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VARENNES. LES PROJETS D'INTERVENTION

La fuite du roi et de la famille royale ; leur arrestation à Varennes. — Les premiers actes de l'Assemblée nationale. — Délibérations de la Diète à Ratisbonne.

L'année 1790 a été caractérisée, en France, par le passage de l'ancien régime au nouveau et par toute une série de décrets qui l'organisaient. Le 4 février 1790, Louis XVI adhérait solennellement à la constitution; le 14 juillet 1790, à la fête de la Fédération, la France sembla ratifier le nouvel ordre de choses. Mais, si Louis XVÏ avait accepté toutes les réformes et consenti à la perte de son pouvoir absolu, la question religieuse devait le brouiller avec la Révolution et l'amener à solliciter L'intervention de l'Europe. Ce n'est qu'à regret qu'il sanctionna le décretsurla constitution civile du clergé (28 décembre 1790). Blessé dans sa foi religieuse, il ne vit dès lors aucun compromis possible avec la Révolution et ne pensa plus qu'à la combattre.

Mais il ne voulait pas du secours que lui offraient les émigrés. Ceux-ci avaient quitté la France aussitôt la prise de la Bastille. C'est le comte d'Artois, frère du roi, qui avait donné le signal du départ et son exemple avait été suivi par le prince de Condé, le duc de Bourbon, le duc d'Enghien. Le mouvement d'émigration s'était accentue après le décret du 19 juin 1790, abolissant les titres de noblesse, et après la fête de la Fédération.

Les émigrés formèrent une sorte de France extérieure, n'approuvant aucune des réformes nouvelles et désirant avant tout le maintien intégral de l'ancien régime. « L'édifice que ces gentilshommes prétendent reconstruire est précisément celui qui vient de s'écrouler sur eux, dont ils ont eux-mêmes ruiné les assises et laissé successivement se

désagréger toutes les pièces » (Sorel). ils raillent la faiblesse du roi, ils sont implacables pour la reine qu'ils poursuivaient jadis des pires calomnies. Ils comptent sur les puissances étrangères pour arriver à leurs fins, s'imaginant qu'elles ne demanderont même pas le paiement de leur intervention et que leur seule ambition sera de restaurer, en France, l'ancien régime.

La crise religieuse s'aggravait de plus en plus; Louis XVI impuissant à conjurer le mal, se décida à demander l'appui de l'Europe. Fersen, tout dévoué à la reine, et le baron de Breteuil s'y employèrent et préparèrent les négociations auprès des puissances amies. Breteuil conseilla la fuite. La royauté exerçait encore un tel prestige sur l'Assemblée et sur les révolutionnaires, pensait-on, qu'il suffirait au roi d'échapper au peuple de Paris pour regagner toute son autorité.

Les événements du 18 avril, aux Tuileries, montrèrent au roi qu'il n'était plus libre. Il en vint à souhaiter la fuite. Il s'y décida, lorsqu'il apprit que le comte d'Artois s'était mis d'accord avec l'Empereur pour faire entrer, au 15 juillet, 150,000 hommes en France. Il ne voulut pas devoir au plus impopulaire des partis le rétablissement de son pouvoir. En présence d'un double danger : être prisonnier des révolutionnaires ou prisonnier des émigrés, il préféra quitter Paris.

M. de Bray nous décrit la fuite du roi à Varennes Son arrestation le remplit d'indignation.

Il désire le rétablissement de l'autorité légitime, mais il prend soin de nous dire, dès les premières pages des lettres qui suivent, qu'il ne veut à aucun prix d'un retour aux anciens abus. Il ne partage donc point les illusions des émigrés. Comme eux, cependant, il compte sur l'intervention étrangère pour maintenir en France la dynastie des Bourbons. S'il laisse ainsi percer ses préférences personnelles dans de nombreuses lettres, où il ne peut s'empêcher de blâmer les excès révolutionnaires, vite, le diplomate avisé reparaît, caril prévoit un démembrement possible de la France par les coalisés, et en patriote il le redoute et le déplore ; pour lui, ce serait payer trop cher le salut de la monarchie !

