‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 28 sur 92 · LES DISPOSITIONS DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

LES DISPOSITIONS DE L'EUROPE

résultais de ce choc de passions, de vices, d'intérêts et d'erreurs qui agitent, travaillent, dirigent et aveuglent cette foule d'individus trop éloignés du grand centre des intérêts nationaux et du point où aboutissent tous les ressorts de l'administration, pour en sentir tout le prix pour eux-mêmes, pour en respecter l'action et l'influence? Cela ne peut pas être autrement. Ceux qui devraient les éclairer et les instruire les fourvoient, ceux qui devraient les punir les flattent, ceux qui devraient les commander sont en fuite, insultés, anéantis, ceux qui gagnent à leurs crimes les encouragent et les soudoient. Cet état est bien malheureux pour la France et pour l'humanité entière; ne doutons point que ces secousses qui ébranlent aujourd'hui le système politique de l'Europe n'eussent été impossibles sans l'état actuel de notre pauvre pays. Mais toutes les combinaisons les plus inquiétantes se produisent dans le moment où le peuple français a franchi ses limites et renversé le premier trône de l'univers. Attendons-nous à tout.

L'Allemagne ne nous montre aucune sympathie; dans les pièces diplomatiques, même les plus publiques, ces sentiments ont peine à se cacher. Ils se sont manifestés dans une lettre des électeurs à l'Empereur pour l'engager à protéger les États de l'Allemagne lésés par les décrets de l'Assemblée nationale. Elle a même été trouvée trop forte pour leurs auteurs et elle a été depuis mitigée ; sa date est du 2 octobre, elle Ta été par l'avis de la Saxe et les raisons alléguées à cette instigation, pour des causes politiques, n'ont point été insérées dans le procès-verbal.

Gomme membre de l'ordre de Malte, le chevalier de Bray avait conservé des relations suivies avec le Grand Maître et avec ses anciens amis de l'ordre. On lui avait communiqué le mémoire que l'on se proposait d'adresser au gouvernement français pour protester contre les attaques dont l'ordre était victime et contre les mesures qui seraient

sit la flotte de Brueys à Aboukir ; Malte capitula le 5 septembre 1800 ; Saint- Domingue fut perdue en 1803. Enfin, à Trafalgar, le 21 octobre 1805, Nelson assura définitivement aux Anglais l'empire des mers.

de nature à lui enlever ses biens et ses privilèges. M. de Bray donne sur ce mémoire son appréciation dans une note qui mérite d'êlre reproduite ici.

J'ai écrit l'an dernier au receveur de l'Ordre de Malte qui m'a soumis le mémoire destiné à l'Assemblée nationale. Je lui dis franchement ce que je pense du mémoire; il est fort sage dans ses principes et dans son exposition; il n'y a ni verbiage, ni déclamation et c'est ce qu'il faut, mais j'y trouve un défaut essentiel et je le lui ai expliqué.

J'avais fait observer qu'il ne fallait pas, dans les temps présents, se défendre en rappelant nos privilèges, nos immunités et nos franchises. Il est clair qu'une guerre terrible est déclarée à toutes ces faveurs et prérogatives, et se cacher derrière c'est s'exposer à recevoir tous les coups. L'Ordre de Malte avait, ce me semble, des moyens plus efficaces à employer, et voici la marche que j'aurais tenue : d'abord, comme tout établissement extrêmement ancien est par là respectable aux yeux même les plus prévenus, surtout lorsque cet établissement n'est évidemment point nuisible, j'aurais tracé en peu de mots son origine et l'éclat de ses premiers succès; ensuite, j'aurais suivi l'esprit du mémoire en démontrant que la nation assemblée, et ses rois, avaient, en différents temps, fortifié une puissance illustre par les services que la chrétienté en recevait. L'article où l'on compare l'état primitif de Malte à son état actuel aurait mérité, selon moi, plus d'extension devant une assemblée de moralistes et de métaphysiciens. Il n'eût pas été hors de propos de lier la cause de l'ordre à celle de l'humanité entière, de faire observer que cent cinquante mille êtres humains prospéraient sur un rocher, protégés par la Religion ; qu'il ne fallait pas croire que la France fit les frais de ce grand entretien, puisque tel était l'avantage de l'organisation de l'ordre d étendre la circulation et la vie des Etats qui le composent, au centre qui le réunit. J'aurais surtout très étendu la note de la page du mémoire où l'on dit que par la balance du commerce entre Malte et Alarseille, il rentre plus d'argent en cette ville qu'il n'en sort de toute la France pour le compte de Tordre; je ne puis trop regretter qu'on n'ait pas profité des moyens très précieux que cette considération présentait. Je désirerais que l'ordre fournît des observations particulières sur cet article. Enfin, j'aurais démontré, que selon le plan d'imposition adopté par l'Assemblée nationale, ce sont les biens qu'on doit avoir en vue et non les personnes. Or, s'il est vrai que les taxes assises sur un nombre donné d'arpents appartenant à

