‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 45 sur 92 · L ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE ET LES ÉMIGRÉS · texte numérisé non relu

L ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE ET LES ÉMIGRÉS

Cependant, il est plus que probable que les Tuileries n'ignorent point absolument les plans de l'Empereur. Le parti que M. de Breleuil a constamment observé, et ses intelligences suivies avec la cour de Vienne, annoncent assez qu'il n'est point étranger aux vues de cette cour. Àujourd'bui qu'il va falloir se prononcer, on verra ce que veut le roi et ce que les princes pourront auprès de lui. Mais des avis que je crois sûrs m'apprennent que l'Empereur a mis des conditions à son intervention dans nos affaires. Ces conditions sont de deux natures : celles qui le regardent personnellement et qui tiennent aux intérêts de sa maison et celles qui sont relatives aux sentiments particuliers de la reine au sujet des personnes dont elle se trouverait environnée depuis sa délivrance ; elle répugne à la devoir à ses beaux-frères et on exige, dit-on, le sacrifice de M. de Calonne et de Mme de Balbi ('). Ce rapprochement est cruel pour M. de Calonne à qui on ne peut refuser le témoignage dune conduite active, généreuse et franche depuis la Révolution et un dévouement entier au comte d'Artois.

Le prince de Nassau est passé par ici, le 10, se rendant à Vienne; il est parti de Coblentz, le 7. Il était chargé d'une lettre pour moi et je ne doute point que le but de sa mission soit de combiner, avec l'Empereur, les démarches que les émigrés auront à faire en cas de guerre et pour obtenir aussi la révocation de l'arrêté contre Calonne, s'il est effectif.

Dans cette crise violente, les intérêts particuliers de l'Ordre sont bien évidemment compromis et ce que j'avais mandé au grand maître sur l'impossibilité du maintien de nos propriétés en France, si la Constitution durait, se manifeste bien positivement. Le rapport à ce sujet est terminé et M. Garran de Coulon^2)

traiter,Ies armes à la main, des indemnités à leurdonnerpoui l'aide accordée à la restau ration de la monarchie. Cette idée est précisée encore plus loinparM.deBray.

(1) Amie intime du comte de Provence. Elle figuraità Coblentz parmi les dames d'honneur de Madame; son service terminé, elle recevait dans son salon où Monsieur tenait sa cour. (Voir Cantades, Souvenirs, pp. 16-20.)

(2) Jean-Philippe Garran de Coulon, embrassa avec ardeur la cause de la Révolution et se fit remarquer par sa violence dans les différentes assemblées. Nommé président du tribunal de cassation, puis élu député à la Législative et à

la Convention, il devint sénateur sous l'Empire avec le titre de comte.

a annoncé hautement le désir de s'emparer de nos biens ; c'est la seule proie que ces furieux n'aient pas encore dépecée. Pourquoi la respecteraient-ils quand tout leur manque?

L'Europe envisage avec effroi ce développement terrible des destinées de la première de ses monarchies. La diversité des intérêts et des prétentions en entraînera nécessairement encore une autre dans les mesures que les différentes cours prendront. La Suède et la Russie, dont les premiers plans deviennent aujourd'hui si incertains, sont par leur position chargées de surveiller les projets des puissances voisines qu'un nouvel agrandissement rendrait bien dangereuses pour elles. Mais qui sait si des plans généraux ne sont point formés, si dans le nord il ne se trouvera point d'autres victimes qu'on puisse immoler à ce désir de conquêtes qui travaille les principaux cabinets; si, tandis que la France assouvirait par sa ruine l'Angleterre, l'Autriche, la Sardaigne, la Pologne ne serait point immolée à la Russie et à la Prusse qui dédommagerait la Suède par la cession de la Poméranie ?

Quelque gigantesque que soit ce plan, est-il inexécutable? Cependant la Russie et la Suède ont jusqu'ici manifesté hautement et sincèrement d'autres vues. L'Angleterre, aujourd'hui sans allié, nous haït, sans aimer personne; on la craint partout. La Prusse a de puissants griefs contre elle et l'Espagne, justement alarmée de la solitude et de l'abandon où la ruine de la France la laisseraiten face de l'Angleterre, éternellement jalouse de la possession de ses vastes colonies, doit être portée à contribuer à notre salut de tous ses moyens.

L'Angleterre a une politique à part, elle n'est celle d'aucune cour et aucune cour n'a intérêt à la trop favoriser. Il est question d'un traité entre la Hollande et l'Autriche; le profond mystère qui couvre ceux qui ont été conclus entre la Prusse et l'Autriche ne permet pas de déterminer si ce rapprochement est une suite des mesures qui y sont consignées.

En attendant, la paix n'est point encore faite entre la Russie et la Porte. On dit que l'Angleterre n'est point étrangère à ces délais et à la disgrâce du diplomate qui a signé les préliminaires à Galatz.On veut détourner la Russie de l'attention qu'elle donne

l'assemblée législatine et les émigrés. 243

aux affaires de France et l'Autriche ne peut rester indifférente aux événements qu'une nouvelle guerre de la Russie contre les Turcs ne manquerait pas d'amener. Il est de son inlérêt de les prévenir en provoquant la paix, car la Russie est toujours pour l'Autriche un objet de spéculations politiques les plus essenlielles, et il lui importe bien plus de l'avoir pour amie que la Prusse.

Ici, l'on ne fait rien et la diète attend pour agir que le roi ait répondu à la lettre du 3 décembre, ou qu'une guerre éclate entre les deux empires; au surplus, les ministres impériaux ne sont nullement dans le secret; on ne leur communique rien, on ne leur demande rien, ils se contentent de s'efforcer de paraître en savoir plus qu'ils n'en savent. L'alliance avec la Prusse a rapproché les ministres de ces deux puissances et mis la diète en étal de stagnation. Le ministre de Russie inquiète un peu les uns et les autres, mais il n'est pas encore temps qu'il parle.

P. S. — Le duc de Polignac a envoyé son fils comme courrier à Coblentz, pour porter aux princes la certitude des dispositions de l'Empereur, qu'ils avaient déjà, et leur dire qu'il avait déclaré qu'il regarderait, conjointement avec la Prusse, comme une déclaration de guerre, une simple menace d'hostilité de la part des Français. Borié (') avait déjà déclaré la même chose ici.

Ratisbonne, le J6 janvier 4792 (2).

L'Empereur a intiméà tous les Etats de l'Empire de faire cesser tout prétexte d'offense contre la France et de lever tous les motifs aux justes plaintes qu'elle pourrait former, en ne souffrant aucun rassemblement, attroupement, de quelque manière que ce pût être. Ceci met au jour les sentiments et les intentions des cours alliées. Mais je ne vois pas trop quels seront les résultats de cette double notification, car, vraisemblablement, on ne chassera pas les Français de Coblentz, et le prince de Condé, forcé de quitter Ollenbourg, n'éprouvera point les mêmes désa-

(1) Baron de Borié, ministre de Prusse, à Copenhague.

(2) A M. le baron cïOxenstiern.

gréments à Ettenheim, où le cardinal de Rohan s'est montré ami constant de la bonne cause. Les démagogues n'ignoreront point cela et ils ne se contenteront point de ce que Brissot appelle des mensonges diplomatiques.

Le 15 janvier est passé, il faut prendre un parti et toutes les lettres de Paris que j'ai vues me disent que la guerre est le cri à la mode. D'après l'ellet qu'a produit la note du 21 , jugez de celui que produira celle du 7. Je crains tout pour le roi. Des feuilles publiques disent que si l'on n'attaque point, le 15 une fois expiré, on déclarera le roi et le ministère traîtres à la patrie et qu'on nommera un dictateur. Pour moi, je crois qu'on attaquera et tous mes vœux environnent ce brave prince de Condé qui se dévoue si généreusement.

Omptede (*) ne croit point à la guerre, il prétend qu'on s'arrangera; d'autres jettent feu et flammes contre le princeévêque de Strasbourg qui, par sa conduite, expose l'Empereur à une invasion. Vous voyez quelle désunion dans les idées. Pour moi, ce que je redoute le plus, ce sont les projets des cours de Vienne et de Berlin. On parle assez haut de la possibilité d'un démembrement, on s'autorise des griefs des princes lésés. Il est bien évident que l'Empereur ne veut rien faire pour les émigrés et je ne serais point étonné que, traversant leurs projets, il ne s'efforçât, si la guerre éclate, de retarder leurs succès, en s emparant pour son compte des places que ses armes pourraient lui conquérir et en partant de là pour négocier avec les Tuileries et peut-être avec l'Assemblée nationale. Nos généreux princes n'auront donc pas d'autre parti à prendre, si on attaque, que de se glisser avec nos braves compagnons entre nos conquérants et nos usurpateurs et de tâcher, après avoir rendu au roi son autorité et opéré la contre révolution dans l'intérieur, de mettre obstacle aux progrès des armes étrangères, en se battant contre ceux que Ion est assez bon pour regarder aujourd'hui comme nos soutiens.

