ATTITUDE DE LÉ0P0LD
avec vous, Monseigneur, dans des détails aussi étendus que je l'aurais voulu.
Depuis le 5 juillet, il s'est passé bien des événements importants; je les retracerai brièvement. Vous vous rappellerez, Monseigneur, que je désapprouvais que l'on n'eût pas, à Ralisbonne, en apprenant que le roi de France avait été arrêté, suspendu surle-champ les délibérations et écrit aux cours respectives pour avoir de nouvelles instructions sur les mesures à prendre envers la France; je pensais qu'en n'agissant point ainsi on perdrait du temps et qu'on s'exposerait à tout recommencer. Cela n'a pas manqué ; la délibération a été arrêtée par une notification formelle que le prince Colloredo (1) a donnée au co-commissaire, savoir : que l'état où était le roi Louis X\ I rendait impraticable la mesure indiquée par le plus grand nombre des suffrages de la Diète, d'une lettre à lui écrire ; qu'une telle mesure était indécente et compromettrait l'Empereur! Il a donc fallu faire alors, c'est-à-dire quinze jours plus tard (le 13 juillet), ce qu'on aurait pu faire le 28 juin, c'est-à-dire demander de nouvelles instructions, c'est ce qu'on a fait. Les Autrichiens ont paru longtemps incertains ; enfin le 6 août dernier, après plusieurs séances, dont quelques-unes ont été très longues, on' a fait un reicli gut achten qui porte en substance : que Sa Majesté Impériale sera suppliée de faire parvenir à la connaissance de la couronne de France les griefs du corps germanique. On propose de prohiber tous écrits séditieux et tendant à introduire des principes nouveaux et nuisibles à l'autorité des souverains et à la tranquillité des peuples; de fournir une armée in duplo ; enfin on y donne une grande latitude à la volonté de l'Empereur et le conclusum est en général conçu assez énergiquement.
L'Empereur n'a point encore envoyé sa ratification, mais il est certain qu'il a écrit aux cours les plus importantes pour se concerter avec elles sur les mesures à employer envers la France. L'entrevue à Pillnitz entre l'Empereur et le roi de Prusse, à
(1) François Gundacker, prince de Colloredo-Mansfeld, ministre et vicechancelier de l'Empire. Ambassadeur à Madrid de 1767 à 1770, il fut nommé en suite premier commissaire impérial près le tribunal de la chambre de Wetzlar En 1789, il succéda à son père dans la charge de vice-chancelier.
laquelle l'électeur de Saxe et le comte d'Artois se trouveront, finira sans doute bien des choses ; je sais par de bonnes voies que le comte d'Artois, qui a vu l'Empereur à Vienne, le 20, a été fort bien reçu et qu'on lui a même promis plus qu'il ne demandait • ce sera à l'entrevue de Pillnitz qu'on décidera de son sort.
La cour d'Espagne parait très bien intentionnée, c'est cette cour qui a témoigné le plus de franchise et de loyauté dans toutes ces affaires. Ses déclarations, ses mouvements, ses mesures de prudence prises à l'intérieur, prouvent que le cabinet de Madrid est encore guidé par cette fierté espagnole et par cet esprit de résolution qui ne sait point balancer sur les moyens. D'ailleurs le roi est un parfait honnête homme et qui ne manque ni de caractère ni même d'une espèce de grandeur.
Ce pauvre comte d'Artois se donne toutes les peines imaginables pour réussir; il a couru jour et nuit de Coblentz à Vienne, il est parti à la suite d'un conseil que l'arrivée du duc de Coigny (i avaitoccasionné;ilapasséle 18 à Ratisbonne, où malheureusement je n'étais point; il est arrivé dans la nuit du 18 au 19 à Vienne et a logé chez l'ambassadeur d'Espagne. 11 faut voir ce que l'Empereur va faire, il promet beaucoup, mais il ne peut pas toujours tenir tout ce qu il promet, d'ailleurs il est partisan de la temporisation; il n'a pas voulu écrire aux différentes cours avant d'avoir vu comment serait conçu le conclusum de la Diète, mais il n avait qu'à dire un mot et la teneur de ce conclusum n'aurait pas été douteuse. Du reste, rien ne se remue; on a parlé vingt fois de troupes qui devaient passer par la Bavière pour se rendre aux Pays-lias; aucune réquisition pour le passage des troupes na encore été faite.
Le roi de Prusse ne se soucie pas non plus grandement d'agir. Cependant on croit Bischoffswerder bien intentionné et celui-ci peut beaucoup sur son esprit.
(1) Marie-François-Henri de Franquetat, marquis puis duc de Coigny, maréchal de camp en 1761, lieutenant-général et pair de France; il faisait partie de 'la société intime de Marie-Antoinette. Député de la noblesse du bailliage de Caen, h quitta la France en 1791 . Il fut chargé pendant l'émigration de plusieurs missions diplomatiques d'une haute importance et prit part à la campagne de l'armée des princes.