LA CONVENTION DE HEICHENBACII
déplorable, des germes de discorde semés partout, une fermentation, des réclamations générales dans toutes ses provinces, un trésor épuisé, le couronnement de Hongrie, l'élection d'un Empereur, le mariage des archiducs François et Ferdinand avec les deux princesses de Naples. Tous ces grands objets valaient bien la peine qu'on y réfléchît. Il était impossible de les ménager au milieu d'une guerre nécessairement désastreuse, qui eût peut-être vu se compléter la défection des troupes, déjà ébranlées en Hongrie par de puissants ressorts mus par de puissants partis. Je ne doute point qu'en Prusse l'événement de Schulenbourg et le retard pour les approvisionnements des magasins, comme le refroidissement de l'Angleterre, n'aient amené les choses à une pacification prématurée.
Lorsque M. de Hertz berg s'est vu pris au mot, alors il a cherché à jeter à pleines mains le discrédit sur le cabinet autrichien ; toutes les gazettes, toutes les correspondances, toutes les trompettes de l'Allemagne ont vanté la gloire de la Prusse et la condescendance de l'Autriche. A Vienne même, en Hongrie et surtout à l'armée, cette paix de Reichenbach a excité les plus grands mécontentements. On se demandait quel prix on retirerait donc de 275,000 hommes perdus, de plus de 400 millions engloutis, de tant de travaux effectués et de peines souffertes? Dans le principe on parlait des limites établies pour la paix de Passarovitz, mais l'on disait tout haut que si l'on insistait fortement sur le statu quo, alors l'amour de la paix ferait glisser sur bien des choses. La déclaration de M. de Hertz berg, où il revient sans cesse sur cette clause expresse du statu quo le plus strict, a rendu vaines les premières déterminations de l'Autriche. Rien, en effet, ne peut être plus dur que de ne pas garder un pouce de terrain après deux années de victoires consécutives et l'acquisition de près de trois royaumes. On avait parlé d'un dédommagement en argent, mais cela ne s'est point confirmé et encore cette fois-ci, comme tant d'autres, des torrents de sang auront coulé pour laisser les choses au point où elles étaient auparavant. Si de là pouvait au moins découler cette heureuse conviction de ne plus s'agiter si cruellement pour des résultats négatifs, ce serait sans doute un fruit bien précieux de l'expérience, mais
c'est précisément parce qu'on n'a rien fait aujourd'hui que l'on espère que demain l'on sera plus heureux.
Voilà les considérations qui ont déterminé les puissances contractantes. Le roi de Hongrie aura cédé à la nécessité des choses, et peut-être, occupé de satisfaire à ses plus pressants engagements, compte-t-il que si la fortune lui a été contraire à l'orient de l'Europe, elle l'attend, avec des palmes et des lauriers, à l'occident où nous sommes. Toujours j'ai craint que, si la paix se faisait entre les puissances de l'Empire, nous n'en fussions les premières victimes. En effet, nous ne pouvons être longtemps dans cet état de nullité, d'impassibilité qui cause toutes les convulsions qui agitent l'Europe. Il est certain que si la France se fût trouvée dans une autre position, les choses eussent tourné différemment, mais je suis persuadé que suivant notre marche devenue depuis trente ans faible et pusillanime, nous aurions encore conseillé des sacrifices à nos amis les Turcs, pour enrichir l'Autriche qui ne nous a jamais rendu un seul service. Aujourd'hui, les Turcs reçoivent tout et c'est à nos ennemis qu'ils le doivent.
L'Autriche perd ce qu'elle avait gagné et notre alliance ne lui sert plus à rien. Si c'était un grand mal que de s'être allié étroitement avec deux puissances voisines et jalouses, c'est un bien plus grand mal encore que d'être en butte à la vengeance de l'une et à l'animosité de l'autre que l'on a sans cesse aigries contre nous. Nous ne pouvons plus intéresser personne, parce que personne ne peut plus compter sur notre alliance, mais nous excitons l'univers contre nous, parce que nos funestes principes se répandent de tous côtés. Ne doutez donc point que nous n'ayons beaucoup contribué, par notre position, aux déterminations promptes, peu brillantes, mais sages de l'Autriche (').
La Prusse a sans doute joué un beau rôle, mais une grande considération ne suffit pas, il faut de grands moyens, et le traité de Reichenbach n'augmente pas les siens; voilà en quoi la Prusse a été déjouée. Il est vrai que par un des articles du traité il est dit que si PAutriche acquérait quelques parties de la
(1) Ce sentiment a été confirmé par les historiens, notamment par Albert Sorel, après Vivenot. (L'Europe et la révolution, 2e partie, p. 75.)