CHAPITRE QUATRIEME
L'Autriche prépare la paix avec les Turcs. — Le Congrès de Sistova. — La politique de Léopold II. — Jamais, de l'avis du grand Frédéric, une alliance permanente entre la Prusse et l'Angleterre ne fut possible.
A Reichenbach, il avait été admis par la Prusse que l'Autriche signerait un armistice avec les Turcs et négocierait la paix sur le principe du statu quo dans un congrès, sous la médiation de la Prusse, de l'Angleterre, de la Hollande, en se réservant le droit de demander une rectification de frontières. 11 était évident que, grâce à ces stipulations vagues, Léopold, en diplomate avisé, trouverait le moyen de faire traîner les choses en longueur, d'éviter la médiation et de réparer les forces de l'Autriche; c'est ce que démontre M. de Bray. L'Autriche, désemparée peu de temps auparavant, sortait grandie de la crise.
25 janvier 1791 (').
Il est probable que le plan de l'Angleterre, relativement à la Porte, ne sera point rempli selon ses désirs. C'est elle qui, par le ministère de M. d'Ausley, son ministre à Constantinople, a poussé les Turcs dans la guerre qui les accable, espérant par ce moyen leur rendre son appui nécessaire et ne leur accorder qu'à des conditions aussi chères pour eux que profitables pour elle. On assure que son plan était d'en obtenir un établissement à Candie, qui eût été l'entrepôt de son commerce, au Levant, dont des conditions particulières lui auraient ménagé tous les avantages. On sent à quel degré de puissance un tel établissement
(1) A S. A. S. le grand duc de Mecklembourg-Slrelilz.
154 LES AFFAIRES DORIENT.
eût porté l'Angleterre dans la Méditerranée, mais tous ces projets sont encore à réaliser (*). Aujourd'hui, le Congrès de Sistova est rompu, du moins voilà ce que nous apprennent des lettres de Vienne, en date de ce jour (2). Ce fait ne s'est point confirmé, seulement il y eu de la lenteur dans les délibérations à cause des demandes formées par M. Hertzberg et des instructions que les négociateurs turcs ont cru devoir demander de nouveau au Grand vizir. M. de Lucchésini est, dit-on, parti et les autres plénipotentiaires ne tarderont pas à en faire autant. Chacun raisonne à sa façon sur la cause de cette rupture. Mais il ne faut point ici faire de raisonnements, ce sont des faits qu'il faut rechercher. Quel était l'objet du Congrès de Reichenbach? C'était de faire restituer aux Turcs, par l'Empereur, tout ce que celui-ci avait conquis sur les premiers. Ce but, la Prusse l'a atteint et la condition du strict statu quo a été admise. Mais il y avait à cette convention plusieurs articles secrets, dont l'un concernait les cessions qui pourraient être faites par la Porteà l'Autriche,et par celle-ci à la Prusse en forme de compensation. Les autres étaient relatifs aux provinces belgiques et aux affaires de l'Empire, et nous en parlerons plus bas. 11 s'agissait donc à Sistova de déterminer l'étendue de ces cessions réciproques et de fixer l'époque et le mode d'évacuation des provinces qui ont été conquises par les armes autrichiennes. On conçoit facilement qu'un congrès, rassemblé pour de pareilles opérations, n'était pas effectivement un congrès nouveau, mais une continuation du premier. Que, dès lors, cette convention de Reichenbach, si brillante dans son exposé, n'était plus pour les puissances alliées qu'un beau rêve politique dont l'illusion se dissipait peu à peu par la succession des événements et des circonstances. C'est, en effet, une chose digne de remarque qu'il n'y a eu jusqu'ici d'exécutés, entre les articles de cette convention, que ceux qui étaient favorables à l'Empereur. Dans un espace de six mois, il a été couronné Empereur d'Allemagne, il a apaisé les troubles qui se manifestaient
(1) Les Anglais n'ont réalisé ce projet qu'en 1878, en achetant l'île de Chypre aux Turcs.
(2) Le Congrès s'était ouvert le 30 décembre. Tout le monde fut d'accord pour l'ajourner. Léopold avait trop bien embrouillé les choses!
l'autriche prépare la paix avec les turcs. 155
en Styrie, en Bohême, en Hongrie, a été couronné dans ce dernier royaume; il a soumis les Belges, après une négociation qui fait le plus grand honneur à la politique du Cabinet autrichien et aux talents du comle de Mercy. Il a obtenu, en Hongrie, les plus grandes marques de dévouement et de soumission. Un des archiducs a été créé grand palatin du royaume, avec 200,000 florins de revenu. La nation hongroise lui a fait remise de500,000fl. avancés à l'Empereur Joseph II pour fournitures à l'armée, et elle s'est offerte de se charger seule des frais de laguerre contre les Turcs, dont elle avait vu, avec regret, les opérations se suspendre par la convention de Reichenbach. Tant d'objets importants traités et terminés dans un si court espace, parmi lesquels je ne compte point l'exécution contre Liège, prouvent de quel avantage il était pour l'Autriche de pouvoir respirer un moment et quelle faute les négociateurs alliés ont commises en laissant indécis les points les plus importants de ce traité et en renvoyant à un autre congrès leur décision ultérieure.
Au mois de juillet, l'Autriche était encore dans une situation déplorable, toutes les parties de cet Empire étaient ébranlées dans leurs fondements. L'armée était mal pourvue, les désertions nombreuses, la disette générale en Bohême, dont quantité d'habitants se rendaient en Silésie pour demander la ebarité, et la révolte prête à éclater dans l'intérieur de ce royaume. Les troupes prussiennes ne désiraient que la guerre. Mais dès le départ du Roi de Berlin, les gens instruits savaient qu'elle ne se ferait pas. La faction saxonne composée de courtisans plutôt que de guerriers et d'hommes d'État, y était absolument contraire; elle sentait que son crédit disparaîtrait dans des moments où ses membres ne pourraient plus jouer leur rôle accoutumé. On avait, d ailleurs, inspiré au Roi une espèce d'horreur et d'éloignement philosophique de faire couler le sang des bommes ; cependant, Hertzberg s'était avancé dans ses négociations; il avait même promis, dit-on, d'amener la Russie à accepter la médiation de la Prusse et de ses Hauts Alliés. Il fallait bien faire des démonstrations de vigueur, mais il fallait les faire en agissant d'une manière différente ; il était à prévoir que l'Autriche, après avoir respiré un peu, après les secousses nom-
breuses qui l'avaient agitée, ne tarderait pas à se remettre des ébranlements qui semblaient lui présager sa ruine, et tirerait encore tout le fruit de ce privilège qu'ont les grands États, de réparer en peu de moments de repos, des années de troubles et de malheurs. L'histoire devait donner à cet ésard les meilleurs conseils; elle devait avoir appris, à ceux surtout qui étaient intéressés à faire usage de cette instruction importante, que dix fois l'Autriche, mise à deux doigts de sa perte, s'était toujours relevée plus redoutable que jamais, lorsqu'on lui avait laissé le temps de se reconnaître; la guerre de 1741 (') en offrait un exemple assez récent.
D'un autre côté, les considérations que devait faire naître la connaissance du caractère de Léopold n'étaient pas moins importantes. On n'a pas assez calculé ses moyens personnels, ses principes et ses combinaisons politiques. On dit de tous côtés que, pour être bon négociateur, il faut bien connaître les hommes et l'on a raison de le dire ; mais s'il est essentiel d'avoir cette connaissance, il est très difficile de l'acquérir et l'on se laisse trop souvent induire en erreur sur les vues, les plans, les idées des personnes entre les mains de qui le ciel a remis les destinées des empires. Enfin, on ignore souvent les autres parce qu'on s'ignore soi-même. On s'aveugle sur ses projets comme sur ses moyens, et l'on s'en remet fréquemment, plus que la prudence ne le comporte, aux événements et à l'avantage de la position, du soin de réduire ses adversaires, à adopter et à suivre les déterminations que l'on a arrêtées.
27 janvier 1791.
Le Prusse s'est peut-être trop confiée, lors des conférences terminées le 27 juillet dernier, et en ses propres forces, et en la faiblesse apparente du ministère autrichien, et dans sa position respective à celle de l'Autriche, et dans celle des alliés imposants dont elle marchait environnée. Mais le moment favorable est passé et tous ces avantages, réels alors, n'existent plus
(1) Guerre de la succession d'Autriche.
