CHAPITRE DEUXIÈME
Préparatifs du couronnement. — Animation des rues de Francfort. — On croirait arriver à Paris. — Visites, présentations, cérémonies, dîners, fêtes, étiquette, c'est un dédale. — Les émigrés français. — Le Prince Sacken les prend sous sa protection. — Election de l'Empereur. — Cortège des Électeurs. — Le camp du Landgrave de Hesse comparé à celui du maréchal de Broglie en 1759. — Entrée du roi des Romains à Francfort. — Faste des princes. — La cour du roi.
Dans les lettres qui composent ce chapitre, 31. de Bray nous donne de très curieux détails sur l'élection et le couronnementde l'Empereur Léopold II. Avant les convulsions qui vont agiter l'Europe, en bouleverser les vieilles assises et celles du Saint-Empire romain, on a quelque émotion à lire le récit exact et vivant de ces dernières cérémonies impériales qui veulent garder encore le faste imposant dont était entourée, aux siècles précédents, l'élection des Empereurs. A ce cortège luxueux et brillant, caractéristique du siècle actuel, M. de Bray aurait préféréla marche héroïque et sévère qui caractérisait le triomphe des Césars romains.
Son imagination se donne libre cours; il nous décrit minutieusement la composition du cortège, les diverses cérémonies de l'élection et du couronnement. Il nous donne des détails piquants sur les personnes présentes, électeurs, ministres, plénipotentiaires, etc., sur le genre de vie à Francfort, lors d'un couronnement impérial. Ces pages sont si attachantes et si précises qu'elles ne demandent aucun commentaire.
Dans une lettre fort intéressante à M. de Déranger, M. de Bray s'épanche et nous fait connaître ses goûts et son caractère. Il préfère aux cérémonies bruyantes les plaisirs délicats et discrets. Plus loin (pp 129, 430), il nous raconte comment étaient traités à Franfort, « les pauvres Français », au moment où vient d'éclater la Révolution.
Francfort, 22 septembre 1790 (*).
Je m'empresse de vous écrire, mon cher Ministre, malgré le désordre extrême dans lequel je suis plongé, après trois nuits et deux jours d'un voyage assez heureux, en dépit des mauvais chemins qu'il plaît à messieurs de Nuremberg et même àl'Archichancelier de l'Empire de nous conserver malgré les lois expresses de l'Empire, et qui font surtout un contraste assez singulier dans les environs d'Aschaffenbourg, où l'on admire de superbes jardins anglais, et où il n'y a point de route. Après de fortes chaleurs le jour, qui nous ont grillés, et une fraîcheur très forte pendant la nuit qui nous faisait fermer toutes les glaces, nous sommes arrivés, le comte Seilern et moi, avanthier au soir, 20, à Francfort. La pluie a commencé à nous prendre à Aschaffenbourg et nous a empêché de jouir du beau spectacle qu'offre la campagne aux environs de Francfort et du mouvement prodigieux que les circonstances impriment jusqu'à deux lieues aux environs. Je croyais arriver à Paris, je veux dire à Paris dans sa splendeur.
Près d'Offenbach, qui appartient au prince d'Isembourg, nous avons rencontré deux voitures au prince de Darmstadt. Plus nous approchions, plus je tremblais, sans savoir pourquoi, sur le sort de mon logement. A présent, je croirai aux pressentiments. Arrivés, je cours chez M. de Vechtern avec mon domestique qui nous avait précédés. Il n'y avait pas un chat à la maison; me voilà sur le pavé à huit heures du soir avec une pluie affreuse. Une bonne petite demoiselle, fille, ou femme, ou nièce du concierge, était à la porte, elle vit mon embarras et en fut touchée ; elle m'apprit de mauvaises nouvelles, mais fit de son mieux pour les adoucir; elle s'offre de me conduire chez Mme de Yarchausen qui pouvait me donner les renseignements les plus précis sur M. de Vechtern et ses dispositions. Je l'accepte, elle s'arme de son parapluie, je lui donne le bras et le plaisir de faire une bonne action lui fait oublier qu'il pleut à verse, qu'on n'y voit goutte et qu'elle s'est habillée tout en blanc,
(1) A M. de Bérenger, minisire de France, à Ratisbonne.