Ratisbonne, le 5 juin 1791.

La Révolution a divisé la France en une foule de partis. Si l'on comptait les opinions, on en trouverait peut-être autant que d'individus. Mais il existe surtout deux partis bien prononcés, celui des partisans du nouveau régime d'un côté et ceux de l'ancien de l'autre. Mais de l'ancien sans ses abus, car ceux qui

y tiennent avec ses abus, je les méprise, et j'ose croire d'ailleurs que de quelque manière que les choses tournent, leur règne est à peu près passé. Je tiens à ce régime essentiellement monarchique et épuré des vices de l'ancienne administration, et je m'en fais gloire. Quand on considère toutes les horreurs qui ont souillé toutes les parties de la France, les détails des indignités qu'on exerce envers le roi, à quel excès on a porté l'oubli de tous les principes, de toute raison, de toute pudeur, dans quels gouffres de malheurs la France est plongée, son industrie détruite, son commerce ruiné, ses colonies séparées peut-être pour jamais et sacrifiées à de vils factieux qui en font le théâtre de tous les crimes ; l'atrocité des manœuvres employées pour gouverner l'Assemblée nationale, les insurrections qui se manifestent à chaque délibération importante, pour enchaîner par la crainte et la volonté des législateurs et celle du chef du pouvoir exécutif suprême ; si l'on suit enfin cette série de décrets destructeurs, où l'on ravale, où l'on avilit la majesté du trône, où l'on rend la France schismatique, où l'on déchaîne tous les vices qui accompagnent le monstre de l'impiété contre notre religion sainte, dont la morale éminemment bonne pouvait, dégagée comme elle l'est de toutes les manies de la superstition, opérer dans un siècle aussi éclairé que le nôtre les biens qui découlent toujours des principes sains et purs ; tout homme bien né ne balancerait pas un instant entre les démagogues odieux qui nous déchirent et Dieu, le roi et la patrie.

Ratisbonne, le 5 juillet 1791 (*).

La désastreuse nouvelle qui occupe aujourd'hui tous les esprits absorbe absolument le mien et ne me laisse de libre dans mes facultés morales que ce qu'il m'en faut pour sentir toute l'étendue de nos malheurs.

Vous savez, Monseigneur, que le roi, la reine et toute la famille royale sont partis dans la nuit du 20 au 21 ; vous savez

(1) A S. A. S. Mgr le Duc de Mecklembourg .

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que reconnu à Saint-Menehould, parle fils du maître de poste (*), celui-ci fit courir par un chemin détourné à la poste voisine pour prévenir la municipalité de ce soupçon, que les gardes nationales furent assemblées et qu'à son arrivée à Varennes le roi fut arrêté sans beaucoup de difficultés par le peuple en armes et que l'on força les postillons de reprendre la route de Paris; vous savez que M. de Bouille (2), qui était à neuf lieues de Varennes avec le régiment royal allemand, ayant été prévenu par son fils qu'il avait placé aux hauteurs de ce lieu, que le roi y avait été arrêté, avait dans une courte harangue rappelé aux soldats tout ce que l'honneur, l'amour pour leur roi et la patrie pouvaient lui inspirer de plus touchant et de plus victorieux, qu'il leur avait déclaré qu'il les instituait ses légataires s'il venait à mourir et leur avait distribué 500 louis qu'il avait sur lui. Après ces premières dispositions, il marcha sur Varennes, en quatre heures et demie il fit les neuf lieues qui l'en séparaient; quand il arriva, le roi n'y était plus, il y avait trois heures qu'il en était parti. Les chevaux étaient rendus de fatigue. Une populace nombreuse et armée avait osé forcer notre infortuné monarque à reprendre la route d'une ville rebelle qui a été pour lui le théâtre des afflictions les plus profondes et des scènes les plus accablantes; elle le suivait pour assurer son retour dans sa prison. M. de Bouille tenta de se mettre à sa poursuite, espérant que la marche du roi serait arrêtée par différents piquets qu'il avait placés par échelons pour la protéger, mais un aide de camp de M. de Lafayette, qui était arrivé il y avait peu d'instants sur les lieux, avait fait couper un pont qui. construit sur une rivière très creuse et dont les bords escarpés ne permettaient pas de la passera gué, a opposé un obstacle insurmontable à la cavalerie qui poursuivait la famille royale pour la délivrer. Cet obstacle, quelque cruel qu'il fût, n'aurait point arrêté l'intrépide marquis

(1) Nommé Drouet.

