‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 30 sur 92 · POLITIQUE DE LA SUEDE · texte numérisé non relu

POLITIQUE DE LA SUEDE

seul la Russie, sans même l'avoir déclaré à la Prusse qui, cependant, l'a depuis encouragé, et lui a même prêté d'assez fortes sommes avec condition qu'elles seraient hypothéquées sur la Poméranie, condition qui, jusqu'ici n'a point encore été remplie. Mais vous jugez bien que la Prusse n'hésitera pas à en réclamer l'exécution. Deux fois la fortune a donc favorisé les entreprises les plus hardies de Gustave; la première, par notre moyen et en retenant la Prusse dans des dispositions pacifiques; la seconde sans nous, en déclarant la guerre à notre alliée, en ayant l'air de se lier avec la Prusse, dont les menaces, jointes à celles de l'Angleterre, ontcontenu le Danemark prêt à réunir ses forces à celles de la Russie, et sur la promesse de subsides turcs, dont une somme très légère a été payée. Après ces événements, voilà la Russie qui se lie avec cette Suède, implacable ennemie, et l'Impératrice qui reçoit chez elle, comme ministre de Stockholm, ce baron de Taub, dont elle disait qu'elle ne concevait pas comment un roi pouvait avoir auprès de lui un si dangereux sujet. Et jugez les souverains ou plutôt les événements !

Vous sentez bien que la Russie, qui n'est entrée pour rien dans les conventions de Reichenbach, et est conséquemment restée étrangère aux conclusions qui y ont été prises, traversera puissamment le but que les puissances médiatrices se sont proposé. A mesure que l'Autriche évacuera les provinces qu'elle doit rendre à la Porte, qui empêchera la Russie de s'en emparer ? L'Angleterre et la Prusse perdraient tout le fruit de la convention de Reichenbach si la Russie occupait, à elle seule, ce qu'elle partageait auparavant avec l'Autriche. La Porte, trompée dans ses espérances, ne pourrait souscrire aux conditions de récompense qu'elle avait déterminées en faveur de l'Angleterre. Cette récompense était un traité de commerce entre les cours de Londres et de Constantinople, qui nous eût déboutés du premier poste que nous ne sommes plus dignes d'occuper. Il est donc bien important pour l'Angleterre d'assurer l'effet de la paix de Reichenbach; c'est aussi le motif pour lequel M. Lward, ministre de Londres à Berlin, s'en est expliqué à Francfort avec l'Empereur. M. le comte de Goertz a aussi eu une conférence avec lui sur ce sujet. Ces deux cours ont voulu s'assurer des senti-

ments de l'Empereur, qu'une prétendue déclaration du prince Kaunitz à M. Jacobi, ministre de Brandebourg à Vienne, avait rendu suspects. On assure que M. de Kaunitz avait dit que si l'Angleterre faisait la guerre à la Russie, l'Autriche ne pourrait se dispenser d'aider celte dernière puissance. Mais l'Empereur a donné sa parole d'observer à la lettre la convention de Reichenbach; il est parti tout de suite pour en conférer avec le prince Kaunitz, qui n'a point demandé sa retraite, comme on l'avait dit. Mais nous avons vu jusqu'où s'étend la convention de Reichenbach, et il s'en faut que cette déclaration de l'Empereur tire les cours médiatrices d'embarras. Ne serait-ce pas là une cause de la paix inattendue de l'Espagne avec l'Angleterre, qui est bien aise de réserver toutes ses forces pour les porter contre la Russie dans la mer Baltique ou dans la mer Noire et se venger par là de la ligue de neutralité armée (*) qu'elle ne lui a point encore pardonnée; car les conditions de cette paix me paraissent bien modérées, et je crains qu'il n'y ait quelque clause cachée dont nous pourrions bien être la victime? Remarquons en effet que la clause de désarmement n'est point encore portée et que nos colonies sont toujours dans un état de désordre affreux.

La paix entre l'Angleterre et l'Espagne. Ses conséquences. — La prospérité des États-Unis — L'Angleterre aux Indes. — La révolte de Tippo-Saïb. — Les Anglais veulent devenir les fournisseurs du genre humain.

L'Espagne n'étant pas de taille à résister seule à l'Angleterre, préféra s'accommoder avec elle, car les secours proposés finalement par l'Assemblée Constituante s'étaient trop fait attendre. Les négociations aboutirent au trailé de l'Escurial, le 12 octobre 1790. L'Espagne cédait à l'Angleterre le territoire contesté.

