‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 39 sur 92 · L ATTITUDE DE LÉOPOLD · texte numérisé non relu

L ATTITUDE DE LÉOPOLD

Pour le roi de Suède, celui-là a manifesté ses vues et ses desseins; on dit que la Russie même veut fournir des troupes, mais les retards de l'Angleterre arrêtent toub

Cependant voilà les deux plus grands obstacles à une coalition contre les démocrates français absolument levés. La paix entre l'Autriche et la Porte a été signée à Sistova, le 4 de ce mois, et la ratification a dû se faire sous quinzaine. L'Empereur acquiert le district de l'Unna, il a la libre navigation du Danube, etc Je savais ces conditions depuis près d'un an; ce sont celles que le chevalier Keith avait portées à Vienne dans le mois de février 1790.

La Russie a également signé sa paix à Galalz, par l'organe du prince Repnine (*) avec le Grand vizir. Le 11 août, j'ai vu une lettre du prince Repnine lui-même qui l'annonce. L'Impératrice garde Ocksacow avec ses fortifications et tout le pays compris entre le Dnieper et le Dniester, ce qui comprend aussi le cours du Bug. La navigation du Dniester sera libre aux deux nations et il y a un armistice de huit mois pour arranger toutes les dispositions à prendre entre les deux cours. Certainement après une guerre aussi malheureuse, c'est perdre bien peu et la Porte doit bien de la reconnaissance aux puissances alliées qui l'ont sauvée de sa ruine totale. J'imagine que les Anglais sauront s'en prévaloir.

Quant aux Hollandais, il n'y gagneront que l'bonneur d'avoir été associés à l'entreprise et je doute que la Prusse en retire d'autre avantage. Je ne sais comment elle se procurera Thorn et Dantzig, objets de ses constants désirs. J'avais imaginé que sa complaisance pour la nouvelle constitution pourrait lui mériter cette acquisition, mais cette constitution quoique vraiment bonne, paraît, à plus d'un égard, ne pas être plus solide que la nôtre ; il en sera sans doute beaucoup question à Pillnitz et l'électeur

(1) Nicolas Wasiliéwitsch, prince Repnine, feld-maréchal russe. Ambassadeur à Varsovie, joua un rôle important lors du premier partage de la Pologne. Prit part à la campagne de 1770 contre les Turcs et signa le traité de Kaïnardji ; il fut ensuite ambassadeur à Constantinople. Pendant la campagne de 1789, il commanda l'armée de l'Ukraine et signa les préliminaires de Galatz (11 août 1791), comme il est dit ici, pendant l'absence du général en chef Potemkine.

de Saxe n'acceptera la couronne de Pologne qu'à bon escient, ne voulant pas se fourrer dans un embarras aussi étrange que le serait celui qui résulterait d'un défaut d'accord à cet égard entre les trois cours démembrantes. Au surplus, si quelqu'un me paraît devoir devoir perdre dans une révolution qui ferait de la Pologne un État robuste, c'est certainement la Prusse comme l'Etat voisin le plus faible. Cette révolution n'est point exempte, même dans l'intérieur, de contradicteurs, et de contradicteurs dont la puissance et le nombre augmentent tous les jours; voyons donc ce que tout cela deviendra.

Quanta nous, il paraît qu'on a peur des deux côtés, je ne puis déterminer ce que fera le roi de l'acte constitutionnel, s'il l'acceptera, s'il le rejettera. S'il était libre, il n'y aurait pas de doute, mais on ne fera qu'allonger ses chaînes pour rendre ses mouvements en apparence plus libres, tandis qu'au fond il sera toujours esclave; au surplus, celte sanction ne sera pas plus volontaire que les précédentes et la protestation est faite d'avance. Cette constitution, indépendamment de ses défauts particuliers, ne peut tenir telle qu'elle est. Si le roi ne recouvre pas son autorité, l'unité ne peut avoir lieu comme elle est décrétée en France. Le royaume ne pourrait supporter la charge d'une administration aussi compliquée; il faudra qu il se déchire en une foule de parties qui toutes alors se régiront comme elles pourront, et cela arrivera, s'il est vrai qu'on ne puisse exister au milieu de l'anarchie effroyable qui ravage le royaume et des violations des propriétés dont le respect est la base de toute société.

Le duc des Deux-Ponts va se retirer à Neubourg dont l'électeur palatin fait réparer le château pour le recevoir; ce dernier ne se remue point, il ne veut agir qu'autant que la cour de Vienne agira; il n'a pas augmenté son contingent, qui ne dépasse pas 6,000 hommes sur pied. On prétend qu'il veut faire un marché avec Deux-Ponts, de 1,000 hommes pour 100,000 florins par an. Il faudra bien cependant, en temps et lieu, qu'il fournisse son contingent comme les autres.

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ni

L'entrevue de Pillnitz. — Gomment elle fut préparée. Ce que l'Empereur y décida. — La circulaire de Padoue et la déclaration du 27 août. — Le manifeste des princes. — Les intérêts en France de 1 Ordre de Malte. — Projet de congrès à Aix-la-Chapelle pour rédiger une constitution à imposer à la France.

