‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 6 sur 92 · LES ASSIGNATS ET LEUR GARANTIE, ETC · texte numérisé non relu

LES ASSIGNATS ET LEUR GARANTIE, ETC

valeur de l'argent est faite, qu'au Mogol, à Stockolm et à Philadelphie il est reçu comme valeur, au lieu que le papier n'en portant avec lui aucune, ne peut exciter la confiance que de ceux qui connaissent la solidité de sa caution ou qui y croient. Que cela serait bon si une nation pouvant se passer de toutes les autres, admettait chez elle le papier comme un signe dont la base ne serait pas suspecte; mais que c'est toujours une ressource dangereuse, parce que la séduisante facilité qu'offre la création de sommes considérables en papier, rend les gouvernements moins économes. Ils se livrent alors à ce moyen qu'un trait de plume effectue, avec une inconsidération ruineuse pour la suite, parce qu'il arrive enfin une époque où l'on cesse de se contenter de signes fictifs et chimériques, où l'on veut voir et toucher les réalités, où, lorsqu'on revient à une base qui a disparu sous l'étendue des charges dont on l'a couverte, on renverse cet édifice de richesses nulles, et où l'on ne s'aperçoit plus enfin que d'un dénouement affreux et d'une misère réelle et accablante. La Russie nous a donné des preuves de l'abus de ce dangereux moyen de créer des millions en chiffons et nousmêmes, nous devrions en gémir, en voyant avec quelle légèreté on a décrété emprunts sur emprunts à la caisse d'escompte qui n'a donné que du papier à l'Etat qui lui paiera les intérêts d'un crédit qu'elle a eu lorsqu'il ne l'avait pas. Ce qui depuis huit mois, sur une somme de 110 millions fournis par cette caisse, fera pour une seule année 5 millions 500 m. 1. d'intérêts à 5 p.c. ou, s'ils lui sont remboursés en assignats, l'Etat donnera aux actionnaires le bénéfice des dits assignats portant intérêt, et remplaçant des papiers qui n'en porteront pas, plus l'intérêt des sommes prêtées jusqu'au moment du remboursement.

Pourquoi n'a-t-on point adopté les mesures si sages, si raisonnables, si patriotiques, si véritablement avantageuses, proposées par M. l'archevêque d'Aix (*)? Vous avez besoin de 400 millions, disait ce prélat, le clergé vous les donne. 11 se charge de l'hypothèque et du remboursement. J'ose dire que l'on aura plus de confiance dans une hypothèque reconnue par

(1) Jean de Dieu-Raymond de Boisgelin de Cucé, archevêque d'Aix, député du clergé aux États généraux pour la sénéchaussée d'Aix . 2

le clergé lui-même, sur ses propres biens, qu'en celle que la nation offre sur ces biens en l'en dépouillant. M. de Boisgelin avait parfaitement raison et aussi M. l'abbé de Montesquiou (*) lorsqu'il invoquait à la fin de son superbe discours du 9 avril la protection de saint Louis pour qu'il nous conservât la religion de nos pères, et qu'il disait que ceux qui commettent l'injustice sont encore plus à plaindre que ceux qui en souffrent.

L'Assemblée nationale s'inquiète en ce moment de savoir à qui il appartient de déclarer la guerre. Cette question, si digne d'une discussion étendue, si intéressante dans ses développements, a été envisagée avec cet esprit de parti qui défigure tout, et n'a point été approfondie d'après les principes convenables. L'opinion de M de Clermont-ïonnerre (2), du 21 mai, est une des plus sages. Mais les orateurs du parti contraire ont surtout cherché à prouver ce qu'on sait déjà trop, que la souveraineté appartient au peuple. Que le droit de déclarer la guerre est un droit inhérent à la souveraineté, et conséquemment que ce droit doit être exercé par les représentants du peuple qui d'ailleurs la soutient à ses frais et risques, c'est-à-dire, par le pouvoir législatif.

Mais a-t-on reconnu une monarchie, oui ou non? Si on a reconnu que la France était une monarchie, que le monarque jouissait du pouvoir exécutif suprême, notamment du commandement de l'armée, et de celui du corps administratif, on a donc délégué au monarque une partie de la souveraineté afin que sa main plus active l'exerce pour le plus grand bonheur du peuple. Si, à chaque acte du pouvoir exécutif, on lui conteste le pouvoir d'agir, n'est-ce pas un vrai fantôme que l'on crée? Le peuple commet donc la plus grande faute en garottant le pou-

(1) L'abbé François-Xavier-Marc- Antoine, duc de Montesquiou-Fezensac, député du clergé de Paris à la Constituante. Le discours dont parle M. de Bray, fut prononcé lors de la discussion sur la question de savoir si le clergé devait être considéré comme propriétaire des biens dont il jouissait. Ce discours fut en effet très remarquable, mais l'orateur n'eut pas gain de cause.

(2) Stanislas-Marie-Adélaïde, comte de Clermont-Tonnerre, colonel au régiment du Royal-Navarre, député de la noblesse aux États généraux pour la ville de Paris. Dans le discours auquel fait allusion M. de Bray, il demanda qu'on laissât au roi le droit de paix et de guerre, avec comme seule garantie ia responsabilité des ministres.

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