(2) François-Claude-Armand marquis de Bouille. Il fit la guerre de Sept Ans où il se signala à plusieurs reprises. Il fut ensuite nommé gouverneur de la Guadeloupe et de la Martinique; il guerroya dans les Antilles contre les Anglais jusqu'à la paix de Versailles. Il prêta serinent à la Constitution en 1790 et réprima énergiquement les insurrections de Metz et de Nancy. Louis XVI lui offrit même, à cette occasion, le bâton de maréchal qu'il refusa.

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de Bouille, si plusieurs courriers qui se succédèrent ne lui avaient appris la déchirante nouvelle que les différents détachemenls qu'il avait placés à diverses hauteurs, au lieu de seconder les efforts de leurs officiers, les avaient livrés aux gardes nationales. M. de Choiseul (*) et M. de Damas (2) sont de ce nombre; j'ignore le traitement qu'on leur a fait subir. Sans espoir de pouvoir réussir désormais avec des soldats lâches et parjures contre un peuple livré à tout l'aveuglement, à tous les trans-^ ports de la licence, M. de Bouille s'est retiré précipitamment à Luxembourg et, de là, il a expédié en courrier un de ses aides de camp à M. le prince de Gondé, à Worms, pour l'informer de ces tragiques et à jamais lamentables événements.

Le comte d'Artois, qu'un premier courrier avait instruit de Theureux départ du roi, avait rassemblé le 22, auprès de sa personne, tous les Français émigrants qui étaient répandus à Coblentz et dans les environs; il leur déclara dans une audience générale qu'il leur donna dans une des salles du château électoral de Coblentz, l'heureuse nouvelle qu'il venait de recevoir; leur dit qu'il allait partir pour se rendre à Luxembourg y joindre, après tant de dangers, le roi, son frère et prendre ses ordres, qu'il aurait soin de les informer de ce qu'ils auraient à faire; qu'en attendant, il désirait que pendant son absence ils reçussent les ordres de M. le comte de Miran à qui il laissait tous ses pouvoirs.

Votre Altesse jugera facilement de l'impression profonde que ce peu de mots fit sur tous les Français qui étaient présents. Le bruit de cette heureuse nouvelle se répandit à l'instant partout. Le peuple même de Coblentz témoignait par les démonstrations les plus attendrissantes et les félicitations les plus flatteuses toute la part qu'il prenait à cet événement si heureux pour les Français. C'était vraiment un spectacle aussi touchant que

(1) Claude- Antoine-Gabriel duc de Choiseul-Stainville. Colonel en premier du régiment de royal-dragons, avait reçu l'ordre du marquis de Bouille de se trouver avec son régiment à Pont-de-Sommeville pour protéger le roi et l'escorter. Il fut arrêté et mis en prison à Verdun avec le comte Charles de Damas.

(2) Joseph-François-Louis-Charles-César duc de Damas, plus connu sous le nom de comte Charles, commandait le régiment des dragons de Monsieur lorsqu'il reçut, avec M. de Choiseul, l'ordre de protéger le roi.

sublime que ces vœux, que ces congratulations naïves d'un bon peuple à des sujets fidèles, d'un prince étranger mais malheureux.

Hélas, cette joie fut de bien courte durée. M. le comte d'Artois était parti à 3 heures après-dîner. Lorsque M. le prince de Condé (l) eut reçu le courrier de M. de Bouille, il en expédia un aussitôt au comte d'Artois pour l'inviter à revenir, mais on eut en même temps la certitude que Monsieur (2) et Madame étaient arrives à Mons sans aucun accident. Le comte d'Artois a sans doute poursuivi sa route vers cette ville, afin d'y voir celui qui devenait le véritable chef de la monarchie, pendant la détention du roi.

