L'ENTREVUE DE P1LLN1TZ
factieux ont tout disposé, calculé; la reine a témoigné, lors de l'approbation de l'acte constitutionnel, la plus vive douleur; depuis, elle a été la première à presser le roi d'accepter; Madame Elisabeth s'y est opposée avec fermeté, mais que peut-elle? Au surplus, que signifie cette acceptation? Cette nouvelle violence exercée contre le roi, n'est-elle pas un crime? Mais ce congrès d'Aix-la-Chapelle, de quelles gens serait-il composé? Excepté M. de Mercy, les autres ministres sont bien peu convenables pour un pareil emploi. M. Fernand de Nunez, outre ses principes suspects, n'est rien moins que susceptible des hautes fonctions d'un législateur. La conduite de M. de Simoni la plus rapproché de l'étude des plaisirs que des affaires, d'ailleurs il est tout Anglais. M. De Goltz (*) est un homme dangereux jouissant de peu de sympathie, à Paris même. M. de Staël (2) ne s'est jamais douté qu il fût destiné à jouer un tel rôle. Le choix des hommes serait donc même un sujet d'inquiétude, mais ce n'est rien auprès du projet lui-même. Voilà où mènent l'irrésolution dans les principes, la faiblesse, enfin le jeu secret de passions qu'on veut cacher et dont je redoute toujours l'action. L'Empereur n'avance à rien, il n'a point encore répondu au conclusum du 6 août, il reste en Bohême jusque la fin du mois, de là, il va en Moravie et ne se presse point de retourner à Vienne, mais on espère que les autres souverains qui l'ont amené à signer la déclaration du 27 le détermineront à agir. On compte surtout à cet égard sur la Russie.
•30 avril, les armées françaises du nord avaient été mises en marche pour envahir la Belgique et y avaient subi des revers désastreux.
(1) Bernard-Guillaume baron de Goltz, diplomate prussien (1730-1818), ministre plénipotentiaire à la cour de Versailles en 1772. Il y était encore à l'avènement de Frédéric-Guillaume et, dans les premiers temps de la Révolution, il envoya à sa cour, notamment lors de la mission de M. de Ségur à Berlin, de très utiles renseignements. Il quitta la France en mai 1792, au moment de la déclaration de guerre.
(2) Eric-Magnus baron de Staël-Holstein, chambellan de la reine de Suède, envoyé par Gustave III comme conseiller d'ambassade à Paris où il devint ambassadeur en 1783. Il épousa en 1786 la fille de Necker, qui devint la célèbre Mmo de Staël. Il fut rappelé en 1792, peu de temps avant l'assassinat de Gustave III.
Les espoirs des émigrés ; leur peu de durée. - Attitude delà Prusse, de la Russie et de la Suède. — Mort de Potemkine. — Mission du chevalier de Bray, auprès de Monsieur, à Coblentz. — Les moyens de l'Ordre de Malte.
En résumé, les émigrés avaient éprouvé à Pillnitz un réel désappointement; l'action des puissances en France subissait de nouveaux retards. Mais ils n'étaient pas gens à se décourager Ils cherchèrent à tirer de la déclaration le plus de profit possible en l'interprétant suivant leur intérêt immédiat. De vague et ambiguë qu'elle était, par l'interprétation qu'ils lui donnèrent, ils voulurent la préciser ; le résultat fut de précipiter, en France, le dénouement.
Ils croyaient pouvoir compter sur la Prusse, sur la Suède, sur la Russie. Frédéric-Guillaume avait été indigné de l'arrestation du roi; il parla immédiatement d intervenir et, comme l'indique M. de Bray, il chercha à entraîner l'Autriche, ne voulant pas agir sans elle, et ne désirant pas, du reste, s'engager outre mesure de crainte de ne pas retirer de cette campagne des avantages certains.
Catherine va signer la paix avec les Turcs; libre de ses mouvements, lancera-t-elle ses troupes contre les Jacobins de Paris ? Ouvertement, elle travaillait pour les émigrés. Elle se répandait en déclarations contre les révolutionnaires, elle lançait contre eux le roi de Suède, Gustave III, devenu son très fidèle allié, mais la Pologne était l'objet, avant tout, de son attention et de ses projets militaires. Les princes cependant comptaient sur la Russie, comme l'explique M. de Bray ; tout le monde croyait que Catherine II agirait de quelque façon que ce soit et tiendrait ainsi les promesses qu'elle avait faites à ce sujet à Gustave, à la Prusse, à l'Autriche et aux princes.
Ratisbonne, 50 septembre 1791 (*).