ce qui n'est pas un costume ami de la crotte. Je n'oublierai jamais cette bonne personne et je crois vivement que quelqu'un capable d'une action si obligeante ne peut être que foncièrement honnête et vertueuse. Le hasard fait que nous rencontrons le secrétaire de la comtesse Varchausen; il nous conduit à la comédie où elle était. J'étais fait comme un diable, ma bonne mine ne lui donna pas envie de me bien traiter; cependant elle finit par me plaindre et m'engager à aller prendre patience dans une auberge. Ses renseignements étaient que M. de Vechtern se trouvait à Londres, que personne n'avait les clefs, que ses fils n'arrivaient que le jeudi et qu'elle n'avait reçu aucune nouvelle qui me concernât, qu'elle savait bien que M. de Mackau devait venir mais qu'elle ignorait que je dusse le remplacer. Je m'en vais avec ces tristes nouvelles et je me persuadai là, comme dans plusieurs autres occasions, que la conviction de son bon droit et le bon droit lui-même ne suffisent pas toujours pour nous conduire à notre but. Le même soir je parlai à MM. de Hohenthal, de Seinsheim et à Buhberg que je rencontrai dans les corridors, toujours à la comédie; c'en était une que de m'y voir avec l'air de tout ce qu'on voulait, mais à coup sûr il fallait connaître ma vertu pour se douter que je fusse un honnête homme. Ces messieurs m'encouragèrent et, presque consolé, je m'en fus chercher un gîte dans une auberge pour m'y cacher et m'y sécher en attendant meilleure fortune. C'était un mauvais début pour un couronnement, et je commençais à ne point du tout aimer cette partie de la constitution germanique qui me paraissait si disgracieuse dans ses premières formes. Venir voir couronner un Empereur et trotter dans la boue, sans asile, le rapprochement était dur! Enfin, celte meilleure fortune que j'attendais m'est arrivée en poste, et je me suis remercié de ne pas avoir « désespéré de la république ». Aujourd'hui, j'ai fait mes visites. Le comte de Goertz, après un grand dîner qu'il a eu chez lui, m'a présenté au prince Sacken. Le prince, à votre nom que je me suis hâté de lui prononcer, est devenu riant et m'a parfaitement traité. La protection de la Prusse m'a été ainsi accordée et il est à remarquer que presque tous les Français qui sont ici, MM. de Duras, de Maillé, Labriffe, Caraman et autres,
PllËPAllATIFS DU COURONNEMENT. 99
sont aussi sous la protection prussienne ; il n'y en a pas un sous celle de l'Autriche, cela est assez singulier. J'imagine cependant que ce n'est qu'un jeu du hasard, mais point un de l'amour.
Tout le monde se porte bien, j'ai fait vos compliments à vos connaissances; demain je quitte mon auberge. A présent me voilà dans l'embarras des richesses. Sur la nouvelle de ma détresse, le comte Seilern a voulu me loger, puis le comte Solms, puis enfin est arrivée une lettre de M. de Vechtern qui ordonne qu'on me donne une chambre chez lui, elle est déjà prête, je ne sais où aller pour avoir trop où aller. J'avais promis à M. Solms, dont la voiture m'eût été très utile, mais je ne crois pas pouvoir me dispenser d'aller chez Vechtern.
Aujourd'hui l'électeur de Mayence fait son entrée. Celui de Cologne est ici incognito. Je l'ai rencontré ce matin à pied, fait comme un habitué de paroisse. Mmes de Valmoden et de Diède et M. de Caraman sont à Siegenberg.
L'élection est fixée au 30, le couronnement sera du 7 au 8, mais il n'est pas encore invariablement fixé.
Francfort, le 24 septembre.
Il y a actuellement à Francfort plusieurs Français dont on est très mécontent. Ces messieurs, prétendus aristocrates, gâtent leurs affaires partout, font bande à part, crient et font les hommes d'Etat sans en savoir l'alphabet, du moins, voilà ce qu'on m'a dit. MM. de Duras, de Maillé, de la Briffe sont de ce nombre, j'excepte M. de Caraman (l) dont tout le monde dit du bien et le vicomte de Mirabeau (2) qui a fait ses preuves et
(1) Maurice-Riquet comte de Caraman, était major en second des chasseurs de Picardie, en 1789. Il émigra en 1791 et après avoir servi dans l'armée des Princes, rentra en France en 1800. Président du Corps législatif en 1811, maréchal de camp en 1814 et député en 1828, il mourut en 1837.