Plusieurs courriers et estafettes ont apporté presque en même temps ici, la nouvelle de l'évasion du roi et de son arrestation; elles m'ont rappelé à la ville d'où je comptais encore rester quelques jours absent, mais dans ces terribles moments, je ne savais comment apaiser l'inquiétude mortelle qui m'agitait; une foule de possibilités se présentaient à ma raison égarée et je m'effrayais des suggestions de ma propre imagination.

Le 50, un faux avis nous annonça que le roi avait été délivré et que, sans malheur pour sa personne, il avait été heureusement conduit à Luxembourg. L'avidité extrême avec laquelle je saisis cette lueur perfide d'un frivole espoir fit bientôt place à des réflexions qui en détruisirent l'effet. Lavis qui contenait ces dernières notions n'avait aucun caractère d'authenticité, il était sans date, venu d'Augsbourg et aucun courrier, aucune estafette ne l'avait confirmé.

En rentrant chez moi, je trouvai sur ma table des journaux de Paris des 22 et 23; on savait déjà dans cette capitale que le roi avait été arrêté à Varennes et qu'on le reconduisait à Paris. Je m'étais attendu que le départ du roi bouleverserait Paris et l'Assemblée nationale, mais l'esprit de la nation est trop égaré

(1) Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, fils unique du duc de Bourbon et de la princesse Caroline de Hesse-Rheinfds. Il avait quitté Chantilly dès le 27 juillet 1789 et en juillet 1790 lançait un manifeste disant qu'il allait se mettre à la tête de la noblesse pour délivrer le roi.

(2) Plus tard Louis XVIII, en ce moment comte de Provence.

pour être désormais susceptible de quelque élan généreux. Ce peuple jadis si fameux, si distingué par son noble et touchant amour pour ses rois, n'a donné aucune marque profonde, aucun signe éclatant de sa douleur et de son repentir. L'Assemblée nationale a recueilli le triste fruit des principes empoisonnés qu'elle a semés dans le royaume; une philosophique insensibilité, une indifférence aussi inconcevable que barbare pour le sort d'un souverain que cette Assemblée s'est efforcée de dégrader, d'avilir, qu elle a dépouillé de sa majesté, de ses titres, de l'éclat imposant et nécessaire qui environnait le trône, aux vertus personnelles duquel c'était même un crime à ses yeux et un danger de témoigner quelque intérêt, quelque estime; voilà les sentiments qui ont dominé.

L'Assemblée nationale a pris en main l'autorité tout entière; elle l'avait déjà dans le fait, il ne lui restait plus qu'un pas à faire pour être manifestement et pleinement usurpatrice à la face de L'univers; elle l'a franchi. Elle a appelé tous les ministres auprès d'elle; pas un n'a eu le courage de quitter des fonctions qui les avilissent dès qu'ils les exercent au nom et sous la direction d'une troupe de rebelles. M. de Montinorin lui-même a protesté de son dévouement à l'Assemblée nationale. M. de Montmorin, cet ancien ami du roi!... Il a été décrété sur la motion de M. d'André que les décrets de l'Assemblée, pour avoir force de loi, n'auraient besoin de la sanction, ni de l'acceptation du roi. Le comité diplomatique s'est hâté de prendre des mesures pour entretenir sous ce nouveau régime les relations de la France avec les puissances étrangères. Les ministres étrangers ont reçu l'injonction de remettre leurs dépêches à M. de Montmorin et on a envoyé à tous nos ambassadeurs et ministres dans les cours étrangères, un décret par lequel on invite ces cours à entretenir avec l'Assemblée nationale les liens d'amitié qui les ont précédemment unies avec la France (*).

(1) A la nouvelle de la fuite de Louis XVI, l'Assemblée nationale se déclara permanente et décida en effet que ses propres décrets auraient force de loi sans la sanction royale. Elle se substitua au roi, plaça les ministres sous ses ordres et les admit aux séances; puis elle notifia aux puissances étrangères les résolutions prises. Le roi, à son retour, fut déclaré suspendu et consigné aux Tuileries. Ce fut en somme une république provisoire qui dura du 21 juin au 14 septembre 1791.

