‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 5 sur 92 · LES REFORMES NECESSAIRES, ETC · texte numérisé non relu

LES REFORMES NECESSAIRES, ETC

opérations de l'assemblée actuelle se dissiperont, après un examen plus approfondi des fâcheux effets que l'opiniâtreté des deux parties entraînerait infailliblement. Et votre Bretagne perdra aussi la manie de se croire divisée de la nation, parce qu'elle y a été jointe par un contrat (1). Comme si cette réunion amicale avait moins de force qu'une conquête violente, et comme si les provinces ne tenaient à une monarchie que lorsque c'est une force presque toujours injuste qui les y a attachées. Vous êtes Français en étant Bretons, et ce titre fait votre gloire comme il peut faire votre bonheur. En vous isolant, ne voyezvous pas que les décrets de la nation auxquels il faudra bien que vous vous soumettiez pèseront plus sur vous que si vous-mêmes y aviez eu part, car vous ne prétendez pas sans doute vous regarder comme une république simplement tributaire, et si vous n'êtes véritablement qu'un membre du corps de la monarchie, n'y a-t-il pas ineptie à souffrir que les autres soient forcés de vous agiter par leur propre impulsion pour vous faire mouvoir, au lieu d'agir de vous-mêmes et concurremment avec les autres.

Je finis, mon cher ami, en vous priant de peser ces raisons que je n'ai pu qu'indiquer brièvement, en vous priant de réfléchir que tant de longueurs et de contrariétés ruinent notre crédit chez l'étranger, jaloux encore de notre antique gloire et du bonheur dont nous pourrions jouir, fatiguent et désespèrent le seul ministre qui soit capable de diriger le vaisseau de l'État sur une mer si horriblement agitée. Il est très certain que si M. Necker (2j succombe, la nation est dans le plus affreux

(1) Allusion à la réunion delà Bretagne à la France préparée par le mariage d'Anne de Bretagne avec Charles VIII (1491), puis avec Louis XII (1499). François I, qui épousa, en 1514, la fille aînée de la duchesse Anne, Claude, faisait accepter par les États de Bretagne la réunion définitive de cette province à la France (1532).

(2) Jacques Necker, né à Genève le 30 septembre 1732, mort à Coppezle 9 avril 1804. Fonda, en 1762. une puissante maison de banque avec MM. Thelusson. Appuyé par Maurepas, il entra au contrôle des finances, en octobre 1776, comme directeur du trésor royal ; le 29 juin 1777, il prit le titre de directeur général des finances. En sa qualité de protestant, les conseillers du Roi lui refusèrent l'entrée du conseil. En 1781, il publia un fameux compte rendu qui dévoi-

danger» car qui osera se mettre à la tête d'une masse d'affaires si obscures et si épineuses. Vous êtes bon citoyen, mon ami, et citoyen éclairé, peut-être m apprendrez-vous que vos sentiments ne s'écartent pas beaucoup des miens et que la Bretagne suit enfin un plan plus sage et mieux raisonné.

Les premiers effets de la Révolution en France. — Débats de l'Assemblée nationale : « l'Assemblée la plus éclairée et la plus spirituelle qui fût jamais». — La situation financière et les projets de Necker. — Les biens du clergé. — Les domaines du Roi.

Les événements se sont précipités en France. Le 14 juillet, la Bastille était prise, le 6 octobre, le peuple de Paris ramenait Louis XVI dans la capitale où l'Assemblée nationale décidait de siéger. ïl semble déjà à un esprit observateur comme M. de Bray que la Révolution ne pourra plus se faire pacifiquement ; ce qu'il avait prédit, arrive. Le peuple sera le maître désormais.

Mais la situation de la France n'est pas sans l'inquiéter. Il aurait voulu que l'abolition des privilèges et des droits féodaux qu'il réclamait, ne s'opérât pas aussi brusquement (nuit du 4 août), afin que les intérêts en cause fussent respectés.

Il est alarmé de l'état des finances françaises, à ce moment très compromises. Il résume toutes ses inquiétudes dans les lettres suivantes.

Ratisbonne, le 26 novembre 1789 (*).

Tout ce que je reçois de la France m'alarme et m'attriste. Je regarde l'opération sur les biens du clergé comme absolulait l'état des finances et dut se retirer en mai. Le 26 août 1788, il était rappelé au conseil, mais était congédié le 10 juillet 1789. Après son départ, une insurrection éclatait dans Paris, et la Bastille était prise le 14 juillet.