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aujourd'hui. Maintenant quel doit être son embarras? Il est clair que l'Angleterre ne cherche que son intérêt et que celui de la Prusse ne lui tient à cœur qu'autant qu'ils se confondent. Il existe entre ces deux puissances un rapprochement presque antinaturel, et qui est l'effet du caprice de certains individus, et bien aussi un peu des circonstances, plus que celui des convenances politiques. Jamais une liaison permanente entre ces deux cours ne fut possible, de l'avis du feu roi, et certes le grand Frédéric se connaissait en politique. Il faut à l'Angleterre, pour amie sur le continent, une puissance qui lui donne une considération plus assurée, moins précaire, et non pas une puissance en quelque sorte factice, pour laquelle il faudra qu'elle se ruine et s'écrase. Si elle a déjà fait de si grands sacrifices, si elle a soutenu des charges si onéreuses dans le temps de ses liaisons avec la cour de Vienne, comment peut-on présumer que la Prusse, que sa propre politique engage dans les intérêts les plus vastes et les plus difficiles à ménager, ne lui soit, si l'Angleterre ne prend pas préalablement d'autres mesures, une amie au moins aussi préjudiciable que l'Autriche l'a été?
Mais ces possibilités n'ont point échappé au ministère britannique. 11 est aisé de voir que l'Angleterre procède, presque toujours, pour ses propres intérêts; et qu'abandonnant presque totalement à la Prusse le soin de débattre les siens propres et de se procurer des avantages particuliers, elle marche vers chaque cour, un traité de commerce à la main. Des personnes instruites assurent qu'une de ses conventions avec la Prusse était d'entrer, l'été dernier, dans la Baltique avec une flotte, pour y protéger les armes de la Suède et que l'espoir de terminer un traité de commerce avec la Russie, espoir que cette puissance avait nourrie à dessein, l'avait toujours arrêtée. Mais l'on se rap pellera que lors de la déclaration que les puissances alliées arrachèrent au Danemark, il fut stipulé que les dites puissances ne prendraient aucune part à la guerre tant que le Danemark s'abstiendrait lui-même de s'y mêler. L'Angleterre en agissant alors eût donc délié le Danemark de ses obligations, et ce n'est point ce qu'on voulait faire. 11 n'en est pas
moins vrai que l'Angleterre s'occupe surtout de ses vues mercantiles; elle n'en avait point d'autres envers la Porte, lorsqu'elle l'a porlée à déclarer la guerre et lorsqu'elle a appuyé la convention de Reichenbach.
Les progrès des Russes. — Prise d'Ismaïla par Souvarow. — Varna est menacé. — Position critique des Turcs ; ils ne peuvent refuser une paix directe avec la Russie. — Rupture du congrès de Sistova. — Situation des différents États de l'Europe.
Léopold voulait la paix, par goût d'abord et ensuite par nécessité, pour garder une pleine liberté de mouvements et pacifier les provinces belgiques, d'où l'armistice de Giurgévo (septembre 1790-mai 1791) et la paix de Sislova (4 août 1791). Les Russes étaient donc seuls en face des Turcs, ils pouvaient poursuivre leurs succès croissants. Et pourtant Catherine, comme l'indique parfaitement M. de Bray, allait signer la paix, une paix moins avantageuse qu'elle aurait pu l'obtenir. Elle avait craint l'opposition de la Prusse, la diversion créée par la Suède; elle redoutait maintenant une intervention anglaise. Le 28 mars 1871, William Pitt déposait aux Communes une demande de crédits pour agir en Orient. D'autre part, les affaires polonaises allaient détourner l'attention de Catherine IldeConstantinople et absorber celle descours de Vienne et de Berlin. Les affaires de la Pologne, comme en 1772, devaient sauver la Turquie; et, cette fois leur influence allait avoir une portée imprévue sur les destinées de la France et de l'Europe.
27 janvier 1791 (').
La manière dont l'Autriche élude l'exécution de certaines parties de la convention de Reichenbach profite aussi largement aux armées et à la politique de la Russie. Le prince Potemkine a redoublé d'activité, il a continué les opérations au milieu de l'hiver et les prises de Kilia, d'Isacdchi et enfin, le 22 décembre dernier, de l'importante place d'Ismaïla, où 20,000 Turcs
(1) A S. A. S. Mgr le duc de Mecklembourg .
ont été massacrés, et où le général Souvarow (!)a remporté une nouvelle couronne, prouvent assez que l'on a trop attendu pour réduire la Russie au parti d'accepter le statu quo que les puissances médiatrices avaient proposé pour base de tout arrangement. L'armée navale russe doit s'être déjà portée sur Varna, en même temps que le corps de Souvarow s'avance par terre pour investir cette place (les troupes sont entrées en quartier d'hiver et Potemkine est parti pour Pétersbourg). Varna est à environ 50 lieues d'Ismaïla, et s'il est vrai que les Russes soient déjà devant ses murs, elle prise, ils ne sont plus séparés de Constantinople que par un espace de 60 lieues, et cet espace n'est protégé par aucune forteresse, par aucun moyen de défense. Le Grand vizir s'est retiré dans les gorges de l'Hémus, mais il a tout perdu s'il a laissé pénétrer Souvarow jusqu'à Varna. D'ailleurs,son armée est considérablement diminuée el les subsistances sont extrêmement rares dans ces défilés étroits et arides de la Thrace, où Ton plaça jadis un Orphée pour civiliser les hommes et où ils vont encore, à la fin de ce dix-huitième siècle, si vanté, s'égorger pour la fantaisie de quelques ambitieux.
La saison rend encore les circonstances plus critiques pour les Turcs. Ils ne sont point accoutumés aux campagnes d'hiver, et pour comble de disgrâce, les Grecs, dont on fait monter le nombre à plus de 150,000 dans les alentours de Constantinople
(1) Pierre-Alexis Wasiliowisch, comte Souwarow ou Souvorow-Rimnitzkoi, feld-maréchal russe, né en 1730. Prit part à la guerre de Sept Ans, commanda l'assaut de Oacovie en 1768 et battit les confédérés à Stralovitz en 1770. Puis il entra en campagne contre les Turcs en 1773. Gouverneur de Crimée en 1785, il se distingua particulièrement lors de la nouvelle guerre russo-turque qui devait aboutir à la paix de Jassy, surtout, comme le dit M. de Bray, dans le siège d'Ismaïla (1790). Plus tard, comme nous le verrons plus loin, il fut appelé à réprimer les troubles de Pologne (1794) et en 1799, il fut envoyé, sous Paul Ier, avec 30,000 hommes en Italie pour y combattre les Français; il les battit à Cassano, à la Trébia, à Novi. Mais le conseil aulique ayant arrêté ses opérations en Italie et ayant dirigé les troupes russes, par la Suisse, contre Masséna, Souvarow, attaqué par les Français dans des conditions défavorables, fut refoulé et dut exécuter une retraite des plus difficiles vers Coire, à travers neiges, ravins et précipices; il subit de grandes pertes en hommes et en matériel, son armée fut réduite à 10.000 hommes.
Rappelé en Russie par Paul 1er, il ne reprit plus part aux opérations des Russes. Il avait reçu le nom de Rimnikski, et d'Italiski en mémoire de ses victoires.
seulement, ménagés et travaillés depuis longtemps sous main par le prince Potemkine, n'attendent que son approche pour se soulever et porter le dernier coup au trône chancelant des Sultans. Un malheur n'arrive jamais seul; au moment marqué pour la chute des empires, il semble que les instruments de leur perte se multiplient et sortent du sein même de leurs moyens de défense. On assure que le peuple est, à Constantinople, dans un état d'insurrection inquiétant. Cela ne paraîtra point extraordinaire à qui connaît le caractère des Turcs, leur système religieux, la distribution civile et politique de leur gouvernement et la police d'une masse telle que Constantinople Nous avons éprouvé à Paris jusqu'où peuvent s'étendra les mouvements d'une impulsion quelconque une fois donnée à ces grands rassemblements d'hommes v*).