M. de Bray avait raison d'être sceptique au sujet des décisions de Léopold II ; tout ce qu'il avait pu promettre à Mantoue, au comte d'Artois, est remis en question à Pillnitz. La temporisation, voilà le fond de sa politique.

Mais cette politique lui était également dictée par les circonstances. Toute intervention était subordonnée à une entente préniable avec l'Europe. D'où la circulaire de Padoue (6 juillet) aux diverses puissances, suivie d'un mémoire adressé par Kaiinitz aux agents diplomatiques; l'Empereur voulait une action générale, or. l'Europe n'y semblait pas disposée. L'Espagne, dont l'armée était mal organisée, concluait à la neutralité. Naples se répandait en belles déclarations, ainsi que la Sardaigne, mais n'osait pas s'engager. La Tsarine, pour l'instant, n'offrait aucun soldat, elle se réservait, tout en conseillant d'agir contre les Jacobins de Paris. L'Angleterre restait immobile, et son roi répondit à Léopold en termes vagues. M de Bray comprend bien que les hésitations de l'Angleterre retiennent l'Empereur. Léopold ne voulait point, même avec le concours de la Prusse, partir en guerre sans avoir l'appui de l'Angleterre. La déclaration de Pillnitz fut donc rédigée dans cet esprit ; elle stipulait que la Prusse et l'Autriche n'interviendraient qu'au cas où les « puissances ne refuseraient pas d'employer les moyens les plus efficaces ». « Ces mots : alors et dans ce cas, de la déclaration de Pillnitz, disait l'Empereur, sont pour moi la loi et les prophètes ; si l'Angleterre nous fait défaut, le cas n'existe point ». Voilà toute sa pensée.

xMais par suite des passions surexcitées de toutes parts, M. de Bray croit la guerre fatale. Il la redoute cependant, car il connaît les ambitions des puissances, et la guerre — il ne cesse de le répéter — sera le signal du démembrement de la France et de la perte de ses colonies.

Schônach, le 6 septembre 1791 (*).

Je crois que Votre Altesse Éminentissime me saura quelque gré des détails que je vais lui tracer brièvement sur l'entrevue de Pillnitz. L'Empereur s'est rendu à Pillnitz avec le maréchal

(1) A Son Altesse Eminentissime Mgr le Grand Maître de V Ordre de Malle.

Lascy (x) et M. Spielman; le roi de Prusse y était avec le colonel Bischolïswerder; le comte d'Artois y était accompagné de Mrs de Galonné (2) et du général Flachslanden. Le prince de Nassau (3) y est venu, ainsi que le marquis de Bouille; je ne parle point de Télecteur de Saxe, chez qui la s^ène se passait.

Dans une dernière lettre, j'avais mandé à Votre Altesse que l'Empereur avait promis au comte d'Artois plus que celui-ci n'osait espérer; en effet, le comte lui avait remis un mémoire à mi-marge, dans lequel il lui exposait tout nettement et tout franchement ses désirs et ses hesoins, ce qu'il espérait de l'Empereur et ce qu'il lui demandait. L'Empereur lut ce mémoire et le rendit le surlendemain au comte, avec des apostilles toutes écrites de sa propre main, qui accordaient tout, et dans lesquelles il donnait, en outre, beaucoup d'éloges aux vues, au courage du prince et à la manière dont ces vues étaient présentées dans ce mémoire. Le comte, enchanté, se rend plein des plus douces espérances à Pillnitz ; là l'Empereur lui dit qu'il a réfléchi sur son mémoire, qu'il a consulté, etc., et lui remet un autre papier dans lequel il déclarait qu'il lui était impossible de réaliser ses promesses, qu'il fallait attendre, etc. Jugez de l'étonnement et du chagrin du prince !

Il paraît que Léopold s'était engagé lors du projet de l'évasion du roi, tracé et dirigé par M. de Breteuil (4), à fournir

(1) Joseph-François-Maurice comte de Lascy. Prit une part active à la guerre de Sept Ans; devenu maréchal et rnemhre du conseil aulique,il prépara les plans de réforme qui le rendirent célèbre sous Joseph II. Il fut chargé du commandement de l'armée autrichienne lors de l'affaire de Bavière (1778) et en 1788 dans la guerre contre les Turcs.

(2) Charles-Alexandre de Calonne, fut contrôleur général des finances de Louis XVI, de 1783 à 1787. Son système financier, basé sui l'emprunt, fut à ce point critiqué, lors de l'assemblée des notables, qu'il fut abandonné de tous et exilé en Lorraine. Il se jeta avec ardeur dans le parti de l'émigration et fut un agent très actif des princes. 11 dépensa toute sa fortune dans les nombreux voyages qu'il fit à cette occasion en Allemagne, en Italie, en Russie.

(3, Prince de Nassau-Siegen, célèbre par sa vie aventureuse. Au service de la France comme colonel d'infanterie, puis de l'Espagne (siège de Gibraltar pendant la guerre d'Amérique) et enfin de Catherine II.

(4) Louis-Auguste le Tonnelier, baron de Breteuil, ministre près de l'électeur de Cologne en 1758. Ambassadeur à Saint-Pétersbourg, puis à Stockholm, il fut

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