L'impératrice de Russie a accrédité le comte Romanzow,son ministre, près du cercle du Haut et Bas-Rhin, auprès de Monsieur. Il lui a présenté dans une audience solennelle ses lettres de créance à Coblentz et Monsieur a envoyé le maréchal de
(1) A Son Allesse Éminenlissime Monseigneur le Grand Maître de Malte.
Broglie (2) le complimenter et le remercier des intentions de sa souveraine, à la tête d'une députation de la noblesse française. M. de Broglie et le comte Romanzow, dans cette entrevue ménagée à dessein pour donner à la chose tout l'éclat possible, ont tenu des discours qui paraîtront imprimés. La scène a été des plus brillante et des plus riche en intérêt.
L'Impératrice est donc la première qui ait reconnu solennellement l'existence politique des princes; cette démarche faite hautement, manifeste suffisamment, je crois, l'opinion de cette puissante souveraine. Des gens qui se plaisent à inventer des obstacles comme s'il n'y en avait point assez de réels, craignent que l'Impératrice ne se rétracte quand elle apprendra l'acceptation du roi qui a été postérieure aux instructions qu'elle a données au comte Romanzow, comme si cet acte, arraché par une suite de violences dont le principe était assurément bien connu, n'avait pas été généralement prévu par tous ceux qui ont quelque connaissance des choses et des personnes, comme si l'on pouvait supposer que l'Impératrice n'eût voulu jouer qu'une comédie, elle n'eût pas donné à son ministre des instructions conditionnelles de n'agir que selon telles ou telles circonstances. Cette déclaration de sa part est donc en quelque sorte plus affirmative que celle de Pillnitz.
L'Empereur cède à l'impulsion bien déterminée de l'Impératrice, du roi de Prusse, du roi de Suède. Il a déclaré, et des lettres de Prague du duc de Polignac l'annoncent, que les puissances retireraient leurs ministres de Paris et qu'ils se rassembleraient à Aix-la-Chapelle ou dans le voisinage des princes, que cette mesure ne tarderait pas à s'effectuer; il fait en attendant marcher 12,000 hommes vers les frontières.
Il y a longtemps que la cour de Vienne médite ce projet et j'ai vu des lettres du ministère prussien au comte de Goetz, en date du 9 août, qui détaillent les propositions qu'elle faisait à cet égard. La lettre réquisitoriale a été présentée à l'Élec-
(1) Victor, duc de Broglie, fit les campagnes de la guerre de succession d'Autriche et de Sept Ans, fut ministre de la guerre en 1789 et émigra ; se réfugia à Luxembourg près du maréchal de Bender. Il commandait un corps d'émigrés lors de l'expédition de Champagne en 1792.
teur palatin, le 25, pour le passage de trois régiments; ceci est certain. Le baron de Lebrbach, ministre de l'Empereur à Munich, a dit qu'il devait demander de la part de l'Empereur. 9,000 hommes à l'Électeur et celui-ci a déclaré au comte de JVIontezan, notre ministre auprès de lui, que si l'Empereur agissait, il était décidé à faire chorus. Ce sera le général de Braun, qui est actuellement à Bruxelles, qui aura le commandement des troupes impériales.
C'est un militaire fort estimé.
La Prusse fait marcher 16,000 hommes ; on dit que ce sera le prince héréditaire de Hohenlohe (*) qui commandera les Prussiens. Les Suédois s'embarquent, les Russes se préparent. Le Danemark a été invité par l'Espagne à se joindre à ce concert général, si ce n'est en actions, au moins en appuyant par des déclarations son adhésion à cette grande entreprise. L'Espagne fait filer de nouvelles troupes vers les frontières; la Sardaigne et la Suisse se tiennent prêtes.
Nos ambassadeurs à Turin et à Vienne se sont retirés ou vont se retirer. Les princes nommeront des ministres auprès des cours qui leur en auront envoyés. Ce serait un grand mal que de laisser échapper ce moment unique où l'Europe en repos peut se livrer avec succès à la poursuite du plan qui doit mettre les intérêts de toutes les nations à l'abri des attaques des novateurs. Si l'on tardait trop, il serait à craindre que de nouveaux intérêts survenus ne les détournassent de ce grand objet.