LES DISPOSITIONS DE l'ëUROPE. 137

l'ordre égalent celles qui portent sur un pareil nombre appartenant à un propriétaire isolé, qu'a-t on à demander à Tordre? Les commandeurs ne l'ont point valoir par eux-mêmes. Ils afferment. Les fermiers paient toutes les taxes établies. En outre, Tordre paie un abonnement pour la totalité de ses biens; c'est donc une double imposition; c'est comme si on me faisait payer parce que je cultive ma terre, et ensuite parce que j'en tire un revenu net. Ensuite il était important d'observer que la plupart des dépenses de visites, terriers, etc., se faisaient dans le pays au profit des sujets du roi. L'exposition des services rendus dernièrement à la France est encore une circonstance infiniment heureuse, et la position géographique de Malte est un argument très puissant aujourd'hui, surtout que notre commerce du Levant peut devenir sujet à beaucoup plus d'obstacles. Il me semble encore que sans dévoiler nos usages particuliers, qui peuvent toujours prêter à la censure amère des novateurs, nous aurions pu observer que la constitution de Tordre était en quelque sorte l'image de celle qu'on veut établir en France; que les trois corps n'en font absolument qu'un, délibérant sur les mêmes objets, participant presque aux mêmes privilèges. Ce que cette assertion aurait eu de hasardé n'aurait été réfuté par personne, parce que tout le monde est intéressé à épargner le corps pour sauver les membres; cela aurait été plus expédient que de faire observer qu'il est composé de 3 ordres qui existent en France, puisqu'on vient de les y confondre. Enfin, je désirerais qu'on éloignât autant que possible toute discussion relative à notre administration intérieure; elle ne regarde pas plus la France que l'Espagne, le Portugal; et la France ne peut exiger de nous que l'obéissance aux lois et une conduite diurne d'un bon citoven ; ce qui se fait à Malte, au chapitre, dans les langues, doit échapper à son inspection. Il est des vérités qu'il faut avoir le courage de dire, et ce serait présumer dans l'Assemblée nationale une façon de penser plus que despotique que de croire qu'elle détruira un ordre utile pour le plaisir de le détruire. D'ailleurs, on ne peut trop lui faire observer que si on lui enlève les ressources de la France, il faut qu'il succombe. Malte est une possession pesante pour son propriétaire, politiquement importante pour tous, économiquement pour aucun. Si la Religion est trop affaiblie pour la conserver, il faut qu'une autre puissance s'en empare. La France a-t-elle pris ses mesures en conséquence? Quand même cela serait, peut-elle présumer qu'on lui laisse exécuter cet injuste projet? L'Angleterre, l'Espagne, la Russie se dispute-

raient celte riche proie ('), et le coup porté à l'ordre, en France, l'anéantirait dans toutes ses parties. Mais, à supposer que la France gagnât en effet de vitesse, et qu'elle occupât par les armes l'asile important dont une puissance amie lui ménageait les ressources en lui épargnant les charges, quels frais n'exigeraient pas l'entretien, la conservation, de la plus vaste forteresse du monde; d'un pays absolument dépourvu de ressources et éternellement dépendant de ce qui l'entoure pour toute espèce d'approvisionnement? Certes, il me semble que ce sont cependant là des raisons ; et si l'on persiste à ne les point entendre, malheur au peuple qui les aura méconnues! Ainsi donc, en résumant, l'Ordre de Malte, même les compensations politiques à part, n'est nullement nuisible à la France. Si l'on détruit ses commanderies, cette puissance tombe, non seulement en France, mais partout. Si elle est détruite, qui s'emparera de l'île? Supposez que ce soit la France; elle ne peut le faire sans des oppositions puissantes et sans une guerre ruineuse; et quand même elle parviendrait à s'en mettre en possession, cette possession, sans lui procurer plus d'avantages qu'aujourd'hui, lui imposerait un entretien fort onéreux. Je laisse à part les observations très justes qu'on pourrait faire sur la sainteté des propriétés, le respect dû aux fondations utiles, sur les avantages qu'en retirent les sujets du roi, qui sont à la fois religieux et citoyens, etc. Si j'avais eu des données sur cet objet, sans doute elles m'auraient fourni d'autres raisons, d'autres armes; je n'ai fait que poser, avec la réserve qui doit m 'être propre, des vues sur un sujet aussi intéressant pour moi. Quant à nos affaires de police intérieure et au redressement de nos griefs, je m'en rapporte absolument à la justice et à la vertu des supérieurs, et j'en attends les suites les plus heureuses.

Cependant on nous proscrit en quelque sorte avant de nous avoir jugés. La suppression très irréfléchie, très préjudiciable des dîmes a porté un coup bien cruel à la plupart des commanderies. Et au bien de qui cela a-t-il servi? A ruiner bien des gens, à en mécontenter davantage, sans enrichir personne, sans secourir l'État.

Si l'on ne revient pas là-dessus, le sacrifice est à moitié consommé; pourquoi faut-il qu'un esprit de délire et de déloyauté se soit emparé de ceux dont nous attendions le salut!

