LE ROI FRÉDÉRIC-GUILLAUME 11, ETC. G
(M. de Dietz) de conclure avec la Turquie, en outrepassant ses pouvoirs. 11 est pourtant notoire pour tout l'univers que ce n'est qu'aux instances de la Prusse et de l'Angleterre, et aussi avec l'espoir de rentrer dans ses pertes, que la Porte s'est décidée- à la continuation de la guerre si fortement déconseillée par M. de Choiseul-Gouffier et feu le Grand Vizir qui n'est pas mort sans cause. M. de Heidenstam, ministre de Suède, qui travaille aussi dans le plan de la Prusse, a agi d'ailleurs dans le même sens d'une manière très découverte. D'après cela vous concevrez que la Prusse ne peut guère réduire ses promesses envers la Porte à de simples démarches médiatrices envers l'Autriche. Assurément cette dernière Cour a besoin de la paix. Mais la Prusse ne doit pas être sans crainte sur l'issue de la guerre, d'autant plus que l'Angleterre semble revenir vis-à-vis de Léopold sur les sentiments hostiles qu'elle avait manifestés pour Joseph II. Alors, si Léopold fait des sacrifices du côté de la Turquie, on ne présume pas facilement qu'il consente encore à en faire du côté de la Pologne, et à lui rétrocéder la Galicie. Ce traité de la Prusse avec la Pologne est donc encore une démarche qu'il ne sera pas facile de concilier. Or, il est presque certain que l'article secret, par lequel la Prusse s'engage à faire rendre la Galicie à la Pologne, existe. C'est le titre auquel elle voulait acquérir Thorn et Dantzick, et non un traité de commerce avantageux à la Pologne, et qui eût compensé la cession de ces villes, sur lesquelles la Pologne n'a, au surplus, que le droit de protection.
Un traité de commerce est toujours une opération dangereuse et incertaine dans ses conséquences. Ce ne peut donc être sur une telle base que la Pologne aura consenti à faire des sacrifices en faveur de la Prusse. Mais, il fallait bien dire quelque chose et justifier la prise de possession de ces deux villes, qui aura nécessairement lieu tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre. On peut juger de l'embarras du cabinet de Berlin ! M. de Hertzberg a compté sur l'armée, cela l'a empêché de calculer toutes les possibilités. Il est, en effet, arrivé des événements qu'il ne pouvait pas prévoir. Ainsi, si l'Europe avait la paix, ce serait le fruit de la négligence ou de la prévarication d'un ministre. Sans doute M. de Hertzberg sent aujourd'hui jusqu'où il est
allé; il sent que, s'il faut rétrograder, cela ne fera pas bon effet. L'Angleterre n'est nullement contente de ces traînasseries-là; elle s'explique même assez hautement, et prépare ainsi un changement de ligne de conduite. Cependant la Prusse a de l'argent, elle a une belle armée, elle a de bons généraux, et tout cela dans les circonstances n'est pas un avantage imaginaire. Aussi, malgré les bruits de paix qui s'accréditent de jour en jour, ai-je peine à croire qu'elle ne cherche pas à profiter de ses moyens, si elle peut toujours compter sur l'Angleterre. D'un autre côté, M. de Hertzberg, le duc de Brunswick et le ministre de Pologne sont partis pour Breslau. Le roi doit l'être pour l'armée. Voilà cependant des démarches qui annoncent que l'on veut prendre ou se mettre sur un bon terrain pour traiter quelques résolutions. Il faut se dépêcher, les affaires du Brabant vont bien mal pour les insurgés, celles des Turcs peuvent encore empirer, elles le doivent même; d'ailleurs le temps de l'élection approche. Si l'on veut brouiller les cartes, il n'y a pas de temps à perdre, sans cela, Léopold, qui est très habile, pourrait se trouver fait Empereur et maître d'une situation dont il semble encore aujourd'hui menacé.
30 juin 1790.
Les nouvelles politiques semblent aujourd'hui tout à la paix. Il paraît qu'on la fera comme en 1779 (*), les armes à la main. Le prince Kaunitz en a, dans une dépêche particulière, donné des assurances plus positives à M. de Borié. Il va se former un congrès à Beichenbach. MM. de Cobentzl et de Spielman(2) ont
(1) Traité de Teschenpour régler la succession de Bavière.
(2) Baron de Spielman, diplomate autrichien, élève et confrère de Thugut, ministre de Cour et d'État et référendaire privé. Il concourut beaucoup à donner à la diplomatie autrichienne le caractère qu'elle eut pendant les guerres de la révolution . Il accompagna l'empereur Léopold aux conférences de Pilnitz, en 1791, et contribua à faire adopter le système de temporisation peu goûté par le roi de Prusse, qui était plutôt partisan d'une guerre immédiate, afin que le parti révolutionnaire n'eût pas le temps de s'organiser. 11 rédigea la déclaration que signèrent les deux souverains. Ce fut encore lui qui fit écarter les princes fran-