(2) André-Boniface-Louis de Riqueti, chevalier, puis vicomte de Mirabeau, frère du célèbre orateur, chevalier de Malte. 11 prit part à la guerre d'indépendance d'Amérique. N'ayant jamais voulu prononcer ses vœux, il renonça à l'ordre de Malte et se maria en 1780 et fut député aux États généraux pour la noblesse
qui, d'ailleurs, a des titres. Enfin cela nous fait un tort infini; tout ce qui est français est mal vu et mal reçu, les uns à cause de leurs principes incendiaires, les autres parce qu'ils veulent qu'on ne s'occupe que d'eux, et qu'ils font un tapage terrible contre leurs ennemis qui sont à 100 lieues de là. Il me semble voir Arlequin qui dit : tu as bien fait de t'en aller, car je sentais que la colère allait me prendre et je ne badine pas alors. Pour moi, je ne dois mon salut qu'à mon espèce de naturalisation en Allemagne et à mon extrême circonspection.
Le roi (4) arrive le 30 à Aschafïenbourg, les noces ont eu lieu à Vienne le 13. Le roi et la reine de Naples étaient arrivés le 6.
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Francfort, le 25 septembre 1790 (2).
Mon installation est faite actuellement, et je suis logé parfaitement bien, à quelques petites commodités près qu'il est difficile de se procurer dans une maison particulière dont le maître est absent, et où chacun est pour soi. Ce qui m'embarrasse surtout le plus est la voiture, mais cette difficulté éveille l'industrie et suffirait pour vous rendre un homme à ressources, dans une ville et dans un moment où il est d'ailleurs nécessaire d'en avoir de plus d'une espèce. On ne peut pas se faire idée de la foule, elle est énorme. Il arrive chaque jour des trentaines de voyageurs; or, comme vous savez qu'en Allemagne, il n'y a qu'une société et que tout le monde s'aime assez pour y vivre ensemble, représentez-vous descohuesde 400 personnes, où l'on meurt de chaud, de fatigue, où l'on ne peut même chercher ceux qu'on connaît, où l'on trouve sans cesse ceux qu'on ne se soucie pas de voir. Les ambassadeurs ne peuvent suffire à tout le monde, aussi y en a-t-il
de la sénéchaussée de Limoges. Ennemi irréductible des nouvelles doctrines, il combattit fréquemment son frère. Sans avoir son grand talent, il possédait comme lui un esprit sarcastique et se faisait remarquer par ses saillies vives et répétées dont il usait avec un art merveilleux. Il émigra en 1790 et envoya sa démission à l'Assemblée. Il mourut peu de temps après à Fribourg en Brisgau.
(1) Le roi des Romains,
(2) A M . de Bérenger.
quantité qui, aux dîners, peuplent les tables d'hôte. Moi j'ai heureusement quelques connaissances et plus nous irons mieux j'espère que je me trouverai.
La grande affaire dans la société est de déterminer quand et comment et chez qui, le lendemain, on fera ses visites. C'est là le sujet de presque toutes les combinaisons, celui qui occupe presque tous les cercles. Parmi ces combinaisons, il y en a d'extrêmement savantes et c'est la perfection de l'art dans cette partie. Mme de Hohenthal n'est pas une des moins empressées et une des moins actives, et je vous assure que c'est pour elle un vrai et pénible travail. Les trois électeurs ecclésiastiques sont ici; celui de Trêves est arrivé hier par eau dans un yacht superbe. Des coups de canon tirés par intervalle, de sa petite flotte, auxquels on répondait des remparts de la ville, à intervalles égaux, annonçaient son arrivée. Je l'ai parfaitement vu des fenêtres du comte de Goertz qui donnent sur la rivière. Le spectacle était vraiment curieux. La bourgeoisie était sous les armes, et il a reçu du magistrat les honneurs accoutumés. La princesse Cunégonde, sa sœur, l'accompagnait; elle restera jusqu'après le couronnement.