D'Asselers a reçu hier la nouvelle que la paix avait été enfin signée à Jassy et que le comte de Bedsboroski avait dû quitter cet

(1) Ministre de Hanovre à la diète.

endroit le 10 janvier. Si la paix est faite avec les Turcs, la Russie a les coudées franches et pourra surveiller nos prétendus protecteurs. 11 n'y a plus que la Pologne qui m'inquiète, et je crains que ce malheureux paijs ne coure là-bas le même danger que le nôtre.

La diplomatie des constitutionnels, — La mission de M. de Ségur à Berlin. L'alliance austro-prussienne.

Le ministère Feuillant avait toute une diplomatie. Tandis que Barnave et ses amis désiraient conserver l'alliance de 1756, s'entendre avec Léopold en lui demandant de contenir l'Allemagne et les émigrés, Narbonne et son parti voulaient la guerre contre l'Autriche. Pour cela on s'allierait à la Prusse et cette alliance permettrait de neutraliser et l'Empire et l'Angleterre.

Talleyrand fut envoyé à Londres, à titre privé il est vrai, mais chargé d'entamer de véritables négociations et d'offrir, au besoin, pour conquérir les bonnes grâces de Pitt, Tabago et l'île de France

A Barbé Marbois fut confiée la mission de prêcher aux princes de l'Empire des accommodements et, si possible, de détacher la Bavière de l'Autriche,

Mais le plus difficile était d'obtenir l'alliance prussienne. La mission en fut confiée à M. de Ségur; M, de Bray nous en fait le récit. Il devait, d'après ses instructions (22 décembre), engager la Prusse à ne pas s'immiscer dans les affaires de France, à ne pas appuyer l'électeur de Trêves, à user de son influence pour que les princes possessionnés acceplassent des indemnités.

Ces négociations allaient toutes échouer. De plus en plus l'Empereur comprenait que l'intérêt de l'Autriche le poussait à agir. On lui reprochait vivement dans tout l'Empire ses tergiversations ; les princes possessionnés, soutenus par les émigrés qui les poussaient à la guerre, réclamaient la reconnaissance de leurs droits. Le 17 janvier, dans un conseil à Vienne, il fut décidé que l'on s'entendrait spécialement avec la Prusse et que l'on conclurait un accord définitif.

A Paris, l'Assemblée et le peuple, surexcités par les ardeurs de la propagande révolutionnaire, de plus en plus désiraient la guerre contre l'Autriche, l'ennemie héréditaire. Dans son discours à l'Assemblée au nom du comité diplomatique, et dont nous parle M. de Bray, Gensonné énumère les griefs accumulés depuis trente ans contre l'ai-

liance autrichienne et demande que l'Empereur soit sommé de s'expliquer (Décret du 14 janvier).

Le 25 janvier l'Assemblée décrète, snr la proposition d'Hérault de Séchelles, que l'Empereur sera invité à déclarer t qu'il renonce à toule intention et à tout acte hostile à la souveraineté et à l'indépendance de la nation française »; il aura jusqu'au 1er mars pour s'expliquer Son silence sera considéré comme une déclaration de guerre; comme le dit M. de Bray, la guerre ne peut plus être évitée.

L'affaire des princes possessionués, dit il très justement, suffirait à elle seule à la déchaîner. Ils ne veulent à aucun prix des indemnisations proposées par l'Assemblée législative et l'Assemblée constituante et celles-ci persistent à les leur offrir.

Kock, le 21 janvier, présente un projet de décret, d'accord avec de Lessart. tendant à les désintéresser avec des terres achetées en Pologne ou en Allemagne. Mais l'Assemblée ne veut leur accorder que des indemnités pécuniaires.

Ratisbonne, le 26 janvier 1792 (1).

Il y a cinq ou six jours que le duc de Polignac a expédié un nouveau courrier à Cobleutz pour porter aux princes des nouvelles bien importantes; il était chargé d'une lettre, pour l'agent des princes ici, qui annonçait que les dispositions de l'Empereur pour eux devenaient tous les jours meilleures. Nous savons aujourd'hui quelles sont ces dispositions. Le comte de Seilern en a reni officiellement la communication en date du 21. L'Empereur est décidé à aller de l'avant; 6,000 hommes sont en marche pour se rendre dans le Brisgau, 50,000 les suivront. Les lettres réquisitoriales ont été présentées en conséquence à Munich, cela est positif. Mais ce qui est bien plus étonnant, c'est que l'Empereur prend les princes français et les émigrés sous sa protection spéciale, qu'il offre aux premiers refuge et sûreté dans le Brisgau. qu'enfin, las de ménager les agitateurs de la France qui se croient en droit et en état de menacer l'univers, il se prononce tout-à-fait contre eux et sent enfin le besoin de réprimer des excès qui tendent à amener une dissolution

(1) A S. A. S. Mgr le duc de Mccklembourg.

totale des gouvernements et à punir des insolences qui avileraient, si on les supportait davantage, les souverains auxquels elles s'adressent.

Après la conduite extrêmement circonspecte de Léopold, si près encore des ordonnances sévères qu'il avait publiées pour ôter aux Français tout prétexte d'attaque, une telle conduite ne peut paraître qu'extraordinaire; mais il s'était trompé sur la position du ministère français, il croyait le roi et son parti plus puissants qu'ils ne le sont, il n'avait pas assez calculé que dans l'ordre des choses existant en France, les partis extrêmes triompheraient toujours; c'est ce qui est arrivé. Il est sûr que les républicains veulent la guerre. Les décrets qui ont été rendus dans la séance du samedi là ont enfin manifesté hautement ces intentions.

Les dispositions prises, sur la motion de M. Gensonné ('), tendent à demander à l'Autriche le secours stipulé par les traités en cas d'attaque. Le roi a été forcé de sanctionner dans ce jour un autre décret qui déclare infâmes et traîtres à la patrie tous ceux qui prêteraient les mains à quelque négociation touchant la Constitution. Celui de M. Gensonné a été ajourné au mardi \ 7; le 10 février est le terme de rigueur prescrit à l'Empereur.

L'urgence de ces mesures et la découverte d'un plan de politique nouveau que M. de Ségur a été chargé de proposer à la cour de Berlin, ont déterminé les deux cours à adopter une toute autre marche. Des lettres de Berlin, du 16. confirmées par d'autres, du 20, m'ont appris que ce nouveau système, proposé par la France à la Prusse, tendait : 1° à la détacher de la cour de Vienne ; 2" on proposait des vues d'agrandissement, une subversion totale du système politique et des relations suivies jusqu'ici dans l'Europe. Corruption des ministres, insurrections,

(1) Armand Gensonné. D'abord avocat, puis membre du tribunal de cassation et élu député à la Législative. Il fut avec Guadetet Vergniaud un des brillants orateurs de la Gironde. Membre du comité diplomatique, avec les députés de son parti, il fit adopter toutes les mesures qui pouvaient provoquer la guerre : interpellations à l'Empereur d'Allemagne (comme il est dit ci-dessus), attaques contre les ministres du roi et le pacifique de Lessart. C'est lui qui, le 21 avril 1792, présenta le texte du décret qui déclarait la guerre à l'Empereur.

11 périt avec ses amis sur l'échaiaud le 31 octobre 1793.

tout était autorisé par les instructions de M. de Ségur ('). Cette trame infernale a été découverte et la faveur dont il avait commencé à jouir a tout-à-fait disparu Tout le monde le fuit, le roi ne lui parle plus et on le traite, lui et les nombreux propagandistes qui l'avaient accompagné, comme ils méritent de l'être. Un courrier, envoyé de Vienne à Berlin, était porteur de notions qu'on s'était procurées sur ces manèges abominables. Et voilà la politique franche, loyale des peuples libres !

Le prince de Nassau a dû partir le 20, tout-à-fait content de l'Empereur qui lui a donné, pour le roi de Prusse, une lettre de recommandation telle qu'il l'a désirée. Ce prince, si heureux dans ses entreprises, concertera à Berlin la marche à suivre, soit pour les opérations militaires, soit pour le concert des puissances relatif à leurs vues politiques. De Berlin, il se rendra à Pétersbourg et, de là, sous un mois, il doit être de retour à Vienne. Cette grande activité annonce des mesures bien importantes, et l'homme de confiance de l'Impératrice ne s'en vanterait pas d'une manière si prononcée s'il en était autrement. Je ne doute donc point que nous n'ayons la guerre sous peu, et nous voici enfin parvenus au moment redoutable où nos destinées vont être arrêtées.

(1) Comte Louis-Philippe de Ségur, diplomate et historien français. Ambassadeur à Saint-Pétersbourg en 1785. Revint à Paris en 1789 où il se lia intimement avec Lafayette, Lameth, Biron, qui avaient alors toute la faveur populaire, de même qu'il l'avait été autrefois avec d'Alembert, Diderot, Condorcet. Il fut envoyé à Rome, mais le Pape refusa de reconnaître l'ambassadeur de la Révolution. Nommé maréchal de camp, il fut chargé de l'importante mission à Berlin dont il est parlé ci-dessus.

