jean-François de Peynis, duc d'Escars (orthographe actuelle : des Cars), plus connu sous le nom de baron d'Escars, premier maître d'hôtel, puis maréchal de camp, suivit les princes dans l'émigration.
(2) Richard-Joachim-Henri, comte de Môllendorf, feld-maréchal prussien, eut une conduite très brillante pendant la guerre de Sept Ans, notamment à la bataille de Leuthen et à celle de ïorgau. Gouverneur de Berlin en 1783, il opéra en Pologne en 1793 et fut an des auteurs principaux du traité de Bâle.
(3) Angleterre, Prusse, Hollande.
des injonctions impérieuses. C'est qu'il vaut mieux faire une guerre malheureuse qu'une paix flétrissante avant d'avoir fait la guerre. On peut sans honte être le moins fort, mais on ne peut sans bassesse, sans ignominie, se déclarer tel soi-même.
Déjà les hostilités ont commencé entre la Suède et la Russie; si la flotte russe est aussi heureuse que l'an dernier, l'Angleterre peut seule préserver la Suède de sa destruction, dans un moment surtout où les esprits aigris par la dernière révolution ne sont pas tous, à beaucoup près, portés à servir chaudement les intérêts du roi. Alors le Danemark, qui peut mettre en mer une flotte de quarante vaisseaux, barrera facilement le Sund aux Anglais et il est difficile de présumer ce qui pourrait leur arriver dans un cul-de-sac comme la mer Baltique qui est garnie de bas- fonds, et qui exige, pour beaucoup d'expéditions, des bateaux plats et des galères que les Anglais ne pourraient pas y conduire. Si malgré tous ces obstacles, les forces maritimes combinées du Danemark et de la Russie ne pouvaient pas tenir contre celles des Anglais, alors les Russes pourraient toujours se renfermer dans Cronstadt,et là bien se fortifier, bien garnir les environs de Pétersbourg et attendre l'ennemi. Je crois que s'il arrive malheur à la Russie, en supposant que la guerre se fasse, ce sera par terre. (Le Danemark est, dans le même cas, beaucoup plus exposé aux armes prussiennes par le continent.)
21 avril.
... Mais l'Impératrice de Russie est peut-être menacée d'un malheur plus certain, c'est l'indépendance à laquelle vise le prince Potemkine (l), indépendance à laquelle elle a imprudem-
(1) Grégoire-Alexandrowitch Potemkine était simple enseigne dans les gardes à cheval ; il était de service le 28 juin 1762, jour de l'avènement de Catherine II, lorsqu'il fut remarqué par la nouvelle souveraine; elle était à cheval, l'épée à la main. Potemkine remarqua que son épée n'avait pas de dragonne et lui offrit la sienne. Le lendemain il était fait colonel et bientôt chambellan. Il eut une grande influence sur la politique russe, et fut assez hardi pour vouloir réaliser le projet d'expulser les Turcs d'Europe. Il y décida sa souveraine qui proposa à Joseph II
ment donné les mains en voulant lui former un Etat des débris qu'elle arracherait à la Turquie. Aujourd'hui, le plan commence à s'obscurcir beaucoup, mais les désirs du prince sont restés les mêmes. Si des forces supérieures s'opposent à ce que le Grand Seigneur paye les frais de l'ambition de ce Russe orgueilleux, l'Impératrice elle-même pourra fort bien la voir se réaliser à ses dépens. Le prince Potemkine est le plus ambitieux des hommes. Il semble que tout n'existe que pour lui et que ses moindres vœux doivent être les lois de l'univers. Un homme qui, longtemps ami intime de l'Impératrice, a, par ses moyens physiques, subjugué les sentiments de sa souveraine en satisfaisant à tous ses désirs ; qui ensuite est resté en possession de ses faveurs en lui choisissant ses favoris (M. de Sabow, actuellement en exercice, est le dix-neuvième connu en titre); qui de cette manière l'a amenée à ne rien faire sans ses avis, de ne rien entreprendre sans son consentement; qui s est fait donner un pouvoir absolu sur son armée; qui a amassé au service de Catherine II d'immenses richesses qu'il tient en réserve; un tel homme ne peut plus que difficilement redevenir sujet.
