FRANCFORT LA REINE DU MKIN, ETC
point où ils vous ont pris le matin, à la fatigue près. C'est ici qu'on peut dire qu'on s'est levé, assis, repu et couché. Mais quand on envisage de sang-froid tant d'inquiétudes, de soins, de précautions, pour tant de riens ; quand on considère celte fleur des sociétés utiles, dont tout le travail consiste à s'agiter sans fruit pour elle comme pour les autres, et se plaindre ensuite de toutes les peines qu'elle s'est donnée, on ne peut s'empêcher de faire cette triste réflexion, c'est que dans les combinaisons sociales les mieux organisées, il existe toujours des parties mortes pour tout le reste, qui s'environnent des produits heureux de l'industrie active des autres, qu'elles absorbent presque sans les rendre.
Francfort, la reine du Moin, après le couronnement. — Réflexions mondaines; la comtesse de Tôrring-Seefeld, la princesse de la Tour, les princesses de Mecklembourg, MMmes de Metternich, de Colloredo, de Haimb et de Diède, etc.
Postbauer, 50 octobre 1790 (4).
Voilà le règne de Francfort fini et chacun qui s'en retourne en paix et hâte chez soi. Après toutes ces grandeurs, cette pompe, un peu de repos et de simplicité, quelques moments où l'on puisse être libre, s'occuper, réfléchir, paraissent cent fois plus précieux. Ainsi, en variant ses plaisirs on parvient à les doubler. Me voilà dans une petite auberge d'un vilain bourg. Des chemins détestables qui, grâce à l'électeur de Cologne, comme grand-maître teutonique,sont encore et seront longtemps dans leur aspérité naturelle ; ils paraissent moins mauvais quand on en sort et l'on est plus porté alors à faire grâce à sa parcimonie politique.
A mon retour de Siegenberg, mardi, nous trouvâmes la scène bien changée. Le roi de Naples devait partir le jeudi 28. Il prend par Mayence, Mannheim, Stuttgard, Munich et Vienne. Mme l'archiduchesse Christine a dû partir le vendredi 29. Elle
(1) A M. de Bérenger.
suit la même route que nous, et comme nous avançons à petites journées, elle nous talonne sans cesse et demain nous délogerons longtemps avant l'aurore pour arriver à Ratisbonne avant elle, au couchant. Là sera le terme de mes courses et de celles du comte et de la comtesse de Hohenthal avec lesquels j'ai fait le petit voyage de Siegenberg, et celui de Francfort à Ratisbonne. Là recommenceront d'autres scènes, d'autres tableaux, là je retrouverai beaucoup de connaissances, peu, très peu d'amis et mes livres. Enfin, qu'ai-je voulu faire? J'ai voulu voir, j'ai vu. Me voilà aussi avancé qu'Athalie, et c'est beaucoup pour quelqu'un qui n'est pas exigeant dans ses désirs.
Le séjour de Siegenberg m'a fait grand plaisir. C'est un contraste heureux, un intermède charmant à une pièce fatigante. De beaux sites, une maison commode ornée avec l'aisance de la richesse, et la richesse du bon goût. Des hôtes affables, intéressants, des compagnons aisés et de bonne humeur, une chère délicate, des promenades variées et nombreuses et des beaux jours arrachés à l'automne avare d'en donner. Tout cela fait grand plaisir après le tintamarre d'une ville où l'on sait trop la raison pour laquelle on y est transporté. Le bruit des ruisseaux après le fracas des voitures, l'herbe après la boue, les arbres et quelques fleurs après le luxe des dames et des tapis d'Aubusson et des Gobelins. Le chant des oiseaux après le brouhaha des assemblées, quelques heures d une conversation douce et facile après des tas de propos vains, des moments d'une folie naturelle et gaie, quelques courses solitaires consacrées à la rêverie, au repos de l'imagination et à des souvenirs touchants, à des espérances séduisantes ; tout cela ravit, enchante, après la nullité des grandeurs qui ne sont pas faites pour nous. Aussi j'en aime encore mieux les hôtes aimables de Siegenberg; nous nous sommes tous séparés avec regret. Mme de Diède est venue à Francfort avec nous. Le comte de Laben, homme d'un caractère doux, sûr, et ministre d'une loyauté et d'une instruction vraie et reconnue, est reparti pour la Saxe; le baron de Lichtenstein est allé rejoindre ses pénates dans les environs de Ramberg; le baron de Diède et ses charmants enfants, l'une capable déjà d'inspirer les plus tendres désirs, fraîche, jolie, décente