Cette mission ne réussit pas, elle fut combattue par tous les moyens; le roi la fit désavouer par M. de Breteuil ; on l'accusa d'avoir comploté des séditions avec le maire de Strasbourg, M. Dietrich; M. de Roi rappela à Berlin son opposition à la politique prussienne quand il représentait la France à Pétersbourg, ses blessantes épigrammes aux dépens du roi de Prusse, de sa conduite privée, de sa cour, etc. Frédéric-Guillaume, paraît-il, lui tourna le dos quand il présenta ses lettres de créance ; les Autrichiens l'accusèrent d'apporter en Prusse des germes révolutionnaires et des projets de corruption à l'égard des ministres et des intimes du roi. Profondément blessé de l'accueil qu'il reçut, M. de Ségur tomba malade et demanda son rappel.

Plus tard, sous l'Empire, il fut grand officier du Palais, grand maître des cérémonies, sénateur avec dotation et le titre de comte. Pair de France sous la Restauration.

Ce n'est pas que je craigne les progrès des armes des factieux, les observations de Votre Altese à ce sujet sont parfaites, mais je crains beaucoup des maux de détail, des massacres, des brigandages dans l'intérieur et sur les frontières, enfin tous les malheurs qu'entraîne une anarchie féroce, prônée, excitée par une philosophie froide et barbare qui, sous le prétexte du plus grand bien de l'humanité, ne craint pas de la vouer aux plus épouvantables calamités.

Je ne parle point ici des projets que les cours alliées peuvent avoir à nos dépens. Il faudra bien satisfaire les princes allemands et, au nom de l'Empire., l'Empereur peut avoir beaucoup de réclamations à faire qui, si elles ont leur effet, seront bien funestes à l'intégrité de la monarchie. J'avoue que, quoique je désire ardemment le renversement de l'ordre des choses existant actuellement en France, je n'envisage point sans douleur les suites auxquelles nous sommes exposés.

La paix a très décidément été signée le 9 à Jassy. Le comte Bedsboroski, qui devait partir le 10 pour Pétersbourg, a ordre de rester jusque l'arrivée de la ratification de la cour ottomane. La Russie a donc les coudées franches et elle pourra donner un grand développement à ses plans, qui ont certainement influé aussi sur les déterminations actuelles de la cour de Vienne.

L'Impératrice tâte actuellement l'Angleterre, à qui elle propose des vues d'agrandissement qui peuvent la flatter et la porter à rompre cette chaîne, formée sous Hertzberg, entre la Prusse, la Porte, la Pologne et la Hollande. C'est en partie aux dépens de la France que de pareils projets se réaliseraient ; car, si d'un côté la Piussie veut que la France reste une monarchie respectable et gouvernée par de sages lois, de l'autre, elle consentira que des sacrifices lui soient imposés en faveur des nouveaux plans qu'elle a conçus; j'ai de fortes raisons de croire à ce que je dis ici.

J'ai des notions positives sur le mauvais état de l'armée française, l'esprit de division qui règne dans les troupes de ligne, le mécontentement des nationaux qui veulent être payés en argent, l'impossibilité de faire les approvisionnements sans numéraire, fondée sur le refus des fournisseurs et étapiers, la disposition des

officiers, l'inexistence de ces trois armées qui ne se trouvent nulle part. Je sais que le ministre de la guerre s'est convaincu de tout cela dans son voyage aux frontières, qu'il en a fait son rapport dans un comité secret, tandis que celui qu'il a fait publiquement n'est qu'un tableau travaillé à plaisir pour éblouir les étrangers et étourdir le peuple. D'après cette connaissance de leurs moyens, les ministres sentent qu'il est impossible d'attaquer avec succès et ils ne manquent pas de présenter la conduite de l'Empereur sous le beau côté, pour déterminer l'opinion vers le parti le plus mesuré. Mais je crois qu'il est trop tard, et si la guerre se fait tant bien que mal, je crains beaucoup de maux.

Ratisbonne, le 2 février 1792 (*).

Les embarras se multiplient en France alors qu'il s'agit de déployer les forces dont on a menacé l'Empire. Strasbourg même, et les clubs, commencent à craindre la guerre et à se défier des armées qu'on veut rassembler. Elle a présenté une adresse à l'Assemblée nationale pour ne pas être mise sur le pied de guerre ; il règne une telle confusion partout que lés suites des mouvements actuels sont vraiment incalculables. Le décret du 14, contre les princes allemands, s'il n'est pas rapporté, entraîne une guerre de l'Empire. C'est toujours à cette espèce de guerre que j'ai cru que l'on en viendrait; je le crois encore, du moins on l'appellera ainsi, mais ce sera vraiment celle des puissances alliées plutôt que du corps germanique dont elles auront seulement l'air de revendiquer les droits.

M. de Ségur est malade, il a été cruellement affecté de la manière dont il a été traité à Berlin ; il a demandé des explications là-dessus, on lui a dit qu'il n'y avait rien de personnel, mais que cela tenait à la nature des objets qu'il avait été chargé de négocier. M. Maisonneuve est parti.

M. de Ségur était chargé de proposer une alliance entre la France, l'Angleterre et la Prusse. Le concert de ces trois puis-

(1) A S. A.É. le Grand Maître de Malte.

sances devait faire trembler et écarter le reste de l'Europe. Pour amener ces deux cours à adopter ce système, on devait faire entrevoir à l'une età l'autre la possibilité d'obtenir le trône de France pour les princes de leurs maisons. Le duc d'York, qui a épousé la fille du roi de Prusse, eût été celui que la France eût mis à la place de Louis XVI. On ne veut plus de la maison de Bourbon sur le trône. On sent que la Gonsitution ne peut exister avec elle, l'une ou l'autre doit être sacrifiée. Le roi et le dauphin peuvent mourir, les princes seront déclarés déchus du droit à la régence; un prince étranger, protestant, est ce qu'il faut à un peuple qui veut faire ses conditions et ne veut plus de religion catholique. Si les trois puissances s'entendent, qui peut leur résister? Voilà le plan. M. de Ségur devait peu à peu le développer et le faire adopter si possible. L'évêque d'Autunet Rabaut (*) sont partis en même temps pour l'Angleterre. Qu'on se rappelle la proposition de Carra (2) aux Jacobins. M. de Ségur était pourvu d'une immensité d'argent, de bijoux, etc., pour séduire, acheter, entraîner, etc.; s'il ne réussissait pas à la cour, il devait tâter l'armée Ceci n'est sans doute que le plan apparent, celui de ces furieux est de renverser tous les gouvernements et de niveler l'Europe, avec le rouleau écrasant d après leur système. Dans le conflit que la suite de ces propositions eût entraîné, si elles eussent été acceptées, on espérait achever la dissolution de tous les corps politiques et amener l'Europe entière à embrasser les principes d égalité absolue et de républicanisme outré, qui sont les bases de la Constitution française. C'eût été un vrai retourne-

(1) Jeau-Paul Kabaut de Saint-Étienne, avocat et ministre de la religion réformée, député du Tiers-État de Nîmes à l'Assemblée nationale. Dans les premiers temps, il fut un des députés qui parurent le plus souvent à ia tribune, mais peu à peu son crédit baissa. Élu député à la Convention par l'Aube, il se prononça pour l'inviolabilité du roi. Membre de la Gironde et par conséquent de la commission des Douze formée sous l'influence des Girondins, il tint tête courageusement à ses ennemis et fut mis en état d'arrestation. 11 périt sur l'échafaud le 5 décembre 1793.

(2) Jean- Louis Carra, rédacteur d'un journal qui fit fortune, Les Annales patriotiques. Très écouté au club des Jacobins, il demanda, dès le 29 décembre 1790, de déclarer la guerre à Léopold (c'est à ce discours que fait allusion M, de Bray). Député à la Convention, il fut du parti des brissotins et périt avec les vingt et un Girondins, sur l'échafaud, le 31 octobre.

ment de l'espèce humaine, et le grand nombre de ceux qui n'ont rien se seraient partout partagé la fortune de ceux qui ont quelque chose.

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Ratisbonne, le 9 février 1792 (*).

Il est enfin bien certain que les troupes autrichiennes marchent en grand nombre et cette résolution, prise par un prince temporisateur et économe, annonce que le moment de la crise ne peut désormais être éloigné. Le ministre de Bavière m'a dit que les préparatifs étaient ordonnés pour 30,000 hommes. Des lettres de gens assez sûrs en font monter le total à 44 escadrons et à 32 bataillons. Cette armée nouvelle est commandée par le prince de Hohenlohe, qui a donné dans la guerre contre les Turcs des marques d'un vrai talent; une partie se rend dans le Brisgau, l'autre file vers les Pays-Bas. Ce développement de forces va provoquer les dernières mesures de la part de P Assemblée nationale et, quoique le roi ait laissé sans exécution le décret du 25 contre l'Empereur, je ne vois pas trop comment il pourra éviter, sans se compromettre de la manière la plus dangereuse, d'en venir à une guerre que les factieux et bien des honnêtes gens désirent pour divers motifs.

