JO
1 1 heures du soir.
Enfin, voilà l'entrée faite, et le roi dans nos murs. Tout a été à merveille, le temps qui, d'abord, avait menacé, a été superbe. Toute la matinée a été occupée par la marche des différents cortèges des cours, qui ont été au devant du roi. Le tout s'est mis en marche vers 1 heure à 1 h. 5/4. La pompe a été ouverte par les bourgmestres de la ville, et la file a duré jusqu'à 5 h. 1/2. Toute la cérémonie a été finie à 5 heures. Il a régné partout beaucoup d'ordre, et la foule n'a point été aussi grande que je l'aurais cru. Dans le grand nombre, il y a de beaux équipages. Mayence avait vingt -deux voitures, on assure qu'en 1764 (2) il en avait vingt-huit. La cour du roi a également été moins brillante qu'elle ne le fut au dernier couronnement. Des personnes qui ont vu les deux assurent qu'il y avait plus de faste a l'un, plus de goût à l'autre. Cela est dans l'ordre des temps. Le solide se retire, les apparences gagnent. En tout on a compté quatre-vingt-dix-huit voitures. Celles de Saxe, de Hanovre et du comte Metternich sont charmantes, celles des trois électeurs du roi étaient riches et rien de plus, celle du
(1) A M. de Bérenger.
(2) Couronnement de Joseph II.
Palatin avait servi au couronnement de Charles VII, c'est la plus riche de toutes. Il y a peu de militaires, beaucoup de valets, tous ces derniers marchent. Cela ressemble à ces villes assiégées, où la disette d'hommes engage quelquefois le commandant à habiller en soldat jusqu'aux décrotteurs, afin de grossir la garnison et de figurer sur les remparts. Ce luxe de valets, de livrées, est fatigant à l'imagination. On sent qu'il pèse sans être utile. Il importe peu, en effet, aux sujets de l'Empire d'être régis par des maîtres qui se fassent servir par tant de mains qui ne peuvent être toutes occupées. Ce n'est pas ainsi que les empereurs entraient à Rome. Leurs triomphes étaient des marches héroïques et victorieuses ; elles annonçaient les maîtres du monde, et les chefs des nations; les enseignes des peuples vaincus, des statues, des légions armées, des trophées belliqueux parlaient à l'imagination et commandaient le respect. 11 est vrai que les temps et les mœurs ont changé; que les lois des 12 tables, les livres de droit et le sénat romain différaient du droit public de Schmaussen, des conclusum et de la Diète de Ratisbonne. Un riche financier fera dans sa terre, si bon lui semble, une entrée pareille à celle du roi des Romains dans Francfort. Enfin, nous sommes convenus de trouver cela beau et cela l'est, en effet, surtout par les idées de grandeur que la réflexion y attache. Il est certain que, selon le mot de l'abbé Terray (*) à Louis XVI, « cela est impayable pour plusieurs ». LecomteMetternich, entre autres a porté les choses au plus grand, il a acheté 10,000 florins une livrée que le prince Palm a payée 28,000, et dont il fut défendu à ce dernier de se servir ; elle est de velours cramoisi avec de larges galons brodés dror sur toutes les coutures; c'est le plus brillant de la cour autrichienne. Le système de feu l'Empereur a fait passer aux autres l'envie et les moyens de se ruiner tout à fait pour briller en son nom ; le prince Colloredo est le seul volontaire qui se distingue un peu.