Le voyage de Cherson qu'il a fait avec elle et l'Empereur a fourni des exemples incroyables de son audace et de son ascendant sur l'Impératrice. L'Empereur ne pouvait pas se l'imaginer de la part de cette femme si impérieuse, il dirigeait tout. Il se fait servir par les officiers de son armée comme par des esclaves, il leur ordonne de ramasser son mouchoir s'il est tombé et de
de s'unir à elle dans une entrevue qui eut lieu à son instigation à Mohiloff et où fut élaboré un plan de partage de l'Empire ottoman.
M. de Bray fait allusion à son immense fortune constituée par le gouvernement qu'il s'était fait octroyer d'Azof, d'Astrakan, de Crimée et de toutes les provinces enlevées aux Turcs. Le portrait qu'il trace de Potemkine est rigoureusement exact. Ses manières despotiques et ambitieuses le perdirent. L'Impératrice subissait déjà avec peine sa domination.
De plus, ses vues politiques, comme le laisse entrevoir M. de Bray et comme il l'explique plus loin, devinrent irréalisables. Il voulait continuer la guerre contre les Turcs et l'Impératrice, séduite par une conquête facile de la Pologne, désirait la paix. Il éprouva son premier échec en s'opposant à la paix de Jassy qui fut conclue, à son insu, par le Prince Repnine, sur les conseils de l'Impératrice.
Déjà sa disgrâce était proche, lorsqu'il mourut brusquement, le 15 octobre 1791. Le peuple attribua sa mort au poison.
chercher sa tabatière si elle lui manque. Les moyens semblent se multiplier pour servir, pour prévenir ses volontés, ses désirs. L'Empereur désirait avoir le plan d'Ocksacow, il n'en avait point ; le prince en fit dresser et exécuter un en un jour et le fit présenter à l'Empereur qui ne revenait pas d'une telle célérité. Il a fait, cet hiver, de Jassy le lieu de l'Europe le plus brillant, le plus magnifique, le siège des fêtes et des plaisirs. Il est comme Timothée qui prenait les villes en dormant. La fortune semble s'être chargée du soin de sa destinée et concourir avec la renommée à la rendre fameuse. Son armée lui est aussi dévouée, aussi aveuglément soumise que cette horde d'archers l'était au Vieux de la Montagne (*). Sa dureté, ses caprices n'excitent point, ne soulèvent point ces âmes soumises et ces corps de fer auxquels il commande. Jamais on n'ose entrer dans sa tente sans son ordre. On dit que se trouvant, dans la dernière guerre contre les Turcs, au milieu des déserts de l'Ukraine, avec le désir de se rendre à Elisabethstadt pendant la nuit, pour éviter la chaleur étouffante des sables qu'il avait à traverser, il ordonna que l'armée se tînt sur pied, prête à partir à 2 heures du matin, tentes et bagages levés. Il rentre dans sa tente, se couche et s'endort; l'armée est prête à partir, on attend le général, il ne paraît point. Personne n'ose troubler son repos qu'il prolonge jusqu'à i 1 heures du matin. L'armée resta neuf heures en ligne sur pied, la cavalerie en ordre de bataille, sans bouger de place et sans murmurer. Le prince se lève et donne froidement l'ordre de la marche. On part; la fatigue, le besoin, la chaleur font périr un grand nombre de ces malheureux et tout cela n'excite pas une plainte chez les soldats et pas un regret dans son cœur. Voilà le tableau que l'on fait de l'homme qui jouit d une influence sans borne sur l'Impératrice. On concevra à présent, qu'éloigné de 500 lieues de sa Cour, maître d'une armée de 100,000 hommes, s'il ne peut réussir contre les Turcs, il tâchera de réussir en Russie où il peut devenir un danger dans l'Etat.
(1) Nom donné par les croisés au chef des Ismaïliens ou assassins, fondateur delà secte, Hassan ibn-Sabbah, né à Reï, en Perse, vers 1056, mort dans la citadelle d'Alamont en 1124. Il avait étendu son pouvoir sur une grande partie de la Perse et de la Syrie et était aveuglément obéi par ses sicaires.
22 avril 1790 (*).
Depuis que l'Empereur est mort, la politique ne semble pas avoir encore pris une tournure fort différente de ce qu'elle était dans l'Empire; cela ne m'étonne point. Il y a des intérêts si prononcés à démêler, que les choses sont restées les mêmes, quoique les personnes aient changé. Il y avait un point sur lequel, dans tous les temps, on devait avoir une opinion sûre : c'était le plan de l'Autriche relativement aux Pays-Bas. Il était impossible qu'elle les laissât échapper sans coup férir. Quoi qu'il en soit, on regarde aujourd'hui la guerre comme assurée, et toutes les combinaisons vont céder à la décision des armes. C'est un beau champ qui s'ouvre aux yeux des militaires amoureux de leur métier. Rarement des hommes d'un mérite aussi reconnu ont lutté ensemble. D'un côté le duc de Brunswick, le prince Henry, les généraux Môllendorf, et Kalckreuth, et Tempelhof pour l'artillerie. De l'autre, Laudon, Hohenlohe, Wurmser et Cobourg, sans compter ceux que les circonstances feront connaître.