Le prince de Nassau est parti le 29, avec le duc de Richelieu. Le 2, il a passé à Dresde. Nous n'avons point encore de nouvelles de son arrivée à Berlin. Les dernières nouvelles de celte ville sont très bonnes. M. de Ségur la quittera sitôt que sa santé sera rétablie et un courrier, expédié le 26 pour Pétersbourg, porte à l'Impératrice l'assurance de l'intention où le roi est de suivre, de concert avec l'Empereur, les plans que l'Impératrice avait proposés à l'un et à l'autre, en les conciliant avec les mesures que les circonstances rendront nécessaires. On attend le retour de ce courrier pour savoir quels seront positivement ces plans. Il n'y a point de doute que le rétablissement de la monarchie française n'en soit une des principales bases. Les moyens se rapprocheront surtout de ceux que l'Empereur a

(1) A S. A. S. Mgr le duc de Mecklembourg .

concertés avec la Prusse, et les intérêts des princes allemands serviront de prétexte à leur exécution. La Russie et la Suède suivront donc cette même marche. Ces deux puissances veulent bien sérieusement le rétablissement de la monarchie, et leur influence agira nécessairement très avantageusement pour nous à Berlin et surtout à Vienne, où l'on s'occupe beaucoup moins des moyens d'assurer notre tranquillité intérieure.

L'Espagne est toute prête et n'attend que le signal. La Russie a cherché à s'assurer de l'Angleterre que les démarches des trois propagandistes ne feront certainement pas dévier de la ligne de conduite politique qu'elle a tenue jusqu'ici. 11 paraît, au milieu de tout cela, que l'on oublie beaucoup les princes réfugiés, c'està-dire qu'on ne les emploiera, eux et leurs moyens, que tout à fait secondairement. Pourvu que la monarchie soit sauvée, le rôle qu'ils pourront y jouer devient, dans les circonstances, moins important que s'ils avaient pu, par eux-mêmes, opérer le changement que Ton désire. Cela eût bien mieux valu, mais du moment où ils ont provoqué le secours de l'Europe, il est clair qu'ils ne pouvaient plus être qu'en second dans l'exécution d'un projet qu'ils ont par leurs démarches reconnu être fort au-dessus de leurs forces. Cet ordre de choses a été bien sensible au prince de Condé qui, dans tout ceci, s'est montré un héros. Il est toujours avec 3,000 hommes, dans une excellente position du côté d'Oberkirch et devant 25,000 hommes et 300 pièces de canon qui, comme il le dit lui-même dans une de ses lettres que i ai vue, ne l'attaqueront jamais.

Des lettres de Russie assurent que 40,000 hommes vont se tenir prêts à marcher. La dépêche du ministre de Prusse, de mardi dernier, que j'ai vue, porte qu'on est très mécontent du décret du 14 contre les princes allemands lésés et qu'on prendra toutes les mesures convenables pour leur faire rendre justice Le gouvernement des Pays Bas est toujours dans les alarmes les plus vives. C'est la fameuse Théroigne qui a découvert le complot. Il devait éclater le 2 février; on devait massacrer les gouvernants, les principaux officiers, soulever le peuple, et la France devait déclarer la guerre le 10; cela prouve-t-il assez qu'il n'y a plus de mesure à garder?

M. de Marbois (*) est allé à Vienne; c'est lui qui remplace ici M. de ftérenger. On suppose qu'il est porteur de quelques propositions d'arrangement pour l'affaire des princes allemands, et des lettres de Vienne l'annoncent; mais il sera sûrement mal reçu .

Ratisbonne, le 1er mars 1792 (2).

L'Empereur a bien calculé les moyens des Français et la progression de leur épuisement. Cette progression est effrayante et telle qu'il est plus que probable que l'excès de nos maux en marquera le terme ou du moins occasionnera une crise avant le moment où les armées étrangères pourront entrer en campagne. Si donc la guerre se fait, comme cela doit être infailliblement si une contre-révolution ne la prévient, elle se fera au nom de l'Empire par l'Empereur et le roi de Prusse agissant de concert. Les griefs des princes lésés seront le motif de cette guerre. Le dernier rapport fait à l'Assemblée nationale par Kock (3) sur l'affaire d'Alsace ne laisse plus aucun espoir d'accommodement, il persiste dans le système d'indemnités qui ne peut être admis, qui est d'avance rejeté par le conclusum du 6 août, ratifié le 5 décembre ; ainsi la négociation de Marbois et ses propositions seront absolument sans effet et la France se trouve inévitablement engagée avec l'Empire dans une guerre dont les suites sont incalculables et dérivent nécessairement des principes consacrés par sa prétendue constitution.

L'Empereur a. dit-on, donné à Marbois une réponse en date

(4) François Barbé, marquis de Marbois, secrétaire de légation à Ratisbonne, chargé d'affaires à Dresde et à Munich, puis ministre à la diète de Ratisbonne en 1792, après avoir piété serment devant la municipalité de Paris. Il avait une mission délicate : régler avec les plénipotentiaires de l'Empire les droits féodaux des princes possessionnés. Quelques semaines après, comme il est dit ici, il alla à Vienne, comme adjoint à Noailles, pour savoir les intentions positives de l'Empereur à ce sujet.

(2) A Son Altesse Éminenlissime Mgr le (Jrand Maître de V Ordre de Malte.

(3) Christophe-Guillaume de Kock, savant publiciste et historien, professeur à l'Université de Strasbourg. Député à l'Assemblée législative, président du comité diplomatique, il s'efforça de maintenir la paix (rapport de mars 1792), mais tout en se déclarant partisan du principe d'indemnités des princes possessionnés.

du 19 février; mais je n'en ai point de nouvelles officielles. Au surplus l'Empereur ne l'amusera qu'autant qu'il sera nécessaire pour gagner du temps; il répondra, comme chef de la maison d'Autriche, aux sommations qui lui ont été faites de s'expliquer sur ses intentions envers la France, de façon à tranquilliser notre ministère, s'il veut l'être et, fidèle à son plan, lui et Frédéric-Guillaume ne parleront haut que lorsque le temps d'attaquer sera venu; mais s'ils attaquent, ce sera toujours au nom de l'Empire.

La Russie, la Suède et l'Espagne se sont réservé d'autres moyens par la manière dont elles ont accueilli la notification qui leur a été faite de l'acceptation du roi. Le roi de Suède a pris toutes ses précautions et il saura bien se tirer de son assemblée des Etats qu'il a convoqués pour réparer le désordre de ses finances. Ce désordre, qui se manifeste partout, est un des symptômes les plus effrayants de la maladie des gouvernements. Leur fortune, absolument confiée aux mains des particuliers, devient le jouet de l'opinion et des mouvements des intéressés; et du moment où ce grand ressort n'est plus entièrement indépendant de la multitude qui doit être régie, on est menacé d'une dissolution prochaine.

Des lettres ministérielles de Bernstorf (x), en date du 15 février, assurent que l'Angleterre observera une exacte neutralité. La ruine de nos colonies lui procure, en effet, d'assez grands avantages; pourquoi risquerait-elle, en se mêlant directement de nos affaires, d'exciter chez elle des mouvements bien dangereux pour sa propre constitution? Ah! si la ruine d'un grand État peut être le bonheur des autres, quel pays fut jamais plus malheureux que la France !

(1) André-Pierre comte de Bernstorf, ministre d'État de Danemark, fit accéder e Danemark, en 1778, à la Ligue de neutralité armée. II fut mis à la tête du gouvernement en 4784 pendant la faiblesse d'esprit de Christian VII. Il proclama en toute occasion le droit des neutres et ne négligea rien pour en assurer les bénéfices au Danemark.

La mort de Léopold II. — Le nouveau souverain. — Conséquences à Paris de la mort de Léopold. — La chute du ministère Feuillant. — L'assassinat du roi de Suède.

La mort de Léopold II décida définitivement la guerre entre la France et l'Allemagne. L'Empereur était 1res circonspect, ne voulait pas précipiter les choses, redoutait un conflit qu'il espérait toujours quelque peu retarder. II craignait les effets de la guerre en Belgique. Dans ses réponses à l'Assemblée, il se réservait toujours un moyen de négociation.

François II avait souvent blâmé la politique indécise de son père. Agé seulement de 24 ans, il était plus audacieux, connaissant moins la situation politique de l'Europe. Et puis, il n'avait aucune préven. lion, comme Léopold II, pour la politique d'action de la cour de Berlin, il semblait plutôt l'approuver

Le 5 mars 1792 (>).

L'Empereur est mort le 1er mars, à 4 heures de l'après-midi. Le 26 février il s'est trouvé indisposé; le 27, cela ne l'a pas empêché de donner audience à M. de Marbois et à l'ambassadeur turc ; le 28, il s'est trouvé mal, on l'a soigné une fois; le 29, il a été soigné trois fois et le 1er il est mort presque subitement, à la suite d'une faiblesse qui lui a pris dans sa chambre où il n'y avait alors que l'Impératrice et un valet de chambre. Au moment où il a été attaqué, l'un et l'autre l'on conduit sur un canapé où il a expiré subitement et, dit le bulletin officiel, dans une agitation extraordinaire. Cette mort élève les plus violents soupçons, les symptômes de la maladie indiquent le poison, le traitement en écarte l'idée, on ne saigne point dans un tel cas; mais le médecin a-t-il pu y songer? L'Empereur était sujet à des espèces de marasmes assez fréquents; on parle d'une inflammation dans le mésentère et d'une hémorragie bien caractérisée. Ce qui se passera à Paris nous donnera la clef de ce grand événement.