Le roi et la reine de Naples et les archiducs sont ici. Le roi est venu en chassant, c'est ainsi qu'il est arrivé à Aschalïenbourg. En entrant dans l'appartement de l'Empereur, ecce
(1) Contrôleur général des finances de 1769 à 1774.
hnmo ! s'est-il écrié. — Voilà l'homme ! et voyant l'électeur de Mayence, il a demandé quel était ce prêtre-là. — Ne voilà- t-il pas nos Français du temps de Louis XIV qui appelaient les électeurs Messieurs de Mayence ou de Cologne, et qui ne pouvaient pas concevoir ce que c'est qu'un homme qui élit ! Le roi des Romains a magnifiquement récompensé les porteurs de nouvelles et les dames et cavaliers de la Cour de Mayence qui l'ont reçu à Aschaffenbourg. Le prince Charles de Mecklembourg a eu une épée estimée à 20,000 florins, et le comte Sauran, maréchal de l'ambassade de Bohême, une superbe boîte; l'archevêque, le grand cordon de Saint-Etienne ; les comtes d'Ingelheim et de Franckenstein, maréchaux de Mayence, ont aussi eu des présents, et aussi la chère Mme de Gutenhofen et Mme de Westphalen. Le roi presse pour partir; chaque jour coûte plus de 15,000 florins. Le couronnement sera décidément le 9, malgré le jour maigre, et il part le 16; ainsi, nous avançons vers le terme. J'aurai vu tout ce qu'il y a de grand en Allemagne. J'ai été présenté aujourd'hui à dix princes, entre autres à ceux de Montbéliard, de Darmstadt, de Mecklembourg, à la Landgrave de Hesse, à la grand'mère de notre princesse, etc. Le prince Ferdinand de Wurtemberg est ici. Qui n'y est pas? Avec quelle rapidité tout cela va s'écouler et comme chacun ira reprendre son poste, petit ou grand, pour parler pendant l'éternité des prétendus plaisirs qu'on a goûtés ici. Pour moi, mon vrai plaisir sera de partir, de vous voir et de vous embrasser.
Francfort, le 8 octobre 1790 (').
Depuis que je vous ai écrit il ne s'est rien passé d'extrêmement remarquable. Le Roi a tenu cour ces trois jours-ci. On s'y portait, et ce n'est qu'après trois jours de travail et d'efforts que j'ai pu parvenir à être présenté à la moitié de la famille royale et de Leurs Majestés napolitaines. Je renonce au reste.
(1) Au même.
Au surplus, c'est tout un. Ils seront bien habiles s'ils retiennent les noms et les figures, et mes relations avec ces grands personnages ne rendent pas, d'ailleurs, pour eux, le mien bien intéressant à connaître. La reine de Naples (') s'efforce de combler tout le monde d'honnêtetés, elle cause avec chacun et met à tout ce qu'elle fait, ce qu'elle dit, infiniment de grâce. Mme de Diède a eu une audience particulière; elle l'a appelée publiquement son amie. Elle tire beaucoup de parti de son nom supposé de Castellamare pour dire des choses agréables à ceux qui l'approchent, leur promettant de les servir auprès du roi et de la reine de Naples avec lesquels elle assure être en relation très particulière.
Les archiducs sont également très honnêtes. Chacun en obtient une phrase obligeante. Ce n'est pas peu de chose dans l'énorme foule qui les environne. Les princesses forment deux parties de vingt et un, l'une est la table de l'Impératrice, l'autre celle des archiduchesses; les princesses présentes et les femmes des ambassadeurs, ont alternativement l'honneur de faire leur partie. Assurément cela forme un fort beau cercle et il est impossible de voir rassemblées plus de têtes illustres. On pourrait parodier le vers de Racine et dire :
Quel spectacle brillant, quatre-vingts fils de rois!
L'œil parcourt avec curiosité cette suite des maîtres des nations, il semble qu'on les voit réunies dans leurs chefs, et l'esprit s'occupe avec intérêt de ces êtres dans les mains desquels la providence a remis les destins des peuples. On compte actuellement ici plus de cent princes. C'est une étude que leur nomenclature; on a été étonné d'y voir le prince de Montbéliard, père de feu l'archiduchesse, chez qui la vue de son gendre a dû renouveler de tristes et amers regrets, et qui, d'ailleurs, s'est retrouvé en présence du Roi qui n'avait jamais trop goûté cette alliance, dont la destruction porta un coup si sensible à la famille de Wurtemberg.