(1) Cette ligue,qui avait pour but de combattre les exigences de l'Angleterre sur mer, droit de blocus non effectif, droit de visite, etc., fut définitivement signée en 1800 entre la Russie, la Suède, le Danemark; la Prusse y adhéra ensuite. Mais Nelson força le Sund et obligea les Danois de se détacher de cette ligue que l'assassinat du czar Paul Ie devait dissoudre peu après par l'avènement d'Alexandre Ier qui traita aussitôt avec l'Angleterre.

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Désormais elle allait chercher dans l'alliance anglaise la sécurité que les Français lui refusaient, puisqu'ils venaient d'eux-mêmes de déchirer le Pacte de famille. C'était un succès pour M. Pitt.

M de Bray a très bien vu 1 influence de cette politique sur le développement de la puissance anglaise qu'il nous décrit dans les lettres suivantes. Également il prévoit, dès cetle époque, le degré de prospérité auquel arriveront fatalement les États-Unis d'Amérique. 11 ne faut pas oublier qu'on est seulement au lendemain du traité de Versailles (1773) qui a consacré leur indépendance.

Ralisbonne, 23 janvier 1791.

La paix entre l'Espagne et l'Angleterre est faite. L'échange des ratifications a eu lieu entre M. Fitzherbert et le comte de Florida-Blanca (*) à l'Escurial. Les armements énormes qui ont été faits de part et d'autre et qui ont coûté, à l'Angleterre seule, .72 millions, ne seront jamais compensés par les bénéfices qui résulteront pour cette dernière d'un établissement à Nootka Sound et, pour les Espagnols, par la conservation des droits dont ils ont joui jusqu'ici et dont la stipulation n'ajoute rien à leur puissance. Ce serait ici le lieu, si j'en avais le loisir, de rechercher quels sont les avantages que les vainqueurs retirent de leurs succès après des guerres longues et ruineuses, où tous les partis souffrent plus ou moins de leurs pertes ou de leurs victoires, où le corps des empires les plus puissants s'affaisse sous le poids dune dette qui s'accroît à l'infini. Voilà le tableau que nous ont offert toutes les guerres depuis Louis XIII. Chacun a exagéré ses prétentions et ses moyens d'attaque ou de défense, et chacun est resté au-dessous de ses désirs en outrepassant ses facultés.

(1) François- Antoine Horlmo, comte de Florida-Blanca, diplomate espagnol. Appelé au ministère d'État, il termina très heureusement les discussions politiques entre l'Espagne et le Portugal par le double mariage de l'infante dona Charlotte avec le prince du Brésil et de l'infant don Gabriel, frère de Charles IIÏ, avec une princesse portugaise. L'Espagne le considère à juste titre comme un grand ministre.

Je crains que nous ne désarmions trop précipitamment. En effet, l'état des colonies m'inquiète, et quoique je pense qu'il ne soit pas de la politique de l'Angleterre de troubler, par une attaque subite, le cours des erreurs qui nous précipitent dans des maux qu'il nous faudra du temps pour réparer, cependant je suis persuadé qu'elle portera, s'il est possible, nos colonies à se détacher de nous pour nous rendre coup pour coup; et qu'elle y parviendra sans employer des moyens ouverts, et seulement en fomentant les troubles cruels que nos nouvelles lois y ont si imprudemment excités. Il est vrai que la naturede nos colonies ne comporte point pour elles une indépendance semblable à celle des Etats- Unis. Elles seront nécessairement à la merci des pays qui pourront les nourrir, parce qu'on ne vit pas que de sucre et de café et qu'on n'y cultive que ces productions. Mais, comme le commerce n'est autre chose qu'une continuité d'échanges, il se trouvera toujours bien des gens qui leur porteront des farines et prendront en retour le fruit de leur sol. Ils satisferont ainsi à leurs premiers besoins et retireront en outre un immense profit de ces denrées de seconde nécessité, ou plutôt d'une nécessité que nous nous sommes absolument créée.

Si cela se fait, comme il est très possible, il n'y a pas de doute que les Américains des Etats-Unis ne deviennent à la longue les fournisseurs de l'Europe dans ce genre de marchandises. Leur situation et les ressources de leur sol leur donnent tous les moyens pour cela, et alors nous verrons s élever dans le nouveau continent, une puissance formidable qui fera la loi au nouveau monde, par son influence et ses forces, et à Cancien, en le tenant sous la dépendance de ses propres besoins. Une chose peut retarder cette marche des événements. C'est la manie constitutionnelle que nous avons semée dans nos îles, manie absolument opposée à leur régime, à leur genre de culture, à la nature de leur population et à la distribution de leurs institutions civiles et domestiques. On sait combien de maux et de ravages ont déjà entraîné les premiers mouvements qui s'y sont manifestés et quelles pertes irréparables la Martinique et Saint-Domingue ont surtout éprouvées à la suite de la révolte des mulâtres et des nègres, et de l'insurrection des habitants qui étaient

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