L ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE ET LES ÉMIGRÉS
cet4), du même jour, les préparatifs très sérieux du ministre de la guerre, l'arrivée de M de Lafayette à Strasbourg, démontrent assez que ce ne sont plus de simples démonstrations. Il faut avouer qu'ils n'ont point d'autre refuge que dans un désordre universel; ils ont prêché la révolte et l'insurrection à tous les peuples ; peu contents malgré leurs succès des progrès de leurs doctrines, c'est avec des armées qu'ils veulent la répandre et venger les traitements honteux qu'ont éprouvés leurs missionnaires. Pressés entre le bouleversement de leurs finances et la menace d'une dissolution totale du corps politique qu'ils ont créé, ils prennent le parti de se perdre avec éclat et préfèrent une chute bruyante qui ébranlera la monarchie sur ses anciens fondements et lui fera éprouver des sacrifices aujourd'hui presque inévitables, à un anéantissement honteux de leur pouvoir qu'amèneraient dans l'intérieur l'abandon de l'opinion publique et les excès de ceux dont ils s'environnent.
Ils espèrent qu'en attaquant, lorsque les autres ne seront pas prêts encore, ils feront éclater ces foyers d'insurrection ménagés par eux depuis le Zuyderzée jusqu'à Baie, et recueilleront alor? les sanglantes moissons dont les germes ont été répandus par tous leurs émissaires et les gazettes de l'Europe. On a dédaigné les prophéties des gens sensés sur les suites inévitables de ces excès, et les souverains aujourd'hui reconnaissent, un peu tard, quelle faute ils ont faite en laissant les choses parvenir au point où elles sont, obligés qu'ils vont être de faire une guerre de principes et d'opinions et de faire combattre leurs sujets contre des hommes qui ne cessent de leur dire : nous sommes vos frères et nous n'en voulons qu'à vos tyrans. Cette position fatale amène les plus tristes réflexions, de tous côtés on ne voit que des résultats bien pénibles pour l'humanité.
Louis XVI. Il s'attaqua surtout avec Gensonné à de Lessart, le ministre des affaires étrangères, et parvint à le faire remplacer par Dumouriezsous lequel la guerre fut déclarée.
(1) Marie-Jean- Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, illustre philosophe et mathématicien français, mort en 1794. Condamné à l'échafaud, il se suicida dans sa prison. Député de Paris à l'Assemblée législative, il la présida en février 1792. Il fut également élu à la Convention par le département de l'Aisne et siégea parmi les Girondins.
Si la bonne cause triomphe, comme je l'espère, quels liens sévères ne faudra-t-il pas employer pour contenir, dans les bornes du devoir, des peuples si égarés, livrés à l'esprit d'enthousiasme et au délire d'une pernicieuse liberté? Le despotisme est le successeur nécessaire de l'anarchie.
L'Empereur sent bien aujourd'hui à quels embarras l'expose la fougue des démagogues. Pris pour ainsi dire au dépourvu, il menace ; mais il faut plus que menacer; en conséquence tous les officiers de l'armée ont reçu ordre de rejoindre, les régiments filent vers les frontières et les généraux ont l'ordre le plus précis de se tenir sur la défensive; ce qui est très extraordinaire, c'est que la note du 21 décembre, remise à M. de Noailles, n'a point été communiquée à Berlin.
Des lettres de Berlin du 2 m'annoncent que le baron de Rol^) et M. de la Ferlé Senneterre ont eu leurs audiences du roi. On n'a rien répondu à la lettre des princes, on n'est entré avec leurs agents dans aucun éclaircissement, seulement on leur a dit que la Prusse suivrait constamment la marche que tiendrait l'Empereur, selon les conventions passées entre les deux cours, et l'on se plaint assez hautement des importunités des émigrés. Une dépêche au comte de Goertz annonçait également l'accord des deux cours pour la sûreté de l'Empire et l'ordre donné à M. de Goltz de déclarer à Paris les intentions où est la Prusse d'assister l'électeur de Trêves.
Le baron de Roi était également chargé de remettre au ministère prussien une lettre de l'électeur de Trêves dans laquelle ce dernier réclamait la protection du roi contre les attaques dont il était menacé et les troubles qui pourraient s'élever dans l'intérieur, où les Etats du pays avaient, par des plaintes violentes et réitérées, donné de l'inquiétude au gouvernement. Cette lettre a produit son effet, le roi a fait répondre d'une manière très satisfaisante à l'électeur qu'il prendrait les mesures les plus efficaces pour préserver son pays des troubles qu'il craignait et M. de Goltz, ministre de Prusse à Paris, a reçu ordre de faire une déclaration au ministère de France et de lui notifier que, si l'on entrepre-
(1) Agent des princes en Prusse.
