‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 27 sur 92 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

LA SITUATION DE LA FRANCE ET DE i/EUROPE A LA SUITE DE LA PAIX DE REICHENBACH.

Les dispositions de l'Europe. — Politique générale des puissances. Pitt et la France. — L'ordre de Malte.

Dans les lettres suivantes, M. de Bray trace un tableau d'ensemble de la situation de l'Europe au lendemain de la paix de Reichenbach. 11 montre très justement que celle-ci n'a donné satisfaction à personne. L'Autriche va traiter séparément avec les Turcs etobtenir quelques cessions territoriales (Paix de Sistova), les Russes continueront la guerre seuls et ne signeront la paix qu'à Jassy, en 1792. L'Angleterre, elle, à la faveur des difficultés politiques existant entre ces diverses puissances et de la guerre d'Orient, va développer son commerce. Bref, de toutes parts, c'est le conflit des intérêts non satisfaits qui éclatera bientôt lors de la guerre générale que les événements semblent préparer lentement.

Francfort, le 20 octobre 1790 (*).

L'Empereur va en voiture à Vienne, dans deux jours il doit y être. La maladie du roi de Naples a changé tout son plan de voyage. Il devait traverser la Bohême, aller à Prague, visiter Pless, Thérésianstad et d'autres forteresses, conduire le roi à la chasse chez le prince d'Armsperg, de là sur ses domaines du côté de l'Autriche. Une rougeole inattendue a changé tous ces projets. Dieu sait combien cette maladie a fait jaser, conjecturer. Les uns voulaient que ce fût un prétexte qui permît à l'Empereur de se rendre sur-le-champ à Vienne où des affaires importantes l'appelaient; d'autres parlaient de troubles en Bohême;

(1) A M. de Bérenger.

LES DISPOSITIONS DE L EUROPE. loi

quelques-uns ajoutaient qu'il y avait eu des malentendus entre les deux souverains. Il paraît vérifié que la maladie est réelle; si c'est trop jouer au fin que de supposer une cause politique à cette maladie, ce ne serait peut-être pas l'être assez de supposer que l'Empereur ait si subitement abandonné son beau-frère, sans autre raison que celle de partir de Francfort.il ne faut pas d'ailleurs chercher bien loin de nombreux sujets de son prompt retour dans sa capitale. Jamais prince n'eut plus d'affaires en tète. Les troubles de Bohême sont un vain bruit dans ce momentci, mais le passage du marquis Lucçhésini (x) qui a eu plusieurs conférences à Vienne avec le prince Kaunitz ; les bases à établir pour le congrès de Bucharest; les projets d'agrandissement en Croatie et en Serbie, et de cession d'un équivalent à la Prusse, selon un des articles du traité de Reichenbach ; les plans à concerter avec la Russie relativement à l'évacuation des provinces dont celle-ci est en possession, et dont M. Spielmann a peutêtre un peu trop inconsidérément disposé à Reichenbach, tant d'autres objets, sans parler du couronnement de Hongrie, sont très absorbants et ne donnent guère de jours de congé. Des personnes bien instruites prétendent que l'Autriche avancera ses frontières en Croatie jusqu'à l'Unna; qu'Orsova lui sera livré et Helgrade rendu, mais rasé. En compensation, la Prusse obtiendrait la ville de Ruremonde et la Gueldre autrichienne. Mais, s'il est vrai qu'un des principes qui doivent servir de base aux déterminations qui seront prises à La Haye, soit l'inaliénabilité des provinces des Pays-Bas, en faveur de qui que ce puisse être, comment arranger cette cession avec ce décret constitutionnel et que penser d'un ministère qui commence l'observance d'une règle par les exceptions à cette même règle ? J avoue cependant que l'échange me paraît assez probable; on s'accoutume d'ailleurs à glisser sur les égards et les principes, on ne fait que ce

(1) Marquis Jérôme de Lucçhésini, ministre prussien. Il fut envoyé à Varsovie où il signa le traité du 29 mars 1790 et appelé, le 5 juillet 1790, au Congrès de Reichenbach, afin de ménager, conjointement avec les envoyés de Hollande et d'Angleterre, la paix entre la Porte et l'Autriche. La convention de Reichenbach ne fit que suspendre les hostilités et un nouveau congrès s'ouvrit le 2 janvier 1791 , à Sistova, où fut encore envoyé le marquis Lucçhésini.

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qui arrange. Le marquis de Lucchésini est parti mécontent des Polonais; il avait sujet de l'être un peu.

La Pologne avance à grands pas dans la carrière des innovations. L'expérience a appris de combien de dangers elle est semée. L'hérédité du trône reconnue, en détruisant beaucoup d'abus, en détournant beaucoup de brigues et en tarissant la source d'une foule de malheurs et de troubles, entraînera aussi de grands inconvénients et portera au caractère de la constitution polonaise une atteinte peut-être mortelle. Tous ces grands palatins ne seront plus que des sujets, et cet esprit de fierté et d'indépendance qu'on n'a jamais pu totalement éteindre, même en 1772, et qui a maintenu la Pologne au milieu des plus grands revers, s'assoupira à l'ombre d'un manteau royal permanent.