L'électeur de Mayence a fait son entrée avant-hier, mais sans beaucoup de pompe. Celui de Cologne est entré incognito. Aujourd'hui j'aurai l'honneur d'être présenté à l'électeur de Trêves par le baron d'Àal, son chambellan. Demain matin je le serai à ceux de Cologne et de Mayence, à l'un par le comte de Waldstein, à l'autre par le marquis Alfieri. Les gouverneurs des Pays-Bas sont également ici. Il faudra bien que j'aille aussi rendre mes hommages à la sœur et au beau-frère de notre reine. Vous voyez que voilà de l'occupation sans compter les détails. La princesse de la Tour (*) n'arrivera que mardi ou mercredi prochain. Hier, après-midi, je reçus, moi et le comte Goertz, de Vasserles, Mme de Diède et son mari au débarqué de sa voiture. Elle est arrivée de Siegenberg avec son mari et la présidente Yalmoden. J'ai été bien aise de les revoir, surtout la première. J'ai fait vos compliments à toutes. Je dîne aujourd'hui avec elles,
(1) Princesse de la Tour et Taxis, née princesse deMecklembourg.Les papiers délaissés par le comte de Bray contiennent une correspondance dans laquelle elle montre les plus belles vertus et les plus brillantes qualités de l'esprit et du cœur.
c'est une vraie trouvaille, car une fois qu'on s'est séparé, rien n'est plus rare que de se revoir.
J'ai voulu un peu vous parler du genre de vie ici. Je voudrais vous donner quelques détails sur les personnes. Parmi les ministres, il est certain que, pour les affaires, ceux de Prusse jouent le plus beau rôle. C'est la suite de la situation politique actuelle et de la considération que la paix de Reichenbach a donnée à ce royaume. L'empire prévient en quelque sorte ses désirs et ses vues. Enfin, on cède de tous côtés, mais il est aisé de voir qu'on cède à regrets.
La capitulation, comme je vous l'ai marqué, a été finie il y a deux jours. Bien des gens n'en sont point contents et se plaignent qu'on ait glissé légèrement sur beaucoup de points essentiels, qu'on s'est contenté d'indiquer, de noter, au lieu de les discuter et de les couler à fond. C'est toujours ainsi quand les avis sont partagés. On cède à tous et les forces se détruisent par des résistances égales. Ce n'était pas la peine d'employer trois mois pour ne faire que des demi-choses qui sont toujours pis que bien, parce qu'elles sont des sources de division et de discorde.
L'affaire de la nonciature est arrangée ainsi qu'il suit, du moins c'est ce que l'on assure. Le pape pourra envoyer des nonces partout où bon lui semblera. Mais ces nonces ne seront que des ambassadeurs, et n'auront aucun titre, aucun exercice des facultés épiscopales. Dans les États des souverains qui n'ont point d'évêques sous leur dépendance, il sera nommé un grandjuge qui exercera les fonctions prétendues par les nonces. Aussi Mgr Caprara en a-t-il été fort mécontent. Mayence a surtout influé dans ces déterminations et c'est Muller qui a conduit les choses. Le ministre Palatin s'y est opposé de toutes ses forces.
On renverra beaucoup de choses à la Diète, c'est-à-dire à l'éternité. Mais ici on est sage en craignant de trop faire, comme nous sommes fous en craignant de ne pas faire assez. M. d'Elano, ambassadeur d'Espagne, est ici. J'ai eu l'honneur de causer avec lui; il m'a assuré que l'affaire de Nootka Sund était arrangée, mais que la clause du désarmement n'étant pas portée et l'Angleterre continuant d'armer, l'Espagne devait se
régler sur ses mouvements. Quant au pacte national, point de doute qu'il ne soit point accepté. Il est certain que les articles 19 et 20 du pacte de famille lui sont absolument et littéralement contraires. Ainsi la négociation de M. Depont ne peut réussir sur cette base.
27 septembre 1790.
Il paraît que ce sera l'électeur de Cologne qui fera le couronnement, on le dit toujours invariablement fixé au 7. Ceci est une galanterie que l'électeur de Mayence fait à celui de Cologne, car en vertu des conventions qui existent entre eux le couronnement doit être fait par l'électeur dans le diocèse duquel il a lieu. C'est demain que commencent les grandes cérémonies. La bourgeoisie doit prêter le serment à la Diète électorale. C'est au Roemer (*) que les ambassadeurs s'assemblent; ils seront dans une tribune élevée à cet effet et ils s'y rendront en cortège dans leurs équipages de gala. Les trois électeurs présents seront dans la maison de ville.
