‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 40 sur 92 · L ENTREVUE DE P1LLN1TZ · texte numérisé non relu

L ENTREVUE DE P1LLN1TZ

55,000 hommes; tout était disposé pour effectuer cet engagement. M. de Bouille avait reçu des ordres du roi et devait être, au besoin, secouru par les troupes autrichiennes. L'impatience du roi gâta tout, il partit plus tôt qu'il n'en était convenu, M. de Mercy n'avait reçu les ordres que depuis cinq jours, rien n'était prêt encore, et le coup ayant manqué, comme vous savez, lorsque M. de Bouille arriva à Luxembourg, il n'y trouva que 5,000 hommes. Cette affaire avait été mal combinée, on avait mal arrêté les époques, il y avait quantité de gens qui n'auraient rien dû savoir et qui savaient tout ; d'autres qui auraient dû en être instruits de longue main et qui ne savaient rien, ou depuis peu de jours, de ce nombre étaient les princes, alors que le roi de Suède était instruit. Enfin, cela faisait deux partis travaillant en sens différents et se croisant vers le même but; aussi, dans les commencements, M. de Bouille fut-il assez mal reçu des princes. Le roi de Suède s'offrit tout entier, on l'accepta, il partit pour ses Etats et depuis, il paraît que la politique de l'Empereur et du roi de Prusse a forcé nos princes de s'écarter des plans particuliers de ce monarque entreprenant. J'espère cependant qu'ils sauront reconnaître sa générosité et rechercher son amitié pour quelque motif qu'il ait pu l'offrir, les circonstances où il l'a fait en épurent encore l'offre vraiment chevaleresque.

Cependant l'arrestation du roi détruisait tous les premiers plans; le comte d'Artois a voulu s'assurer de nouveau des dispositions de l'Empereur immédiatement après. Léopold promit à Padoue les plus belles choses au duc de Polignac, dont j'ai vu les lettres, et cela en présence du prince Charles de Lichtenstein et d'un des archiducs, ses fils ; enfin, après le voyage de Bischoffswerder, tout se disposant pour une pacification générale et celui-ci devant aussi conférer avec lui sur d'autres mesures très importantes, le comte d'Artois s'est rendu à Vienne comme je vous l'ai marqué.

nommé en 1783 au département de la maison du roi. On lui a attribué plusieurs propositions énergiques pour arrêter l'insurrection en juin et juillet 1789. Il devait quitter la France peu de temps après la prise delà Bastille.

Les offres que l'Empereur avait faites d'un corps de 55,000 hommes se réduisirent, après la présentation du mémoire, d'abordà 20, 000 et ensuite à attendre; et le dernier mémoire où ce refus absolu était consigné et qui a été remis à Pillnitz au comte d'Artois, était signé Lascy et Spielman.

Ce changement dans les dispositions de l'Empereur paraît inexplicable. Le roi de Prusse, heureusement, avait et a déployé des intentions tout autrement favorables. Bischoffswerder a prévu entre les deux monarques un traité offensif et défensit, dans lequel ils se garantissent mutuellement la constitution de leurs Etats.

Ces nouveaux engagements rendent l'Autriche plus accessible aux désirs de la Prusse, et le roi n'a rien négligé pour amener l'Empereur, en quelque sorte, à adopter des sentiments plus conformes aux vœux des princes.

Les conférences ont été assez orageuses entre les agents français et les ministres autrichiens; on a peine à concevoir combien ceux-ci se sont montrés défavorables aux désirs de nos princes. M Spielman s'est même emporté jusqu'à dire à M. de Calonne qu'il ne disait que des absurdités; celui-ci lui a répondu que le mot n'était pas honnête, mais que de la part de M. Spielman il ne s'en offensait pas, que la chose eût été différente s'il eût été prononcé par un militaire, tel que le maréchal Lascy.

Enfin, après bien des discours, on a terminé. L'Empereur a signé une déclaration, par laquelle il autorise Monsieur, frère du roi (*), à publier un manifeste contre l'Assemblée nationale dans lequel il réclamerait les droits appartenant à Sa Majesté Louis XVI, d'entrer en France, à main armée, pour y soumettre les rebelles; promettant de le soutenir, si les forces qu'il pourrait rassembler n'étaient pas suffisantes, le roi de Prusse, par un corps de 12,00u hommes, l'Empereur n'a rien déterminé à cet égard. Enfin, ils autorisent Monsieur à insérer cette présente déclaration dans son manifeste (2).

Lorsque l'Empereur, après bien des difficultés, signa cette

(1) Le comte de Provence.