(1) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malte.

Voilà encore une fois ton le la politique de l'Europe en suspens. Le coup est surtout terrible pour l'Empire qui, dans des circonstances aussi critiques, se trouve sans chef et sans appui déterminé. Voilà encore un interrègne; sans doute, on se hâtera de le faire cesser, mais la santé du roi de Hongrie inquiète. On dit qu'il est faible de la poitrine et qu'il crache le sang depuis longtemps; cependant qui élire? Le roi de Prusse ne veut point de la couronne impériale; l'Electeur de Saxe la craint. 11 faut un prince qui puisse la faire respecter. La reine de Hongrie est grosse; si elle accouche d'un fils et que le père ne jouisse pas d'une vie assez longue, l'embarras augmente; cependant, il n'y a ni temps à perdre, ni choix à balancer, et l'on sent si fortement le besoin d'un chef que bien des personnes pensent que l'élection pourrait se faire presque sans délai, et môme à Ratisbonne pour éviter les frais; du moins cet avis semble avoir prévalu chez les ministres comitiaux.

La politique de la maison d'Autriche, relativement à la France, doit prendre une toute autre tournure. François ne peut plus agir comme chef de l'Empire; il ne peut plus couvrir ses démarches du manteau impérial; il faut qu'il se montre comme souverain et comme Etat lésé et menacé. François est guerrier par goût, moins temporisateur que son père, éloigné par sentiment de la Prusse et surtout du prince royal, contre lequel il a une animosité personnelle. L'alliance avec la Prusse, qui avait été signée définitivement, le 7 février, à Berlin, ne durera donc très probablement qu'autant que la prudence l'exigera pour ne pas faire d'éclat (1). Mais, corn me cette alliance était surtout fondée sur des relations circonstancielles, celles-ci cessant, l'effet cessera sans doute bientôt aussi à Berlin; elle est toute à l'avantage de l'Autriche. D'un autre côté, la Russie, dont le

(1) Le traité du 7 février établissait, comme celui de 1756, qui lui avait servi de modèle, une alliance défensive entre les deux États. Chacun des alliés promettait à l'autre 20,000 hommes qui pouvaient être remplacés par un subside. On devait s'entendre sur les affaires de France et inviter la cour de Russie à convenir « de ne rien entreprendre pour altérer l'intégrité et le maintien d'une libre constitution de la Pologne ». En résume, l'alliance ne présentait rien d'effectif; aucun des deux États n'ayant voulu s'engager à fond.

système est invariablement prononcé, va avoir le plus beau rôle à jouer. L'Impératrice tient fortement à ses idées sur les affaires de France, et si fortement qu'une rupture entre les deux cours impériales, occasionnée par les difficultés d'un rapprochementà cet égard, paraissait presque certaine. Des lettres de Berlin, du 25, annonçaient au contraire que le roi de Prusse se rapprochait sensiblement des vues de Catherine, et aujourd'hui il est plus que probable que le système des trois cours n'en fera plus qu'un et que la garantie de la Russie sera hautement invoquée par plus d'un des États lésés.

Les Girondins voulaient la guerre, espérant par elle renverser la royauté et conquérir le pouvoir. Le ministère Feuillant, qui se perd dans des négociations, est pour eux un ennemi, il faut d'abord le remplacer. « Le ministère Feuillant renversé, comme le dit M. de Bray, ce sera la guerre. »

On prit prétexte d'une dépêche de Kaunitz à Blumendorf, du 17 février, dans laquelle il se livrait à des appréciations très sévères sur les affaires intérieures de la France, et que de Lessart lut à la tribune, pour accuser le ministre de lâcheté et de félonie à l'égard de l'Autriche. On demanda au roi sa révocation. 11 faut dire que la mort de Léopold, la disgrâce de Florida-BIanca en Espagne, remplacé par un ministre philosophe et libéral, d'Aranda, avaient excité une véritable fièvre dans rassemblée. Les Girondins résolurent d'être les maîtres.

Louis XVI dut se résigner à prendre un ministère « sans culotte ». Mais d'après les dispositions législatives, les chefs de la Gironde ne pouvaient faire partie du ministère et ils durent y mettre des subalternes. C'est ainsi que Dumouriez fut appelé au ministère des affaires étrangères, Lacoste à la marine, Duranthon à la justice, Clavière aux finances, de Grave à la guerre, Roland à l'intérieur.

Dumouriez avait eu jusqu'ici une carrière militaire. Il avait pris part à la guerre de Sept Ans, son père étant commissaire des armées. 11 en rapporta une admiration enthousiaste pour Frédéric et une haine acharnée contre l'Autriche. Il se lia avec Favier, et cette amitié exerça sur sa carrière une influence décisive

Arrivé au ministère des affaires étrangères, grâce à ses relations avec Gensonné et les Girondins, il avait un plan ingénieux et profond et rêvait de faire grand; mais sa politique ne différait guère de celle

qui avait été suivie au XVIIe siècle. Il s'agissait d'isoler l'Autriche et de ruiner sa puissance.

fcn France d'abord, on se tiendrait sur une exacte défensive, partout où les montagnes (Alpes et Pyrénées) et les rivières (Rhin) constituaient une barrière naturelle. Au nord, on envahirait la Belgique et Liège et, plus tard, les Élats de la rive gauche du Rhin. C'était la vieille théorie de la conquête des frontières naturelles qui reparaissait

Les projets diplomatiques comprenaient toute une série de négociations — négociations classiques — pour isoler l'Autriche. En Allemagne, alliance avec la Prusse que devait gagner Custine; neutralisation de l'Empire, grâce à des ententes avec les petits princes allemands auxquels Caillard promettait « de sauver la liberté germanique »; traité avec le roi de Sardaigne auquel Semonville offrait le Milanais Enfin, on obtiendrait la neutralité de l'Angleterre (négociations de Talleyrand à Londres) et de la Hollande.

Ratisbonne, le 20 mars 1792 (*).

Peut-être, au moment où je vous écris, Monseigneur, Paris est-il le théâtre des scènes les plus terribles et les plus désastreuses. Les nouvelles du 10 étaient effrayantes. Le dernier office de l'Empereur, du 17 février, a provoqué au dernier degré le ressentiment de la faction jacobine. M. de Lessart (2) dont l'Assemblée nationale avait applaudi les intentions et la correspondance, vient d'être soumis à un décret d'accusation, d'après les combinaisons de Brissot, qui a puisé dans cette même lettre à M. de Noailles, du 21 janvier 1791, treize chefs d'accusation contre lui. 11 doit être conduit à Orléans et on a ordonné la saisie de ses papiers particuliers. Tout le ministère est proscrit, Narbonne (3) a donné sa démission, le roi veut retenir Bertrand (4); il est impossible de calculer le jeu de tout cela. 11 me

(1) A Son Allesse Sérénissime Mgr le Duc de Mecklembourg.

(2) Antoine de Valdec de Lessart, assassiné à Versailles en 1792, fut ministre des affaires étrangères après le comte de Montmorin, en 1791, après avoir été contrôleur des finances et ministre de l'intérieur en 1790. Il s'opposa de toutes ses forces à la déclaration de guerre; c'est ce qui causa sa chute.

(3) Comte Louis de Narbonne- Lara , ministre de la guerre le 6 décembre 1791 jusqu'au 10 mars 1792; il fut décrété d'accusation au moment du 10 août et se rendit à Londres. Il était ambassadeur à Vienne en 1813.

\i) Marquis Antoine-François de Bertrand-Molleville, succéda à Thévenardau

paraît que Narbonne est celui qui joue le plus serré; il sortira peut-être à son honneur de la crise où il se trouve. Le roi ne sait que faire; c'est un vrai mannequin dans les mains de ceux qui l'agitent.

Les Jacobins paraissent les maîtres et décidés à porter les choses à la dernière extrémité; ils veulent la République et la guerre avec l'Allemagne; ils espèrent parvenir à faire adopter dans l'Empire les principes de leur philosophie. Vous pouvez être sûr que si le parti des Feuillants succombe, les Jacobins déclarent la guerre et soulèvent tous les peuples des frontières; alors on reconnaîtra, mais trop tard, tout le mal que la politique actuelle a fait à l'Europe, cette politique tortueuse, insidieuse, qui se déguise à soi-même le but où elle veut parvenir.

Comment n'a-t-on pas voulu voir qu'il ne s'agissait plus, ici, des intérêts ordinaires entre les puissances, mais que c'était une guerre de principes, d'opinions, véritablement dirigée contre les gouvernements et les souverains. Les Jacobins veulent l'impossible, car ils n'ont encore décidé aucune forme de gouvernement; ils veulent la République.

Dès le moment où j'ai appris la mort de l'Empereur, j'ai tremblé pour la famille royale à Paris. La conduite de l'Empereur a aigri le peuple sans l'intimider. Ses indiscrètes mesures dénuées d'effets ont soulevé des esprits aussi irritables que ceux qui chez nous sont, par une philosophie impure, préparés à tous les excès et à tous les crimes qui suivent l'irréligion et l'absence des moeurs.