J'ai eu l'honneur d'être présenté hier à celui de Mayence et à celui de Cologne; chez ce dernier, le baron de Seckendorf m'a également présenté à l'archiduchesse et au duc de Saxe- Teschen (2). L'archiduchesse paraît extrêmement bonne et affable. Je n'en puis dire autant de l'électeur de Cologne. Le matin les ambassadeurs avaient été complimenter les électeurs en cérémonie et chaque ambassade l'une après l'autre. C'est un dédale que l'étiquette d'ici; on ne s'y retrouve plus quand on y est entré. Le nombre de marches, de pas, qu'il faut descendre, avancer, celui des révérences qu'il faut faire, tout est compté, déterminé. Le moment où les ministres doivent mettre leur
(1) Hôtel de ville de Francfort, célèbre par les élections impériales d'Allemagne.
(2) Albert, duc de Saxe-Teschen , fils de l'électeur de Saxe, roi de Pologne, Auguste II, naquit en 1738, mourut en 1822. Gouverneur des Pays-Bas autrichiens conjointement avec l'archiduchesse Christine, sa femme, fille de l'Empereur François Ier et sœur de Marie-Antoinette et dont il est question ei-dessus. Après la révolution qui éclata dans les Pays-Bas, il se réfugia à Vienne et revint à Bruxelles quand l'autorité impériale y fut rétablie.
chapeau devant l'électeur qu'ils complimentent, où ils doivent l'ôter, tout cela est presque aussi difficile à étudier qu'une des règles les plus importantes de Bezout (1).
Ce soir, il y a cohue chez l'électeur de Mayence. Hier, le prince Sacken a donné un immense dîner, à cause de la fête du roi de Prusse. J'y ai été présenté au prince Max, des Deux- Ponts, qui m'a reçu beaucoup mieux que je ne devais m'y attendre. J'ai dû cet accueil à la recommandation de la princesse La Tour, qu'il venait de quitter à Darmstadt et qui, selon qu'il me l'a dit lui-même, m'avait beaucoup recommandé à lui.
Francfort, le 28 septembre 1790 (2).
Chaque jour qui s'écoule ne me procure pas de plus grand plaisir que celui de savoir qu'il s'est écoulé, et je calcule soigneusement les moments qu'il me faudra encore consacrer au désir de partir et à la nécessité de rester. Hier j'ai vu les cérémonies de la prestation du serment; l'électeur de Mayence représentait le collège électoral; depuis ce moment jusqu'après le couronnement, c'est lui qui représente le souverain. Le train des trois électeurs ecclésiastiques était des plus magnifiques, et leur cortège était vraiment pompeux. Je l'ai parfaitement bien vu de chez le comte de Seilern, qui, par parenthèse, a reçu d'heureuses nouvelles de sa femme. Il est décidé que le roi (3) arrive le 30, à Aschaffenbourg; il y sera complimenté le jour même et reçu par les officiers de l'électeur et par Mesdames de Gutenhofen, qui est la dame en titre de l'archichancelier et de Vestphalen, femme du second ministre de Mayence. L'électeur, à cause de la fatigue du jour qui sera celui de l'élection, ne s'y rendra peutêtre que le lendemain, jour auquel le roi sera également corn-
(1) Etienne Bezout, mathématicien français, membre de l'Académie des Sciences. Il a laissé deux ouvrages : Cours complet de mathématiques et Théorie générale des équations algébriques où se trouve le fameux théorème relatif à l'élimination qui porte son nom.
(2) A M. de Bérenger.
(3) Le roi des Romains, dont l'élection eut lieu ce même jour et qui fit son entrée le 4, comme empereur, à Francfort.