(1) Marie-Caroline ; le roi de Naples était Ferdinand IV.
Le couronnement. — La cérémonie à l'Église. — Le serment. — L'Empereur est revêtu des habits et de la chape de < harlemagne. — La grande couronne impériale lui est imposée. Création de chevaliers avec l'épée de Charlemagne — Glorieux privilège des Dalberg. — Cérémonies et scènes sur la place du Roemer.— Réception d'un chevalier teutonique.— Détails sur la maison des princes, des électeurs et des ambassadeurs. — Réflexions politiques. Si les puissances interviennent en France, il ne peut être question d'indemnité territoriale. — Réponses piquantes du vicomte de Mirabeau à l'Électeur de Cologne et à M. de Goertz. — Départ de 1 Empereur.
Francfort, le 10 octobre 1790 (*).
Toute la journée d'hier s'est passée en cérémonies et en promenades. Je n'ai pas eu un moment à moi. Je me suis levé à 6 heures. Le marquis de Conflans, M. de la Ferté et un Breton, M. de la Dominière, à qui j'avais procuré des billets d'église, sont venus déjeuner avec moi. Nous sommes partis à 7 heures pour aller prendre le baron d Escars, arrivé l'avant-veille au soir de Mayence, où il avait été voir sa sœur; nous nous sommes rendus de là à l'église, et tous les cinq nous nous sommes juchés de notre mieux sur des gradins en amphithéâtre. Là, nous avons eu pour voisin le duc de la Val et ses deux fils. Nous avions mis du pain dans nos poches, mais le mal est que nous avons été forcés de ne communier que sous une espèce. L'Empereur n'est entré dans l'église qu'à midi, il était vêtu des habits impériaux ordinaires et il avait sur la tête la couronne appelée « Geruskron » ; elle est superbe, nouvellement moulée et travaillée, et du plus bel effet; on l'estime huit millions de florins. Les électeurs ecclésiastiques qui l'avait précédé dans l'église avaient été au devant de lui jusqu'à la porte du parvis où ils le reçurent. Il était venu du Rœmer à pied sous un dais jaune décoré de l'aigle impériale brodée au centre. Les premiers ambassadeurs laïques le précédaient, il marchait environné de ses gardes nobles, suivis des trabans. Les livrées impériales et autres formaient la tête du cortège. Les rues qui conduisent du Rœmer à Saint-Barthélémy étaient planchéiées, et les planches recouvertes, dans toute la longueur des rues,
(1) Au même.
de trois bandes de drap : blanche, noire et jaune. Les familles impériale et royale occupaient une tribune à droite de l'autel. La tribune parallèle était consacrée aux femmes des ambassadeurs; au-dessous, dans les côtés et dans les bras de la croix que forme l'église, étaient des amphithéâtres couverts de spectateurs de tout rang qui avaient obtenu des billets Au centre de l'église était le trône de l'Empereur; à droite et à gauche, contre les deux premiers piliers, ceux des électeurs de Trêves et de Cologne. Sur le côté, devant un des amphithéâtres, à gauche de l'autel, le trône de l'électeur de Mayence qui a officié et fait le couronnement; à droite du grand autel, contre un des angles de l'église, le trône où l'Empereur a reçu les chevaliers, dans le fond, les premiers et seconds ambassadeurs, les princes et les comtes de l'empire.