Les illusions que montre M. de Bray dans la lettre qui précède et qui ne font d'ailleurs que refléter l'opinion des émigrés et des membres de la diète d'Empire à Ralisbonne, ne durèrent pas. L'acceptation de la Constitution par Louis XVI amena l'Empereur à déclarer « qu'il n'y avait plus rien à faire ». 11 reçut M. de Noailles à sa cour, reconnaissant ainsi lui même la Constitution. En conséquence, il fit savoir aux cours intéressées, par circulaire du 12 novembre 1791, que l'intervention était ajournée, que l'on se bornerait à échanger régulièrement
(1) Prince Frédéric-Louis de Hohenlohe-Langenbourg-OEiinghen, de la branche luthérienne de Hohenlohe ; il se distingua dans la guerre de succession de Bavière. Il eut le commandement de l'avant-garde du duc de Brunswick à la fameuse expédition de Champagne en 1792, mais il jouissait de peu de crédit à la cour de Prusse.
des vues sur le « concert éventuel ». L'Espagne n'avait aucun prestige, elle n'avait pu rassembler que quelques troupes dans le nord du royaume et se sentait épuisée par ce faible effort; Catherine II protestait hautement contre cette inaction, mais s'occupait surtout de ses intérêts en Pologne. Tous les fils de la politique étaient entre les mains de l'Empereur ; comment aurait-il pu justifier une intervention armée dans les affaires de Fiance au moment où le roi venait d'accepter la Constitution et qu'il était acclamé par Paris ? « A l'assemblée, à l'Opéra, aux Champs-Elysées, aux Tuileries brillamment illuminées, partout où l'on apercevait Louis XVI, la foule enthousiaste criait : « Vive le roi » (Mme de Staël) On croyait la Révolution terminée! Les grandes puissances faisaient exprimer leurs sentiments pacifiques et amicaux Quant aux émigrés, ils protestaient hautement contre les retards apportés à l'invasion ; ils furent, avec la revendication des droits des princes possessionnés, la première cause de dissentiments nouveaux, la seconde naquit de la question religieuse ; l'une conduira à la guerre contre l'Autriche, l'autre à la guerre civile.
Ratisbonne, 26 octobre 1791 (1).
Tout ce qui, dans ma dernière dépêche, était vrai, ne l'est plus aujourd'hui; je ne dirai pas que les intentions de l'Empereur ont changé, mais seulement que ce qu'il avait décidé alors, il ne l'a point exécuté et que son langage du mois d'octobre n'est plus celui de septembre. Depuis son retour à Vienne, qui a eu lieu le 12 au matin, il a vu M. de Noailles (2) qui lui a remis ses nouvelles lettres de créance. Cet ambassadeur a eu une audience, à la vérité bien courte et dans laquelle des gens dignes de foi prétendent que l'Empereur ne lui a rien dit, mais enfin la démarche publique est faite et M. de Noailles, en conséquence, a, dans la jubilation de son cœur, expédié un courrier à Paris, qui apportait au roi et à la nation la meilleure nouvelle sur les bons traite-
(1) A Son Altesse Eminenlissime Mgr le Grand Maître de V Ordre de Malle.
(2) Emmanuel-Marie-Louis marquis de Noailles, fut ambassadeur en Hollande, en Angleterre et en Autriche où il resta douze ans. 11 demanda son rappel lorsque Dumouriez devint ministre des Affaires étrangères, le 15 marsl792, en remplacement de de Lessart dont il avait toujours soutenu à Vienne les intentions pacifiques.
ments que l'ambassadeur constitutionnel avait reçus. On concevrait difficilement cette conduite du chef de l'Empire, conduite si opposée à ses premières résolutions, à ses propositions, à ses engagements, si son caractère pacifique était moins connu, s'était moins manifesté depuis son avènement au trône. La politique qu'il a tenue depuis la convention de Reichenbach avec la Prusse, depuis la convention de La Haye avec les Pays-Bas, au cours de ces événements si nombreux et si compliqués, en donnent suffisamment la clef. Au surplus, ce que je crois entrevoir de plus positif là-dedans, c'est que d'autres projets que ceux des princes auront été admis plus conformes aux vues pacifiques de Léopold et aux intérêts de l'Autriche. On aura préféré attendre de la force des choses même un changement, un remède, que d'adopter les mesures brusques et hardies que les princes ont proposées et, selon moi, les plus convenables à la dignité du roi et au bien-être de la nation française.
Mais il ne faut pas nous abuser, la plupart des grandes puissances se soucient fort peu du bien- être de la Finance. L'Angleterre, entre autres, considère sans regret nos désastreuses calamités; et croit-on que cette nation, pour être muette, soit inactive?