plimenté par les autres électeurs et ambassadeurs. Enfin, il paraît décidé que l'entrée de l'empereur aura lieu le 4. Si le temps la favorise, sans doute ce sera une chose superbe. Le 7, se fera le couronnement. Chacun intrigue pour se procurer les moyens de le voir; la foule des étrangers est au delà de toute expression. Avant-hier seulement, 773 ont été présentés à l'électeur de Trêves, par son chambellan; il faut que les maréchaux des différentes cours renoncent aux politesses d'usage; elles ne sont pas praticables quand tout l'univers doit les partager. Pour moi, tout cela est trop beau, trop grand; je suis trop petit pour être quelque chose ici et trop ennemi de moi-même pour consentir à n'y être rien. Le petit nombre de mes connaissances s'enveloppent dans le tourbillon; dans les endroits où je suis prié je suis souvent seul, au milieu de la multitude à qui l'on n'a rien à dire, à qui l'on ne peut rien dire. Voilà comme se passent ici des heures que je regrette de ne pouvoir mieux employer, auprès de vous, de vos convives à Ratisbonne, dans nos conversations politiques et nos promenades solitaires. Enfin, j'aurai vu un couronnement, et je pourrai en parler comme mille autres. Mais moins par philosophie que par goût, inspiré, d'ailleurs, par la tristesse des circonstances et les malheurs des temps, je sens que je suis plus fait pour les jouissances simples et naturelles que pour les plaisirs bruyants. Les derniers sont le résultat d'une foule de recherches et de combinaisons sociales, et sont échafaudés sur des tas de convenances, de conditions particulières, qu'il faut remplir et suivre pour jouir de ces plaisirs, chose que tout le monde n'a pas les moyens d'exécuter. Les autres conviennent à tous les hommes; les galeries qui y conduisent sont au rez-de-chaussée; il n'y a point de degrés occupés par la vanité et la suffisance à surmonter; il n'est point besoin d'échasses pour y atteindre. Cependant, comme l'usage que nous faisons de notre raison nous enseigne à tirer parti de tout, et que nous ne serions pas hommes si, toujours jouets des circonstances, nous ne parvenions jamais à les plier selon notre but et nos desseins, je m'efforce d'envisager les choses sous le point de vue le plus satisfaisant, et je considère moins les désagréments passagers que le parti que j'en pourrai retirer. Vous
jugerez mieux que personne de la cause de ces réflexions dont je me permets de vous ennuyer, mon cher Ministre, puisque vous êtes instruit des faits et de la position des choses.
Je suis personnellement victime, comme tant d'autres, des circonstances. J'étais venu à Francfort pour m'y ménager quelques moyens, et tâcher d'y faire des connaissances utiles. Mais c'est un gouffre où Ion s'y perd, toute l'Allemagne est ici. On n'y est occupé que de dîners et de visites, et c'est un plan absolument manqué. Le bruit, la foule n'est point ce qu'il faut à mes goûts, à mon état, à mon rang, à mes vues, je suis trop petit pour cela. J'aime à voir de près les gens auxquels j'ai affaire et je consens à être vu de la même manière.
Je vous ai promis quelques détails sur les Français qui sont ici, je m'en vais vous les donner. MM. de Duras, de Maillé et de la Briffe y sont depuis fort longtemps, tous trois très jeunes, et électrisant pour ainsi dire leur vivacité l'une par l'autre. Vous avez entendu parler de l'affaire qui a eu lieu au spectacle, on l'a exagérée comme on exagère tout; mais le fait est que M. de Maillé a eu une dispute avec un bourgeois d'ici et cela, je crois, pour un chapeau mis sur la tête. Il y a eu des propos, des menaces, des défis, on ne s'est point battu et il n'est resté que de l'aigreur des deux côtés. Ce particulier de Francfort se nomme, je crois, Bockemann. Dans le même temps à peu près, est arrivé le vicomte de Mirabeau. Il a rapporté ici son enthousiasme et le vif sentiment de ses malheurs. La douleur la plus active n'est pas toujours la plus prudente. Il a parlé hautement des maux de la France, des causes qui les avaient produits; il a dit, répété, sans cesse répété, que l'Assemblée nationale avait des émissaires pour fomenter des troubles, notamment à Francfort, et il a donné des listes où les noms des principaux étaient inscrits. Le directeur de la comédie nommé Emery, et M. Vrinz, parent du nonce, étaient du nombre. De tels bruits étaient autorisés d'ailleurs par les troubles qui venaient d'éclater à Mayence, troubles que les troupes de Darinstadt, la fermeté de l'électeur, ont heureusement apaisés ; ces bruits, dis-je, ont acquis une vraisemblance effrayante. On a prêté des discours séditieux aux marchands français rassemblés
ici dans le temps de la foire. On indiquait le jour du couronnement pour époque du tumulte. On ridiculisait les cérémonies de la Diète électorale et on appelait bonhomie, esclavage, la soumission des bourgeois de Francfort à l'observance des cérémonies et des devoirs auxquels elle les oblige. Tout cela ne laissait pas que d'inquiéter; ces bruits ont passé du peuple aux ministres, et des cabarets à la salle des délibérations; enfin on a conçu des soupçons contre la bourgeoisie et pour prévenir des malheurs possibles dans une ville peuplée de 12,000 laquais, d'autant d'étrangers inconnus et d'une nombreuse populace, le collège électoral a invité le landgrave de Hesse de conduire dans les environs un corps de troupes capables au besoin d'en imposer. Le landgrave a saisi cette occasion de faire sa cour et au futur Empereur et aux électeurs, et il a rassemblé environ six mille hommes de troupes à une lieue de Francfort.