Voilà donc le trône absolument renversé et l'usurpation consommée. Voilà ces projets longtemps préparés, travaillés dans le secret des intrigues et dans le mystère coupable des factions, déclarés et affichés avec audace. Je ne crois pas que les cours étrangères adoptent cette proposition capitale qui tend à introduire une nouvelle puissance dans le cercle des corps politiques du monde; leur conduite à cet égard manifestera leurs intentions et leurs vues; mais il est important d'observer que l'Assemblée nationale a intimé ces ordres aux ministres français dans le moment même où elle était instruite du. retour du roi à Paris. Ainsi, dans tous les cas, on ne peut plus douter de leur système, et le roi n'est plus qu'un hors-d'œuvre de la Constitution.

Le 22 au soir, sous l'escorte de 40,000 hommes armés, dont 42,000 de gardes nationales, la roi a couché à Châlons-sur- Marne; il a dû arriver le 24 à Paris. Sans doute que le projet est de l'y retenir captif comme un homme qui, s'il était libre, pourrait être dangereux, mais on ne lui laissera absolument aucune influence dans l'administration. Ils se serviront encore de son nom pour étayer leurs démarches politiques, mais l'empressement avec lequel ils ont émis le décret dont je viens de parler en l'absence du roi, prouve assez que leur intention est de s'en passer. Je suis sûr que beaucoup parmi eux regrettent son retour, un roi est un membre de trop dans le corps politique qu'ils ont enfanté, il y est déplacé.

Mirabeau avait exprimé le même jugement devant l'Assemblée. Il trouvait la Constitution « trop républicaine pour une monarchie; et » pour une république, ajoutait-il, il y a un roi de trop « .

J'avais imaginé que ce grand événement, qui fera époque dans les annales du monde, serait dans le cas de changer les dispositions de la diète de l'Empire (1). Il s'agissait dans presque toutes

(1) Les émigrés français s'étaient réfugiés pour la plupart sur la rive gauche du Khin ; ils avaient été reçus magnifiquement par les princes ecclésiastiques, l'électeur de Mayence, l'électeur de Trêves, etc. Cette hospitalité généreuse ne pouvait que contribuer à envenimer le conflit toujours pendant entre l'Assemblée nationale et la Diète germanique. La France ne consentait à accorder que des

les instructions d'une lettre à écrire au roi; mais il n'existe plus de roi, c'est écrire à un fantôme comme roi, à un être qui, comme prince, se plaint des mêmes griefs dont on lui demande le redressement; c'est faire une démarche inconsidérée, au moins inutile. Des ministres ici ont pensé que la diète n'avait point qualité pour juger ces nouveaux incidents politiques: qu'elle devait agir selon le décret de commission et en vertu du décret de commission; qu'un conclusion rendu par su te de ces dispositions était un acte nécessaire pour manifester la réservation des droits de l'Empire, qu'enfin le roi ne serait ni plus ni moins libre à présent, qu'il ne l'avait été depuis le 18 avril ; que l'empereur pourrait ensuite, selon les circonstances, manifester ses nouvelles intentions. Les choses ont cependant tourné comme je l'avais prévu et on a demandé de nouvelles instructions relativement à ce qu'il fallait substituer à cette mesure devenue impraticable.

Il n'en est pas moins vrai, nonobstant ces observations, qu'après la notification du décret de l'Assemblée nationale rapporté ci-dessus, la résolution prise par la diète d'écrire au roi de France, serait une reconnaissance tacite et prématurée de la légitimité des titres de l'Assemblée. Faire un conclusum sur une base fausse, c'est s'exposer à l'obligation de recommencer sur une autre base! Alors on perdrait plus de temps qu'on ne ferait en exigeant de nouvelles instructions, puisqu'il est plus que probable qu'un nouveau décret de commission demandera l'avis de l'Empire, sur d'autres objets analogues à l'ordre de choses établi.