La messe a commencé à midi. Après l'évangile, l'électeur de Mayence a lu les litanies, le serment que doit prononcer l'Empereur, et différentes formules. Les chambellans de ce dernier l'ont déshabillé, l'électeur de Mayence l'a revêtu des habits de Charlemagne et lui a imposé la couronne. Les officiers héréditaires de l'empire l'environnaient ainsi que ses officiers particuliers, tous dans le costume de la Cour de Bourgogne et portant les marques distinctives de leurs places et les joyaux de l'empire. Cette cérémonie du déshabillement a duré fort longtemps; enfin, l'Empereur est venu reprendre sa place couvert de la grande couronne impériale et de la chape de Charlemagne qui m'a paru fort bien conservée, malgré l'immense distance des temps. C'est une chape de velours cramoisi galonnée en or et décorée de différents caractères. L'Empereur avait fort bonne mine sous ces antiques habits, et à la barbe et à la coiffure près, nous avions sous les yeux un homme du vne siècle. Il a communié et ensuite il est monté sur le trône où il a créé des chevaliers avec l'épée de Charlemagne. Le premier, selon la coutume, a été un comte de Dalberg, frère du coadjuteur (1).
(1) De l'illustre famille des Dalberg-Kamerer de Worms dont l'origine se confond avec celle des institutions politiques de la première et de la deuxième race des rois et empereurs gallo-germains. Le coadjuteur dont il est parlé ici est Charles-Théodore, qui reçut au recès germanique de 1803 l'évêché de Ratis-
C'est un bien beau privilège de cette maison ; à tous les couronnements, l'Empereur demande avant de créer aucun chevalier : Y a t-il un Dalberg présent ? — Hier, celui que je vous ai nommé se présenta revêtu de l'armure des anciens chevaliers et reçut l'accolade. Je sortis de l'église immédiatement après cette (onction qui devait être la dernière et je m'empressai de prévenir la foule. Elle me sépara bientôt de mes compagnons et je me trouvai seul entre deux haies de soldats qui bordaient le passage jusqu'à l'hôtel de ville. Le baron d'Escars devait réintroduire chez le marquis de Brème (*) qui avait loué une chambre donnant sur la place du Rœmer ; je l'avais perdu, je ne savais où aller, enfin jetais fort embarrassé, lorsqu'une voix bienfaisante m'appelle du haut d'un second étage ; je regarde sans pouvoir bien reconnaître, on me fit signe de monter, je monte. C'étaient les princesses de Mecklembourg, sœurs de la nôtre, qui occupaient une chambre fort commode que le prince La Tour a payée 100 louis et où je trouvais le père de la princesse, Mlle de Ritten, Ebérstein, et enfin tout ce qui tient aux Mecklembourg et aux Taxis; je rendis grâce à la providence qui m'avait si bien servi. Nous vîmes parfaitement la marche de l'Empereur et les cérémonies singulières qui s'exercèrent après son dîner. Nous étions en face de l'hôtel de ville, à une fenêtre duquel il parut, toujours revêtu des habits de Charlemagne, tenant d'une main le sceptre, de l'autre le globe. Vers les 3 h. 1/2, le comte de Pappenheim, maréchal héréditaire, monta, revêtu de ses habits à l'espagnole, sur un cheval superbe et le fit galoper à travers un monceau d'avoine placé au milieu du Rœmer ; il avait en main un boisseau d'argent qu'il remplit de grain au milieu du tas duquel il s'élança comme par un tour de force, ensuite il regagna l'hôtel. Le comte d'Althan lui succéda, portant une coupe d'or qu'il remplit de vin, représentant ainsi le Grand Echanson, électeur de Bohême. Ensuite, le Grand-Maître d'hôtel
bonne avec le titre d'archichancelier de l'Empire, président de la Diète, et devint en 1806 président de la Confédération du Rhin.
(1) Louis-Joseph Arborio-Gattinari, marquis de Brème, envoyé extraordinaire du roi de Sardaigne à Naples en 1782, puis ambassadeur à Vienne ; il joua un rôle important aux conférences de Pillnitz.