Cependant il est constant que la reine, qui ne veut rien devoir aux princes, se montre contraire à l'exécution de leurs plans, elle en concerte d'autres et c'est sans doute là la cause des hésitations, des contradictions politiques de l'Empereur. Le conseil du roi et de la reine est composé de d'André, Barnave, Ferrand et Thouret. On veut laisser s'amortir la fougue démocratique, on veut laisser regagner au roi une considération, une dignité si épouvantablement dégradées, mais ces aveugles mesures, en prolongeant nos maux, rétabliront-elles donc la monarchie, la religion, les mœurs et le crédit? Ne voit-on pas que ce n'est pas assez de rendre au roi sa considération, qu'il faut encore pouvoir abolir les décrets qui ont renversé la noblesse, la magistrature et l'autel?
Je ne sais, mais de tels retards peuvent devenir bien nuisibles à ceux mêmes qu'ils flattent. Sans doute ce serait un grand
bien que l'évasion du roi (l) et sa liberté; mais comment préparer son évasion en reconnaissant comme légaux les actes politiques qu'il a souscrits dans sa servitude?
Cependant, les partisans de ce système espèrent. Ils se rapprochent des frontières. M. de Breleuil fait venir ses meubles à Bruxelles pour y passer l'hiver. D'autre part des ordonnances ont paru aux Pays-Bas pour y empêcher tout recrutement, toutes évolutions, tous rassemblements militaires, pour y faire reconnaître le pavillon national; on promet aux princes de les secourir, et on veut leur ôter jusqu'aux moyens qui leur sont propres.
J'ai vu une lettre du prince de Condé,du 3 octobre, où, après avoir gémi de ces contrariétés, il ajoute : « si l'on avait voulu » me croire, il y a six mois que nous serions entrés et alors » nous aurions eu beau jeu. Là il fallait vaincre ou mourir. Des » princes du sang devaient ce grand exemple à la France, à » l'univers, mais on devient plus que timide à force de pru- » dence et ce n'est point ainsi que les Français du temps de » François Ier et d'Henri IV eussent agi. Doute-t-on, en effet, » que bientôt ces nombreux partis de mécontents qui pavent le » royaume n'eussent grossi les premières cohortes des défen- » seurs de la monarchie ? »
Des lettres de Bretagne, du Languedoc, du Lyonnais, nous apprennent que tout y est dans la désolation et le plus grand nombre est aristocrate jusqu'aux dents.
A Arles, un nommé Lieutaud est sûr de plus de 25,000 hommes: point de doute que les troupes de ligne ne suivissent bientôt le parti du roi, lasses d'être le jouet de chefs vulgaires qui succèdent dans le commandement aux premiers noms de la monarchie.
D'autre part, l'Empereur tient dans ses mains les volontés de la Prusse. Depuis le passage de Bischoffswerder à Vienne et l'entrevue de Pillnitz, cette puissance est toute à la dévotion de la maison d'Autriche ; celle-ci, constante dans sa politique d'écra-
(1) On sait que de tout temps cette mesure conserva des partisans convaincus, mais Louis XVI lui-même s'opposa toujours au renouvellement d'une semblable tentative qui, en cas de non réussite, pouvait conduire aux dernières extrémités.
ser par la force, ou de séduire par des caresses, s'y est si bien prise qu'elle a porté sa rivale à s'unir à elle et par là a diminué, dans l'Empire surtout, la confiance et la considération que lui donnait le rang quelle avait acquis de première puissance de la confédération germanique. En effet, comment l'Empire pourraitil voir son défenseur dans l'allié de celui qu'il craintd'avoir pour tyran? La réduction, décidée par l'influence autrichienne, des deux armées dont on est convenu ('), est sans doute la mesure la plus préjudiciable au point de vue militaire que la Prusse pût adopter. Son système est absolument militaire, son armée est presque une armée d'industrie ; elle est aux deux tiers composée de recrues étrangères; où les retrouver si les circonstances deviennent pressantes ? L'Autriche qui, dans de vastes domaines, compte des nations toutes guerrières, toujours armées, se recrutera toujours sans sortir de chez elle, quand elle le voudra; enfin, la Prusse, de rivale de l'Autriche, s'est constituée sa partenaire. Elle n'a, par là, gagné ni son amitié, ni celle de la Russie qui s'opposera constamment à ses vues sur Thorn et Dantzig et l'Angleterre profite en secret de cet état de choses, qui favorise sa politique à notre égard, dont elle compte bien tirer parti pour son compte. Si la Russie n'avait eu d'autre but, en se rapprochant de l'Empereur, que de se coaliser avec lui contre la Constitution française, rien n'eût été plus à propos. 11 est positif que l'Empereur l'y a réellement invitée, mais elle a habilement cherché à y combiner d'autres vues dont nous avons aujourd'hui le résultat.