Tant de tristes considérations présagent avec quelque vraisemblance le coup terrible que Catherine II va porter au malheureux Sélim. Il n'y a que deux moyens d'en prévenir l'atteinte, ou une promptitude aujourd'hui presque impossible dans l'intervention de la Prusse ou de l'Angleterre en faveur de la Porte, ou (ce qui serait plus vraisemblable) une paix séparée et subite avec la Turquie, dans laquelle l'Impératrice, suivant le même plan qu'à Véréla, écarterait toute médiation et dicterait au monarque ottoman des conditions moins brillantes qu'elle ne semble pouvoir s'en promettre du succès de ses armes, mais plus solides et plus sûres (2). Cette marche pourrait terminer les hostilités et prolonger encore en Europe le terme de l'existence de cet empire qui la fit jadis trembler. Je ne doute point que le Grand Seigneur ne l'adopte, car lorsque la Russie victorieuse lui dit : si vous attendez le secours des puissances qui veulent être médiatrices entre vous et moi, j'use de tous mes avantages
(1) La Commune à Paris, en mars 187 J , après la levée du siège par les Allemands, en est aussi un terrible exemple.
(2) C'est effectivement la ligne de conduite que suivit Catherine II; malgré Potemkine, qui voulait continuer la guerre, elle se contenta d'Otchakoff et commença à masser ses troupes du côté de la Pologne sous Sollikof que devait soutenir Potemkine, afin de réduire cette république à sa merci, quand elle serait parvenue à engager l'Autriche et la Prusse dans les affaires de la France.
et je vous poursuis à outrance; si, au contraire, vous repoussez leur médiation et si vous voulez directement et immédiatement traiter avec moi, je vous oiïre une paix que vous achèterez par de médiocres sacrifices. Peut-il balancer? C'est donc à des dispositions de celte nature que l'on doit attribuer selon moi, avec plus de vraisemblance qu a une retraite non motivée de M. de Lucchésinija rupture du congrès de Sistova. Cette retraite en est la suite et non la cause. Il est certain que la correspondance entre le prince Potemkine et le Grand vizir s'est renouée de nouveau et sur cette nouvelle les plénipotentiaires turcs au congrès auront déclaré qu'ils ne pouvaient entrer préalablement dans aucunes mesures qui pussent contredire les arrangements qui seraient pris par le premier ministre ottoman et le maréchal général russe. Ce n'est qu'après cette déclaration que le congrès aura été rompu. En effet, que restait il à faire aux plénipotentiaires de Sistova? On voulait déterminer les cessions à consentir entre les différentes puissances. Mais il a été décidé à Reichenbach que l'Empereur rendrait tout, ou presque tout. Quant à la Russie, il n'était pas en leur pouvoir de fixer la mesure de ses prétentions. Le plus probable est qu'on aura voulu rompre absolument l'alliance entre les deux cours impériales et forcer Léopold à suivre un plan de politique nouveau. Mais il était déjà trop tard, et sans doute l'Empereur n'aura point voulu consentira entrer dans un système d'opérations et de sacrifices, dont l'enchaînement eût été trop avilissant pour sa gloire, trop humiliant pour ses forces et sa dignité.
29 janvier.
Le peu de sympathie du prince de Kaunitz pour les puissances alliées, particulièrement pour la Prusse, le mécontentement continu de la nation hongroise contre les résultats de la convention de Reichenbach, sont autant de causes qui ont, indépendamment de considérations plus puissantes, dû agir fortement sur l'esprit de l'Kmpereur. Je ne doute point qu'il ne restitue les conquêtes qu'il a faites; et, quoique cette restitution soit
un acte de justice, puisqu'il a promis de la faire, je pense qu'elle sera bien suffisante pour donner aux yeux de l'Europe une grande preuve de sa modération. Il faut uniquement songer aux circonstances et jeter les yeux sur la carte pour s'en convaincre, et trois campagnes aussi coûteuses en hommes et en argent, auront bien payé la démolition de Belgrade et la cession du district de l'LInna (1). Sans doute la Russie n'eût pas été portée à se contenter à si bon marché et il n'est pas douteux que le prince Potemkine n'insiste, abstraction faite de l'abandon indéfini delà Crimée, sur la cession d'Oczakow et d'Akermann.
Je m'en tiens à la possibilité, à la vraisemblance d'une paix séparée entre la Porte et la Russie. Si cette paix doit avoir lieu, l'époque n'en saurait être éloignée, il faut même qu'elle soit ratifiée avant le printemps. Notre ambassadeur insiste pour ce dernier parti et c'est, en effet, le meilleur que la Porte puisse prendre. Car, qui pourrait lui répondre de l'issue de la guerre que les puissances alliées feraient pour la soutenir? Je suppose que cette guerre se fasse. Par où attaquera-t-on la Russie? Si le Danemark tient ferme, alors la Baltique est fermée pour les Anglais, et cette puissance a de fortes raisons de rester attachée à la Russie, si celle-ci l'exige.
Le bruit de l'alliance entre les cours de Stockholm et de Pétersbourg n'est plus un bruit douteux ; et quelles que soient les démarches des cours médiatrices envers le Danemark^ j'ai peine à croire qu'il se laisse entraîner à leurs propositions. L'exemple de l'abandon où on a laissé la Suède est trop récent. J'ai vu une lettre du Roi Gustave à ses ministres, où il prouve clairement qu'il n'a fait sa paix avec l'Impératrice qu'après des tentatives réitérées et inutiles auprès de la Prusse, pour qu'elle eût a agir en Livonie, comme elle le lui avait promis, et à lui fournir des secours pécuniaires qui lui étaient indispensables pour continuer la guerre. La Cour de Berlin promettait et difiérait toujours. Elle demanda dans le mois de juin 1790, un délai d'un mois pour se déterminer à faire agir le corps que le général Henckel commandait en Livonie, et ce terme expiré, le général
(1) Conforme aux stipulations de la paix de Sistova du 4 août 1791.
Henckel n'agissant point, n'ayant reçu aucun ordre à cet égard, les subsides manquant au Roi qui avait sans cesse de nouvelles difficultés à surmonter, il signa, le 14 août, une paix nécessaire et glorieuse.
C'est donc la faute de ses alliés qui l'ont laissé échapper et se sont ainsi privés d'un coopérateur actif et très embarrassant pour la Russie Aujourd'hui la Suède rassemble des troupes vers le Danemark, sans doute pour le protéger en cas d'invasion de la part des Prussiens, s'il reste uni à la Russie; ou pour le contenir, s'il se jette du côté des puissances alliées, et peut-être s'emparer du Sund et de la Norwège ; on ne peut, en effet, présumer que Gustave s'implique dans cette guerre sans espoir d'obtenir quelques avantages. La Russie le flatte, dit-on, de celui de lui faire restituer la Poméranié si leurs armes sont heureuses; et si le Danemark leur était contraire, ce serait sur lui principalement que le Roi asseoirait ses projets de conquêtes. Quant à la Russie, soit du côté de la Livonie, soit du côté de la mer Baltique, elle est bien gardée et peut facilement repousser toute attaque. Celles qu'on pourrait lui livrer dans la mer Noire lui seraient peut être plus sensibles, mais les Anglais n'y sont point encore et il faut voir jusqu'où le succès des armes russes s'étendra avant leur entrée dans cette mer. Si les Russes prennent Constantinople, ils ferment le passage des Dardanelles, comme les Danois peuvent fermer celui du Sund, et ces deux portes tenues closes, que deviennent les tentatives des Anglais? D'ailleurs, il faudrait non seulement qu'ils y envoyassent une flotte, mais encore des troupes de débarquement et, pour tout cela, il faut du temps et de grands moyens.
Tout cela montre que rien ne peut empêcher les Russes d'obliger les Turcs à une paix séparée.
Si nous jetons les yeux du côté de la Pologne, si nous considérons l'état d'agitation où elle se trouve, le mauvais état de ses finances, l'indiscipline de son armée, la division des partis qui la gouvernent, parmi lesquels celui qui tient pour la Russie prend tous les jours plus d'ascendant, nous serons obligés de reconnaître que cette malheureuse république, lancée par un
voisin ambitieux et inquiet dans un cercle d'opérations trop vastes, trop pesantes pour ses facultés, s'agite en quelque sorte sur ses ruines, et laisse échapper d'une main les rênes d'un gouvernement qui se détruit, tandis que de l'autre elle s'efforce en vain d'écarter les ennemis qui la menacent et de caresser les amis qui la précipitent vers sa ruine. C'est donc un bien mauvais allié pour la Porte et une ressource illusoire pour la Prusse, du moins dans le système de l'amitié contractée entre ces deux Etats.