fut représenté par un M. de Truchsès, qui rapporta un morceau d'un bœuf qu'on avait rôti tout entier dans une cabane construite exprès. Le prince de Hohenzollern fit les fonctions de grand chambellan et fut puiser de l'eau à la fontaine dans une aiguière d'argent, c'est la charge de Brandebourg. Le Trésorier Héréditaire, comte de Zinzindorf, représentant l'électeur de Hanovre, jette de l'argent au peuple. Le drap qui couvrait le plancher, l'avoine, le bœuf et la maison où il avait été rôti, le vin, tout fut abandonné au pillage. Celui du drap excita des désordres affreux qui troublèrent le plaisir de cette belle fête, la plus étrange que l'on puisse voir et une des plus majestueuses. Des flots du peuple se précipitant pour arracher quelques lambeaux de ces mauvaises étoffes étaient repoussés à coups de bourrades, de hallebardes, de piques; les soldats, pour ne pas être renversés, étouffés, frappaient des coups horribles sur la tète de ceux qui les approchaient. Il y avait des partis formés dans la foule pour s'entr'aider au pillage de toutes ces pauvretés, les coups pleuvaient comme la grêle, c'était un tapage à ne pas s'entendre, une confusion à ne rien distinguer. Le ciel était doux et sans pluie, le ciel ne pouvait mieux favoriser la solennité, mais les hommes gâtent toujours les présents du ciel. La cabane, où le bœuf avait été rôti et qui était fort grande, disparut dans un moment ; on arrachait les planches, on les jettait du toit en bas, des centaines d'hommes se précipitaient dessous pour les recevoir; la charpente, qui était très solide, fut renversée et enlevée en dix minutes. Un seul homme fut grièvement blessé. Des femmes abominables se fourraient au milieu de cette bagarre au risque d'être déchirées et foulées aux pieds, ces misérables créatures avaient l'air de furies; elles justifiaient parfaitement, à mes yeux, l'idée des Grecs qui, dans leur mythologie, ont chargé trois femmes des plus borribles ministères du royaume de Pluton. Elles me représentaient ces infâmes créatures dont les scènes féroces ont déshonoré Paris et la France, dans ces insurrections coupables, dont le tumulte d'hier m'a donné une assez vive idée, tant l'effet des contrastes est puissant, et tant il répugne à notre âme de voir des êtres, à qui la nature a surtout départi la douceur, et ces sentiments aimables qui font le charme de
l'humanité, sortir de ces heureuses limites pour se livrer à tous les écarts, à tous les débordements du crime et de la fureur.
Ces différents spectacles ont duré jusqu'à 4 heures, alors nous avons diné, toujours dans notre chambre. Le Rœmer ne désemplissait point et offrait toujours quelques scènes nouvelles. A 5 heures, nous sommes partis, je suivis la princesse à la comédie, de là nous avons fait une tournée pour aller voir d'assez pauvres illuminations à la fin d'un si grand jour; il n'y avait pas une chandelle à une autre maison que celles des ministres. Notre obscure et mortelle tournée a duré trois heures, grâce à la bonne police et à l'embarras des voitures; enfin, à 1 1 heures, nous avons soupe fort gaiement chez la princesse La Tour, moi seul d'étranger, et sans cérémonie. Ainsi a fini la journée du couronnement.
Voilà donc encore un nouvel empereur fait et la Constitution germanique remise sur ses roues naturelles. La plupart des affaires sont, comme je vous l'ai dit, renvoyées à la Diète.
Le 11 octobre 1790.
Hier, il y a eu grand gala à la Cour, elle était vraiment magnifique; c'était une mer d'or et de diamants. L'Impératrice en était couverte; elle avait sur le corps les vingt-deux présents que ses vingt-deux enfants lui ont valu. Jamais je n'ai rien vu de plus éclatant. L'Empereur ne joue point, il cause, et, lorsqu'une fois il a entamé avec quelqu'un, il poursuit volontiers et ne discontinue que lorsqu'un autre se présente. Mme de Diède l'a entretenu fort longtemps. Vous la connaissez assez pour croire que sa conversation aura pu ne pas ressembler à celle de beaucoup d'autres et l'intéresser, au milieu de tant de riens pompeux, par des phrases qui continssent autre chose que des mots.
Au surplus, on ne distingue ici personne qu'il favorise particulièrement.