Nous attendons encore ici le décret de ratification qui n'arrive pas; cette réponse indispensable du chef de l'Empire à l'Empire sur le conclusum que celui-ci a remis, doit contenir un indice des démarches qu'il aura faites pour parvenir aux résultats que le corps germanique désire. Mais quelles démarches l'Empereur a-t-il pu faire? Il est constant qu'avant l'acceptation de la Constitution par le roi, il ne pouvait en exister aucune; or, rien ne s'est manifesté dans ce genre. Si l'on veut s'en tenir à Vienne à
(1) Les contingents à fournir par les deux puissances avaient été fortement réduits d'abord à 12 puis à 6,000 hommes.
ce prétexte de l'acceptation du roi, ce ne serait donc que d'aujourd'hui que l'Empereur pourrait négocier de nouveau à Paris, et alors où cela ne nous mènerait-il pas? Jugez donc, Monseigneur, des longueurs auxquelles il faut encore s'attendre, si l'on suit la marche d'une temporisation que tout annonce. Aussi, toutes les lettres de Coblentz portent l'empreinte de la tristesse et du découragement.
La conduite de la Russie et de la Suède seule console les émigrés de ces fluctuations qu'ils qualifient de perfides. Ces deux puissances n'ont pas varié dans la netteté, dans l'authenticité de leurs déclarations, de leurs démarches. L'Impératrice a retiré son ministre de Paris et le roi de Suède a refusé de voir le chevalier de Gaussin et de recevoir un paquet qui était adressé au gouvernement. Nous avons reçu cette nouvelle authentique hier. Le secrétaire d'État Frank, y est-il dit, ayant reçu, de la part de M. le chevalier de Gaussin, chargé des affaires de France, un paquet avec un cachet portant mission de Finance en Suède, déclare que depuis la captivité du roi on ne reconnaît pas plus en Suède qu'en Russie de mission de France, et prévient M. de Gaussin que toute correspondance ultérieure à ce sujet devient inutile. Voilà donc deux puissances bien prononcées. Si l'Espagne le pouvait, il n'y a pas de doute qu'elle ne manifestât les mêmes intentions.
L'Impératrice a donné ordre à son ministre ici, le baron d'Assebourg,de se rendre à la Diète d'où il est le plus ordinairement absent. On soupçonne, et c'est avec fondement qu'elle a la prétention, en sa qualité de garante de la paix de Teschen, de l'être aussi de la paix de Westphalie à laquelle on se réfère dans le texte de cette première. Elle voudrait porter le corps germanique à réclamer son appui dans les affaires de France afin de se donner par là un titre irrécusable pour agir. Mais le corps germanique ne peut le faire que lorsque cet objet viendra de nouveau en délibération et cela ne peut pas être avant l'arrivée du décret de ratification, ceci donc dépend de l'Empereur; en attendant, on pourra toujours préparer les instructions et la marche de la délibération. Tout cela demande du temps et veut
dire que cet hiver il n'y aura rien de définitif. Au surplus, qui peut, qui veut, fait aujourd'hui le métier de prophète, lorsque le courrier du lendemain détruit, anéantit toutes les notions qu'avait apportées celui de la veille.
Ratisbonne, le 4 novembre 1791.
Les sentiments des deux cours du nord, que j'ai peintes comme favorables au système des Princes, se sont encore manifestés davantage. Selon des lettres de Berlin du 24 octobre, l'Impératrice a dû solliciter le roi de Prusse de s'unir à elle pour rétablir le roi de France sur son trône et le délivrer de l'état de captivité où, malgré son acceptation, on ne peut pas se dissimuler qu'il soit toujours retenu. L'Impératrice déclare qu'elle sera invariable dans ses sentiments sur cet objet. Ces démarches pourront bien ne pas être sans effet.
La ttussie a de grands moyens d'agir auprès de la Prusse, et dans ce moment-ci la Suède, par une nouvelle démarche d'éclat, va prouver bien authentiquement son adhésion aux principes de la cour de Pétersbourg. Le baron d'Oxenstiern part d'ici lundi prochain, 7 novembre, pour Coblentz où il se rend en qualité de ministre plénipotentiaire auprès des princes. Je l'accompagne dans cette mission où je m'efforcerai d'être utile. Les sentiments bien prononcés de ces deux cours rétabliront chez les émigrants la confiance que la politique de l'Empereur était bien propre à leur faire perdre. Tous parmi les Français n'ont pas les mêmes vues pour le rétablissement de la monarchie, mais tous ont les mêmes désirs et j'espère toujours que le parti le moins heureux se confondra sans répugnance avec celui dont les mesures auront été plus fortunées; jusqu'à présent, je ne puis m'empêcher de voir plus de netteté clans la marche des cours du nord que dans les temporisations inquiétantes de la cour de Vienne.
