CHAPITRE DEUXIEME
L'Assemblée législative et les émigrés. — Dispositions de l'Empereur. — Résultats possibles de l'intervention. La paix de Jassy. — Inquiétude au sujet d'un démembrement possible de la France et de la Pologne.
Le 30 septembre 1791, l'Assemblée constituante s'était séparée et l'Assemblée législative élue du 25 août au 5 septembre, s'était réunie le 4fr octobre. La majorité semblait être monarchiste, puisque le président qu'elle élut le 3 octobre, appartenait à la droite. Le premier ministère qui se constitua fut un ministère Feuillant, avec de Lessart aux affaires étrangères et de Narbonne à la guerre. Mais le centre — la masse flottante de l'assemblée — s'unissait facilement à la gauche, composée des Girondins et des Jacobins, car il était persuadé que pour terminer la Révolution, il fallait en précipiter la marche. Les mesures violentes trouveront là une certaine justification et entraîneront les faibles siégeant à la Plaine.
Du reste, la cour ne soutenait pas le ministère Feuillant, dont elle se défiait et s'usait en intrigues contre lui ; aussi les modérés devaientils être vite supplantés à l'assemblée par les Girondins. La cour, du reste, ne comptait plus à cette époque, pour assurer la sécurité du trône, que sur l'intervention étrangère. Cette situation pleine d'équivoque qui ne fit que s'accentuer, devait avoir les plus funestes conséquences.
Les agissements des émigrés, leur concentration sur le Rhin inquiétaient l'assemblée, elle décréta des mesures contre eux. En même temps, elle votait des décrets contre les prêtres réfractaires. Le 31 octobre, l'assemblée sommait le comte de Provence de rentrer en France dans le délai de deux mois, faute de quoi, il n'aurait plus droit à la régence. Le 9 novembre, elle déclarait les Français rassemblés aux frontières suspects de conjuration contre la patrie, et les menaçait de poursuites, s'ils n'étaient pas rentrés le 1er janvier.
Le 16 décembre, Louis XVI se rendait à l'assemblée et annonçait qu'il avait déclaré à l'électeur de Trêves que si, avant le 15 janvier,
il n'avait pas dispersé les rassemblements d'émigrés, il le traiterait en ennemi. L'Empereur, écrit M. de Bray, dans ses lettres du 2 et du 13 janvier, répondit à Louis XVI, en couvrant l'électeur de Trêves.
Dans l'Assemblée, Girondins et Jacobins voulaient la guerre pour ruiner la cause du roi, en la confondant avec celle des émfgrés et des contre-révolutionnaires, contre lesquels la nation se lèverait en armes. La guerre qu'ils dirigeraient ferait d'eux les maîtres de la France.
Une autre pensée les anime, celle qui se trouve dans les discours d'Isnard (29 novembre) et Brissot (29 décembre) : libérer l'Europe et l'humanité du joug de la tyrannie. « Peu contents, » dit M. de Bray, « malgré leurs succès, des progrès de leurs doctrines, c'est avec des armées qu'ils veulent la répandre! » C'est le caractère que prendront les guerres de 1792-1793.
Le ministère, du reste, désirait la guerre pour sauver la royauté par le succès des armes en la couvrant de gloire aux yeux de la France. La guerre étrangère sera une heureuse diversion aux troubles intérieurs.
Tels sont, brièvement indiqués, à la fin de 1 791, les motifs pour lesquels la guerre doit éclater nécessairement entre l'Empire et la France. M. de Bray redoute toujours cette guerre qui sera peut-êlre le signal d'un démembrement de la France, si les alliés triomphent. La Pologne, d'autre part, est menacée du même sort. Ces prévisions se confirmèrent de point en point.
Ratisbonne, le 2 janvier 1792 (*).
L'Empereur paraît avoir pris son parti. Des lettres de Vienne, du 28 décembre, annoncent que ses dispositions sont sûres et précises. Il a écrit dernièrement une lettre particulière au roi de France où il lui annonce que si on attaque, les suites en seront incalculables. C'est dans ce sens qu'il a parlé aussi à M. de Noailles, et on assure que le prince Kaunitz s'est expliqué d'une manière qui ne permet pas de douter que cette fois l'Empereur ne soit d'accord avec son ministère.
Hohenlhal (2) a reçu une longue dépêche de sa cour, en date du 26 décembre, où on lui peint sous les mêmes couleurs les dis-
(1) A M. le baron a" Oxensllern .
(2) Baron d'Hohenthal, ministre de Saxe à la diète.
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positions de la cour de Vienne. On ne doute plus que l'Empereur ne fasse son affaire propre de celle des princes de l'empire menacés.