(2) Cette déclaration fut signée le 27 août.

l'entrevue de pillnitz. 209

déclaration, M. de Lascy lui dit : « C'est une faute dont nous serons obligés de nous tirer avec beaucoup de peine ». Le baron Flachslanden assure avoir entendu cette phrase. Le roi de Prusse s'est comporté à Pillnitz avec toute la loyauté, la générosité possible, il a traité le comte d'Artois le plus amicalement du monde. « Mon cher comte, lui disait-il, en lui serrant la main, je voudraisfaire pluspourvous, surtoutdéterminer l'Empereur ; mais il fera quelque chose pour moi, j'ai lieu de le croire, et tout ira bien. »

On voit que les sentiments du prince Kaunitz nous sont défavorables. Pour justifier le refus des troupes promises, il a dit avoir reçu de l'Angleterre une déclaration par laquelle cette puissance lui notifiait que, selon l'acte de garantie des Pays-Bas, il ne devait point en retirer les troupes qui s'y trouvaient et que, s'il le faisait, alors tout engagement cessait à cet égard. Le baron Flachslanden est convaincu que cette pièce n'a jamais existé. Le comte d'Artois aurait demandé à la voir, mais en vain. Enfin, on s'est séparé non sans avoir fait quelque chose, comme vous voyez.

Nulle mention des affaires de la Pologne à cette entrevue de Pillnitz, si ce n'est que les deux souverains n'ont point voulu s'en mêler et que, ne garantissant point cette constitution, qui ainsi aura le sort que je lui augurais, l'Electeur de Saxe n'acceptera point une couronne, à laquelle de mortelles épines pourraient être attachées.

L'Electeur a parfaitement et magnifiquement traité ses augustes hôtes. Le comte d'Artois n'ayant pas logé chez l'Empereur, n'a pas voulu loger chez l'Electeur, ce dernier a fait à M. ÏJischoffswerder un présent magnifique, d'une boîte fort grande enrichie de beaux diamants et remplie de brillants. L'Empereur a donné à la livrée de l'Électeur 200 ducats et le roi de prusse 4,000 écus.

Le comte d'Artois a dû se rendre par la Hesse auprès de Monsieur pour y terminer le manifeste qu'on dit être déjà en partie imprimé.

Le il septembre H9i, le chevalier de Bray fut nommé correspondant de Son Altesse Eminentissime le prince Emmanuel de Rohan- Polduc, grand-maître de l'Ordre de Malte. Ses rapports furent fort appréciés et quand il renonça, après le 10 août, à continuer à servir le gouvernement révolutionnaire de la France, il fut attaché à la légation de Malte, à Ratisbonne, et plus tard envoyé avec la même mission au congrès de Rastadt.

15 septembre 1791 (1).

J'ai reçu la dépêche dont Votre Altesse Eminentissime m'a honoré en date du 15 août dernier, le 11 du courant, et la lettre de mon cher confrère le commandeur Roger contenant le chiffre dont vous m'ordonnez de faire usage, hier, 14 septembre. J'ai vu avec la plus grande sensibilité que Votre Eminence a approuvé ma démarche et les expressions de mon zèle; je m'empresse de la lui manifester et d'entrer avec elle dans quelques détails qui puissent la satisfaire.

Peu de temps après ma dépêche n° 1, en date du 5 juillet, Votre Altesse Eminentissime doit en avoir reçu une n° 2, en date du 16 août, courte mais qui contenait les nouvelles les plus fraîches, les plus importantes et les plus sûres. Tout ce que j'ai eu l'honneur de mander à Votre Eminence dans cette seconde dépêche s'est vérifié mot pour mot, je tenais les choses de source; le baron d'Escars envoyé par nos princes à Vienne m'avait tout communiqué à son passage à Ratisbonne, peu de jours avant mon départ pour Munich où je me suis rendu avec le baron d'Oxenstiern (2), ministre de Suède à la diète; le baron d'Escars, allait négocier, au nom des princes et du roi, des subsides en troupes, propres à favoriser notre cause.

Cette négociation n'a eu aucun succès et l'Electeur palatin, toujours constant dans son système, suivant en tout l'exemple

(1) A Son Altesse Eminentissime Monseigneur le Grand Mailre de Malle.

(2) Jean-Gabriel comte d'Oxenstiern, homme d'État suédois, ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, fut envoyé en 1791 près des princes de la part de Gustave III, pour leur témoigner tout le vif intérêt que son souverain portait à la cause des Bourbons. Il fut nommé l'année suivante ambassadeur à Lisbonne.

