‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 29 sur 92 · POLITIQUE DE LA SUEDE · texte numérisé non relu

POLITIQUE DE LA SUEDE

établir, voilà ce que plusieurs mémoires ont développé et ce dont il faut que l'on convienne, si on n'a pas encore absolument renoncé à toule évidence; mais en attendant il est à craindre que les ressorts que Ton fait jouer contre nous n'aient leur effet. On indispose les esprits en formant une opinion publique désavantageuse sur notre compte, et en se servant, pour nous perdre, d'arguments tirés de maximes qui n'ont jamais été suivies par l'Assemblée nationale.

Politique de la Suède. — Ses rapports avec la Prusse, avec la France

et avec la Russie

La paix conclue par la Suède est contraire aux vues de la Prusse. On en sent, de plus en plus, la conséquence. Le prince Potemkine ne veut point entendre parler de cessions. Il poursuit les Turcs à outrance On assure qu'il vient de battre l'armée du grand-vizir et qu'il a fait le Seraskier prisonnier mais c'est le général Heckman qui a battu les Tartares du Cuban). La Prusse ne désire pas la guerre avec l'Impératrice; quelque contenance qu'elle affecte, cela n'est pas douteux. En effet, elle a peu à y gagner et elle risque beaucoup. Aussi est-elle peu satisfaite de Guslave. 11 faut avouer que c'est au grand Frédéric qu il a dû l'affermissement de la constitution de 1772. L'impératrice en était outrée; elle ne concevait pas, écrivait elle au prince Henry, « comment un souverain pouvait plonger ses peuples dans une » telle servitude. Assiéger le sénat, ajouta-t-elle, environner » de gardes les délibérants, pointer le canon contre la salle où » ils étaient assemblés, ordonner dans ces moments désastreux » à tout citoyen de la résidence de se tenir chez soi ; n'est-ce pas » le comble du despotisme? Est-ce donc là traiter, comme le dit » le roi, librement avec ses sujets? »

J'ai vu cette lettre et d'autres manuscrites et très précieuses entre les mains du comte de Goettz, où le roi de Suède reconnaît, en effet, que c'est à son oncle, le roi de Prusse, qu'il devra son existence, s'il ne traverse point ses projets ; que c'est son

exemple qu'il a voulu suivre, etc., et il est certain qu'alors la Russie proposa à la Prusse de forcer le roi à rétablir l'ancienne constitution, en lui déclarant la guerre; et offrit à Frédéric de lui assurer la Poméranie suédoise, s'il adoptait et suivait ces vues. Le roi de Prusse n'y accéda point, par générosité et par affection pour son neveu, qui cependant, lors de son passage à Berlin, en 1771, lui avait promis positivement de ne rien innover.

Gustave III avait formé son plan en France. Le règne de Mme du Barry (4) avait commencé à cette époque. C'était le duc d'Aiguillon (2) qui était ministre des Affaires étrangères. Le roi s'assura de l'approbation de notre cour, il obtint même dix arrérages de subsides. La France enchaîna le Danemark, et sans paraître avoir rien opéré en Suède, où M. de Vergennes(3) était ambassadeur, ce fut elle qui fit tout. Ostermann (é)le savait bien et s'en plaignit, en grondant contre madame la France (5). Mais que faire? La Russie était dans l'impossibilité de tenter une guerre pour des avantages douteux, tandis qu'alors elle était aux prises avec les Turcs. Elle finit donc par donner son accession et sa garantie à la constitution. C'est encore au delà des limites de cette constitution que le roi de Suède s'est avancé en 1788; il s est rendu despotique et il n'a pas craint d'attaquer

(1) Marie-Jeanne du Barry, la dernière favorite de Louis XV, fille d'une couturière nommée Bécu. On la maria au comte Guillaume du Barry pour la faire admettre à la cour.

(2) Armand-Vignerot Duplessis Richelieu, duc d'Aiguillon, devint ministre des affaires étrangères en 1771, grâce à l'influence de la du Barry. L'avènement de Louis XVI fut le signal de sa disgrâce et il fut remplacé par M. de Vergennes.

(3) Charles Gravier, comte de Vergennes, le célèbre ministre des affaires étrangères de Louis XVI. Il fut ambassadeur en Suède en 1771. Il aida le roi Gustave III à triompher des factions rivales qui existaient à la Diète (faction des chapeaux, faction des bonnets), lui fournit de nombreux subsides et contribua au succès de la révolution de 1772 qui consolidait le pouvoir royal et en même temps allait permettre à la Suède de se fortifier. C'est à ces événements que fait allusion M. deBray.

(4-) Comte Jean d'Ostermann, ambassadeur de Russie à Stockholm, où il se trouvait lors de la révolution de 1772, qu'il fit tout en effet pour empêcher conformément à ses instructions.

(5) Surnom que la du Barry donnait à Louis XV : elle l'appelait, en effet, « la France ».

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