Le chevalier de Bray avait donc raison de dire, en mai 1789, que la chute de Necker mettait la nation « dans le plus affreux danger » , puisque son départ fut le signal de l'émeute et du soulèvement populaire.

Louis XVI dut le rappeler à nouveau le 20, et il fut accueilli avec le plus grand enthousiasme. Mais constamment la cour et les conseillers du Roi apportaient des entraves à ses projets économiques, l'assemblée ne l'écoutait plus. Découragé, il démissionnait le & septembre 1790.

(1) A M. de Kivalant.

ment impolitique. 11 est clair qu'en supprimant les dîmes, le surplus des biens ecclésiastiques suffira à peine pour le culte. Si la nation se réserve ces dîmes, alors elle trompe l'espoir des paysans qui, d'après les arrêtés du 4 août, pouvaient, avec quelque fondement, compter sur leur suppression. D'ailleurs a-t-on bien prévu tout ce qu'on pourrait faire, pour percevoir ces biens au nom des assemblées provinciales? Quelle immense administration une telle perception n'exigera-t-elle pas? Ce sera multiplier les abus de la gestion des domaines que Ton veut supprimer, précisément à cause de ces abus. Puisqu'il faudra payer les administrateurs, n'était-il pas plus simple de laisser comme tels les ecclésiastiques qui occupaient ces biens et qui, en payant des taxes plus fortes, ne seraient, en effet, devenus que de simples administrateurs, seulement plus portés à conserver un bien qu'ils pouvaient encore regarder comme leur propriété. Je considère aujourd'hui la banqueroute comme inévitable; les dettes surpassent infiniment l'hypothèque qu'on leur donne. N'est-il pas incompréhensible de voir ces gens qui se rassemblent pour pourvoir à des améliorations financières, commencer par détruire toutes les branches les plus importantes de perception, et tout en annonçant le calme, le bonheur et le soulagement des peuples, mettre des impôts onéreux sur le peuple et priver la plus grande partie des sujets des moyens de le payer? Tout cela finira mal. Un système de gouvernement par lequel tout le monde est admis à gouverner ne saurait être bon. Et pourquoi les gouvernements sont-ils institués? Si ce n'est pour compenser les travaux des uns par l'obéissance des autres, si ce n'est pour que le plus grand nombre puisse travailler librement à ce qui lui est avantageux, moyennant quelques rétributions qu'il accorde à ceux qu'il a chargés de veiller à sa tranquillité et de la maintenir. Il est clair que les peuples sont les véritables souverains naturels, mais ils sont comme ces maîtres d'un très grand jardin à qui il faut des jardiniers habiles pour ménager la jouissance de fruits que leurs mains ne sauraient pas faire naître. S'ils sont mécontents du jardinier, il faut en prendre un autre; mais il ne faut pas pour cela déplanter tout le

jardin, parce qu'ils se trouveraient alors dans la disette et dans le dénuement le plus complet.

Enfin, attendons-nous à bien des maux. Peut-être leur généralité fera-t-elle notre salut; leur propagation est, en effet, effrayante et salutaire; effrayante pour le genre humain en général, salutaire pour chaque peuple en particulier en ce que, occupé de ses propres malheurs, il ne songe point à aggraver ceux des autres.

Ratisbonne, 25 janvier 1790.

La disposition actuelle de nos finances est bien alarmante. Il n'est pas possible d'y observer aucun ordre, d'établir aucun calcul fixe. Tout est soumis à des circonstances capricieuses, à une fluctuation effrayante d'événements, appuyés sur la plus versatile des cautions, la confiance publique. Quand on considère, en effet, que l'on a, en quelques mois, augmenté la dette de l'Etat de près d'un milliard, c'est-à-dire d'un quart en sus de la somme où l'avaient portée les déprédations et les guerres de près de deux siècles, comment peut-on s'aveugler sur la destinée de cette dette? On ne se ruine jamais davantage que quand on a commencé à se ruiner. Alors on ne calcule plus et on se précipite en entraînant avec soi les débris de la fortune qu'on a détruite, et les victimes qui succombent sous sa chute. Je donne pour époque à la débâcle générale, le 1er juillet, terme où la caisse d'escompte doit payer à bureau ouvert; et comment pourrait-elle le faire si elle prend ses propres billets en paiement des nouvelles actions, si les hypothèques à elle abandonnées ne peuvent être acceptées avec sûreté, et si la méfiance de ses créanciers assaille sa porte aveG fureur? En attendant, les administrateurs retireront le plus de valeurs qu'ils pourront, et ils finiront par abandonner au public un nombreux amas de papiers légers et stériles que le souffle de l'opinion dispersera dans le néant, comme lèvent chasse la paille qui couvre l'aire du laboureur.