D'un autre côté, que signifient ces emprunts que l'Empereur continue à Francfort et à Gênes, un autre de 20 millions de florins qu'il vient d'ouvrir nouvellement à Genève, les dispositions militaires faites en Moravie, enfin ces mesures prises au milieu de toutes ces négociations? ïl est certain que l'idée que l'on a de la sagesse de ce prince, de son amour pour la paix, donnent à ces opérations beaucoup de confiance, et les étayent sur la base si importante du crédit public. Les effets publics prennent, à Vienne, la plus grande faveur ; la banque de cette ville est dans le plus grand état de prospérité et les capitalistes, effrayés du désordre qui règne dans les finances des autres États, s'empressent d'y porter leurs fonds. Ne serait-il pas possible que l'empereur, aujourd'hui raffermi sur son trône, cherchât à devenir le seul médiateur de tous ces grands différends, et sans prendre part à la guerre, si elle doit avoir lieu se mit à même d'être l'arbitre d'une paix qui serait bientôt devenue nécessaire aux puissances belligérantes?
30 janvier.
Jamais, non jamais, l'Europe n'offrit un aspect plus agité, plus incertain. Jamais sa politique ne fut plus confuse, plus épineuse, ses intérêts plus croisés, plus indécis, ses révolutions plus prodigieuses et plus importantes. Ah! si la France existait encore, tout cela ne serait pas! Et les peuples éclairés par leurs longs malheurs sur les véritables sources de leur bonheur et de leur tranquillité, devraient montrer moins d'indifférence sur le
sort d'une nation dont la gloire et la prospérité étaient invin ciblement liées à la prospérité du reste du monde.
Je me résume et je conclus (*) que 1° la Russie fera très vraisemblablement sa paix séparée avec les Turcs et cela avant le printemps prochain, et aux conditions indiquées ci dessus; 2° que cette détermination est la véritable cause de la rupture du congrès de Sistowa; 5U qui si cette paix séparée s'effectue, les projets d'hostilités de l'Angleterre et de ses alliés deviennent nuls et vains, vu qu'il n'y aurait rien à gagner, ni pour les uns, ni pour les autres; 4° que la Prusse a agi dans tous le cours de ces événements d'une manière peu avantageuse pour ses intérêts, tant en ne soutenant pas le Roi de Suède, après les promesses qu'elle lui avait faites d'agir offensivement en sa faveur, qu'en s'associant à la Pologne; surtout en laissant indécis les points les plus importants de la convention de Reichenbach, ceux pour lesquels elle avait été faite et dont l'exécution pouvait seule assurer le repos de l'Europe; et enfin en différant, en négociant de tous côtés, au lieu d'agir efficacement dans les moments où elle pouvait le faire avec la certitude du succès; 5° que l'Autriche, remise du trouble extrême où elle était plongée il y a un an, raffermie par le succès inespéré qui a couronné ses armes dans les Pays-Bas, et ses opérations dans l'Empire, se mettra en mesure de se soustraire aux nécessités sous lesquelles elle avait été obligée de plier à Reichenbach, et peut-être de dicter les conditions de la paix, si la guerre a lieu entre les puissances alliées et la Russie, la Suède et le Danemark ; 6° que la Russie, après quatre campagnes dans lesquelles elle a perdu 164,000 hommes et englouti plus de cent millions de roubles, présente cependant encore la contenance la plus redoutable, tant sur la Baltique qu'en Livonie, où une armée de 70,000 hommes est rassemblée sous les ordres du général Soltikow et en Turquie où l'armée du prince Potemkine marche de conquêtes en conquêtes. Que c'est cette puissance qui a déployé la politique la plus analogue aux circonstances, la mieux raisonnée, la mieux calculée sur les événements, les possibilités, et la mieux combi-
(1) On sait que la plupart de ces prévisions se réalisèrent peu de temps après qu'elles furent exprimées par le chevalier de Bray.
166 LES AFFAIRES d'oRIENT.
née avec ses opérations militaires; 7° enfin que le résultat de cette guerre terrible sera nécessairement un accroissement quelconque de territoire pour l'Autriche et surtout pour la Russie, tandis qu il est au moins douteux que la Prusse y gagne quelque chose, si ce n'est Thorn et Dantzig, qu'elle arrachera à la malheureuse Pologne; tandis que l'Angleterre ne retirera d'autre fruit de ses démarches que quelques conventions commerciales avec la Porte dont l'avantage sera certainement bien réduit. Si tel est le résultat de la guerre, calculez les proiits de cette longue et pénible lutte, pour les États même qui y gagneront le plus, mettez-les en parallèle avec les sacrifices de tout genre qu'elle a occasionnés et jugez.
L'affaire des princes possessionnés. — L'alliance de la France et de la Russie est nécessaire à l'équilibre politique en Europe.
M. de Bray a déjà abordé la question des princes possessionnés d'Alsace. Le conflit devenait insoluble, à la suite du décret du 28 octobre, rendu sur le rapport de Merlin de Douai et la proposition de Mirabeau. Ce décret confirmait les droits de la France basés sur des titres nouveaux : le suffrage des populations. Les Alsaciens s'étaient annexés librement à la France, c'est de leur consentement qu'elle possédait l'Alsace.
Gomme le marque très bien M. de Bray, l'Empereur, lui, se déclarait lié par les traités et les invoquait; si FAssemblée persistait dans ses prétentions, c'était inévitablement le conflit avec l'Empire. L'affaire des princes possessionnés qui surexcita en France le sentiment national et raviva les vieilles haines contre la maison d'Autriche, fut une des causes de la guerre de 1792.
M. de Bray redoute la guerre. Il craint que l'Autriche, soutenue par l'Angleterre et la Prusse, n'engage les hostilités, non pas pour défendre les droits des princes possessionnés, mais pour démembrer la France. Tel fut, du reste, le caractère que prit la première invasion.
Si malgré tout la guerre éclate, il n'y voit qu'un remède, l'alliance avec la Russie, c'est l'unique moyen pour lutter utilement contre les puissances de l'Europe centrale alliées ou non à l'Angleterre. C'est l'application d'un principe de sécurité et d'équilibre, vrai en tout temps, qui permet à certaines puissances, en se groupant, d'écarter la pré-
l'affaire des princes POSSESSIONNÉS. 167
dominance des autres Dès 1791, M. de Bray indiquait la nécessité de l'alliance franco-russe, qui avait échoué sous Pierre Ier et sous Elisabeth, dont Napoléon 1er devait se servir pour satisfaire ses aoibitions particulières, et dont la troisième République a très heureusement fait ut» instrument de paix en Europe.
2 février 1791 (').
Après ces importantes questions relatives à l'Orient, il est nécessaire encore de s'occuper des droits et intérêts du corps germanique, objet digne de la plus haute considération et par les questions juridiques qu'il oblige à discuter et par les conséquences qu'il pourra entraîner. Je veux parler de l'affaire des princes possessionnés en Alsace et de leurs réclamations contre les décrets de l'Assemblée nationale.
Les premières de ces réclamations furent communiquées à la Convention par le roi Louis XVI, le 18 septembre 1789. Elles étaient faites contre les décrets des 4, 6, 7, 8 et 11 août de cette année. Depuis, il y en a eu d'autres qui se sont succédé contre les décrets du 15 mars 1790 et autres, et en dernier lieu, contre celui du 28 octobre, même année, rendu sur le rapport de M. Merlin, de Douai, et qui dispose que l'on fera négocier auprès des princes possessionnés pour leur proposer des indemnités en dédommagements des privilèges et droits honorifiques et utiles dont les décrets de l'Assemblée nationale leur enlevaient la jouissance, sur la partie de leurs domaines enclavés dans les limites de la monarchie.
Depuis l'ouverture de la Diète, il s'est passé peu de séances où il n'y ait eu des dictatures ou réclamations des différents États, faites à cet égard. Plusieurs des intéressés cependant n'ont point encore eu recours à cette voie, par des motifs d'amitié ou d'attachement envers la France; tels sontBade, Wurtemberg, etc.; ou par d'autres considérations jointes à celles-ci, tels que Deux- Ponts, qui nous doit 2,000,000 de livres qu'il craint qu'on lui redemande s'il joint ses protestations à celles des autres.