Sans doute la diète n'est qu'un corps de gens passifs qui ne peuvent rien faire par eux-mêmes, mais ils sont à Ratisbonne les sentinelles de l'Empire; ils doivent l'avertir sur ses intérêts, lui proposer les moyens les plus convenables de les protéger; ils ne peuvent, enfin, prétexter l'ignorance sur un fait qu'on leur a

indemnités gracieuses aux princes possessionnés, elle déclinait la compétence de la Diète d'Empire. Or, l'Empire interdisait aux princes les transactions particulières; il fallait s'en rapporter aux traités de 4648 et statuer conformément à leur teneur. L'Empereur l'avait déclaré au roi (14 décembre). De plus en plus le conflit était insoluble.

légalement annoncé et c'est ce qui aura lieu ici lorsque M. de Bérenger leur aura officiellement remis le décret de l'Assemblée.

J'ai contribué à décider M. de Bérenger à attendre 1 annonce des mesures nouvelles que le retour du roi fera vraisemblablement prendre; car, il est à souhaiter, pour cet honnête ministre, qu'une si affreuse commission lui soit épargnée.

J'ignore donc ce que fera la Diète après cette notification, mais il est décidé qu'on ouvrira le protocole lundi 4 juillet, la majorité des suffrages tend à déclarer nulle et de nul effet toute innovation et occupation des biens appartenant à des princes et Etats de l'Empire, en vertu des décrets, etc., à écrire au roi Louis XVI, pour le sommer de remettre les choses in statu quo, etc.

Votre Altesse peut voir que cette base, sur laquelle l'Empereur et le roi de Prusse peuvent désirer appuyer leur plan d'attaque contre la France pour y favoriser une contre-révolution, ne pourra servir dans ce sens que lorsqu'on se sera assuré que tout autre moyen que celui de la force est inutile. Pour obtenir cette conviction, il faudra du temps et des négociations, dont la voie sera suivie avec empressement par l'Assemblée nationale; or tout délai est mortel pour la monarchie et ces malheureux émigrants qui ont tout sacrifié à l'espoir d'une prompte contre-révolution. Mais sans doute, l'Empereur, les rois de Sardaigne et d'Espagne ressentiront trop vivement l'injure faite à leur nom et à leur rang, à leur dignité, pour ne pas venger sans différer davantage un attentat si exécrable et qui provient, en outre, de principes dont la propagation peut entraîner la chute de tous les trônes et la destruction de tous les corps politiques. On ne peut tarder très longtemps à arrêter le développement d'attentats déjà portés à de si effrayants excès.

Le délai apporté à la signature de la paix au nord et au levant et la sortie, ou non sortie, de la flotte anglaise ne doivent même plus être pour l'Empereur un motif de différer, quoique la mollesse des instructions arrivées le 27 juin dernier à ses ministres, fasse présumer que telle était son intention.

D'un autre côté, les rebelles en France se précipitent dans un abîme qu'ils rendent tous les jours plus profond ; ils ont

rompu tous les freins qu'un reste de pudeur imposait encore au déchaînement de leurs passions. Ils traitent le roi avec un mépris, avec une indifférence procédant du sentiment de leur supériorité qui est le comble de l'outrage. Ils ont délibéré s'ils liraient ou non la proclamation que le roi a fait remettre à son départ au président de l'Assemblée nationale et dans laquelle il a consigné ses griefs et ses volontés. Cet écrit, quoique faible. est plein de réclamations justes, fondées ; c'est la plainte d'un homme doux qui semblait devoir en ignorer toujours le langage; on n'y retrouve point la dignité du roi, mais on y voit le caractère débonnaire d'un prince honnête homme.

L'Assemblée nationale a maintenu d'autorité Duport-Dutertre (*) dans sa place de garde des sceaux, contre l'ordre du monarque qui lui enjoignait de se tenir prêt à les rendre.