Je continuerai mes correspondances au grand maître, de Coblentz, où je compte rester six semaines ou deux mois. Malgré les occupations auxquelles je suis livré, mon zèle ne se ralentira pas, et si on me jugeait digne d'être employé utilement
pour le service de l'Ordre, je quitterais tout, je serais toujours prêt. J'ajouterai à cet égard que peut-être, il ne serait point indifférent de faire négocier auprès des différentes cours, pour faire garantir par elles les possessions de l'Ordre en France; afin de lier par là davantage l'existence de l'Ordre à la masse des souverainetés indépendantes et de se prémunir contre les vues particulières qui porteraient telles ou telles cours à détruire ses biens chez elles. Une telle démarche serait d'autant moins extraordinaire que l'Empereur, par sa capitulation, artX, §8, est tenu de protéger l'Ordre dans et hors de l'Empire et de procurer la restitution des biens qui pendant les longues guerres des Pays-Bas lui avaient été enlevés.
Le prince Potemkine est mort dans les environs de Jassy, c'est une perte pour l'Impératrice; cet homme extraordinaire était le véritable ministre de IWssie; il ne haïssait point la France et comme ses plans étaient surtout pour les affaires de l'intérieur, on espère que sa mort ne changera rien aux sentiments de l'Impératrice à notre égard, sentiments qui lui sont absolument propres et que sa gloire la portera à maintenir. Sous peu de jours, nous saurons quelle influence cette mort aura exercé à Pétersbourg. L'Impératrice cherchera sans doute à déposer dans d'autres mains le fardeau des affaires générales que la perte de Potemkine laisse retomber tout entière sur elle. Les différents partis que son immense crédit retenait dans le silence se relèveront et essayeront leurs forces. Celui du maréchal de Romansow, père de celui qui a été accrédité auprès de nos princes, est nombreux et composé des gens les plus habiles de cette cour. Le secrétaire d'Etat Bedboroski, qui jouit d'une très grande considération au département des affaires étrangères, est la créature du vieux Romansow dont il a été le secrétaire et les Woronsow sont aussi attachés au parti du maréchal. On peut donc présumer que l'intérêt personnel que le jeune comte de Romansow a mis à sa négociation, le portera à diriger le parti de son père dans le plan que l'Impératrice a adopté relativement aux affaires de France et que, liant à nos intérêts les vues de son ambition particulière, il pourra être aux princes de la plus grande utilité dans l'exécution et la conduite de leurs projets et
anéantir à Pétersbourg l'influence du parti Orlow qui est tout anglais. Notre premier soin sera donc de l'étudier, de nous entendre avec lui et de faire en sorte que dans ces épineuses circonstances la Suède marche toujours sur la même ligne que la Russie.
Le chevalier de Bray s'est rendu à Coblentz, sa présence à la cour des princes est constatée par Daudet dans son livre sur les émigrés ; lui-même a dû noter ses impressions dans un « grand cahier » auquel il renvoie dans ses écrits, mais que nous n'avons pas retrouvé dans ses papiers et c'est fort regrettable, car nous y aurions puisé, sans doute, les détails les plus intéressants sur les princes, leur cour et les émigrés .
Coblentz, le 28 novembre.
Le système des cours de Russie et de Suède sera certainement invariable. L'Impératrice a déclaré que, puisque l'Empereur l'avait lui-même excitée à prendre les mesures qu'elle a prises, elle ne rétrograderait jamais et qu'on ne lui ferait pas facilement abandonner ses plans. On peut croire qu'elle ne donnera point de relâche à l'Empereur, et ses agents à Vienne ont reçu les instructions les plus positives à cet égard. Le marquis de Vaudreuil (v) arrive de Vienne; il s'en faut bien, hélas ! qu'il en soit content ! Lorsque l'Empereur a appris les démarches que l'Impératrice faisait auprès du roi de Prusse, il a dit au marquis : « l'Impératrice va à merveille ; il faut espérer que tout tournera » bien ». Mais lui-même, quels sont ses plans positifs ? voilà ce qu'on ne peut savoir. Le vrai, c'est qu'il diffère, qu'il se tait; il craint toujours pour les Pays-Ras, il sent que le voisinage de la France, constituée telle qu'elle est, est mortelle pour ses provinces belgiques. Il l'a dit lui-même à Francfort : « si les choses » continuent ainsi en France, il faut que je renonce aux Pays- » Ras » (2).