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nait quelque chose contre l'Electorat, la Prusse ne pourrait se dispenser d'en faire son affaire propre. -Nous apprendrons bientôt que cette notification aura été faite et sans doute elle ne causera pas moins de fermentation que la note de l'Empereur du 2i décembre.
Tout annonce clone un éclat très prochain, mais il est évident que l'Autriche ne veut paraître que comme Etat de l'Empire et son souverain que comme chef du corps germanique. L'on voit en effet que dans toutes les notifications, lettres et actes diplomatiques du cabinet de Vienne, on évite soigneusement tout ce qui pourrait faire soupçonner des plans particuliers exécutés avec les princes français réfugiés. Cette marche peut cacher des projets très profonds et les conjectures peuvent, à cet égard, s'étendre à l'infini. Il est certain que si les Français attaquent, l'Empereur, libre de tous les traités, peut, tant pour son compte que pour celui de l'Empire, porter très haut ses prétentions et faire revivre des droits dont la satisfaction, si elle avait lieu, ne tendrait à rien moins qu'à arracher à la France l'Alsace, la Lorraine et peut-être encore d'autres provinces qui seraient abandonnées à d'autres puissances pour endormir leur jalousie.
A en croire quelques-uns, la France, dévorée dans toute l'étendue de ses frontières, serait réduite à son noyau. Lorsque les gouvernements n'ont plus de règle, les résultats ne peuvent plus avoir de mesure. Conduits d'erreurs en erreurs à travers une longue suite d'événements imprévus, nous parvenons à des conséquences inattendues et à un ordre de choses absolument étranger à nos calculs.
Selon une feuille française, il s'est tenu à Luxembourg une assemblée de propriétaires lorrains qui réclament l'observation des articles du traité de Vienne 1736, par lequel cette province a été cédée à la France, et manifestent leur vœu de retourner, sous la domination des princes de Lorraine, leurs anciens souverains. Cette délibération de quelques individus n'est point un titre pour l'Empire, cependant elle peut pallier des prétentions, fournir des prétextes qui, d'ailleurs, ne manquent jamais, et il est à remarquer que c'est à Luxembourg que cette délibération a eu lieu.
Une lettre de Tévêque de Spire, en date du 7, de Bruchsal, annonce que l'Empereur a donné les ordres les plus précis aux officiers de ses bailliages dans l'Ortenau, etc., de ne laisser passer aucune compagnie française émigrée, même sans armes; il a notifié la même chose à l'évêque de Spire et lui a enjoint de s'entendre avec le margrave de Baden. Ces mesures apparentes contre les émigrés arrivent un peu tard, presque tous ceux qui ont quitté Worms avec le prince de Condé sont arrivés à Ettenheim, Offenbourg et dans les environs. Le prince de Condé, qui avait été à Offenbourg, est de retour à Ettenheim, à deux lieues de Scblestadt. On ne doute point que la partie ne s'engage de ce côté, et que le prince de Condé ne s'y soit porté pour profiter de la première circonstance qu'il jugera favorable et entrer, à la faveur des intelligences qu'il a dans le pays. L'extrême fermentation qui y règne, l'inévitable nécessité où les Français se sont mis d'attaquer et de poursuivre les émigrés, l'urgence des mesures à prendre pour prévenir l'arrivée des forces que l'Empereur va déployer, nous annoncent l'éclat comme imminent, nous touchons au 15 janvier. Le roi a annoncé dans son message du 31 décembre qu'il allait sommer l'électeur de Trêves de dissiper, bien positivement et entièrement, les rassemblements qui se sont formés sur son territoire. Quelque peu de faveur que l'Empereur ait manifesté pour eux, il ne peut pas exiger que l'Électeur fasse plus qu'il n'a fait lui-même, car chacun sait que les émigrés sont en aussi grand nombre dans les Pays-Bas qu'à Coblentz.
L'Empereur n'approuve point le plan des princes, voilà ce qui me paraît le mieux prouvé, mais ils seront immanquablement compris dans les mesures qu'il arrêtera. Les princes veulent, au moyen d'une grande secousse, rétablir le roi sur son trône, mais quelle que soit l'intention de ceux qui la donneront, ils empêcheront difficilement les princes d'en profiter et leur parti se glissera à travers les armes des factieux et celles de leurs ennemis pour aller environner le roi de ses naturels défenseurs (1).
(1) Tel est bien le plan des émigrés sérieux, Une fois le roi libre et ayant repris la direction des affaires, il fallait se mettre en face des armées des alliés et