Des hommes sans scrupules précipitent la chute de la fortune publique par des dépenses inouïes, des vexations odieuses, le relâchement de tout ordre public, la vicieuse organisation de l'impôt qui tombe tout entier sur le cultivateur; par le désordre dans la perception et le gaspillage des municipalités ; par l'insubordination des troupes, l'insolence des clubs, l'anéantissement de toule morale religieuse, l'indignation, le désespoir qu'ils ont excités dans le commerce et les colonies. Le mois de mai n'a fourni au trésor que 20,000,000 de livres au lieu de 48,000,000 qu'il devait rendre. La caisse de l'extraordinaire supplée à tout. Elle a fourni 29,000,000 de livres pour la dépense du mois de mai, cette caisse s'épuise ainsi pour le service du courant qui a consommé près de 1,200,000,000 de livres en six mois, en delà pidations, dispersions, corruption et soudoiement des troupes. 600,000,000 de livres de nouveaux assignats vont achever de discréditer cette richesse fictive et absurde, sans base, sans solidité, sans autre garantie que l'anarchie qui en a procuré l'émission.

(1) Margiierite-Loiiis-FraiiçoisDuport-Dutertre. Nommé ministre de la justice

après la retraite de Champion de Ciee (20 novembre 1790). Lors de la fuite de

Louis XVI, il vint apporter à l'Assemblée le sceau de l'État suivant l'ordre que

lui avait laissé le roi, mais l'Assemblée lui ordonna de le reprendre et il dut signer

l'arrestation du souverain. Il mourut sur l'échafaud en 1793.

J'ignore ce que le roi fera à son arrivée à Paris, mais quoiqu'il dise, quoi qu'il fasse, il faut un éclat et un éclat prochain. Hélas! nous en avons grand besoin, car la nation est corrompue dans toutes les sources de son existence politique et morale.

Ratisbonne, 6 juillet 1791 (*).

Mon attachement inviolable pour l'Ordre de Malte, dont je suis membre, qui vous a élu pour son chef, mon respect bien connu pour la personne de Votre Altesse Eminentissime, la sûreté de mes principes, dans des circonstances où il est si important de connaître ceux que chacun de nous professe, ont fait croire à M. le commandeur d'Estournel, receveur de l'ordre à Paris, que vous ne recevriez peut être pas sans intérêt le détail des faits et négociations dont ma position et mes occupations particulières me mettent à portée d'être instruit.

Placé auprès de la légation de France à Ratisbonne, j'ai pu, dans l'espace de deux années, les plus fécondes sans doute en événements extraordinaires, en révolutions désastreuses, soit dans les opinions, soit dans le régime des gouvernements, et dans lesquelles l'empire, en corps où ses membres les plus importants comme puissances particulières sont entrés pour beaucoup, suivre avec ordre et facilité le détail des opérations politiques, la marche des faits et le développement des mesures qui ont été prises, soit relativement à l'Empire dans ses débats avec la France, soit relativement aux diverses combinaisons politiques qui se sont succédé, établies, préparées entre les différentes cours dont les intérêts se sont balancés avec des variations si inquiétantes pour le genre humain et s'agitent encore dans les mains de la destinée.

Nous sommes ici dans une inquiétude mortelle La France est absolument rebelle contre le roi. L'Assemblée nationale, par ses derniers décrets, a pris hautement en main tout ce qu'elle lui avait laissé de pouvoir, comme premier fonctionnaire public et chef du pouvoir exécutif. Enfin le roi est véritablement détrôné.

(1) A Son kllesse Eminentissime Monseigneur le Grand Maître de Malte.