(1) Louis-Philippe Rigaud, marquis de Vaudreuil, fut élu député de la noblesse du bailliage de Castelnaudary aux États généraux. Il érnigra en 1791, et ne rentra en France qu'après le 18 brumaire.
(2) Cet état de choses explique la persistance de l'Autriche dans son désir plus grand que jamais, d'échanger les Pays-Bas contre la Bavière, projet que nous la verrons poursuivre jusqu'en 1804.
On attend à tous moments ici l'arrivée du baron de Boni bel! es, il apportera des nouvelles de l'Impératrice qui doivent être bien importantes. L'Espagne est parfaitement bien disposée, et l'on m'assure que Naples suivra l'exemple de l'Espagne et que la reine de Naples s'est brouillée avec l'Empereur.
En France, les cboses vont toujours de mal en pis.
Coblentz, 18 décembre 1791 (*).
J'ai rempli le 5 décembre la commission dont Votre Altesse Éminentissime avait bien voulu me charger. Je demandai une audience à Monsieur qui me l'accorda aussitôt et je lui remis la lettre dont j'étais porteur. Il la lut devant moi et ne parut pas en être fort satisfait, c'est pourquoi je me hâtai d'ajouter, comme j'y étais autorisé, que Leurs Altesses Royales ne pouvaient pas douter des sentiments particuliers de Votre Altesse Eminentissime, ni de ceux de tous les chevaliers ; que l'un et les autres avaient assez prouvé, dans différentes circonstances, leur dévouement à la monarchie et que j'étais expressément chargé d'en offrir l'expression la plus vive à Leurs Altesses Royales, mais que je ne devais pas lui dissimuler qu'une prudence nécessaire, dans ces circonstances, imposait à l'ordre l'obligation de ne faire aucune démarche d'éclat pour ne pas provoquer sa destruction subite et sa ruine en France. Que je pensais qu'il approuverait ces considérations puisque si l'Ordre se perdait par des mesures d'éclat absolument inutiles au bien de leur cause, il ne serait plus à même de rendre par la suite, à la monarchie, les services qu'elle en a toujours reçus. Monsieur répondit que sous peu ils seraient dans le cas de demander à Votre Altesse Éminentissime des marques plus positives de son amitié. Je ne répondis rien et me retirai en ajoutant seulement que j'attendrais ses ordres ici.
Depuis, j'ai causé avec M. de Calonne et M. de Flachslanden sur cet objet. Le premier a expédié de la part des princes un courrier (M. de Fontbrun) en Espagne, chargé d'un mémoire
(1) A Son Altesse Éminentissime Mgr le Grand M aître de l'Ordre de Malle.
230 VAllENNES.
où on propose à cette cour une coalition dans laquelle le Portugal, Venise, Naples et Malte se trouvent compris; il m'a dit que d'après les renseignements qu'il avait reçus, Malte pouvait fournir environ 4,000 hommes de troupes et des vaisseaux de débarquement pour le printemps prochain. J'ai observé que Malte n'avait pas deux mille hommes de troupes réglées, que le Maltais, bon soldat contre le Turc, ne vaudrait rien contre les troupes européennes, que l'Ordre n'avait qu'un vaisseau, quelques frégates et quatre galères, que ces moyens ne répondaient aucunement au tableau qu'on lui avait fait, tableau qui était évidemment inexact ; que les secours que l'Ordre pouvait donner comme puissance étaient à peu près nuls, que ses finances étaient épuisées et que s'il prenait un tel parti, ce serait, sans utilité pour la cause, exposer l'Ordre à des frais énormes et à une dilapidation de tous ses biens dans le royaume J'avouai qu'il était de l'intérêt de l'Ordre, que son salut même exigeait que la contre-révolution se fit, que je pensais que si la révolution durait, l'Assemblée nationale finirait bientôt par s'emparer de tous nos biens, mais j'ajoutai que c'était moins l'envahissement que l'on avait à redouter que le ravage et la destruction auxquels des démarches hostiles ne manqueraient pas de porter les factieux : que cependant, dans des circonstances aussi malheureuses, l'Ordre ne devrait point rester étranger aux mesures qui seront prises pour le rétablissement d'une monarchie à laquelle il doit tant, et pour combattre des factions ennemies de notre sainte religion et fauteurs de principes incompatibles avec notre existence, mais que la constitution de l'Ordre exige que préalablement, on obtînt le consentement et l'aveu de toutes les puissances qui constituent son ensemble; que c'était à elles, savoir le Pape, l'Espagne, le Portugal, Naples, l'Empereur, les différents Etats de l'Italie et d'Allemagne, qui renferment des biens de l'Ordre, à se réunir pour déterminer le Grand Maître à faire cette démarche que les statuts interdisent à sa détermination particulière. Messieurs de Galonné et de Flaschlanden convinrent surtout de cette dernière observation et on va travailler à établir le concert entre ces puissances. Le baron de Flaschlanden partira sous peu pour se rendre
auprès de Votre Altesse Eminentissime et conférer avec elle, de la part des princes, sur les moyens à employer et sur les secours qu'elle pourra fournir. J'ai cru que ces détails pourraient l'intéresser et qu'il était de mon devoir de la prévenir sur ces objets importants. Ce que je fais.