Ratisbonne, le 50 mars.

Les rapports des cours de Vienne et de Berlin sont absolument restés les mêmes, le nouveau traité qui les unit était trop intéressant, surtout pour la première, pour qu'elle cherchât à le rompre.

Si l'éloignement du nouveau roi est aussi fort qu'on le dit pour le prince royal de Prusse et son pays, il est certain qu'il

ministère de la Marine en 1791. Décrété d'accusation au 10 août, il se réfugia en Angleterre.

ne peut lui être plus contraire qu'en lui restant uni. Si l'Autriche était aujourd'hui avec la Prusse dans des rapports semblables à ceux où elle s'est trouvée à la mort de Joseph II, l'élection d'un Empereur et les affaires de France sont deux puissants moyens que sa rivale eût pu faire agir contre elle avec avantage.

Aujourd'hui, au contraire, tout annonce que les projets concertés par Léopold seront exactement suivis par son fils, et le premier moment de stagnation est déjà passé. L'élection est fixée au 3 juillet, à Francfort.

Les troupes autrichiennes marchent enfin bien positivement vers le Brisgau et les Pays-Bas, et les Jacobins ont trop tôt chanté victoire.

J'ai vu une lettre de la duchesse de Brunswick, du 20, qui dit positivement que son mari commandera les troupes combinées contre la France (*). Elle ne craint point, dit-elle, les coups de fusils pour lui, mais seulement sa mauvaise santé. Au surplus, les sentiments du duc, qui avaient dans le principe tant chagriné la princesse d'Orange, sœur du roi de Prusse, paraissent absolument changés. Le roi de Prusse se déclare de jour en jour plus favorable à l'entreprise de nos princes, et il traite on ne peut mieux le chevalier de Roi, leur agent auprès de lui. L'histoire de M. de Ségur, les démarches du prince Henry, les soupçons jetés sur la mort de l'Empereur et les sollicitations pressantes de la Russie n'ont fait que stimuler des sentiments dont le germe était dans son cœur; mais il faut bien attendre le Nord, qui s'occupe très sérieusement de nos affaires.

Le roi de Suède est venu à bout de ses Etats qu'il a dissous, après en avoir obtenu tout ce qu'il voulait et sans que rien ait remué, malgré tous les ressorts mis en mouvement par les propagandistes. La Russie a vingt-quatre vaisseaux tout prêts, etil paraît constant que l'Angleterre observera la plus exacte neutralité.

(1) On sait que M. de Narbonne, frappé de la désorganisation de l'armée, se préoccupait vivement de la régénérer et qu'il cherchait pour cela à lui donner un chef ayant un grand prestige militaire. On songea à confier cette mission au duc Ferdinand de Brunswick et on lui envoya François de Custine pour la lui offrir. Le duc en parut troublé et touché, dit Custine dans son rapport, mais il refusa. Plus tard il accepta de commander l'armée alliée.

Quelles que soient les difficultés dont on ait tourmenté les émigrés, leur nombre s'est accru journellement, et Coblentz en renferme toujours autant qu'il en a renfermé. Lorsque le moment d'agir sera venu, tout sera bientôt réuni.

Le roi de Suède a accrédité le baron d'Oxenstiern auprès de l'Électeur, afin de le mettre à même de pouvoir négocier directement avec lui, et MM. de Simolin, Rosomosky et BischolTswerder, qui se trouvent à Vienne, n'y sont que pour arrêter toutes les mesures à prendre dans le printemps qui va ouvrir la carrière terrible où se décideront nos destinées.

La Russie a notifié à l'Angleterre qu'elle aurait, dans la Baltique, une flotte armée, combinée avec la Suède. Cela pourrait faire supposer que le projet est de débarquer dans la Poméranie et de faire traverser l'Allemagne aux troupes combinées.

Le renvoi de M. de Florida-Blanca et la nomination de M. d'Aranda (l) comme doyen du comité d'État, donne les plus grandes espérances. Le baron de Breteuil, qui est bien instruit, écrit que ce dernier ne laissera point les puissances s'endormir, et il semble fixer le mois de juin comme l'époque des grands mouvements .

La mort de l'Empereur a causé à Paris la sensation qu'on en devait attendre. La reine est chaque jour atrocement outragée jusque sous ses fenêtres; des orateurs haranguent le peuple dans

les Tuileries même, défendant de porter le deuil de ce c -là,

du frère de la cat.. qu'il faut envoyer dans l'autre monde rejoindre ce chef de brigands. Les Jacobins sont maîtres de tout et les idiots d'honnêtes gens, à force de prudence, se laisseront écraser un à un par ceux qu'ils se sont contenté de mépriser au lieu de les combattre.

Le renversement du ministère annonce les projets politiques les plus odieux ; ce fou de Dumouriez a écrit ici au chargé d'affaires, de servir la nation avec énergie et de défendre la Constitution; et l'on a vu un ministre des affaires étrangères de

(1) Ministre d'Espagne auprès d'Auguste 1IÏ, conseiller d'État en 1784, remplaça en mars 1792 le comte de Florida-Blanca au ministère. Il était ami des philosophes, mais il resta peu de temps au pouvoir où il fut remplacé bientôt par Manuel Godoï, le prince delà Paix.

France présider le club des Jacobins, coiffé d'un bonnet rouge, devenu le signe caractéristique des membres de cette infernale société. Ce que l'on m'écrit de Bretagne fait frémir et prouve au delà de l'évidence le complot formé par ceux qui n'ont rien, de dépouiller, d'écraser ceux qui ont quelque chose. Partout les bons bourgeois et les plus petits propriétaires attendent avec une impatience inexprimable l'arrivée de nos princes, et certainement ils sont sérieusement occupés du projet de délivrer notre malheureuse patrie.

Ratisbonne, le 15 avril 1792 (*).

Vous avez vu, Monseigneur, quel terrible effet a produit à Paris la mort de l'Empereur ; le ministère renversé, le roi et la reine journellement insultés et cela de la manière la plus atroce, le peuple marchant hautement et à grands pas vers la République. Yoilà la suite de cette mort que je ne regarde point, si je jette davantage les yeux dans l'avenir, comme un malheur pour la France, puisqu'elle nécessite des mesures d'éclat qui sont les seules qui puissent faire succéder un dénouement aux scènes terribles qui nous agitent. Je ne craignais que pour le roi et la m'ncetje craignais aussi beaucoup de maux individuels; dans aucun cas nous n'échapperons à ceux-ci, mais la France échappera à sa destruction.

Le comte de Hohenthal m'a communiqué des dépêches de sa cour qui sont fort intéressantes ; elles portent en substance que l'arrestation dedeLessarta absolument dérangé les projets de la cour deYienne; que tout était préparé pour le mois de juin; que le ministère était gagné et toutes les mesures concertées avec le roi et l'Empereur; que l'éclat fait par les Jacobins venait de renverser tous ces plans et forçait d'adopter d'autres mesures. Or, ces mesures ne seront sans doute pas de douceur et de négociation, car les Jacobins sont au moins plus fiers et plus conséquents que les rois : ils ne négocient point avec leurs ennemis; ce sera donc la guerre.

(1) A S. A. S. Mgr le duc de Mecklembourg .

On assure que les Français attaqueront les Prussiens; je n'en serai point étonné ; on a si bien fait, on a été si vite, qu'en tout, ces législateurs d'un jour ont pris le pas sur des puissances de quatorze siècles et ont, tout en les chargeant des injures les plus outrageantes, manifesté plus d'énergie qu'elles. Ce sommeil des souverains qu'on détrône, qu'on emprisonne, qu'on assassine d'un bout de l'Europe à l'autre est quelque chose de digne de ce siècle fécond en erreurs, en folies et en attentats. Et cependant à peine commence-t-on à se douter qu'il faille agir et se remuer.

Il est bien décidé que le duc de Brunswick commandera l'armée combinée sur le Rhin.

Gustave III était le seul des souverains d'Europe qui, sans arrièrepensée de conquête, désirait une intervention en France pour y rétablir les prérogatives du pouvoir royal. II était désintéressé. Or, ce roi qui avait voulu rendre à la noblesse française ses privilèges, fut renversé par une conjuration de nobles suédois, parce qu'il leur avait enlevé leurs privilèges. « Les fanatiques français appelaient sa chute parce qu'il prétendait rétablir en France l'ancien régime, les fanatiques suédois le renversèrent parce qu'il avait supprimé l'ancien régime en Suède. » (Sorel.) L'assassinat du roi de Suède indique dans quel état troublé se trouvait alors l'Europe.

A Paris, on célébra Ankastrœm, l'assassin de Gustave, avec enthousiasme; les souverains furent consternés. Les émigrés perdaient dans Gustave III un de leurs meilleurs soutiens (Voir lettre du 16 avril).

Ratisbonne, le 7 avril 1792 (4).