(1) C'est ce qui arriva : Bonaparte s'empara de Malte; Paul Ier prit les intérêts de l'ordre sous sa protection et s'adjugea la Grande Maîtrise; l'Angleterre, plus pratique, reprit l'île aux Français et la possède encore aujourd'hui.

LES DISPOSITIONS I>E LEUROPE. 139

Francfort, 27 septembre 1790 (*).

Je m'empresse de vous remercier de votre épître du 51 aon* qui renferme des expressions si pleines de bonté. J'ose vous affirmer que vous n'avez point à faire à un ingrat, et que la vivacité de mes sentiments égale l'impression profonde et durable que vos vertus, vos qualités et vos bontés pour moi ont faite dans mon âme. — J'attends avec impatience la collection de mémoires que vous voulez bien m expédier. Vous ne pouvez pas douter de tout mon empressement à attendre des nouvelles satisfaisantes sur l'ordre. J'en ai d'autant plus besoin pour ma tranquillité que de tous côtés je reçois des nouvelles alarmantes. On m'écrit de Paris qu'il y a des émissaires secrets qui vont de porte en porte animer les esprits contre nous et les pousser â notre destruction. J'oserai vous transcrire une des phrases : (Paris, 2 septembre) « vous perdez tous les jours quelques partisans. » On détache les plus vertueux en leur montrant l'Ordre de » Malte tel qu'on dit qu'il est, on assure que voire irréligion et » les mœurs de votre couvent ont révolté les voyageurs les moins » délicats sur ces deux articles. »

Notre irréligion? Bon Dieu, est-ce l'Assemblée nationale qui veut faire notre procès à ce titre? Est-ce ce corps de législateurs qui a déclaré que par respect pour la divinité, il ne voulait pas prononcer quelle était la religion de l'Etat? Non, gardons-nous de le croire, nous sommes trop malheureux pour être punis par nos vices. On nous attaquera par le côté où nos droits, notre constitution garantissent nos propriétés, et si nous périssons nous serons ainsi martyrs de l'injustice. Ah! sans doute, nous sommes bien loin de cette première pureté des temps de notre origine, et de la ferveur des Gérard et des Raymond; sans doute la discipline conventuelle a souffert dans d'essentielles parties; mais s'il existe du relâchement dans nos mœurs, il existe aussi parmi nous des membres respectables et vertueux, et le ciel a toujours sauvé la foule des pécheurs en faveur du petit nombre des gens de bien. D'ailleurs, politiquement parlant, toutes nos institutions subsistent. Les charités de l'ordre sont immenses et

(1) A M. d'Eslournel, receveur de l'Ordre de Malle.

s'ilexistesur laterre un peuple heureux etlibre, c'est assurément celui de Malte. Quelques abus particuliers qu'on nous reproche sont plutôt les vices du siècle que ceux de la chose, et nulle part nous ne trouverons de tribunal plus pur que les coupables qu'on veut proscrire. Je suis bien loin, au surplus, de ne pas soupirer après un nouvel ordre de choses, surtout relativement à l'administration des finances. J'ai eu l'honneur de vous en parler dans ma dernière lettre, Monsieur le receveur, et il est instant de prendre des mesures stables et inébranlables à cet égurd. Il me semble qu'on pourrait exiger la responsabilité des personnes qui sont à la tête des finances et une comptabilité annuelle au conseil de Mail e. Une telle proposition faite par vous, Monsieur le receveur, acquerrait un poids infini, et vous seriez à la fois l'instigateur et le modèle. Il faut qu'un homme ferme dessille les yeux au Grand Maître et déchire le voile qui lui cache la vérité ; il faut une discipline plus sévère et que les Français, qui sont l'éternel entretien des autres nations, eu égard à leur légèreté et à leur inconsidération, montrent de quels développements ils sont susceptibles dans les moments de calamité et de misère dont le ciel nous afflige. Pour moi, flottant dans une fatigante incertitude sur mon sort, privé des appuis sur lesquels je comptais, je voudrais qu'il fût décidé quelque chose de positif sur nous, et savoir enfin si nous existerons, oui ou non. Le mode ne peut me paraître indifférent. Je crains les ressources qu'on nous offre, je les crains pour la France et pour Malte. Ce que les autres puissances feront pour nous ne peut être qu'une compensation de ce que nous ferons pour elles; que pouvons nous donc faire de plus que ce que nous avons fait jusqu'à présentai ce n'est de leur abandonner notre port et les forteresses de l'île? Le port fut toujours à tous, il faut donc le rendre exclusif à la France et privatif à l'Angleterre ou à la Russie. Mais l'Espagne souscrira-t-elle à ces engagements? J'avoue que toutes ces dispositions m'effraient, mais le point est de dérober les biens de l'ordre à l'avidité engloutissante de l'Assemblée nationale, dans ce moment où, dénuée de ressources, elle sacrifie aveuglément les légitimes, pour s'en procurer de vaines et d'éternellement injustes. Nous ne sommes point partie du clergé, voilà ce qu'il faut invariablement

Page 1