Le corps de 8,000 hommes (2), que le roi vient de faire passer aux Pays-Bas, réuni aux troupes qui s'y trouvent déjà, mettra les x\utrichiens à même d'agir offensivement. Tout annonce qu'ils le feront avec avantage contre des troupes mal organisées et mal disciplinées, infectées des poisons de la discorde, peu satisfaites de servir sous des étrangers, ce qui, d'ailleurs, est bien fait pour dégoûter les chefs du pays, qui avaient quelque droit de prétendre l'être de la révolution.
22 avril 1790.
Pour en revenir à nous, après avoir promené nos regards sur les différents États occupés à jouer un rôle dans les circonstances actuelles, peut-on croire que nous nous mettions delà partie,
(1) A M. le Baron de Mackan, ministre de France à Stuttgart.
(2) Ces 8,000 Croates n'ont point passé aux Pays-Bas comme l'assurance en avait été répandue.
que si l'Autriche réclame avec succès le casus fœderis de 1756, la nation soit fort portée à y accéder?
D'ailleurs, comme le casus fœderis n'a lieu qu'au cas où l'Autriche sera attaquée, si elle attaque, au contraire la première, ce à quoi il se pourrait qu'elle fût forcée, nous serions légitimement dispensés de nous mêler de rien. En attendant, la cour de Vienne vient d'expédier 8,000 Croates pour les Pays-Bas, et il nous passera ici quelques escadrons de hussards pour la même destination, ce qui prouve qu'elle est décidée à agir vigoureusement de ce côté où la division augmente de plus en plus depuis la prise du général Van der Mersch.
Attitude de l'Angleterre à 1 égard de l'Espagne et de la France. — L'affaire de Nootka Sound. — Comment fut signée la ligue de neutralité armée en 1780.
La Révolution servait aussi les intérêts anglais par le fait qu'elle était une cause de faiblesse pour la France. L'Angleterre pourrait se poser maintenant en arbitre des affaires d'Orient; elle n'hésite pas à s'allier avec la Prusse et la Turquie pour arrêter les succès des Autrichiens et des Russes. La question d'Orient prendra ainsi désormais sur la politique de l'Angleterre une influence considérable.
En même temps, les Anglais espéraient, à la faveur delà Révolution, poursuivre leur politique d'extension coloniale. L'Espagne seule pouvait s'y opposer. Mais déjà une occasion de rupture venait de naître entre elle et l'Angleterre. La baie de Nootka, en Californie, était l'objet de litiges entre les deux nations. En 1689, les Espagnols y avaient planté leur drapeau et les Anglais prétendaient s'emparer de ce territoire; les négociations engagées n'aboutissaient pas et, au printemps de 1790, on était à la veille d'une guerre. Elle fournirait à l'Angleterre une excellente occasion d'éprouver la solidité du Pacte de Famille. Nul doute que la France, dans les circonstances présentes, à la suite de ses déclarations pacifiques, refuserait de remplir les engagements du traité qui la liait à l'Espagne et sur lequel celle-ci croyait pouvoir compter. Dès lors, le Pacte de Famille serait rompu; ce qui était à l'avantage de l'Angleterre, comme l'explique très bien le chevalier de Bray, qui a fort bien jugé la politique anglaise.
ATTITUDE DE [/ANGLETERRE, ETC. Gl
7 juin 1790.