Les grâces ont été distribuées avant-hier ; il y a quatre nouveaux princes. Ce sont : le comte Rosemberg, grand-chambellan; le comte Schoenbourg, le comte Salm et un comte deReuss.
il y a dix conseillers intimes. Le comte Seilern, les ministres de Mayence, Westphalen et Farhembach, de Cologne, d'Attingen, de Trêves, Valderdorf, le comte Pappenheim, le baron de Slilick, sont de ce nombre. Ajoutez à cela soixante-dix nouveaux chambellans. Ne voilà-t-ilpas assez de promotions? Vous voyez que l'Empereur s'est montré libéral en grâces honorifiques et pécuniaires. Son séjour à Aschaffen bourg lui a coûté seul 100,000 florins — mais quand sera-t-on magnifique, si ce n'est dans ces circonstances?
Le 15 octobre 1790 (1).
11 y a des cérémonies tous les jours, des toilettes qui prennent une partie du matin, les visites le reste, les soupers la moitié de la nuit ; en vérité, c'est une misère que le train de vie d'ici, et l'on n'y est raisonnable qu'à la dérobée. Hier, l'Empereur a été voirie camp du Landgrave ; les troupes ont défilé devant lui, l'ont salué d'une triple décharge et d'un vivat répété au commandement, de compagnie en compagnie. Les familles impériale et royale y étaient. J'ai toujours été auprès. J'accompagnais la duchesse de Ghoiseul qui me fit prier de la faire présenter à la Landgrave. Elle était en habit du matin avec une comtesse de Montluc; elle est fille du maréchal de Stainville et se ressent, dit-on, du sang maternel. Elle est jolie, étourdie à l'excès ; pour esprit, quelques grands mots ramassés à l'écumoir dans la prétendue bonne compagnie. Elle est, par exemple, profondément indignée de la mauvaise chère qu'elle fait à l'auberge ; les soins que je prenais pour elle la « jetaient dans un abime de douleur », etc. Ayant la fureur de déraisonner sur nos affaires et cela devant les personnages les plus importants, et parlant de politique comme cette petite maîtresse qui, en 1755, outrée de la conduite des Anglais envers nous, disait : — «Oui, sans doute nous ferons bien de leur aller prendre le Hanovre ». — De plus, il m'a semblé que sa manière d'être ici n'était nullement convenable à son rang; peu de laquais, point d'hommes avec elle...
(1) Au même.
Aujourd'hui je l'ai accompagnée à l'église pour y voir la réception d'un chevalier de l'ordre teutonique qui a été exécutée avec beaucoup de pompe. Les électeurs de Mayence et de Cologne y étaient; il y avait un monde prodigieux. Le récipiendaire se nomme d'Andlau. La cérémonie a fini par une cavalcade de tous les chevaliers de l'ordre, elle était fermée parle grand maître, également à cheval, et dans son habit leutonique; il avait parfaitement bonne mine.
Enfin, Mesdames de Ghoiseul et de Montluc sont parties à deux heures pour Mannheim, elles y passent l'hiver. Il n'y a plus qu'une cérémonie, c'est celle de la prestation de l'hommage que fait la ville à l'Empereur; passé cela et l'ouverture du conseil aulique qui se fait le jeudi 14, tout sera dit. L'Empereur part le 16, c'est décidé. Déjà beaucoup de personnes s'évadent. C'est une misère pour avoir des chevaux, on paie 6 florins au lieu d'un par cheval. L'électeur de Mayence part lundi. Celui de Trêves également. Déjà beaucoup d'ambassadeurs font précéder leurs bagages. Le prince de Sacken ferme sa maison vendredi par un grand bal qui doit commencer vers les 11 heures du matin ; il a été beaucoup moins magnifique qu'on ne s'y attendait. D'ordinaire, un grand dîner, une assemblée dansante, un souper par semaine.