L'empereur a écrit, en date du 14 décembre 1790, une lettre
(1) A S. A. S. Mgr le duc de Mecklembourg .
latine, expédiée en la chancellerie de l'empire à Vienne, pour prier le roi de France de faire en sorte que les traités fussent exactement observés et que les décrets de l'Assemblée nationale n'atteignissent point les terres qui sont restées dans le bien de l'empire; enfin qu'il remît tout sur le pied établi avant la révolution et conformément aux traités.
La réponse à cette lettre n'ayant point été satisfaisante, il est certain que l'Empereur a autorisé son concommissaire à la Diète, le baron de Leykam, à notifier que la Diète pourrait se préparer à prendre l'affaire d'Alsace en délibération et que, quel qu'en fût le résultat, il en faciliterait l'exécution.
Ces mesures sont tout à fait constitutionnelles et légales, et l'Empereur ne pouvait se dispenser de les prendre. Ce qu'on pourrait donc répondre en France sur ses intentions pacifiques, ne changerait rien à la réalité de ces mesures. Il est indubitable que les démarches déforme et de droit se suivront désormais avec rapidité. Il est indubitable que le résultat de ces démarches et des délibérations du corps législatif de l'empire, sera contraire aux décrets de l'Assemblée nationale et qu'il amènera une déclaration de guerre formelle, si la France se refuse à remettre les choses sur l'ancien pied.
Cette déclaration faite, les cercles s'assembleront pour déterminer leur contingent à l'armée de l'empire. Mais les conclusions du manifeste germanique ne pourront que porter la plus grande atteinte à notre existence politique dans ce pays, et nous faire déchoir d'abord du rang de garant de la paix de Westphalie en attendant qu'on nous enlève, ou qu'on agisse pour nous enlever, les différentes provinces qui nous ont été cédées. La crainte que l'on a d'une guerre de l'empire contre nous est donc fondée si on la considère à ce point de vue, mais ces invasions dont on parle en France comme déjà imminentes sont vraiment exagérées. Les résultats mêmes de cette guerre sont très difficiles à prévoir et à déterminer.
L'empire agira donc politiquement en se résolvant contre nous à une guerre qui l'entraînera dans des sacrifices bien plus grands que ne l'eût été celui des droits dont nous le privons. D'ailleurs, si ces droits sont peu pour le corps pris collective-
l'affaire des princes P0SSESS10NNÉS. 169
nient, ils sont beaucoup pour les Etats séparés auxquels ils appartiennent et ces États ne se donneront aucune relâche qu'ils n'aient, en vertu de la constitution germanique, armé tous les autres pour défendre leur cause. Et, quant à nous, cela tient d'une manière intime aux conditions de notre droit public, fondé sur des traités dont tous les articles doivent être rompus, ceux qui sont à notre profit comme ceux qui sont au profit de l'Allemagne. Ainsi vous jugez où cela peut nous entraîner.
Sans doute les mesures que l'on prendra à la Diète exigeront encore du temps avant d'être conduites à maturité. Mais soyez sûr que les délibérations de forme tarderont peu à être prises. L'aiïaire, depuis dix-huit mois, a été éclaircie par une foule de mémoires qui l'ont discutée dans tous les points et sous tous les sens. La disposition des esprits ne peut être douteuse, ainsi le parti que l'on prendra ne l'est point non plus.
L'Empereur n'agira, dans tout cela, que comme chef de l'Empire, cela ne l'empêchera point de suivre et de ménager, avec les autres puissances, les grands intérêts dans lesquels il est impliqué ; mais une fois que le manifeste de l'Empire nous aura déclarés ennemis du corps germanique, cette disposition des choses causera en France la plus vive fermentation et les troubles les plus dangereux. L'Alsace et la Lorraine surtout, où le nombre des mécontents est prodigieux et s'accroîtra encore par les circonstances, seraient inévitablement le théâtre des plus vives dissensions. Or, je vous le demande, à quoi aboutiraient ces levées gigantesques de 1,400,000 soldats? Nous ne sommes plus au temps des Artaxercès et l'on sait qu'il faut au moins pouvoir nourrir les gens qu'on fait marcher. Attaquerait-on les Pays-Bas autrichiens ? Mais alors ce serait forcer l'Empereur à se déclarer contre nous et lui mettre les armes à la main pour l'attirer dans les provinces que la maison d'Autriche ne voit qu'avec regret en notre puissance. Ne serait-il pas possible alors que la Prusse, excitée par des vues d'une ambition que l'Empereur favoriserait d'autant plus volontiers quelle servirait d'excuse et de soutien à la sienne, s'unît à lui, et d'une guerre défensive au nom de l'Empire, en fît une offensive contre nous, dont le but serait de démembrer la monarchie ?.,.. Tandis qu'il
serait si simple et si sage d'excepter des décrets ce qui doit en être excepté, et de ne point appeler, dans les moments d'une régénération pénible, les divisions et les guerres extérieures, au secours, pour ainsi dire, des guerres et des divisions intestines. En suivant ce plan, on aurait pu espérer de conserver la paix, ou du moins d'éviter les secousses terribles que produira ce conflit de tous les intérêts dans les commencements d'une révolution inouïe qui compte déjà tant d'adversaires et sous laquelle, dans un royaume peuplé de 24,000,000 d'habitants, le Roi, pour me servir de l'expression de l'Impératrice de Russie, est le seul individu qui obéisse à la loi. Ces démonstrations, d'une vigueur déplacée, pourront donc justifier le sentiment de l'Empereur qui a toujours pensé qu'une contre-révolution ne pouvait s'opérer en France, que lorsque la guerre civile y ayant commencé, les puissances du dehors pourraient y porter les derniers coups. Veuille le ciel détourner de notre patrie cette accumulation de malheurs; il existe encore pour elle de grands moyens de salut et même de gloire, mais il faut qu'on en revienne à des principes plus sages, à des plans mieux combinés... On y reviendra, car l'erreur fatigue à force d'aveugler. Trop de bons citoyens veulent la paix, désirent un ordre de choses plus calme, plus analogue à nos relations, à nos besoins généraux et particuliers, pour que le résultat de ce concours de volontés ne soit pas le rétablissement de l'ordre. — On a besoin de nous dans l'Europe. Les systèmes de politique incertains et vacillants doivent enfin se fixer. Les liaisons éphémères contractées entre les différentes puissances, doivent faire place à des rapprochements mieux combinés et plus naturels. L'Autriche retournera aux Anglais ses anciens alliés, le Cabinet de Vienne penche avec raison vers cette union. Mais il faut un contre poids à ces deux puissances et il n'y en a point de plus convenable que notre alliance avec la Russie dont nous avons besoin et qui a besoin de nous. Elle nous livrera ses chanvres, ses bois, nous lui donnerons nos vins, nos ouvrages manufacturés et notre argent. Elle nous donnera dans le nord la considération qui nous est nécessaire, nous la lui procurerons dans le midi. Nos flottes protégeront les siennes contre la supériorité de celles des Anglais, notre marine marchande
l'affaire des princes possgssionnés. 171
suppléeraà l'insuffisance de la sienne el frétera son commerce dans les différentes mers. Nous nous reposerons sur elle du soin d'enchaîner à nos intérêts réciproques la Suède, le Danemark, la Pologne, ces puissances secondaires qui nous épuisaient en subsides et nous fatiguaient par une succession de plaintes et d'ingratitudes continuelles, sans nous rendre aucun service réel. — Voilà l'esquisse du plan selon moi le mieux combiné pour le repos de l'Europe et le maintien des droits et libertés, soit du corps germanique, soit des puissances de troisième ordre, en Italie et ailleurs.
Ratisbonne, 29 avril 1791 (*).
Mme la princesse de la Tour qui va, ce me semble, toujours en mieux pour les grâces, la bonne mine et la santé, m'a envoyé la lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'a honoré le 20 dernier. Je ne répète point mes remerciements, je ne réitérerai point les assurances que j'ai données à Votre Altesse de la perpétuité de ma reconnaissance pour les marques de bonté qu'elle me donne, c'est une fois pour toujours et mes sentiments sont aussi invariables que vos vertus.
