‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 19 sur 92 · LA CONVENTION DE REICHENBACII · texte numérisé non relu

LA CONVENTION DE REICHENBACII

Serbie dans les négociations qui se suivent à Bucharest, elle céderait à la Pologne un équivalent en Galicie et que la Pologne alors abandonnerait Thorn et Dantzig, cet éternel objet des désirs de la Cour de Berlin.

Mais n'est-il pas évident, d'un autre côté, que la Prusse emploiera toutes ses ressources pour affermir sa puissance sur des bases plus solides? Ce plan, dont l'exécution l'occupe, n'est pas aisé à exécuter vers le Nord. Ce pourrait donc être aussi contre nous qu'elle chercherait à agir sous prétexte de défendre les droits de l'Empire. Sans doute elle eût préféré un agrandissement du côté de la Prusse orientale. La Livonie serait, par exemple, fort à sa convenance, et elle aurait pu, auprès de la Russie, se servir tout aussi bien de cet argument qu'elle Ta fait à l'égard de la Pologne pour Thorn et Dantzig. Le soin qu'elle a pris d'isoler la Russie, cette puissance si redoutable par sa position géographique, le caractère et la nature de ses peuples ; les ligues dont elle l'avait environnée ayant d'un côté la Porte, de l'autre la Pologne, à l'ouest la Suède, l'Angleterre et la Hollande prêtes à tomber sur elle, l'Autriche et le Danemark enchaînés, cet appareil de guerre qui se formait sur ses frontières, tout cela,dis-je, était bien fait pour étonner, pour arrêter la Russie. Aussi l'Impératrice a-t-elle pris son parti en femme habile. Sur la nouvelle qu'elle a reçue qu'un courrier était parti ou devait partir de Berlin pour Stockholm, chargé d'un plan de traité offensif et défensif à conclure entre les Rois de Suède et de Prusse, elle a expédié sur-le-champ des pleins pouvoirs au baron d'Ingelstrôm à Villmanstrand, en Finlande, pour traiter avec la Suède à toutes conditions. Le traité a en effet été conclu à Véréla, en Finlande, le 14 août. L'Impératrice n'y parle plus des traités de Nystadt et Abo et de la constitution intérieure. Les choses en restent, pour les limites, in statu anteriori. La Suède a la permission d'exporter 50,000 tonneaux de grains de la Livonie et il y a une clause salvatoire pour les Turcs où leurs intérêts sont, dit-on, très expressément ménagés. Au surplus, le détail des articles du traité est encore imparfaitement connu.

Ce recul delà Russie, qui, quelques semaines auparavant, parlait si haut au roi de Suède et qui, le 18 janvier, avait proposé

des conditions si dures, alors que M. de Nassau (') était encore sur le point d'attaquer avec toutes ses forces et l'avantage de sa position, derrière ces mêmes rochers de Schevenk Sund où il avait échoué le 7 juillet, paraît singulier. On ne peut nier que la Suède n'ait fait une belle paix et qu'elle ne l'ait faite seule quoique actionnée par la crainte des armes prussiennes. Le courrier de Berlin est arrivé trop tard à Stockholm, et la Russie, débarrassée d'un ennemi inquiet et infatigable, a fait aussitôt évacuer la Finlande à ses troupes, qu'elle rassemble en grand nombre en Livonie où elle attend de pied ferme les Prussiens qui ne sont pas trop contents de cette nouvelle disposition des choses, les forçant à une paix qu'ils ont eu l'air de désirer, mais qui s'est faite trop tôt pour eux (2).

Il faut voir actuellement ce que feront la Russie et la Porte. On a parlé de courriers expédiés au prince Potemkine; celui-ci n'abandonnera pas facilement ses vues sur la Porte et, à la tête d'une armée superbe, je ne crois pas qu'on le détermine à une paix aussi négative que celle qu'a faite la Hongrie. Peut-être l'Impératrice le rappellera-t-elle avec ses forces pour l'opposer à la Prusse et aussi pour s'assurer de lui, mais obéira-t-il? Au surplus, la Prusse a peu à gagner contre la Russie, cette puissance épuisée d'argent et de richesses d'échange, a, dans ses déserts et son indigence, des ressources inconnues aux autres

(1) Prince de Nassau-Siégen, amiral russe, avait battu à Viborg, le 24 juin, la flotte suédoise.

(2) Le 7 juillet, les Suédois battaient les Russes et le Prince de Nassau. « De Pétersbourg, on entendait le canon. Des coureurs s'avancèrent jusqu'à deux lieues de la ville, où l'on n'était point en état de soutenir un siège. » (Voir Sorel, L'Europe et la Révolution française, t. H, p. 74. )

La paix était avantageuse aux Suédois, qui n'étaient pas de force à attaquer la Russie sur terre. Gustave III entendait son peuple murmurer contre l'excès des dépenses, il savait qu'en cas d'échec il risquait sa couronne et que le succès était trop incertain. De leur côté, les Russes étaient mai approvisionnés. Déplus, grâce à la paix, ils pouvaient, comme le dit M. de Bray, mieux surveiller la Prusse, dont l'attitude à l'égard des Polonais les inquiétait.

C'est pour cette même raison que Catherine, malgré Potemkine, était pressée designer la paix avec laPorte.L'Angleterre ne la laisserait pas détruire l'Empire ottoman; elle avait bien compris la nouvelle politique de Pitt. D'ailleurs les événements qui se passaient en Pologne l'engageaient à avoir les mains libres pour intervenir dans les affaires de cette malheureuse république.

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