LES REFORMES NECESSAIRES, ETC
qui, les faisant tous coopérer au même but, les mette dans le cas de l'atteindre avec efficacité. Et cependant, au lieu de vous porter avec ardeur à la confection de cette grande œuvre, vous vous raidissez d'un côté, vous vous relâchez indiscrètement d'un autre, vous déclarez que vous ne voulez vous départir en rien de vos privilèges, vous finissez par en sacrifier une portion, et vous dites en dernier lieu que vous ne députerez point aux Etats tant que l'élection de vos députés ne se fera point par vos Etats assemblés. Mais pourquoi ne voulez-vous pas user de la liberté accordée au tiers pour l'élection de ses députés? Pourquoi prétendez-vous que vos Etats, que vous avez déclaré être vicieusement constitués, où le tiers est soi-disant représenté par 42 députés, tous d'office, et la plupart nobles, aient la faculté de députer pour le tiers aux Etats généraux, tandis qu'il est évident que c'est la cause du peuple qui va enfin se plaider à ce tribunal auguste, cause trop longtemps négligée, trop longtemps sacrifiée, trop longtemps avilie? Comment voulez-vous que le peuple se fasse entendre si vous prétendez ne lui laisser d'autre voix que les vôtres? Quelle que soit la probité des individus nobles, mon cher ami, elle ne peut rassurer des gens qui avant tout doivent avoir confiance en eux-mêmes. Vous taxez le ministère de prétendre au despotisme. Eh, bon Dieu, quel ministère en fut plus éloigné que le ministère actuel (1), quel prince fut moins despote que le nôtre? Est-ce en éclairant la nation sur ses droits qu'on prétend l'asservir? Est-ce en la consultant sur les moyensde la rendre plus heureuse qu'on veut l'opprimer? Mais, me direz-vous, n'est-il pas trop dangereux de détruire la prépondérance de la noblesse, de la rabaisser au niveau des citoyens du tiers? Donc, c'est la noblesse seule qui crie au despotisme, la nation ne s'en plaint pas ! Or, comme le chancelier de l'Hôpital disait, sous Charles IX, qu'il saurait bien faire
(1) C'est Necker qui exerçait dans ce ministère, constitué après la chute de Brienne (26 «Tout 1788), une influence prépondérante comme directeur général des finances. Il avait manifesté bientôt ses tendances libérales en décrétant (5 déc. 1788) la double représentation du Tiers, contrairement au vœu de l'Assemblée des notables et du parti rétrograde. C'est pourquoi le chevalier de Dray déclara très justement que c'était bien le ministère le plus éloigné qui fût du despotisme. Du reste, sa chute fut provoquée par la faction du comte d'Artois.
perdre aux parlements l'idée qu'ils avaient de se croire les représentants de la nation, il est temps enfin que les nobles abandonnent la chimère de se croire la nation elle-même. Croyezmoi, mon cher ami, le ministère précédent a trop instruit les Erançais sur leurs véritables intérêts pour leur faire admettre désormais que l'autorité puisse s'exercer encore avec autant de violence, qu'elle puisse tout déterminer sans autre considération que celle de sa seule volonté. Le peuple, plus considéré, plus heureux, ne rendra point la noblesse moins brillante et plus faible. La force d'un État consiste dans l'union de tous les citoyens réunis sous une loi commune n'ayant à porter qu'un fardeau commun et non dans les forces isolées, séparées et souvent opposées entre elles d'une foule de corps dont les privilèges s'entrechoquent et pèsent horriblement sur les têtes de ceux qu'ils ne protègent pas. Or, n'est-ce pas la plus absurde des idées de prétendre que la nation n'est en sûreté contre les entreprises de l'autorité que lorsque la nation succombe véritablement sous cette autorité, moins quelques associations appelées cours souveraines, clergé et noblesse? N'est-ce pas la plus absurde des idées, dis-je, de préférer ce régime destructeur à la coalition générale de tous les citoyens liés par les mêmes besoins, les mêmes sentiments et les mêmes travaux? Ce tableau n'a-t-il pas quelque chose de vraiment touchant, comparé surtout à la monstrueuse inégalité des temps féodaux à laquelle plus de personnes qu'on ne le pense tiennent encore. Et pourquoi les anciens comices de la nation ont-ils produit si peu d'heureux effets, si ce n'est par ce funeste ascendant que les deux premiers ordres y ont toujours conservé? N'est-ce pas plutôt en s'écartant de cette déplorable institution qu'on parviendra à atteindre le but qu'on a toujours manqué jusqu'à présent?
Rappelez-vous que de tous les Etats généraux tenus sous notre monarchie, ceux de Tours seuls, en 1505 et 1506, furent heureux pour la nation. Mais c'était sous le meilleur des rois qu'ils avaient été assemblés et il semble que le cœur paternel de Louis XII ait alors animé tous les Français. C'est en m 'appesantissant sur ces idées, mon cher ami, que je me persuade que les divisions qui arrêtent encore d'une manière si alarmante les