J'avais raison de vous dire, Monseigneur, que le décret de commission n'arriverait pas avant un mois; ma dernière lettre est datée du 29 mars, le décret est arrivé le 25 de ce mois. La teneur de ce décret est plus ferme que je ne l'aurais cru d'abord. L'Empereur, après avoir exposé les demandes qui lui ont été faites par le collège électoral pour interposer sa médiation dans l'affaire des princes et rapporter sommairement ce qu'il a fait à la suite de cette invitation, engage les Etats de l'Empire à lui donner un avis sur cette matière et les presse de prendre une résolution ferme et décidée, enfin de pourvoir aux mesures les plus convenables pour que justice soit rendue aux princes qui la réclament. Cette démarche peut enfin brouiller décidément les deux empires. Il paraît qu'en France on n'est nullement décidé à reculer et l'on s'obstine à dire, à publier que l'Empe-
(1) A S. A. S. Mgr le duc de Mecklembourg.
reur n'a aucun droit de se mêler des dispositions qu'il plaît à la nation de prendre dans son intérieur, que ce sont des affaires purement domestiques qui ne regardent personne, qu'enfin si les princes refusent l'indemnité, on n'en suivra pas moins le plan constitutionnel qu'on s'est formé. La réponse du Roi à l'Empereur était conçue dans cet esprit et elle était rédigée en français, ce qui est contraire au formulaire adopté de tout temps pour les affaires de l'Empire et au protocole de la chancellerie impériale où tout s'écrit en latin; mais nos philosophes du comiié diplomatique auront trouvé trop pédant d'écrire en langue de collège à la fin du XVIIIe siècle et ils ont sabré cet usage comme beaucoup d'autres. Vous sentez que de tels procédés sont peu faits pour ménager un rapprochement, il faut qu'on recule de l'un ou de l'autre côté ; j'espère que ce sera du nôtre, mais que ce sera de la bonne manière.
Ce qui me fortifie dans cet espoir, ce sont les instructions qui ont été remises au ministre d'Autriche, instructions en vertu desquelles M. de Borié a proposé une question additionnelle aux cinq dont j'ai parlé à Votre Altesse. Le sens de cette question est que, dans le cas où les choses changeraient en France et où le Roi, que l'on suppose avoir été entraîné au delà de la mesure, recouvrant l'exercice libre et plein de son autorité, remettrait les choses sur l'ancien pied, il serait peut-être de la justice et de l'intérêt de l'Empire de cesser toutes réclamations et toutes mesures hostiles contre la France, étant supposé que l'on en fût venu à ces extrémités. Le sens de cette proposition ne peut être douteux, il jette un beau jour sur les intentions de l'Empereur. Si l'on rapproche les démarches des événements, si l'on calcule les retards qui ont été apportés à l'envoi du décret de commission lequel est arrivé dans un moment où la délibération qu'il provoque ne pouvant, suivant l'usage, s'ouvrir que dans six semaines, donnera aux grandes affaires du nord le temps de prendre une tournure décidée; si l'on réfléchit que ce décret a été envoyé pendant le cours de son voyage en Italie, où il a sûrement vu un personnage très important pour la France et qu'il avait écarté de Vienne pour ne point exciter de soupçons, si l'on songe à la manière dont la reine de Naples a traité M. de
Bombelles (*), aux préparatifs de l'Espagne, surtout aux craintes qui agitent aujourd'hui la faction démocratique en France, on pourra en déduire que l'on en est enfin venu au moment de frapper de grands coups.
Cependant, il faut encore un certain temps avant que les mesures de forme soient remplies. Il y a plusieurs États de l'Empire qui ne sont rien moins que disposés à des démarches de rigueur ; notez que ces Etats sont précisément ceux dont les cabinets ont le plus d'affinité avec le cabinet de Berlin, ce sont ceux de Hanovre et de Dresde. Or, les sentiments de l'Angleterre dans les affaires générales ne sont point douteux et quoique la Saxe se soit déclarée pour la neutralité, on n'ignore point que son système politique la rapproche plus de la Prusse que de l'Autriche, du moins pour les circonstances présentes. Ces deux électorats, et sans doute encore Cassel, Mecklem bourg et autres, voteront donc pour un parti mitigé; on proposera des démarches pacifiques avant d'entreprendre une guerre qui pourrait avoir de grandes conséquences.
La paix avec la Turquie. — Catherine II et Potemkine. — La Russie fera sa paix séparée avec les Turcs. — La Révolution de Pologne.
Encore au printemps de 1791, la question d'Orient occupe les cabinets d'Europe plus que la Révolution française qui les inquiète médiocrement. La paix est probable parce que la Russie la veut. Mais l'Angleterre la laissera-t elle acquérir des possessions sur le Danube ? La Prusse ne va-t-elle pas soutenir l'Angleterre etcontinuer la politique précédemment indiquée? Ce sont surtout les affaires de Pologne qui vont amener, imposer même la solution de ces questions et exercer,
(1) Marquis Marc-Marie de Bombelles. D'abord capitaine dans le régiment des hussards de Berchiny, il entra dans la diplomatie. Fut ministre de France à la Diète, ambassadeur en Portugal, en 1785, puis à Venise, en 1789. En décembre 1790, il refusa de prêter le serment exigé des fonctionnaires publics par l'Assemblée et fut déposé. Sa décision fut approuvée de tous les monarchistes en Europe et la Reine de Naples lui fit une pension de 1,000 ducats. C'est à cette faveur-là que fait allusion M. de Bray. Plus tard il devint évêque d'Amiens (1819) et aumônier de la duchesse de Berry (1822).
174 LES AFFAIRES d'oRIENT.
comme nous l'avons déjà fait remarquer, une influence prépondérante sur les événements politiques qui vont se dérouler en Europe.
Ratisbonne, 11 mars 1794 (*).
Madame la Princesse de la Tour m'a fait l'honneur de me remettre chez le Prince père, où je me trouvai au moment de son arrivée, votre aimable épître du 1er mars. Depuis ce moment, j'ai eu plusieurs fois l'honneur de la voir et la vivacité des plaisirs qui signalent d'ordinaire les derniers jours du carnaval n'a point altéré sa santé qui est aujourd'hui meilleure que jamais. Elle a eu la bonté d'entrer avec moi dans quelques détails sur votre genre de vie d'Hildburghausen. Ce que Votre Altesse Sérénissime m'avait dit dans sa lettre à ce sujet, m'en avait donné déjà la plus précieuse idée et j'ai pensé bien des fois : pourquoi n'étais-je pas là? L'assurance que Votre Altesse a la bonté de me donner d'avoir quelquefois désiré de me voir, assurance que Madame la Princesse a confirmée, m'a comblé de joie, mais cette joie est un regret de plus, car qu'est-ce que la jouissance idéale d'un bien qu'on n'a point possédé?
A présent, Monseigneur, je commencerai par dire à Votre Altesse que j'ai profité avec grand cœur de la permission qu'elle me renouvelle de supprimer l'étiquette, si elle n'est que l'indicatrice des distances, il est bien certain que je n'oublierai point celle qui nous sépare.
Votre Altesse rentrera bientôt dans un cercle plus voisin de la politique et pourra en suivre plus facilement les développements à Darmstadt qu'à Hildburghausen. Elle sera étonnée du conflit de possibilités, de probabilités qui s'agitent actuellement. Il est plus que probable que la paix se fera partout et la vivacité des armements qui se font en Russie et en Prusse, en annonçant des déterminations décidées, prouve que les choses se termineront comme on le prévoit depuis un an. La Russie veut faire sa paix séparée et elle la fera sans intervention d'aucune puissance. Ce point intéresse immédiatement sa gloire et sa dignité et elle fera
(1) A S. A. S. Mgr le duc de Mecklembourg .
les plus grands sacrifices pour l'atteindre; mais les puissances alliées n'en seront pas moins la cause efficace et réelle des restitutions plus ou moins importantes que la Russie pourrait faire à la Porte. C'est le principal but de leurs démonstrations hostiles et ce but atteint, ce serait manifester un entêtement dangereux et puérile que d'en venir aux mains pour le plaisir douteux de faire inscrire, comme médiateurs et garants, leurs noms dans le traité qui pacifiera les deux puissances Sans doute ces considérations n'auront point échappé à la Prusse et à ses alliés; et en raisonnant d'après ce calcul, il n'est pas douteux qu'on ne laisse à l'Impératrice de Russie la gloire de faire sa paix. L'Impératrice garderait donc la Crimée, Ocksacow et Ackermann. Peut-être insistera-t-elle sur la cession de la basse Arabie jusqu'au Danube, mais j'ai peine à croire que cet article puisse être admis. On assure que l'Angleterre s'oppose fortement à la cession d'Ocksacow, et que cette opposition retarde aujourd'hui la paix; mais si l'Angleterre la veut et la désire, il n'est pas douteux qu'elle ne se relâche sur ce point, dont la Russie ne peut se départir. L'Angleterre y songera plus d'une fois avant d'entreprendre une guerre qui accroîtra nécessairement d'une manière prodigieuse la somme de ses dettes et qui ne lui procurerait que des avantages douteux. Elle aura rendu assez de services à la Porte pour en obtenir de grands avantages commerciaux et les difficultés qu'elle élève sur Ocksacow ne sont qu'une ruse pour se donner envers la Russie l'air d'être très modérée en les supprimant.