J'ai lu avec plaisir les assurances qu'on donne à Votre Altesse Eminentissime sur la conservation de l'Ordre, mais les temps me paraissent plus critiques que jamais; le ministre actuel est absolument Jacobin et si cet ordre de choses devait durer, il n'est pas douteux que le veto, promis par le roi, serait une ressource illusoire; puisque le roi est absolument à la merci des factieux qui l'environnent et qui le forceront de souscrire tout ce qu'ils auront résolu ; en effet, il vient de sanctionner l'abominable décret des passeports et celui concernant le séquestre des biens

(1) A S. A. E. Mgr le Grand Maître de Malle.

des émigrés ('); et c'est ainsi que les gens paisibles laissent, en suivant les conseils de leur pusillanime prudence, s'écraser la monarchie attendant toujours tout, sans rien faire, de la force des choses et de tout; comme si le temps était la cause efficiente des événements et non simplement le cadre indifférent qui les circonscrit, et comme si la force des choses ne provenait pas toujours de la force des personnes !

Qui est-ce qui a changé l'ancien régime? Ne sont-ce pas les efforts des mécontents et des factieux qui ont profité des fautes du gouvernement et de la trahison des ministres? Le régime actuel ne peut être changé que par des moyens pareils, avec la différence qui existe toujours entre l'honnête homme qui combat pour la justice et le scélérat qui veut l'anéantir.

L'horrible événement qui vient de se passer en Suède nous a remplis de stupeur. Dans la nuit du 16 au 17, le roi se trouvant à Stockholm, au bal masqué, a été assassiné d'un coup de pistolet chargé de deux balles, l'une ronde, l'autre carrée, d'une douzaine de clous et de petits plombs. Le roi a été tiré presque à bout portant et le coup l'a frappé à la hanche gauche. La foule élait très grande autour de lui, on n'a pu saisir l'assassin dans le moment, mais un poignard qu'il avait laissé tomber, et sur lequel le nom de l'ouvrier était gravé, l'a fait découvrir. Les portesde Stockholm avaient été fermées sur-le-champ, on l'a arrêté le lendemain; il se nomme Ankastroem. Il était enseigne, très mauvais sujet, et le roi venait de le rappeler de l'exil où ses fautes l'avaient conduit. Le roi est tombé sur le coup; on est parvenu à retirer deux clous et une balle de la plaie et des nouvelles officielles arrivées ici avant- hier, au secrétaire de la légation, assurent qu'il est hors de danger.

Sa Majesté a montré la plus grande fermeté et une magnanimité digne de lui. Il a nommé un conseil de régence, dont le prince Charles est le président; les autres membres sont le sénateur Wachtmeister, le baron de ïarbes, le comte Oxenstiern.

Le roi avait été prévenu de ce projet par le comte de Lilienhove. J'ai vu copie de la lettre que celui-ci lui a écrite; elle

(1) Décret du 9 février.

porte eu substance qu'il le conjurait de rester chez lui, de prendre ses précautions, qu'il existait un complot de l'assassiner, qu'il l'aurait été au bal précédent s'il avait eu lieu, que le coup devait être exécuté à celui du soir; ne cherchez point à découvrir celui qui vous donne cet avis, il n'a aucun intérêt à la conservation de votre personne; il n'aime point vos défauts et si vos troupes mercenaires avaient osé entreprendre à Gefle quelque chose contre les citoyens, lui-même aurait combattu contre vous, l'épéeà la main, mais il déteste l'assassinat.

Sur un avis anonyme qui pouvait être un piège, le roi ne pouvait et ne devait point changer ses résolutions. Enfin le coup fatal a été commis. Le roi a dit au corps diplomatique qui l'environnait : mandez à vos maîtres comme l'on traite aujourd'hui les souverains.

Le comte de Goertz a reçu une lettre du comte de Hertz berg, dans laquelle ce ministre lui marque qu'un nommé Sheren, de Strasbourg, lui écrit pour le prévenir que l'Assemblée nationale était bien décidée à faire prendre aux rois de Prusse et de Suède et à l'Impératrice de Russie un bon corrosif et qu'il pouvait les en avertir; c'est ce qu'il a fait. Sa lettre confirmait les nouvelles concernant le roi de Suède.

Les nouvelles de Vienne., du 5, ne laissent presque plus douter d'une rupture entre l'Autriche et la France. Les Jacobins sont momentanément et hautement attaqués dans l'office du 18 mars, du prince de Kaunitz; or, ce sont les Jacobins qui occupent le ministère et qu'on traite de faction odieuse et sanguinaire. Aussi Dumouriez ne néglige-t-il rien pour propager les troubles au dehors et au dedans.

Un courrier, parti de Bruxelles pour Vienne, doit y avoir porté les nouvelles les plus importantes. L'état des Pays-Bas devient de plus en plus inquiétant et l'on assure qvie le projet du nouveau ministère est d'y porter la guerre et d'y susciter la révolte avant la fin du mois. Tel doit être l'objet de dépêches de M. de Metternich, sur lesquelles il y a eu un conseil extraordinaire où Bischofïswerder a été admis; il est parti, le 4> pour se rendre en toute diligence à Berlin et y suivre activement les mesures concertées à Vienne, mesures qui sont définitives. Il

n'y a plus de doute que l'armée ne marche; une colonne est passée par Egra et la Franconie, mais on ne peut se dissimuler que l'on ait attendu et que l'on ait par là fait un grand mal, en laissant se fortifier l'esprit de révolte et d'innovation et en permettant à cet esprit de se glisser dans les autres gouvernements et jusque dans les armées.

Luckner (*) doit avoir dit que si l'on n'avait pas une réponse satisfaisante de Vienne avant la fin du mois, on attaquerait l'Empire; le plan est, dit-on, d'entrer en Savoie, à Liège et à Trêves, où l'on a travaillé les esprits avec un grand succès. Dans ces derniers endroits les émigrés offriront de grands moyens de résistance, ce qui rassure ; mais la Savoie est livrée à deux mouvements dangereux dont la dernière émeute, arrivée à Turin, à la fin de mars, donne assez l'indice.

M. de Noailles n'a point encore quitté Vienne.

Ratisbonne, 16 avril 1792.

Hier, nous avons reçu la nouvelle officielle que le roi de Suède est mort, le 29 au soir, des suites de sa blessure et aussi de celles d'un refroidissement qu'il avait éprouvé. Il a montré jusqu'à ses derniers moments une fermeté et un courage vraiment héroïques ; il a pris toutes les précautions possibles pour la sûreté et la tranquillité de l'État et il a laissé un codicile où il a consigné ses dernières volontés. Son fils a été proclamé roi, sous le nom de Gustave-Adolphe et, dès le lendemain, il a reçu le serment d'obéissance de la ville de Stockholm et des différents collèges. Le duc de Sudermanie a été nommé régent avec une autorité illimitée et il le sera jusqu'à la majorité du roi, qui aura lieu à 18 ans révolus; il a 14 ans passés. Le peuple, au moment de la mort du roi, a passé de la consternation au désespoir et a voulu se porter à des extrémités violentes contre la noblesse, accusée

(1) Nicolas Luckner commandait des troupes légères sous le grand Frédéric, passa au service de la France, comme lieutenant-général et fut nommé maréchal en décembre 1791. Il commanda l'armée française du nord, lors de la déclaration de guerre, et remplaça bientôt Rochambeau comme généralissime, jusqu'au 10 août. Il périt sur l'échafaud en janvier 1794.

d'être l'auteur de cet infâme assassinat; mais les mesures de prudence prises par le gouvernement ont apaisé les mouvements et le désordre, et tout était tranquille au départ du courrier. Le nommé Bgulke, qu'on dit être le chef de la conspiration, s'est empoisonné et son cadavre a été traité comme celui d'un criminel de lèse-majesté au premier chef; on dit que 71 complices sont arrêtés.

La mort de Gustave est un coup terrible pour les émigrés et pour l'Europe entière, qui avait besoin plus que jamais qu'un grand homme se montrât sur le trône. Mais aujourd'hui le sort des souverains faibles et bons est d'être avilis et détrônés, et celui des monarques courageux et grands est de succomber sous le feu ou le poison des assassins. La présence du roi de Suède aurait inspiré aux émigrés une confiance sans bornes; ses talents, son courage, sa dignité suprême étaient bienfaits pour exciter l'opinion et élever les esprits; mais il est à croire que la perte de ce héros, qui n'a pas démenti un instant dans sa vie l'énergie et la fermeté qu'il a manifestées dès son avènement au trône, et dont les talents, le courage et l'activité étaient extraordinaires, ne changera rien aux mesures qui concernent la France et qui ont été concertées entre lui et la Russie. Quiconque connaît l'Impératrice peut juger que cet événement, loin de l'abattre, excitera son courage. Le traité du 19 octobre dernier fixe leurs relations et détermine leurs projets et je ne crois point que le régent, qui a de grands talents et presque autant d'activité que son frère avec peut-être plus d'intelligence, cherche à rompre des nœuds qu'il lui est important de conserver. Une jalousie coupable l'a toujours rendu contraire aux projets de son frère et l'a porté même à des actes regrettables. Mais aujourd hui, sans concurrents et déterminé sans doute à respecter le fils de son frère (dont il a jadis attaqué la légitimité) par la considération que lui-même est sans postérité, il déploiera les ressources de son caractère, dans les circonstances orageuses où le sort l'a appelé auprès du trône, pour en être le protecteur et le soutien. Nous attendons avec bien de l'impatience des nouvelles de Russie relativement à cet événement.