Bender (]) a reçu ordre de couvrir Trêves avec 8,000 hommes. De nouvelles troupes filent vers les frontières et l'on nous assure ici que la réponse que l'Empereur a faite à nos princes est très satisfaisante et qu'il est enfin déterminé à ne plus séparer leurs intérêts de ceux de la cause générale. Ce qui me confirme ces dispositions c'est que nous apprenons que l'électeur palatin fait marcher "2,500 hommes pour couvrir le palatinat et comme nous savons fort bien que dans ce genre on ne fait rien à Munich, qui n'ait élé déterminé à Vienne, vous jugerez que cet accord indique un plan bien décidé de résistance et de précaution contre les factieux. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que le prince de Condé écrit, en date du 27, et qu'il ne dit pas un mot de tout cela. Au contraire, il parle de l'injonction très polie que l'électeur de Mayence lui a faite de quitter son pays, ce qui prouve qu'à cette époque, on ne savait encore rien à Mayence des dernières résolutions de 1 Empereur. Actuellement vous devez être instruit et vous devez savoir s'il est vrai, comme l'évêque de Spire l'a annoncé, que les princes vont se porter à Trêves. Peut-être ce bruit est il une suite du départ obligé des émigrés de Worms qui se seraient déterminés à se porter dans cette ville.
Il y a un ensemble bien établi pour les mesures à prendre dans l'Empire et de tous côtés on court aux armes. Tout le monde est enchanté ici de ces dispositions. Hohenthal m'a dit que dès qu'on serait décidé à agir, son maître fournirait 12,000 hommes et que les status non armati payeraient le contingent en argent.
Bien des choses pourraient faire supposer que les démarches hostiles annoncées chez nous ont été concertées, car c'était le seul vrai moyen de forcer l'Empereur à prendre un parti et de lui fournir les motifs politiques les plus irrécusables pour agir.
(1) Biaise Colombeau, baron de Bender, général autrichien, était en 1789 commandant d'armes de la forteresse de Luxembourg. Il triompha des insurgés brabançons et fit son entrée solennelle à Bruxelles, en 1790. Ses infirmités ne lui permirent pas de prendre part à la guerre de 1792, contre la France.
Reste à savoir si Messieurs de l'Assemblée nationale tiendront leur promesse et s'ils attaqueront ; peut-être la nouvelle lettre de l'Empereur ralentira-t-elle leur zèle. Peut-être la division des partis occasionnera-t elle dans l'intérieur, des troubles qui absorberont toute l'attention et tous les moyens des factieux. On dit que le roi et la famille royale sont menacés. Il faut s'attendre à de grands malheurs, mais quand même ils n'attaqueraient point l'Empire, il faudra satisfaire aux griefs des princes possessionnés ou se disposer à soutenir par les armes les droits qu'on prétend s'arroger à leurs dépens, de tous côtés; voilà donc une guerre sûre et une guerre de l'Empereur.
Bérenger a reçu son rappel.
Ratisbonne, le 13 janvier 1792 (*).
Les événements s'avancent avec une rapidité qui ne permet plus aucun calcul. La nouvelle lettre écrite par l'Empereur au roi de France et dont je parlais, est la note du 21 décembre que le prince de Kaunitz a remise à M. de Noailles et qui depuis a été répandue dans presque toutes les gazettes. Cette note, relative aux intérêts de l'électeur de Trêves, a causé la plus vive sensation à Paris et occasionné le message du roi à l'Assemblée nationale, le 31 décembre. On avait répandu le bruit que les républicains ne voulaient plus la guerre, que la facilité avec laquelle le pouvoir exécutif s'était prêté à cette mesure, la leur avait rendue suspecte, que l'on soupçonnait un accord entre le roi et la cour de Vienne, et que ces considérations avaient porté les factieux à changer leurs plans. Les faits démentent ces bruits, le discours violent tenu le 29 décembre à l' assemblée nationale par Brissot (2), l'adresse philosophique de Condor-
(1) A Son Allesse Éminentissirne Mgr le Grand Maître de l'Ordre de Malte.
(2) Jean-Pierre Brissot, l'un des meilleurs orateurs de la Législative et delà Convention. Élu député de Paris à l'Assemblée législative, il fut le chef de la faction brissotine que Robespierre attaqua sans relâche pour rester le seul maître. Il monta, en effet, sur l'échafaud, le 31 octobre 1793.
A l'Assemblée, il ne cessa d'invoquer la guerre contre les puissances d'Europe (discours du 29 décembre). C'était, pensait-il, le plus sûr moyen de détrôner