LA CONVENTION DE KE1CHENBACH
puissances. La Livonie n'est point aisée à prendre, et 400,000 soldats qui, comme le disait le Grand Frédéric, sont plus faciles à vaincre qu'à tuer, accourront pour la défendre. J'ai causé sur tous ces différents sujets avec le prince Frédéric-Guillaume de Wurtemberg (d), qui a été gouverneur de la Finlande, et avec un M. deSipline, qui a été son aide de camp. Le prince n'est pas payé pour dire du bien de la Russie, ainsi ses relations ne peuvent être suspectes. Il m'a assuré que rien n'était comparable au bon ordre, à la discipline et à l'obéissance du soldat russe et qu'un homme de tête ferait avec ces gens tout ce qu'il voudrait. Il est certain que les armées russes ont un grand avantage sur toutes les autres, c'est celui de ne rien perdre par les désertions. Aujourd'hui surtout où la licence et l'esprit d'indiscipline est parvenu à son comble dans notre état militaire, et où ce funeste exemple peut influer sur beaucoup d'autres, cette considération devient de la plus haute importance. C'est une effervescence dont tous peuvent se ressentir cruellement, excepté l'empire russe dont les troupes n'ont de la police européenne que la perfection de tactique, et sont écartées du reste des nations par leurs mœurs, leur langue, leur religion, leurs goûts et leurs lois. Catherine II a calculé ces grands moyens qui valent tous les trésors possibles et c'est ce qui fait qu'elle n'a point fléchi, ayant dans la plus grande partie de ses États les glaces du pôle pour voisins immobiles, de l'autre, des déserts ou des nations éloignées et bien inférieures en puissance ou en avantages militaires; elle veut faire tête à l'orage, elle paraît décidée à faire sa paix seule avec les Turcs comme avec la Suède, sans admettre aucune médiation, et elle attend les Prussiens et les Polonais, s'ils jugent à propos de l'attaquer.
Ces manœuvres hardies déconcertent la Prusse, dont la politique se trouve doublement déjouée, et par la soumission inat-
(1) Frédéric-Guillaume-Charlesde Wurtemberg, connu d'abord sous le nom de Frédéric II puis sous celui de Frédéric Ier, roi de Wurtemberg et le premier de sa maison qui ait porté ce titre, puis fait général-major dans Tannée prussienne, il entra au service de la Russie lors du voyage de son beau-frère,le grandduc Paul, en Allemagne, et fut lieutenant-général et gouverneur de Finlande jusqu'en 1786.
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tendue de l'Autriche à des conditions supposées inadmissibles, et par la fermeté de la Russie qu'elle croyait ébranlée, et par la paix précipitée de la Suède qui a prévenu ses vues, et par la résistance de la Pologne qui ne veut point céder Thorn et Dantzig.
Il est donc vrai que la Prusse n'a gagné qu'une gloire stérile à la grande journée du 27 juillet à Reichenbach, mais les grands Etats ne vivent pas plus de gloire que les poètes, et il leur faut des aliments plus solides. Si elle vient les chercher de notre eôté et que, sous prétexte de faire rendre justice aux princes possessionnés en France, elle se réunisse à l'Autriche pour nous enlever nos provinces, il est à croire quelle ne réussira pas du premier coup dans ses plans.
Malgré la singularité de notre position actuelle, et notre manque de ressources en finances, on pourrait rencontrer dans une nation nombreuse, enthousiaste et tout armée, que le danger réunirait, des forces défensives telles que la réalisation de semblables calculs serait très problématique. D'ailleurs, il faudra faire précéder cette attaque des déclarations et des délibérations de forme, en usage dans de pareils cas. Tout cela prendra du temps et fera du bruit; on pourra, en attendant, disposer des mesures contraires à ces vues. Enfin, on peut nous faire beaucoup de mal sans doute, en nous attaquant dans un moment où nous saignons de tous côtés par des blessures bien profondes, mais nous sommes tellement hors de toutes les bases reçues jusqu'ici, que, du côté de la terre vers le Rhin, je vois beaucoup de dangers, sans pourtant croire à des succès assurés pour l'une ou l'autre puissance (*).
Les coups que l'Angleterre pourra nous porter dans nos colonies nous seraient bien autrement sensibles. Tout porte à croire qu'elle veut la guerre; la continuation active de ses armements, dans le moment où on ne lui fait que des propositions de paix, l'espoir de profiter de nos désastres, le chagrin de n'avoir encore
(1) Dès 1790, le chevalier de Bray prévoit le manifeste de Brunswick, l'invasion de 1792, sa lenteur laissant à la France le temps de jeter Dumouriez dans l'Argone et l'insuccès des alliés, comme la perte des colonies françaises au profit de l'Angleterre.