Westphalen, second de Mayence, a parfaitement bien reçu. Neveu de deux princes consécutifs de Paderborn, il a recueilli leurs biens; il était fort riche lui-même et il a épousé en secondes noces une femme riche, et qui plus est, jolie. C'est une maison excellente et bien montée, avec ordre.
Oberndoff a vécu très noblement, mais la Cour a tout fourni. Toutes les personnes qui étaient sous sa protection ont eu la table, le logement et jusqu'au déjeuner. Les jours de poisson y étaient précieux ; il tirait tout de Mannheim et on servait des glaces à discrétion. Sacken était aussi défrayé parla Cour; elle fournissait tout, jusqu'aux gobelets. Les ambassadeurs se mettaient à trois pour donner à dîner, on l'appelait le dîner du triumvirat. Le comte de Goertz en donnait un grand par semaine et avait toujours les autres jours quelqu'un chez lui. Le comte Metternich a vécu en grand seigneur, tout était excel-
lent et du meilleur goût; la comtesse est charmante et unique pour faire les honneurs dune maison.
On m'a assuré que l'Empereur avait offert à Metternich le diplôme de prince et qu'il avait eu la sagesse de le refuser. L'électeur de Mayence s'est montré en grand seigneur. Ses gardes, sa livrée, sa table, tout était magnifique. Presque tous les jours, il y avait des soupers, outre une table de quarante-cinq couverts à dîner. Cologne a été moins splendide. Les ambassadeurs étrangers sont d'ailleurs ceux qui ont le plus fait, quoique ayant moins de motifs que les autres pour cela. L'impératrice avait donné ordre au comte Romanzow (*) de ne rien épargner et il Fa fait. Le nonce Gaprara (~) a soutenu la splendeur antique de son siège et ses qualités de grâce avec laquelle il accompagne tout ce qu'il fait couvraient le désagrément de son logement, et ce que sa mission peut dans ces circonstances avoir d'épineux. Du reste, rien pour le peuple, pas une fête publique, pas un feu d'artifice, pas une seule solennité où les citoyens de Francfort aient été appelés; rien de ces jeux publics que les édiles ne manquaient jamais de donner aux Romains dont on a élu un Roi, et qui appelaient ainsi toutes les classes à partager l'allégresse publique. Ici, des bourrades et quelques guenilles, arrachées au milieu des coups et d'une foule agitée, ont été le partage de la classe indigente.
Je devais ces menus détails à la nature des circonstances qui les a rendus importants. Cette lettre exigerait plus d'ordre et de combinaison dans les matières et il eût été à propos de ne pas mêler la politique et les détails domestiques. Mais, c'est dans ma lettre comme ici, tout pèle mêle!
J'ai beaucoup causé de la France avec le fameux vicomte de Mirabeau et sur des points bien importants. Il a une grande
(1) Comte Nicolas Romanzoff, fils du célèbre général russe . Fut un des hommes d'État les plus en renom de la Russie pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Il débuta dans la carrière diplomatique par une mission à Francfortsur-Mein, au moment où écrit M. de Bray, et fut de nouveau dépêché, près des frères de Louis XVI, à Coblentz, en 4 791.
(2) Jean -Baptiste Gaprara, archevêque de Milan, légat du Saint-Siège, nonce à Cologne, en 1767 et à Vienne, en 1785. Prit une part très active aux négociations du Concordat.