L'Empereur ne tardera pas à consolider ses arrangements particuliers. Le plan qui avait été tracé à Reichenbach sera suivi; et le congrès de Sistova touche à sa fin. Des lettres de Vienne annoncent que le départ de l'Empereur n'aura lieu que le 25.
Au surplus, il a pris toutes les mesures possibles pour ne pas se laisser faire la loi et même pour l'imposer en cas de rupture. La cour de Vienne se rapproche de celle de Londres, et on parle d'un traité qui, faisant revivre l'ancienne politique, unirait de nouveau les deux cours.
La Prusse dispose tout pour la guerre, mais on regarde la paix comme certaine. Il est plus que probable que Thorn et
Dantzig lui seront cédées. Ces deux villes y trouveront leur avantage, et dans les arrangements de commerce dont il est question entre la Pologne et l 'Angleterre et entre cette première et la Prusse, cette cession est établie comme un des premiers articles. La politique de cette dernière puissance n'a pas toujours eu l'activité et la stabilité de vues nécessaires aux grandes combinaisons dont elle a été l'instigatrice dans le but d'assurer des intérêts puissants. Le Roi souvent distrait et par ses goûts et par sespencbants,deses graves occupations de souverain qu'il exerce pourtant lui-même, tantôt approuve un planet tantôt le modifie. Bisschoffswerder (*)a dans son département les grâces de l'armée, les distributions d'une foule d'emplois; enfin, il a l'oreille du Roi et est consulté dans toutes les affaires. Cet homme, très actif et très habile, a su gagner la confiance du Roi. Il l'occupe de chimères théosophiques qui l'étonnent et le distraient et absorbent une partie de son temps. Pourtant, il a été écarté de la cour à la suite d'une intrigue dirigée, dit-on, par Mme Denow. M. de Hertzberg, qui a senti toute la puissance de ce favori, l'avait ménagé, et on assure qu'il a prié le Roi de suspendre l'ordre de sa retraite et qu'il a même contribué à son retour, que j'ai vu annoncé dans des lettres sûres, en date de Berlin, du 4. Ce n'est pas que je croie que Hertz berg et Bischoffswerder se conviennent particulièrement, mais l'un peut avoir besoin éventuellement de l'autre. Il paraît que le crédit du premier n'est plus ce qu'il a été ; on le regarde comme un homme nécessaire, mais ce n'est plus Thomme de confiance. M. de Hertzberg connaît trop bien les affaires de la monarchie pour que jamais on l'éloigné, mais je suis sûr que s'il se retirait, on ne chercherait point à le retenir. L'homme sur lequel le public même semble aujourd'hui asseoir le plus d'espérances est le comte Schulen bourg, ayant le département de la guerre. On dit que c'est un homme
(1) Baron Hans-Rodolphe de Bischoffswerder, gentilhomme saxon, entré au service de la Prusse à la fin du règne de Frédéric II. Devint un véritable premier ministre, grâce à l'affection qu'il avait témoignée à Frédéric-Guillaume lorsqu'il était prince royal. (Il faisait partie de la secte des Théosophes Rose- Croix) . Il fut tout-puissant à la cour de Berlin pendant près de onze ans et fut plénipotentiaire au Congrès de Sistova et contribua beaucoup, avec lord Elgin, à décider la fameuse conférence de Pillnitz.
de génie, que le roi l'aime et que lors de la mort fatale de son cousin, il fut le premier à le rappeler sans attendre qu'on le lui conseillât, réparant ainsi les premiers torts qu'il avait eus envers lui.
Le comte Brùhl, que nous avons ici et qui a quitté Munich sans prendre de congé, à la suite d'une altercation pour un chasseur à lui, qui s'est tué, m'a dit que la Suède garderait la neutralité si la guerre avait lieu; que ce qui la portait à cette démarche, c'était l'argent dont elle avait grand besoin et que la Prusse lui donnerait, outre une remise des sommes qu'elle lui avait avancées pendant la dernière guerre contre la Russie, sommes qui devaient être hypothéquées sur les revenus de la Poméranie. Si cela est, il n'est pas douteux que l'ouvrage de la paix n'en soit accéléré.
Le voyage du prince Potemkine à Pétersbourg pourrait seul en retarder l'accomplissement. C'est homme, chef-d'œuvre de vigueur et d'audace, qui, de simple particulier, est parvenu à s'assimiler aux plus grandes puissances, n'a point encore abandonné l'idée de se créer une souveraineté indépendante, et l'ascendant qu'il exerce sur l'Impératrice peut la déterminera faire les plus grands sacrifices pour la favoriser et la remplir. S'il n'obtient point la Bessarabie, il voudra la Crimée, et il ne consentira jamais à ce qu'on cède Ocksacow. Il faut avouer qu'il a de grands moyens à sa disposition, et ce sera un des phénomènes de ce siècle de voir un simple particulier devenir aussi puissant et respecté. C'est le propre des États despotiques d'enfanter ce genre de prodiges, parce que là où tous obéissent aveuglément à un seul, un grand empire obtenu sur le chef vous élève aussitôt au-dessus du reste des sujets.
En 1770, Potemkine n'était qu'un simple officier, il vint alors à Pétersbourg. Il est d'une taille colossale, borgne, il a l'air d un sopbi. Il avait entendu parler des moyens les plus propres à plaire à l'Impératrice, il se sentit apte à les déployer avec avantage.
Etant parvenu à se faire connaître et apprécier par des personnes qui approchaient Catherine II, celle-ci voulut à son tour
178 LES AFFAIRES d'oKIENT.
le connaître et le juger. La souveraine, émerveillée de ses talents, lui abandonna sa confiance et son empire, et les premiers pas de Potemkine dans la carrière de l'ambition furent éclairés par les torches ardentes de Vénus. Potemkine sut se ménager d'autres ressources pour d'autres temps. Il flatta les idées des peuples par des mœurs et des habitudes qui les lui attachèrent. Il se fit l'ami des Jésuites et apprit par cœur toutes les liturgies des différentes Eglises dont le culte est admis en Russie. Il amassa d'immenses richesses, tant par les faveurs de sa souveraine qu'au cours de ses succès contre les Turcs. Il déploya une grande activité militaire, il sut faire d'énormes dépenses qui ne lui coûtaient rien, la cassette impériale payant tout. Enfin, jaloux de son influence sur l'Impératrice, il ne ia laissait approcher que par des hommes ayant toute sa confiance et il veillait à ce qu'ils n'acquissent point trop d'ascendant. Un nommé Lanskoy étant parvenu trop loin dans l'esprit de Catherine II, mourut, dit-on, dans le principe de sa faveur...
Potemkine nourrit sans cesse l'esprit de Catherine des projets les plus vastes et les plus étendus ; il les fallait tels pour y envelopper plus facilement ses vues particulières. Tous ceux qui ont vu cet homme extraordinaire ont été révoltés de ses manières et étonnés de ses ressources. Les personnes qui ont habité la Russie et qui le connaissent racontent sur lui des anecdotes incroyables.il reçoit, paraît-il, les plus grands seigneurs, couché nu dans son lit; il les tutoie et leur fait faire des heures entières d'antichambre, s'ils témoignent de l'impatience : —
« Eh! ces b là n'ont qu'à s'en aller », s'écrie-t-il. Il passe
la plus grande partie de sa vie au lit, réfléchit, pense beaucoup et agit peu par lui-même.