Quant au secret sur sa réponse, elle peut compter qu'il sera observé comme elle le désire.
J'ai vu les dernières dépêches que M. de Bom belles a apportées de Pétersbourg aux princes ; on ne peut rien voir de plus favorable que les sentiments de l'Impératrice et ceux de la Suède manifestés hautement par la voie du baron de Nolken, ministre de Sa Majesté suédoise à Vienne, le 30 novembre.
Mes lettres personnelles et les nouvelles parvenues de Berlin à nos princes annoncent également des dispositions de la part de la Prusse qui sont de plus en plus favorables. On espère que l'Impératrice déterminera le roi de Prusse à quitter le système de l'Empereur pour se réunir au sien; elle a écrit au roi la lettre la plus forte pour l'y engager. Au printemps, on agira décidément. Les émigrés augmentent toujours en nombre et se préparent. Les mesures prises ici sont fort sages. On espère que les Tuileries ne s'opposeront plus au plan des princes, et dont je puis garantir la pureté, et M. de Breteuil, qui s'était montré opposé à tout rapprochement avec eux, commence à changer de langage.
e décret de ratification du conclusum du 6 août est arrivé le 9 décembre à Ratisbonne. L'Empereur approuve l'avis de l'Empire; il joint à son décret copie de la lettre qu'il écrit au roi pour le sommer de satisfaire aux griefs des princes lésés et de rétablir les choses sur le pied où elles doivent être selon les traités. Cette dernière clause excitera bien des difficultés, et tout cela nous mène infailliblement à une guerre de l'Empire que fai toujours redoutée comme très funeste à la France, si en rétablissant le roi sur le trône, on ne le met pas dans le cas de faire cesser les prétextes à laide desquels on veut nous faire cette guerre, pour nous enlever le dominium snpremum que nous prétendons sur toute l'Alsace, et nous réduire à la teneur du paragraphe 87 de la paix de Westphalie. C'est ce que j'ai toujours
prévu et annoncé. L'Empereur, en écrivant à un roi captif, sait bien qu'il ne pourra pas en obtenir la satisfaction qu'il demande, que la restitution qu'on exige s'oppose à l'esprit de la Constitution et au plan d'indemnités proposé par l'Assemblée nationale, et que sur les mesures dilatoires qu'on ne manquera pas de proposer, l'Empereur pourra nous déclarer la guerre. L'Empereur a en même temps donné ordre aux cercles de s'armer, et l'électeur de Mayence a promulgué hier cet ordre. Ici, on va rassembler les cercles pour délibérer incessamment sur ce sujet ; tout prend donc une tournure très sérieuse contre les factieux qui menacent la France d'une destruction entière. De manière ou d'autre, il faut donc que le printemps prochain, notre sort se décide.
Je pars après-demain pour Ratisbonne, où je resterai quelque temps, et peut-être reviendrai-je ici auprès du ministre de Suède. On parle toujours de l'arrivée du ministre d'iispagne à Coblentz; je n'ai point là-dessus de certitude officielle, mais je sais que l'Espagne, dans une lettre du 12 septembre dernier au roi de Suède, le félicite sur ses heureuses et nobles dispositions en faveur du roi et lui offre les subsides qui lui seront nécessaires. La Russie et Naples ont également fourni et fournissent de l'argent.
P. S. — J'apprends à l'instant une nouvelle qui est parvenue hier au soir aux princes. On leur apprend que les factieux ont décrété et que le roi a sanctionné que 60,000 hommes se disposeraient incontinent à se mettre en marche contre les émigrés et les princes de l'Empire qui leur donnent refuge. L'attaque se ferait par trois corps de 20,000 hommes chacun, sur Ettenheim, Vorms, Mayence, Trêves ou Coblentz. L'Electeur n'a point du tout été troublé de cette nouvelle; il a expédié ce matin un courrier à Vienne pour en informer l'Empereur, et un autre part ce soir pour Berlin, afin d'en instruire le roi de Prusse.