facilité, une conception extrêmement vive et une éloquence pure, mais trop ardente. En général, il me semble qu'il découvre trop ses moyens, il les affiche et avertit ceux qu'il veut surprendre de se tenir sur leurs gardes. 11 croit la guerre civile inévitable, mais j'en cherche encore les chefs; il y aura des émeutes, des divisions intestines; mais une guerre bien étudiée, j'ai de la peine à le croire. Il est certain, au surplus, qu il y a de grands mouvements en Languedoc, en Alsace. Le camp, près d'Alais est, dit-on, de 30,000 hommes; il est évident, que la bombe doit bientôt éclater. Il paraît qu'on se prépare à nous tomber sur le corps. Des gens consentent au démembrement, pourvu que l'on soit remis sur l'ancien pied, aux réformes utiles près. Je ne puis être de cet avis. Nous ne pouvons être démembrés qu'aux frontières, et nous n'avons de places fortes que sur les provinces frontières; si elles sont perdues, qui arrêtera nos ennemis? Et comment reprendra-t-on sur eux le prix du service équivoque et intéressé qu'on en attend? Je sais à cet égard des particularités que je ne puis confier au papier. J'ai encore un espoir, c'est que nos maux se détruiront par leur excès. Trop de monde souffre pour ne pas écarter, au premier signal, le fardeau qui écrase.
Le chevalier de Bray a déjà remarqué avec beaucoup de perspicacité que si les puissances interviennent en France contre la Révolution, ce sera dans un but intéressé, avec l'idée bien arrêtée d'obtenir des compensations territoriales. Lui, en patriote convaincu, blâme les agissements des émigrés, pouvant devenir funestes au pays qu'ils veulent reconquérir avec laide des étrangers. Peu importe le gouvernement qui dirige la France, pourvu qu'il sauvegarde l'intégrité du territoire.
Pour les émigrés, a écrit Sorel, « la patrie c'est l'État, et l'Etat est où ils sont. Ils emportent avec eux «< la vraie France », celle de leurs principes; l'autre, la France réelle, celle des Français, est illicite et dénaturée : en droit, elle n'existe point ». (L' Europe et la Révolution française, t. II, p. 171.)
On voit l'abîme qui existe entre le patriotisme sage et éclairé de M. de Bray et les illusions qu'un patriotisme égoïste et aveugle entretenait chez les Français « de l'émigration ».
Les princes d'Allemagne songent sérieusement à nous demander justice. Nos affaires ont été le sujet d'une lettre des Électeurs
au roi. Elle a été signée et présentée aujourd'hui. L'Empereur y est supplié de prendre des mesures promptes et efficaces pour conserver les droits de l'Empire. Vous voyez où tout cela mène. L'Empereur croit (je le sais) à la guerre civile. Le vicomte de Mirabeau s'efforce de chercher à procurer des amis à la contrerévolution ; mais trop de chaleur dans une telle recherche ne frise- t-elle pas l'inconsidération ? A la suite d'une conversation avec l'électeur de Cologne sur nos affaires, celui-ci lui dit : « Au surplus, Monsieur le Vicomte, vous savez que les Princes ne font rien pour rien ». — « Aussi, Monseigneur, répondit le vicomte, ne vous ai-je parlé que de vos intérêts, et nullement de votre générosité. » — Le comte Goertz lui dit un jour chez le prince Sacken que c'était pour beaucoup à son frère qu'on devait les troubles qui agitaient une grande partie de l'Allemagne et qui menaçaient Francfort. Le vicomte dit après, dans le monde, en rapportant cette phrase : « que son frère était à l'Assemblée nationale ce que la Prusse était à l'Europe ». — Tout cela peut être fort juste, mais ne gagne pas des amis.
Francfort, le J 6 octobre 1790 (*).
L'Empereur est parti ce matin vers les 7 heures. Le canon des remparts a annoncé son éloignement. Ainsi, voilà le point de réunion de tant de gens nécessaires, de tant d'autres qui croyaient l'être, à la grande opération qui vient de se consommer; de tant de curieux, d'aventuriers, de chercheurs de fortune et de plaisirs, etc., voilà tout cela parti, qui part ou qui partira; on n'entend plus parler que d'apprêts, de bagages, de voyages, de chevaux, de chemins, comme quelques jours auparavant il n'était question que de dîners et de visites. Voilà à quoi se sont passés, pour la très grande partie des spectateurs d'ici, trois mois de cette année, consacrés à des plaisirs, à des occupations factices et de convenance, qui vous laissent toujours le soir au
(lj Au même.