On dit qu'il a beaucoup d'esprit. Cela doit être. Il parle bien plusieurs langues et préfère le français. Enfin, c'est un être choquant pour nos mœurs délicates et polies, étonnant pour notre imagination et possible seulement dans des contrées soumises à un régime semblable à celui de la Russie.
J'ose supplier Madame la duchesse d'Hilburghausen de recevoir mon respectueux hommage ; ce n'est pas un miracle de l'estimer, de l'admirer sans l'avoir vue; c'est ainsi qu'on parle
toujours des dieux sans les connaître et non sans moins les aimer.
29 avril 1791 t1).
Je me trompe ou je doute fort que la Prusse se montre aussi patriotique au sujet de l'affaire des princes possessionnés qu'elle l'avait d'abord fait présumer. Le parti deHertzberg perd de jour en jour; or, c'est lui qui veut agir, lui presque seul, mais Rischoffswerder, avec lequel il affecte d'être bien, est le chef du parti pacifique et je crois que celui-ci l'emportera. Son retour à Berlin l'a rétabli dans tous les droits de sa faveur et s'il ne peut point éviter la guerre contre la Russie, il fera tout son possible pour l'éviter contre la France, dans le sens du moins de tenter des conquêtes, et je ne serais point étonné qu'il y réussisse.
L'Angleterre est à vrai dire la seule puissance intéressée à la prolongation de nos maux. Sa longue rivalité contre nous, la nature de ses forces auxquelles nous pouvions seule nous opposer avec avantage, ses vues commerciales qui embrassent tout l'univers, les convoitises dont elle a toujours été dévorée pour nos colonies, sont des motifs de la satisfaction qu'elle ressent en voyant l'état où nous nous trouvons, et ses démarches, soit dans l'intérieur du royaume, soit à la Porte, soit à Varsovie, soit à Berlin, en sont des preuves irrécusables. On assure que le ministère est opposé à notre révolution. Je crois que M Pitt la juge en homme d'Etat et qu'il la condamne; mais ce dont il ne voudrait pas pour son pays, il est au moins problématique qu'il ne le désire pas pour d'autres. Si donc l'Angleterre, par suite de la rigueur des propositions quelle a faites à la cour de Russie, se trouve entraînée dans des hostilités contre elle et est obligée de supporter les frais d'une guerre qui déplaît très visiblement à une grande partie de la nation, croyez qu'elle fera tout au monde pour empêcher que nous ne nous relevions assez tôt pour y prendre part. En effet, notre intervention armée dans cette guerre traverserait ses vues dans le Levant et, obligée
(1) A S. A. Mgr le duc de Mecklembourg.
peut-être alors de lutter contre la France, la Russie et l'Espagne, elle se verrait entraînée beaucoup trop loin pour ses vues commerciales et ses besoins d'économie.
Ces considérations me persuadent que la guerre n'aura point lieu avec la Russie, d'abord, parce que le parti dominant en Prusse s'en soucie peu, parce que l'opposition en Angleterre même est forte contre cette détermination et surtout parce que l'Empereur, resté à part dans ce conflit de mouvements et de prétentions, présente une masse redoutable toujours prête à se jeter du côté que trop de succès pourrait enorgueillir. Je vois donc une sauvegarde pour la France dans les intérêts de l'Empereur et du corps germanique, et une sauvegarde pour la Russie dans la position de l'Empereur qui menace tacitement de son intervention les puissances qui voudraient abuser de leurs avantages.
Je persiste donc à croire que la Russie fera sa paix séparée et gardera Ocksacow détruit; les déclarations de Catherine, reproduites par le Danemark, réduisent à cette place toutes ses prétentions et il faut avouer que c'est bien peu après quatre années de victoires. Mais les forces russes sont épuisées et des bruits répandus sur la possibilité d'une révolution dans le palais impérial, si la guerre se poursuit, peut effrayer l'Impératrice. Les voilà donc encore évanouis ces grands projets qui devaient mettre le sceptre de l'Orient dans les mains ambitieuses de Catherine, projets nourris, fomentés depuis trente ans, manifestés et par l'éducation qu'elle a donnée a son fils Constantin, qu'elle a fait élever dans le rite grec, qui n'a parlé pendant quatre ans que cette langue, que l'on n'occupait que des choses relatives à son nouvel empire et par trois médailles, qu'elle fit frapper en 1779, représentant le Rosphore, le croissant renversé et Catherine seconde revêtue des marques distinctives de la souveraineté de l'Orient, médailles curieuses qui ont été vues à Pétersbourg par le comte de Goertz. Le même homme m'a parlé aussi d'une carte que l'Impératrice avait fait faire, où les parties de l'empire turc étaient fondues dans celle de l'empire moscovite. Il se procura cette carte qu'il donna à M. de Virée, qui la fit passer en France. L'Impératrice s'occupait sans cesse
de ce projet et de là les entrevues, les négociations avec Joseph II et en partie la grande faveur du prince Potemkine qui, liant à ses grandes idées les vastes rameaux de son ambition, en a excité et favorisé le développement.
Depuis trois ans les Polonais délibéraient confusément sur les réformes à apporter au gouvernement de l'État. Le 3 mai 1791, après avoir gagné le Roi à leur cau^e, les patriotes décrétaient la couronne héré ditaire dans la maison de Saxe, la Diète se transformerait en deux chambres législatives et le roi gouvernerait avec six ministres, en possédant le droit de veto ; il nommerait aux emplois et commanderait l'armée.
Cette réforme pouvait permettre à la Pologne de sortir de l'état permanent d'anarchie dans lequel elle se perdait et de constituer une puissance assez forte pour assurer son existence, même entre la Russie, la Prusse et l'Autriche, qui depuis toujours envisageaient sa perte et la possibilité de partager ses dépouilles.
1er juin 1791 (*).
La révolution qui vient de s'opérer en Pologne, le 3 mai, et dont on peut voir les détails dans les gazettes de Hambourg, nos 76 et suivants, et dans les gazettes de Leyde, nos 49 et suivants, est un événement bien digne de figurer avec tout ce qui s'est passé depuis trois ans et auquel il est bien difficile d'assigner des causes quand on ignore les principes d'où elles découlent. Point de doute que cette révolution ne soit particulièrement très avantageuse à la Pologne. Or, laquelle des trois puissances limitrophes a intérêt de laisser la Pologne se fortifier et devenir un Etat puissant et important pour la balance du Nord ? Et si l'on ne peut répondre affirmativement pour aucune, laquelle de ces trois perd le plus à la révolution polonaise ? Il est certain que celle qui doit y perdre le plus est celle qui avait le plus à profiter de sa faiblesse, celle qui ayant le plus besoin de s'agrandir pouvait encore espérer s'approprier des lambeaux de cette malheureuse puissance. Si, d'ailleurs, l'on considère que par l'affer-
(lj AS. A. S. Mgr le duc de Mecklembourg .
missement de la puissance polonaise, toute possibilité ultérieure de la cession de Dantzig paraît interdite; à moins, peut-être, que la Prusse ne refuse de garantir la constitution si l'on ne lui cède cette place, ce qui l'entraînerait dans une guerre qu'aujourd'hui elle voulait éviter; si Ton considère que le roi quia fait la révolution a toujours été secrètement opposé au parti prussien, que le successeur héréditaire doit être catholique, on verra que c'est au moins un obstacle, facile il est vrai à vaincre, qu'un prince de Prusse rencontrerait, si son ambition le portait à rechercher la nouvelle infante de Pologne. Cet obstacle n'existerait pas pour un archiduc, et les papiers publics parlent même déjà de la possibilité, de la vraisemblance de cette union, depuis que l'électeur de Saxe a accepté l'éventualité delà couronne. Enfin, qu'on se rappelle que le ministre d'Hailes a pressé, même dans des notes publiques, les Polonais de se donner une constitution, et que dans ces mêmes notes l'Angleterre conseillait l'abandon de Dantzig à la Prusse. Pour tout comprendre dans une pacification générale, n'abandonnerait-on point cette place à la Prusse, avec laquelle on établirait d'ailleurs des conditions stables pour le transport des marchandises polonaises qu'il importe à l'Angleterre de se ménager, et auxquelles la Russie offre aujourd'hui un autre débouché par le Dnieper? Quoi qu'il en soit, il est très vrai que Poniatowski a agi en habile homme et que, siceplanse consolide, la nation polonaise pourra désormais être comptée pour quelque chose.