Que l'on juge de l'état des Français qui sont en pays étrangers et que l'on se figure à combien d'inquiétudes ils sont soumis et

à combien de pertes ils sont réduits. On perd actuellement ici 7 p. c. de change sur Paris sans compter la commission. Cela est vraiment désolant et il est bien vrai que, comme on donne à celui qui a, on ôte encore à celui qui bientôt n'a plus rien.

Enfin, la nation en proscrivant le mot banqueroute n'a certainement pas aboli la chose. On ne dira point : je ne vous paierai point, mais on cessera de vous payer comme cela se fait déjà.

5 mars 1790.

... Et comment s'abandonne-t-on à cet incroyable enthousiasme d'une révolution fatale à tout le monde? Comment, lorsque l'Assemblée nationale n'a encore été que le bureau des plaintes de toutes les provinces et de tous les Etats, peut-elle s'étourdir au bruit des adresses tumultueuses qui lui sont envoyées par quelques troupes de séditieux effrénés, qui n'ont pas plus calculé leurs désirs que les suites de leurs imprudences? Ainsi donc nous voilà dans une véritable anarchie. On ne sait plus où est le pouvoir. Les uns le cherchent autour du trône qu'ils ont renversé, d'autres dans les mains des ministres qu'ils ont avilis; M. de la Fayette (*) dans la constitution, d'autres dans le clergé qu'ils ont écrasé, chez des pasteurs qui se sont flétris aux yeux du peuple en rompant tous les liens de la hiérarchie, et en transformant chacun d'eux en un démagogue ou en gymnosophyste, d'autres enfin, dans les tribunaux qu'ils ont environnés des ruines de notre jurisprudence civile, féodale et criminelle, qu'ils ont fait fuir par les juges anciens qui les

(1) Marie-Paul-Joseph-Gilbert Molier, général, marquis de Lafayelte. Député de la noblesse d'Auvergne à l'Assemblée nationale, il inaugura sa carrière parlementaire, aussitôt le rapport Monnier sur la constitution, par la présentation du projet de Déclaration des droits de Vhomme et du citoyen que l'Assemblée inscrivit deux ans plus tard en tête de sa constitution. Lafayelte fut toujours, comme le dit M. de Bray, un des défenseurs de la constitution, dont il se constitua le gardien en même temps que de la famille royale qu'il espéra sauver par de sages réformes .

occupaient, pour y substituer des intrus insolents, encore enivrés de l'avantage presque féroce qu'ils venaient de remporter sur leurs anciens supérieurs. Aussi quand M. de Cazalès (*) a proposé d'élire le roi dictateur, il a fait la plus sanglante épigramme qu'il fût possible de lancer contre l'Assemblée nationale. Faire notre roi dictateur! c'est comme si l'on proposait au propriétaire d'une maison de campagne, de le faire intendant de ses biens. Mais M. de Cazalès avait raison, car qu'a-t-on laissé au roi, qu'un vain titre et une nullité de pouvoir? et pendant le temps qu'on se dispute indécemment au manège, les provinces sont en feu et, pour les consoler on décrète de leur envoyer l'adresse de l'Evêque d'Autun (2) et le discours du roi. Pathologistes indiscrets qui croient gouverner un grand royaume avec des chiffons et calmer des Auvergnats et des Limousins avec des figures de rhétorique et des trop es !

Ratisbonne, le 19 avril 1790 (3).

Je m'attendais bien que je ne trouverais pas dans la série des tableaux si intéressants que vous voulez bien me tracer, beaucoup de motifs d'une consolation qui m'est si nécessaire ; mais je préfère voir les choses telles qu'elles sont et les envisager sous leur vrai jour, que de m'étourdir sur leur position et de me

(1) Jacques-Antoine Marie de Cazalès. Il fut un des orateurs les plus distingués de l'Assemblée. Il avait une prodigieuse mémoire, un jugement sain et un talent très observateur. Dune grande franchise qui se fit remarquer surtout lors du discours contre la constitution civile du clergé, et dans celui dont parle M. deBray; d'une parfaite loyauté, il sut s'attirer souvent l'estime même de ses adversaires.