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donné par la cour de Vienne, s'est refusé à toutes nos propositions.

Tout ce que je mandais dans ma dépêche du 16 juillet est arrivé. J'ai vu la lettre que Sa Majesté Impériale a écrite à toutes les cours pour les engager à se réunir et à agir de concert pour venger la cause du roi, ce qu'il regarde comme celle de tous les souverains. Cette lettre, écrite de Padoue et datée du 6 juillet, était accompagnée d'un projet de déclaration à faire par ces différentes cours et qui portait en substance : 1° que la cause du roi de France était celle de tous les souverains; 2° que ceux-ci donneraient les ordres les plus précis à leurs ministres ou ambassadeurs en France pour qu'ils notifiassent que si on se portait à des extrémités coupables envers le roi, la reine et la famille royale, les souverains se réuniraient pour venger ces outrages; qu'il était de l'intérêt de l'Europe entière de s'opposer à un bouleversement si préjudiciable à sa tranquillité; qu'en conséquence les dites cours prendront toutes les mesures convenables pour agir avec rigueur et faire marcher des troupes dans le cas d'une révolte ouverte de la part des factions.

C'est cette proposition de l'Empereur qui a donné lieu aux bruits répandus dans différentes gazettes d'une déclaration faite par différentes cours; ces bruits n'étaient pas dénués de tout fondement, mais le vrai est qu'il n'a été arrêté de plan définitif, entre les deux cours principales, que lors de l'entrevue de Pillnitz et ce qu'on mandait à Votre Altesse Eminentissime de Vienne et de Berlin, sur l'éloignement des deux cours, ne pouvait venir que du mystère profond dans lequel les deux souverains ont enveloppé leurs opérations que mes rapports politiques avec les princes m'ont mis à même de suivre depuis longtemps.

Nous attendons de jour en jour le manifeste des princes. Monsieur ne se déclarera point régent; on n'a point jugé qu'il fût convenable de lui donner ce titre. La déclaration du 27 août, datée de Pillnitz, signée de Léopold et de Frédéric-Guillaume, et envoyée aux différentes cours pour être signée par elles, sera imprimée en tête du manifeste; on n'attend plus que la réponse de l'Kspagne qui, physiquement, ne peut être encore arrivée. Cette déclaration porte en substance que d'après les remon-

trances qui ont été faites à Sa Majesté Impériale et au roi de Prusse par Mgr le comte d'Artois, ces souverains ont reconnu qu'il étaitde leur dignité et de leur intérêt de se réunir pour venger la cause du roi de France; que toute violence qui lui serait faite serait regardée comme un attentat à sa dignité, qu'en conséquence toutes les principales cours de l'Europe seraient invitées à se réunir pour maintenir le roi dans ses droits, de manière qu'il ne fût tenu qu'aux engagements qu'il aurait contractés dans une liberté entière et parfaite; et, en conséquence du concert présumé des différentes cours, alors et dans ce cas, les soussignés se détermineraient à employer la force des armes et donneraient des ordres pour faire marcher des troupes vers les frontières.

Je n'ai point inséré ces différentes pièces en entier dans ma dépêche, parce qu'elles sont trop volumineuses et parce qu'il est important à Votre Altesse Eminentissime d'en connaître plutôt la substance que la forme, mais je puis lui certifier l'exactitude de cette analyse, ayant lu moi-même ces pièces telles qu'elles ont été apportées par le baron de Flachslanden.

M. de Galonné a surtout cherché à fortifier la cause des princes, que l'on pourrait appeler la cause de la France, de de l'appui de l'Angleterre; mais je n'ai jamais regardé cette puissance que comme disposée à profiter de nos désastres. En effet, malgré toute la bonne volonté du roi d'Angleterre et les dispositions favorables de M. Pitt, le parti de l'opposition trouverait trop d'appui dans l'opinion publique nationale pour que la cour osât risquer de la contredire en cherchant à rétablir le roi de France. Je n'examinerai point ici si cette opinion est fondée en politique et si le ministre voit mieux que la nation, il suffit quelle existe pour déterminer la conduite du roi. Au surplus, d'après le dernier voyage de M. de Galonné en Angleterre, le fameux Burke (*) a envoyé son fils aux princes avec charge de leur dire qu'il était absolument dévoué à leur cause et qu'il

(1) Homme politique anglais, ami de Fox, mais adversaire ardent de la révo lution française. Cependant Burke recommandait aux Fiançais la constitution anglaise; « tout notre bonheur vient d'elle », disait-il. (OEuvres de Burke, V, III, p. 179.)

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