Hier, pendant la cérémonie de prestation du serment, deux particuliers ont eu une affaire avec la garde. On les a arrêtés et conduits au corps de garde; plusieurs personnes, témoins de l'événement, du haut des fenêtres où elles étaient placées, se sont écriées : sûrement ce sont des Français. Effectivement, c'étaient MM. de la Briffe et de Maillé. Sans doute on les avait traités avec d'autant plus de rigueur qu'ils étaient Français, mais ils avaient toujours l'imprudence de s'être exposés.
Grande rumeur. Chacun bâtit son histoire. Ces messieurs réclament la protection prussienne sous laquelle ils sont.
Le baron de Scheckt demande leur élargissement au nom du prince Sacken, Le vicomte de Mirabeau, le marquis de Duras se rendent chez le bourgmestre, celui-ci a l'insolence de dire qu'il est enchanté de l'événement et qu il faut que ces gens-là soient chassés ; outre la caution de l'ambassade, il exige un dépôt de 50 louis, qui fut fait par M. de Mirabeau qui, en sa qualité de banquier de Pharaon, ne fut pas embarrassé de les trouver. Enfin ils sortent sous la condition expresse de se représenter quand ils en seraient requis. Le prince Sacken porta la cause au maréchalat, toute la journée il ne fut pas question d'autre chose et Dieu sait comme les pauvres Français ont été traités. D'ailleurs leur costume est extrêmement négligé; ils sont tous en mauvais
uniformes, en bottes de houzard, point de manchettes et cravates noires ; cela contraste trop avec l'éclat de la société allemande et ce n'est point ainsi que les Français du temps de MM. de Bellisle et du Châtelet ont paru à Francfort.
Francfort, le 29 septembre 1790 (f).
J'ai couru toute la matinée pour l'affaire des Français. J'ai été chez ces messieurs, pour la première fois, dans l'intention de les détourner du projet d'un mémoire qu'ils voulaient faire pour demander justice, et provoquer le magistrat; ils y ont accédé et se sont contentés de remettre un simple exposé du fait. J'ai parlé au comte de Goertz, à Walstein, ils ont employé leurs connaissances. Rechberg les a bien servis, et tout est, grâce au ciel, fini pour eux. Mais tout n'est pas fini dans l'opinion que l'on a sur notre compte, et que toutes ces histoires détériorent sans cesse. Vous jugez s'il est satisfaisant d'habiter un pays où notre nation qui, naguère, y fit des empereurs, est devenue l'objet de l'animosité et de l'éloignement général. C'est au milieu de ces tristes considérations que j'ai été bien agréablement distrait par la rencontre imprévue du baron d'Escars (2). Il est arrivé ce matin, je l'ai revu avec un grand plaisir, je lui ai donné la carte du lieu, et notre article l'a si peu satisfait qu'il voulait s'éloigner d'ici. Je l'en ai détourné, et j'ai désiré bien vivement que lui et quelques autres, tels que les princes Lambesc (3) et de Vaudemont, le duc de Fronsac et le vicomte de Garaman, qui sont également arrivés aujourd'hui, fissent une ligue de bonnes et d'aimables gens qui rétablissent dans la société notre
(1) A M. de Bérenger.
(2) Jean-François de Peyrus,duc d'Escars, épousa en 1783 la fille du banquier Laborde; il suivit les princes dans l'émigration et fut chargé par eux de plusieurs missions.
(3) Charles-Eugène, prince de Lambesc, très protégé à la cour par Marie- Antoinette, dont il était parent; il commandait, en 1789, le régiment de cavalerie Royal-Allemand. Il émigra avec tout son régiment et prit du service en Autriche.
réputation ébranlée. Ces messieurs y sont en effet bien vus; nous avons soupe ce soir ensemble chez le prince de Sacken, et dîné, le baron et moi, le lendemain chez le comte Schônberg. Il part après-demain pour Mayence, et il reviendra pour l'entrée du roi. Il m'a parlé de vous avec un vif intérêt et vous jugez que nous étions deux, il est vrai qu'il vous est bien attaché et je puis vous l'assurer de sa part. La princesse de La Tour est arrivée hier au soir, elle est plus jolie que jamais. Les princesses de Mecklembourg, ses sœurs, l'ont accompagnée; ce sont de vrais anges de 13 à 14 ans.