(2) Charles-Maurice de Talleyrand fut choisi comme député du clergé d'Autun aux États généraux. Ce fut lui qui prépara les éléments du projet de décret qui donnait les biens de l'Église comme garantie aux créanciers de l'État. Peu lui importait de trahir son parti pourvu qu'il en retirât des bénéfices. Il devint évêque constitutionnel, ministre des Afïaires étrangères du Directoire, puis de Napoléon, et de Louis XVIU, enfin ambassadeur à Londres sous Louis-Philippe; il devait servir tous les régimes!

(3) A M. de Kivalant.

flatter sur leurs suites. Le mémoire de M. Necker, la réponse de M. de Montesquiou (*), la réplique du ministre, sur l'état de nos finances, sont un exemple bien frappant de l'ignorance de nos propres maux ou de l'obstination à vouloir se les dissimuler. Comment, M. Necker prétend qu'il faut un secours extraordinaire de 294 millions et M. de Montesquiou nous assure que 132 sont suffisants. Et Ton reste incertain sur la solidité des deux calculs et une erreur de 160 millions de besoins pour une seule année est tellement enveloppée de ténèbres, qu'il se trouve des raisons pour et contre et qu'on peut, avec une apparence égale de vérité, dire à un peuple : vous êtes cette année plus riche ou plus pauvre de 160 millions. Quelle idée cela donne des lumières jetées sur cette partie par le comité des finances et que cela est rassurant pour les esprits calmes qui cherchent à voir les choses telles qu'elles sont ! Il est donc évident qu'on nous trompe d'un ou d'autre côté ; qu'on grossit nos besoins pour faire secouer le nouveau joug qu'on nous impose ou qu'on les diminue pour nous tranquilliser sur les dispositions actuelles. Tout cela annonce une division effrayante et qui laisse pressentir les suites les plus fâcheuses. L'instabilité de tous les plans de finance rend nécessairement la circulation des effets en papier ineffectuable. Comment se fixer sur des décrets qu'un jour voit naître et qu'un autre jour si prochain voit périr ? On avait décrété que la caisse d'escompte effectuerait ses paiements, à bureau ouvert, le 1er juillet. On avait hypothéqué l'emprunt à elle fait par le gouvernement sur un fonds de 400 millions de biens ecclésiastiques ou domaniaux. On a changé la destinée de l'hypothèque, l'engagement de la caisse cesse donc. Aussi m'écrit-on de Paris que l'état des particuliers y est vraiment pitoyable, que les billets sont dans un discrédit alarmant, que

(1) Anne-Pierre, marquis de Montesquiou-Fézensac, lieutenant-général, membre de l'Académie française, député de la noblesse à la Constituante, pour la ville de Paris. Il fut un des premiers membres de la noblesse qui se réunirent au Tiers-État. Il s'occupa surtout des questions de finance. Comme le fait remarquer M. de Bray, il ne partageait pas toujours les vues de Necker, mais néanmoins il appuya plusieurs propositions de ce ministre et contribua souvent à les faire adopter.

l'on perd 62 livres par billet noir, que l'argent se resserre et disparaît de jour en jour. La Compagnie des Indes supprimée de fait par le décret du 3 avril, va encore environner les opérarations du gouvernement de nouvelles difficultés et jeter sur la place les actions dans un discrédit total. Pourquoi ne pas attendre l'année 1792, terme où expirait le privilège de la compagnie ? Pendant ce temps, on aurait pu prendre des arrangements pour la liquidation de ses affaires et la justification de ses comptes.

On devait voir que, dans un moment où toutes les bourses particulières se ferment, il était impossible de trouver des secours ailleurs que dans les coffres et le crédit des grandes compagnies. Enfin, quand a-t-on voulu voir comme il le fallait? iN'est-ce pas par une suite de cet aveuglement que ces assignats, dont les villes de commerce les plus importantes vont imprudemment se laisser inonder, chasseront le peu de numéraire qui y circulait encore ? Quels titres, en effet, sont ces assignats qui portent sur des biens destinés déjà à l'entretien de tant de devoirs et de charges? Personne n'ignore que les biens du clergé sont en grande partie chargés de dettes ou particulières ou générales, qu'en outre ce sera sur eux qu'on effectuera les dépenses du culte. Ainsi, en supposant que la totalité des biens du clergé, non compris les dîmes, rapporte 84 millions, il s'ensuivrait qu'en vendant 400 millions de fonds vous détruirez au moins 12 millions de revenus, étant estimé seulement à 5 p. c. la rente de ces biens. Si donc (ce qui est assez probable d'après les cahiers des décimes du diocèse de Nantes qui m'ont été communiqués en 1787) les dettes et charges particulières des biens ecclésiastiques absorbent un tiers de leur revenu total, il faudra retrancher 24 millions des 72 restants, ce qui réduira à 48 millions la totalité des revenus destinés aux frais du culte; mais comme vous établissez un nouvel ordredans laréçie de ces biens, qui sera nécessairement confiée à des mains mercenaires, il suit de là que, tant par la mauvaise administration que par la suppression d'une foule de droits seigneuriaux utiles, la dispersion des titres, leur suppression frauduleuse, les oppositions des anciens vassaux, les procès qui résulteront des dispositions nou-