P. S. — Les papiers publics allemands contiennent une foule de détails sur la mort du roi. La gazette tfAngsbourg nomme 110 conjurés parmi lesquels il y a un Brahé, fils de celui qui fut décapité en 56, pour la cause du roi Frédéric- Adolphe. Un nommé Crekling était le chef des conjurés, c'est un vieux général, âgé de plus de 75 ans. On ne saurait trop regretter que le roi n'ait pas ajouté foi aux avis qu'il avait reçus. Mais il n'a écouté que son courage et, se trouvant au bal où il a reçu le coup fatal, peu d'instants auparavant, il était seul dans une loge avec un de ses confidents, le baron d'Essen, auquel il disait : « Eh bien, si Ton en voulait à mes jours, pourquoi ne m'attaque-t-on pas? Je suis seul, ainsi vous voyez que ce sont des contes » ; il descend peu après dans la salle où une foule de masques inconnus l'environne, et il est frappé!

Ratisbonne, le 21 avril 1792 (x).

Jugez, mon cher ami, si le coup qui a frappé la Suède nous a été sensible. S'il l'a été à moi particulièrement, qui professais pour votre roi les plus hauts sentiments de vénération et de confiance, et qui, attaché à vous depuis trois ans, ai en quelque sorte identifié mes intérêts avec les vôtres. J'espère que le traité du 19 octobre vous sauvera et que l'Impératrice mettra dans ces temps dilficiles, toute sa gloire à empêcher le bouleversement d'un pays dont la ruine entraînerait absolument l'écroulement de l'équilibre du Nord. Quoique l'ancien système de la Russie ait été de vous tenir aussi bas que possible, en entretenant chez vous les divisions et les haines intestines, et quoique ce soit le parti, qu'elle a autrefois favorisé et qui l'a sauvée en 1788, qui ait porté ce coup sacrilège, les circonstances sont trop différentes pour que sa politique ne le soit pas aussi; mais malgré toutes ces considérations, la mort de Gustave est une perte inestimable.

L'activité de ce héros, son nom, sa dignité étaient ce qu'il fallait dans de telles circonstances. Il est certain que l'intérieur

(1) A M. le baron oVOxenstiern.

exige de grandes précautions qui attireront toute l'attention du régent et réclameront tous ses soins. Mais je ne pense pas, comme quelques politiques d'ici, qu'il doive rien relâcher sur la constitution établie, du moins pas dans le moment, car s'il recule d'un pas, il est perdu. Vous aurez, sans doute, bientôt de nouvelles instructions, et leur teneur décidera tout, et nous manifestera si le même système se suit.

A Vienne on sent enfin la nécessité d'agir, et d'agir sérieusement. Que voulez-vous qu'ils fassent avec des gens qui ne veulent écouter aucune proposition amiable? Il ne reste donc plus que la guerre, et les Jacobins auront proposé le cartel à tous les rois qui, sans cela, sauf le vôtre, ne l'auraient jamais

faite à la France.

La déclaration de guerre.

Une année avait été perdue par l'Europe en démarches inutiles, en projets incertains, et c'est Louis XVI lui-même qui allait être obligé de déclarer la guerre à l'Autriche pour faire cesser ses revendications et empêcher, du même coup, les puissances d'intervenir dans les affaires intérieures de la France.

Le 17 mars, Dumouriez avait envoyé à l'Autriche un véritable ultimatum. François II releva le gant et répondit, le 13 avril, qu'il avait dorénavant le droit d'intervenir par les armes. Le 20 avril, l'Assemblée déclarait la guerre au roi de Bohême et de Hongrie au milieu de l'enthousiasme du peuple de Paris.

Dumouriez avait accepté l'Empire de la guerre, car il se flattait de le maintenir dans la neutralité.

Tandis que la Gironde faisait de la guerre un moyen de gouvernement, que les Jacobins espéi aient en profiter pour abattre la monarchie et que la cour y voyait une occasion de salut, la France l'acceptait avec joie, espérant qu'elle serait un dérivatif à l'état d'anarchie et d'oppression qu'une populace effrénée et criminelle faisait peser sur Paris et sur la province ; la guerre permettait à la partie saine de la nation de se dérober au contact révoltant et à la complicité passive des excès odieux que produisaient, les passions politiques et la tyrannie révolutionnaire, en allant combattre les armées étrangères menaçant la patrie de l'invasion et du démembrement.

LA DÉCLARATION DE GUËltKE. 271

29 avril 1792 (j).

Je ne m'étais pas trompé dans mes conjectures sur la guerre, mon cher ami, et la voilà enfin belle et bien déclarée. Ne l'avaisje pas dit que les Jacobins auraient l'honneur de proposer le cartel aux souverains? Eh bien, à quoi ont servi à plusieurs cours leurs faiblesses, leurs tergiversations et la timidité de leurs mesures? Il fallait se mêler tout-à-fait de nos affaires ou ne pas s'en mêler du tout.

Hier, à midi, nous avons reçu la nouvelle que le 20, au soir, l'Assemblée nationale, sur la proposition à elle faite par le roi, le matin du même jour, avait déclaré la guerre au roi de Hongrie et de Bohême. Cette affectation de le séparer de la Prusse qui a agi constamment de concert avec lui, et cela après la déclaration faite par M. de Goltz, après les communications faites à ce sujet par le prince de Kaunitz, et après les ouvertures faites, encore en dernier lieu, par M. de Cobenzl et surtout après la dépêche de M. de Noailles, du 5 avril, où cet ambassadeur observe qu'il croit que la maison d'Autriche avait l'idée de suivre envers nous un système défensif bien que la Prusse l'eût, à diverses reprises, pressée d'adopter des mesures plus rigoureuses, cette affectation, dis-je, paraîtra très extraordinaire et il ne l'est pas moins que l'Autriche, dont la politique visait à ne se laisser entraîner à agir que pour avoir l'air de secourir les Etats de l'Empire qui étaient ou lésés ou menacés, soit aujourd'hui la seule attaquée, et que ce soient les autres qui viennent à son secours. Cela ne fera rien aux événements et aux dispositions de la guerre, mais cela est beaucoup pour les prétentions des cours qui se seraient trouvées dans une catégorie toute différente, si l'Autriche, au lieu d'être la protégée, avait été la protectrice.

Les Jacobins auront donc l'honneur d'avoir sauvé la France, en forçant par leurs brusques extravagances les irrésolutions de la cour d'Autriche et en provoquant par un grand éclat des mesures énergiques, à la place des tergiversations dont nous avons jusqu'ici été les victimes. Les Jacobins ont joui de leur reste, et leurs plans me paraissent aussi follement calculés que toutes leurs autres démarches.

(1) A M. le baron d'Oxensliern.

D'abord, c'est une grande faute pour eux d'avoir déclaré la guerre an roi de Hongrie et de Bohême, parce qu'ils provoquent par cette dénomination expresse l'esprit des armées autrichiennes des différents pays héréditaires qui, si le roi n'avait été attaqué que comme membre de l'Empire, n'auraient point les mêmes motifs de repousser avec chaleur une provocation incidemment faite à leur souverain. En divisant l'ensemble et notamment en exceptant la Hongrie, on eût affaibli ce sentiment de courroux d'une nation qui se voit, aujourd'hui, défiée dans son chef. Ensuite, en supposant que leur parti soit dans les Pays- Bas aussi puissant qu'ils l'imaginent, ils se mettent dans le cas d'attaquer des pays où des armées déjà nombreuses peuvent leur ôter tout moyen de succès, tandis qu'avec plus de motifs d'attaquer l'Empire dans les électorats de Trêves ou de Mayence, ils entraient alors dans un pays tout ouvert; et, étant supposé que Bender eût marché pour le défendre, ils pouvaient alors avec plus d'avantages tomber sur les Pays-Bas dégarnis par son absence.

Le comte de Vaudreuil qui vous remettra cette lettre, vous entretiendra des détails qui concernent Vienne; nous avons passé ici une demi-journée avec lui et M. de Langeron (l) et c'est moi qui leur ai donné le premier la grande nouvelle de la guerre. Les troupes autrichiennes vont marcher sans délai et le comte de Goertz a reçu hier au soir une estafette qui lui annonce que 50,000 Prussiens ont reçu ordre de marcher, sur les nouvelles positives que l'on avait à Berlin que la guerre était résolue. Le régiment du prince royal et le prince royal lui-même seront de la partie. Les grenadiers autrichiens ne marcheront point, dit M. de Langeron.

C'est le général d'Alton qui commande la première colonne,

(1) Comte Andrault de Langeron, fit la guerre d'Indépendance et fut ensuite nommé colonel du régiment de Médoc, puis du régiment d'Armagnac. Au moment où la guerre éclata entre la Russie et l'Autriche contre la Turquie et la Suède, il sollicita de servir comme volontaire et combattit contre la Suède, puis contre les Turcs. Il fit avec l'armée des princes et du duc de Brunswick la campagne de la Champagne. Il combattit contre la France dans les armées delà coalition, notamment à Leipzig.

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