30 septembre 1790, 7 heures du soir (1).
Ma lettre devient un journal, je vole les moments pour l'écrire. Ce matin, le cortège s'est rendu en pompe du Roemer à l'église. Les portes ont été fermées depuis 4 heures jusqu'à S heures aujourd'hui, J'ai parfaitement vu la marche des électeurs et ministres. Je partageais avec Mme de Hohenthal une fenêtre qu'elle a payée 5 ducats. Les trois électeurs ecclésiastiques étaient à cheval dans les habits électoraux et les cinq autres ambassadeurs, également à cheval, revêtus d'un manteau, veste et culotte à l'espagnole, le tout en drap d'or. Les seconds étaient en voiture, dans le même costume. Chacun avait sa livrée. Celles de Metternich, de Hanovre et de Saxe sont superbes; je ne parle pas du train des électeurs, de la foule des laquais, de tous les cavaliers qui marchaient également à pied, dans les habits les plus magnifiques. La marche a duré deux heures et demie, depuis 9 heures jusqu'à 11 h. 1/2; un peu moins au retour de l'église. L'élection a été fixée à 2 heures, la proclamation s'est faite alors par le maréchal héréditaire, et les canons, les cloches et les cris du peuple ont annoncé à l'Allemagne qu'elle avait un nouveau chef. Ce moment était vraiment pompeux; c'est celui où un grand empire, représenté par huit de ses membres principaux, élève, aux yeux des nations, l'homme qu'elles sont convenues de considérer comme leur chef suprême. Les
(1) A M. de Bérenger.
électeurs ont été salués par les acclamations du peuple, surtout celui de Cologne, frère du nouveau roi des Romains ; il a répondu en ôtant à diverses reprises la barrette électorale. L'empire a donc un chef, et le pouvoir des vicaires va donc cesser. Ce soir doit partir l'électeur de Cologne pour Aschaffen bourg, celui de Mayence et celui de Trêves ne partiront que demain. Le temps est superbe et favorise merveilleusement la magnificence des choses. Le Roi fait son entrée solennelle le 4. Les électeurs et les ministres vont le recevoir à la porte de la ville, et l'accompagnent jusqu'au Roemer ; le couronnement est reculé jusqu'au 11 et l'Empereur part le 17, au plus tard, pour se rendre en Hongrie et y recevoir une nouvelle couronne; ce doit être le 13 ou le 17 novembre. Le couronnement de Bohême est fixé au printemps prochain. — Ce soir, il y a grandissime assemblée chez l'archevêque d'Olmutz. On va l'y féliciter du choix que l'on a fait de son maître pour chef commun; demain, il donne un bal énorme à la maison rouge ; ainsi vous voyez qu'en visites, cérémonies, fêtes et dîners, tout le temps est absolument partagé et perdu; en vérité, c'est un abominable métier, et mes tristes regards se portent toujours vers le terme de tant de pompeuses et accablantes vanités.
Hier, j'ai été voir le camp du Landgrave; il est situé sur les hauteurs de Bergen, dans le même endroit où le corps principal de l'armée française, sous les ordres du duc de Broglie, était placé le 15 avril 1759, jour où il remporta, sur le prince Ferdinand, la victoire de Bergen qui sauva Francfort et maintint les avantages des Français en Westphalie ; mais le Landgrave n'a pu obtenir la belle distribution du camp français qu'il a voulu, dit-on, imiter. Je l'ai comparé sur des plans exacts, avec des militaires connaisseurs qui m'en ont fait facilement distinguer les différences.
Francfort, 4 octobre 1790 (*).
C'est aujourd'hui un des grands jours, dans trois ou quatre heures le roi fait son entrée solennelle. J'espère que le temps la favorisera. On me fait remarquer de Ratisbonne qu'il vous a beaucoup parlé, et votre satisfaction doit avoir été grande en revoyant un prince qui vous était connu et que la fortune a si grandement occupé dans les premiers moments de son règne. Il a quitté, hier au soir, la ville où il était incognito, chez l'électeur de Cologne. Il a couché à peu de distance, à un endroit nommé Gorschaus, près duquel on avait dressé des tentes où l'électeur de Mayence a fait préparer un magnifique déjeuner et où tout le cortège s'est rendu ce matin.