velles qui ordonnent que tels et tels droits seront rachetables pourvu que l'on puisse prouver qu'ils existent en vertu d'une concession de terres; il suit de là, dis-je, que les 48 millions restants seront, d'après une appréciation très modérée, réduits aux deux tiers; resteront donc 52 millions pour le service du culte dans tout le royaume. Or, d'après votre calcul en date du 4 novembre 1789, 44,000 cures à deux prêtres payés, l'un portant l'autre, chacun 1000 livres, exigeraient déjà une somme de 88 millions, non compris les prélats, les hôpitaux, chapitres, etc. Vous voyez, mon ami, à quels tristes résultats la réflexion nous mène. Ici il faut, de deux choses l'une, ou que le culte cesse et s'avilisse, que les deux tiers des paroisses soient supprimées, ou que la machine se brise, puisque c'est sur le fonds du clergé que portent toutes les sûretés. Et comment le crédit pourrait-il se soutenir? On doit présumer que chacun fait pour soi le calcul que je vous communique ici.

L'entrée en possession des biens n'est pas la chose la plus facile du monde. Connaît-on la foule d'obstacles renaissant toujours de la disposition des esprits, des anciennes mœurs, de la religion même, à la vérité oubliée dans nos grandes villes, mais respectée encore dans une grande étendue de notre territoire. D'ailleurs, il ne faut point se dissimuler que beaucoup de personnes désirent un rétablissement partiel de l'ancien régime; parmi ces personnes il doit y en avoir de puissantes qui agiront sourdement et qui laisseront les novateurs s'écraser sous les ruines qu'ils accumulent de toutes parts; le peuple se lassera d'un ordre de choses qui le fait mourir de faim tout en lui annonçant des merveilles. C'est une vraie folie que d'attendre une régénération du sein d'un foyer corrompu par tous les vices, par toutes les passions. La bassesse des désirs, l'urgence des besoins d'un grand nombre de nos législateurs, les rendent souples à toutes les insinuations, capables de toutes les entreprises, susceptibles de toutes les erreurs. Comment une assemblée placée dans une capitale, pressée par les cris séditieux d'une populace sans pudeur, nourrirait-elle dans son sein ces vertus nobles, cette fermeté héroïque, cette impartialité réfléchie, cette indépendance républicaine, qui tendent au bien en ren-

versant les abus, comme en sachant aussi quelquefois les respecter? D'ailleurs, quel spectacle pour les peuples que cette lutte continuelle et indécente des volontés de l'Assemblée nationale contre les représentations modérées du souverain, que cet avilissement du trône, cette dégradation du pouvoir exécutif enchaîné, garotté, insulté partout. Est-il un homme sensé qui ne sache, qui ne sente, que cette captivité forcée du souverain doit un jour (inir et que ce jour.... Dieux, que d'événements il annonce et que les suites en pourront être terribles ! Le ciel sait si j'ai désiré le redressement de nos griefs, la destruction des abus, la réforme de l'administration! Mais quel dommage que nous ayons traversé la liberté sans la saisir. Comment reviendrons-nous sur nos pas? Quel dommage que tant de lumières répandues dans cette assemblée, la plus éclairée, la plus spirituelle qui fût jamais, soient perdues pour nous et pour l'humanité! Quel dommage qu'un royaume qui renferme 140 millions d'arpents carrés dont 12 millions seulement sont sans valeur, qui offrent une masse de revenus estimée annuellement 3 1/2 milliards, se déchire aujourd'hui et périsse dans sa gloire au milieu de convulsions douloureuses qui ne nous attirent ni pitié, ni admiration de la part des autres peuples du monde qui commencent à agir comme si nous n'existions plus!