Les affaires s'embrouillent plus que jamais et la paix de Reichenbach n'a rien fini. La Russie a fait un grand coup à Véréla, le 14 août. Si ce qu'on dit de l'alliance des trois puissances maritimes de la Baltique est vrai, cette mer est fermée aux Anglais et la position de la Prusse devient bien difficile, car elle n'a pas un vaisseau qui la puisse défendre. Ses ports et son commerce pourront être détruits, et la Russie, dont les avantages contre les Turcs ne peuvent que se maintenir, se montrera d'une manière bien redoutable en Livonie et en Pologne. Le prince Potemkine n'est nullement disposé à céder aux Turcs le prix de ses succès. Les projets d'indépendance qu'on lui attribue sont désormais hors de la portée de la Prusse, et peut-être de sa Souveraine. Maître de biens considérables à Schumla, familiarisé avec un genre de vie actif, avec un climat rigoureux; craint et admiré des cosaques qui confinent à la grande Pologne, à la Crimée et à la Tartarie; chef d'une armée accoutumée à ne recevoir d'autres ordres que les siens, et possesseur de la plus grande fortune de l'univers, qui pourra traverser ses plans et le réduire à suivre servilement les dispositions des divers cabinets? Il faut que l'Impératrice le ménage, elle le fera; elle servira les desseins du prince, qui cadrent d'ailleurs, avec les siens, par prudence et par goût. Mais s'il existe un avenir critique, c'est sans doute pour le Grand-Duc.

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La Cour de Prusse sent à présent quelle énorme besogne il lui reste encore à faire pour remplir ses intentions. Le duc de Brunswick s'est en quelque sorte retiré. C'est la retraite d'un grand capitaine et d'un grand homme d'Etat tout ensemble. Môllendorff est habile, mais les Russes, protégés par la ceinture du pôle, d'immenses déserts et leur caractère national, sont un ennemi bien redoutable, et que les Prussiens ont, sous le grand Frédéric, appris à connaître à Kunersdorf (*), à Zullichau (2) et même à Zorndorf (3).

L'Angleterre, écartée de la Baltique par l'impossibilité de forcer le Sund, ne pourrait se rendre formidable aux Russes que dans la mer Noire. Mais les Turcs, jaloux de l'empire de cette mer, ne lui en livreront l'entrée qu'à la dernière extrémité; et, d'ailleurs, si la paix se fait entre eux et la Russie, que devient encore ce plan? L'Angleterre semble jalouse de la considération que la Prusse s'est acquise. Les personnes instruites savent que c'est l'influence de l'Angleterre qui a déterminé l'Autriche à accepter rapidement les conditions proposées à Reichenbach. Ces propositions, avec le plan de cession de la Gueltlre, ont été portées, il y a plus de six mois, à Vienne par M. le chevalier Keith dans les mains duquel le marquis de Brème, ambassadeur de Sardaigne à Vienne, avec qui j'ai beaucoup causé sur ces différents objets, les a vus. D'un autre côté, on assure que c'est l'Angleterre qui désire que la clause de l'inaliénabilité des provinces belgiques soit prononcée, ne voulant pas que le stathouder puisse songer à se former un État indépendant trop puissant. Mais le grand nombre n'a vu et entendu que le nom de la Prusse dans ces différentes opérations politiques.

M. Pitt, au contraire, a un plan plus sûr que brillant.

Pilt désirait la paix pour diminuer la dette anglaise, conséquence delà guerre d'Amérique, réorganiser les forces navales, développer le commerce et l'industrie. Il voulait, par une série de conventions,

(1) Défaite de Frédéric II (23 juin).

(2) Victoire du général russe Soltikof sur le lieutenant de Frédéric, le général Wedel (12 août 1759).

(3) Victoire de Frédéric, chèrement achetée, le 25 août 1758.

ouvrir à l'Angleterre les marchés de l'Europe. C'est ainsi qu'il signa avec la France le traité du 26 septembre 1786, qui devait permettre aux produits manufacturés anglais d'envahir le marché français. Il essaya d'empêcher l'Espagne de conclure avec la France le traité de commerce de juin 1875; il resserra son alliance avec le Portugal.

Il veut faire de l'Angleterre le fournisseur général de l'Europe. Partout il veut établir des traités de commerce qui, en faisant de sa patrie le centre de toute l'industrie européenne et la source de tous les objets de luxe, en fasse aussi le lieu de rassemblement pour toutes les jouissances et toutes les richesses. Déjà son but est rempli à l'égard de la France et de la Hollande, il n'en a point d'autres envers l'Espagne, après avoir fait rompre le pacte de famille. Ce dessein à l'égard de la Porte est connu et fondé. C'était aussi une convention tacite, en revanche de ses bons offices envers la Prusse, que l'établissement d'un traité de commerce avec cette dernière puissance et la Pologne, traité qui eût permis aux Anglais de tirer les riches profits du commerce des grains à Dantzig, et à Memel, Elbing et Colberg, et d'exporter les autres productions généralement employées et indispensables de la Lithuanie et de la Pologne. Elle comptait bien aussi forcer la Russie à lui faire des avantages ; mais ce ce dernier projet rencontre plus de difficultés. Celui qui concerne l'Espagne n'est pas non plus bien net. On dit la guerre déclarée entre cette puissance et l'Angleterre. J'ai peine à croire que la première la soutienne avec avantage. Puis-je parler de nous, de nos secours?

Dans l'état effrayant d'indiscipline et de révolte où chacun des équipages de nos vaisseaux se trouve, M. d'Albert de Rians lui-même, désespère. Les soldats, les matelots que nous payons, achèveront notre ruine, déshonoreront le pavillon national dans une guerre qui verra la destruction de notre commerce et de nos colonies s'opérer (1). Est-il possible d'attendre d'autres

(1) Cette prédiction, faite à plusieurs reprises par le chevalier de Bray, s'est réalisée; Toulon et la flotte de la Méditerranée fut livrée aux Anglais, l'amiral Hood en pris possession le 28 août 1793; l'amiral Howe battit la flotte française de l'Atlantique le 1er juin 1794; les Anglais s'étaient emparés déjà alors de la Martinique, de Sainte-Lucie, de la Guadeloupe et de Pondichéry ; Nelson détrui-

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