La nation anglaise, dont on a tant vanté la générosité, et qui n'a jamais travaillé qu'à notre ruine, va enfin mettre au jour ses véritables intentions. Bien des gens s'imaginent que M. de la Vauguyon (*) a poussé l'Espagne dans les voies violentes qu'elle a suivies, espérant par là tirer le roi de l'embarras où il est, et opérer une diversion favorable à la France, qu'il eût ainsi arrachée à ces prétendus législateurs qui la ruinent, en l'obligeant à prendre part à la guerre contre les Anglais. Mais, pour peu qu'on réfléchisse, on aura peine à se figurer que l'Espagne, sur la foi d'un secours aussi incertain que l'est aujourd'hui celui de la France, eût été heurter un ennemi contre lequel il est impossible qu'elle résiste. Sa marine est à peine la moitié de celle de l'Angleterre, qui s'élève à 264 bâtiments, tandis que l'Espagne n'en a que 145. Elle a la moitié du globe à couvrir contre les entreprises des Anglais, qui sauront bien trouver quelqu'endroit où l'ennemi ne soit pas. Si c'était pour la France que cette guerre fût entreprise, cela n'aurait pas le sens commun, car sans attirer contre elle l'Angleterre qui peut renverser ce projet, l'Espagne pouvait tout uniment réclamer, pour son parent, les droits qu'on lui ôte, et faire entrer en France une armée qui eût bientôt été grossie du parti des mécontents. On dira qu'alors le roi eût couru le plus grand danger, que la guerre civile eût éclaté de toutes parts; mais si l'on regarde la guerre contre l'Angleterre comme tendante au même but, les résultats seront les mêmes, à cela près que, dans ce conflit d'intérêt, nous serons obligés de faire la guerre contre l'Espagne, contre
(1) Paul-François de Quélen de Stuer de Caussade, duc de Lavauguyon, pair de France, gouverneur de Cognac, ambassadeur à Madrid en 1784, où il gagna la confiance de Charles IV et l'affection du duc de Florida-Blanca qui dirigeait alors le Ministère. Rappelé à Paris, où il occupa pendant cinq jours le Ministère des Affaires étrangères, il fut à nouveau nommé à Madrid en 1790, pour resserrer le pacte de famille au moment où des difficultés s'élevaient entre la Cour d'Espagne et le Cabinet de Londres. Il fut l'objet de bien des calomnies, comme le déclare M. de Bray. Pour y répondre, il publia un long mémoire dans lequel il exposait jour par jour les détails de sa négociation et de sa correspondance avec M. de Montmorin, et ce mémoire fut lu à l'Assemblée, le 2 août 1790.
l'Angleterre, et contre nous-mêmes. Le piège serait donc trop grossier pour qu'on pût présumer qu'il a été tendu à dessein.
Je trouve beaucoup plus de vraisemblance au projet attribué au ministère britannique, de faire rompre le pacte de famille, qui V inquiète. Voilà pourquoi il cherchera chicane à l'Espagne, pour la forcer à une guerre, où nous ne puissions la secourir et par là rompre les nœuds qui nous attachaient à elle, et l'écraser lorsqu'elle ne pourra plus se défendre contre des forces si supérieures.
Si tel n'était point le projet du ministère, pourquoi M. Pitt a-t-il refusé de donner communication des titres et pièces de la négociation relative à l'affaire de JSootka sound? Pourquoi cet émissaire à Paris, cet argent qui se distribue, ce M. Garner, envoyé à Bruxelles prêt à y reconnaître l'indépendance des Brabançons, indépendance qui ne peut nous être indifférente sous aucun point de vue et quelle que soit notre position relativement à l'Autriche? Pourquoi enfin, et je tiens ceci de main sûre, cette communication faite à la cour de Berlin de se tenir prêt à fournir des secours convenus en cas de guerre, et cette offre de réciprocité réitérée? Sont-ce là des dispositions pacifiques?