Cela est trop vrai et la tournure des intérêts politiques annonce qu'on nous compte désormais pour rien dans la balance. La foule de négociations, de traités, cette correspondance continuelle, ces expéditions toujours renouvelées de courriers entre les différentes cours, n'auraient point lieu si, dans la diète générale de l'univers, notre voix pouvait encore se faire entendre et surtout se faire respecter. Il est évident qu'aujourd'hui chacun cherche de nouvelles bases et veut pouvoir compter sur de nouveaux amis.

22 mars 1790.

Et c'est quand tant de dangers nous environnent que nous parlons de réduction dans notre armée, que nous nous bernons d'idées de paix générale ! Qu'en faisant des restrictions nous

assignons 84 millions au département de la guerre! 84 millions pour 142,000 hommes ! Mais la Prusse, qui en entretient plus de 200,000, n'a en tout que 88 millions de revenus; on estime que son armée lui en coûte 44, et ses officiers sont parfaitement bien payés, ses soldats bien vêtus et bien armés. Que signifie donc ce gaspillage indécent, cette prodigalité indiscrète quand on en est aux expédients; quand on a reconnu ou dû reconnaître que la force des Etats est, comme celle des familles, dans l'ordre et dans l'économie. Tout ce que je vois me désespère et me décourage. M. de Necker se retire. M. Bailly propose de céder tous les biens du clergé aux municipalités, qui donneront des obligations que l'on divisera en coupons pouvant porter le nom d'effets municipaux. C'est proposer de faire des villes autant de républiques banqueroutières et insolentes. Pourquoi ôter au roi ses domaines? Les domaines sont une vraie propriété, ils lui appartiennent comme la maison du coin appartient au boucher. S'il perdait sa couronne, il resterait toujours grand propriétaire dans le royaume. Les municipalités ont-elles des titres plus valables que ceux du roi ? Elles n'ont que l'audace et la force. Mais l'audace est la fille de l'aveuglement, et la force n'est que relative et peut être abattue comme elle peut triompher. On me dira qu'originairement le roi n'avait point ou presque point de domaines à lui, que les biens qu'il a acquis, il les a acquis avec l'argent de la nation ; cela est vrai dans un sens, mais la plupart des familles ne se sont-elles pas enrichies avec l'argent de la nation? Les revenus qu'elles ont tirés des emplois que leurs membres ont remplis, n'ont-ils pas contribué à en établir l'édifice? La fortune des Noailles, des La Roche Aimon, des Polignacs, des Breteuil, est-elle autre chose; et le roi sera-t-il le seul à qui la nation ne devra rien, parce qu'il est son roi?

>«Ofr<

Les assignats et leur garantie — Le droit de paix et de guerre. — L'exercice de la souveraineté et les droits du pouvoir exécutif.

Ratisbonne, le 4 juin 1790 (*).

Dans ces derniers temps, l'Assemblée nationale a rendu bien des décrets et assurément ce ne sera pas son inactivité qu'on aura lieu de lui reprocher. L'émission forcée des assignats et la vente décidée des biens du clergé qui leur servent d'hypothèque aux municipalités, sont, selon moi, une des opérations les plus dangereuses et les plus funestes; d'abord en ce qu'elle pousse au désespoir un corps puissant, et lui arrache une propriété sanctionnée par une possession de tant de siècles, et surtout en ce que cette hypothèque est sujette à toutes les attaques de l'esprit de parti, à toutes les incertitudes d'une révolution marquée d'un caractère si étranger au siècle où elle se passe, du moins eu égard au bien où l'on veut qu'elle tende, à travers les défauts qui nous couvrent, et tant de passions qui nous agitent. L'opinion, qui opère depuis dix ans sur les effets royaux la même influence que l'atmosphère opère sur le mercure et l'esprit-de-vin, respectera-t-elle donc davantage ces assignats parce qu'ils sont forcés, parce qu'ils portent un intérêt ruineux pour l'Etat, et parce qu'ils ont une hypothèque dont j'ai démontré l'incertitude! On aura beau me dire que l'argent est également une marchandise à laquelle l'opinion seule attache de la valeur, que dès qu'on sera convenu de donner à un assignat une valeur déterminée quelconque, alors il représentera cette valeur, et remplira le même objet dans les échanges. Je répondrai qu'un écu est toujours un écu, qu'outre la valeur numéraire que la loi lui imprime, il porte avec lui la valeur de son titre. Que l'argent est une marchandise ayant cours partout, dont l'emploi est général, et qui peut se reproduire sous diverses formes plus ou moins précieuses, que d'ailleurs la convention générale sur la

(1) A M. de Kivalant.

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