Il a subi un véritable interrogatoire sous le nom de déclaration. Je suis persuadé que les républicains dans l'Assemblée nationale étaient du secret sur le départ du roi et qu ils sont désolés qu'on l'ait ramené à Paris. Si l'on considère que dans leur constitution un roi est un être non seulement étranger mais inutile, que bien loin d'en être une partie essentielle, il en est effectivement considéré comme l'ennemi, que tous les décrets respirent cet esprit, indiquent, annoncent ce sentiment; que lorsque le roi est parti, il y avait plus de huit jours que le bruit de son évasion prochaine était répandu, connu des chefs, qu'il a été reconnu à M eaux, à Châlons, sur presque toute la route aux environs de Paris, où naturellement la vigilance devait être plus grande et les dangers plus nombreux; que là on ne l'a point arrêté; qu'il ne l'a été que sur la dénonciation d'un particulier obscur, presque aux confins du royaume et par des gens qui ne pouvaient être du secret; si l'on songea cet ordre qui a régné à Paris dans ces moments désastreux, à la tranquillité d'un peuple connu par la rapidité et la violence de ses mouvements dans des occasions moins importantes, à ces cris d'un philosophisme barbare et affublé qui de tous côtés ont retenti aux oreilles du roi lorsqu'il est entré aux Tuileries — la loi, la loi! Si l'on réfléchit à la célérité, à l'ensemble des mesures prises; à cette coalition de l'Assemblée nationale, des ministres, des clubs, aux courriers tenus tout prêts, aux décrets rendus sans délai, discussion, ni opposition aux nouveaux serments exigés sur-le-champ, on se convaincra que toutes ces dispositions ne pouvaient être que la suite d'un plan ménagé, travaillé de longue main.

Lundi prochain, 11 juillet, la Diète émettra son conclusu m sur l'affaire des princes. Il portera en substance que l'Empire déclare nulles et de nul effet toutes innovations, occupations de domaines, anéantissement de droits prononcés contre la lettre des traités par les décrets de l'Assemblée nationale, que l'Empereur sera supplié d'écrire à S. M. le Roi pour le sommer de remettre les choses in statu quo, et de prendre les mesures qu'il jugera convenables pour protéger les intérêts de l'Empire: que les garants de la paix de Westphalie seront invités à se réunir

pour prononcer le maintien de ces dispositions. Le ministre de Prusse a beaucoup contribué à accélérer la marche de la Diète dans cette affaire, et de concert avec M. le marquis de la R., autorisés l'un et l'autre par Monseigneur le comte d'Artois, nous avons, autant qu'il est possible, dirigé la marche du corps législatif de l'Empire dans le sens qui était le plus analogue aux vrais intérêts de la France.

P. S. — M. de Bouille vient d'écrire une lettre fulminante à l'Assemblée nationale. Il explique les motifs de l'évasion du roi. Il s'en déclare l'auteur et le fauteur. Il menace les factieux de toute la vengeance des souverains et déclare que lui-même conduira leurs armées; il annonce comme très prochain leur manifeste.

Attitude de Léopold. — Mission de Bischoffswerder. — L'Empereur est disposé à intervenir, mais il veut connaître les dispositions de l'Europe. — Accablement moral de Louis XVI. — Les préliminaires de Galatz et la paix de Sistova. Projet d'entrevue à Pillnitz, chez l'Électeur de Saxe, entre l'Empereur et le roi de Prusse.

Léopold jugeait les émigrés avec sévérité et son opinion ne se modifia jamais. 11 les trouvait compromettants, même dangereux, pour lui et pour la famille royale. 11 était trop fin diplomate, trop prudent, trop ami de la « temporisation », comme le dit M. de Bray, pour considérer avec sympathie leurs démarches actives, qui menaçaient de tout mettre en feu et pouvaient déranger ainsi ses combinaisons politiques. Du reste, il savait que Louis XVI repoussait leur concours.

En janvier 1791, il avait, à deux reprises, refusé de recevoir le comte d'Artois, tous « ces tripotages français » ne lui plaisaient pas.

Vers cette époque, du reste, Léopold préparait sa paix avec la Turquie. Les conférences avaient recommencé à Sistova, et comme l'Angleterre renonçait à la guerre (mission de lord Elgin à Florence), Léopold espérait obtenir une rectification de frontières avantageuse, ce qui eut lieu, du reste. Il avait, d'ailleurs, bien des motifs de temporiser; les événements de France ne pouvaient que traverser ses projets. Il savait qu'il tenait entre ses mains les fils de la politique européenne, que les puissances n'agiraient point sans lui; il voulait donc, avant tout, agir suivant ses intérêts.

Inopinément, il rencontrait à Mantoue, le 18 mai, !e comte d'Artois.

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