Peut-on douter un instant que le premier acte d'hostilité des Anglais ne soit de soulever nos colonies, et de les porter à se détacher de la métropole? Cela ne leur sera pas bien difficile dans l'agitation où elles se trouvent; si l'on considère surtout l'avidité des colons qui ont éternellement visé à s'enrichir, à quelque prix que ce fût ; leur conduite envers nos négociants nationaux, dont très peu n'aient pas à se plaindre de leurs procédés ; enfin leur dette de plus de 400 millions envers notre commerce; on concevra qu'ils saisiront avec empressement l'occasion de se détacher d'une métropole envers laquelle leurs obligations leur pèsent. Ainsi les injustices des Anglais envers leurs colons ont jadis soustrait treize provinces à leur domination, et ce serait aujourd'hui l'injustice des colonies, secondées par les colonies anglaises, qui les soustrairait à notre obéissance! Or, je vous le demande, notre commerce ne sentira-t-il pas toute l'importance de déployer dans ce moment des forces qui imposent à notre adversaire? iN 'est-ce pas le premier devoir du roi
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que le soin des intérêts de son peuple? Je suis sûr que le commerce de France appuyera fortement les intentions du roi et, s'il faut de l'argent, il saura bien en trouver quand il s'agira d'épargner des pertes considérables. L'influence du commerce dans l'Assemblée nationale est très grande. C'est lui qui a fait décréter la liberté de la navigation aux Indes; c'est lui qui a sauvé l'ordre de Malte de la proscription générale. D'ailleurs, l'Assemblée nationale souffrira-t-elle qu'on enlève des concitoyens aux bienfaits de la nouvelle constitution qu'elle nous donne? Pour moi, je pense que si la France ne fait pas cette guerre, elle est perdue... mais si elle la fait? — Alors, sans doute, bien des possibilités se présentent. Mais j'en reviens à ce que j'ai déjà dit; cette guerre sera une guerre de contributions; chaque peuple a entrepris au delà de ses forces, il en résultera un fracas horrible dans l'ordre des finances générales. Le choc sera d'autant plus violent que ce ne sera plus celui d'un trésor contre un autre trésor, mais celui d'une nation contre une autre nation. Jadis, celui qui avait le dernier écu rachetait, par une paix avantageuse, les malheurs d'une guerre mal conduite. Aujourd'hui, ce sera tout autre chose. Mais il faut de l'argent pour les fournitures, me direz -vous. Pourquoi de l'argent? On échangera contre autre chose, on pillera s'il le faut, on ne paiera point et l'on se massacrera d'un bout de la terre à f autre, car voilà la perspective qui nous reste (}).
9 juin 1790.
On assure que les efforts de Vienne et de Pétersbourg ont porté l'Espagne aux démarches qu'elle hasarde aujourd'hui contre l'Angleterre. Cela pourrait être, mais l'Espagne et la France, en faisant la guerre contre l'Angleterre, auraient grand tort de se mêler des affaires du continent, qui les entraîneraient dans un chaos inextricable. Si cette guerre se fait, il faut la séparer absolument de celle des autres, et alors l'Angleterre
(1) M. de Bray prévoit les événements ; ce fut l'attitude qu'adoptèrent, par la force même des choses, dans les pays envahis, les armées du Directoire.
pourra moins y trouver son compte. Il est vrai que la Russie y gagnera toujours beaucoup en ce qu'elle n'aura pas à craindre la marine anglaise qui sera occupée à nous combattre et qui pourra moins aller se venger dans la Baltique de la ligue de neutralité armée de la dernière guerre. La manière dont celle-ci eut lieu est trop singulière pour que je ne la raconte pas (i). Elle passa comme un contrat de mariage de comédie, contre le gré de l'Impératrice, à qui le ministre des affaires étrangères, M. de Panine (2) qui avait été contrarié par Potemkine et par Harris qu'il n'aimait pas, la lit signer sans qu'elle en eût pris connaissance, dit-on, et tandis qu'elle croyait que c'était une déclaration d'amitié envers l'Angleterre, avec promesse d'un traité de commerce que sollicitait cette puissance. Elle en avait donné l'assurance à Harris qui avait dépêché en conséquence à Londres, où l'on ne fut pas peu surpris de recevoir peu de jours après la nouvelle positive de la neutralité armée. Le Cabinet de Saint-James fut furieux. Il se crut joué par l'Impératrice, il menaça. Celle-ci se fâcha, soutint la fraude du ministre et ne crut point devoir révoquer sa signature. Elle conclut peu de temps après un traité de commerce avec nous.
De tout cela, le plus positif aujourd'hui, est le désir qu'a l'Angleterre de commencer la guerre. Les autres suivront. Déjà la Hollande a armé et est prête d'expédier une escadre dans la Baltique comme escadre d'observation. La Saxe a rassemblé ses troupes qu'elle a poussées vers ses frontières, mais elle a déclaré qu'elle entendait rester absolument neutre.
(1) Ligue de neutralité armée conclue en 1780, pendant la guerre d'Amérique, de concert avec la Suède, le Danemark, la Prusse, l'Autriche, les Deux- Siciles, le Portugal, la Hollande, pour résister aux prétentions de l'Angleterre de vouloir dominer les mers. Cette Ligue eut pour conséquence de protéger le commerce neutre, en édictant des règles qui entrèrent définitivement dans le droit international.
(2) Nikita Ivanovitch, comte Panine homme d'État russe. Il fut chambellan de l'impératrice Elisabeth, ministre plénipotentiaire à Copenhague (1747), Stockholm (1749), et fut choisi par Catherine II, comme premier ministre, à son avènement, en 1763.