‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 52 sur 92 · INVASION DE LA BELGIQUE · texte numérisé non relu

INVASION DE LA BELGIQUE

Ratisbonne, le 23 novembre 1792 (1).

Les maux que les Français ont faits à l'Empire sont incalculables. Mais l'imminence du danger a enfin décidé l'unité des mesures. La diète, considérant qu'aucun État ne pouvait compter sur des neutralités perfides ou sur des sauvegardes honteuses et mensongères, a arrêté aujourd'hui un conclusum en vertu duquel chaque Etat de l'Empire fournira un double contingent armé pour la défense du corps germanique, et ces forces seront également employées à seconder celles de Leurs Majestés Impériale et Prussienne dans la reprise des domaines si injustement envahis par les Français.

M. deSpielman est passé hier ici, se rendant à Vienne. La diète a reçu hier la notification officielle de l'ordre que Sa Majesté Impériale vient de donner à toutes ses troupes de se mettre sur le pied de guerre. Quatre régiments prussiens, formant environ 12,000 hommes, sont en marche dans ce moment-ci pour renforcer l'armée prussienne. Le régiment des gardes du roi est de ce nombre. En outre, 25.000 hommes se mettront décidément en mouvement au commencement du printemps.

Des mesures si sérieuses font assez supposer que la fatale mésintelligence qui a divisé et qui divise encore les armées des deux cours n'ont heureusement pas gagné les cabinets. Il n'en est pas moins certain que des principes d'une discorde obscure fermentent à Vienne et à Berlin. Mais l'intérêt que ces deux cours ont à rester unies aujourd'hui est si évident qu à moins d'avoir conjuré leur ruine réciproque, elles ne rompront sûrement pas. Le premier point est de sauver ce qu'on a.

Si l'on parvient à refouler en France les armées dévastatrices qu'elle vomit de tous côtés, les puissances pourront calculer sur de tardifs dédommagements. Mais quels qu'ils puissent être et quelle que soit l'organisation des corps politiques qui survivront à ce terrible orage, l'Europe fumera longtemps des feux qu'il a allumés.

L'Angleterre doit frémir aujourd'hui sur les dangers auxquels l'expose la funeste, l'impoli tique condescendance (pour ne pas

(1) A S. A. É. le Grand Maître de Malle.

dire plus) qu'elle a eue pour une révolution dont les principes agitent actuellement son sein. Relativement à ses intérêts commerciaux, en laissant la France s'appauvrir, elle a fermé à sa rivale ses plus importants débouchés ; elle l'a réduite à ne plus être bientôt qu'une puissance de terre, sur laquelle elle ne pourra plus agir, mais qui deviendra ainsi d'autant plus dangereuse sur la terre ferme.

Une puissance maritime n'est redoutable qu'autant qu'elle peut exercer une prépondérance sur des États capables de rivaliser avec elle. Il faut, pour que le commerce ait de l'activité, que les moyens de l'entretenir soient répartis dans une proportion telle que les échanges puissent être actifs. Mais chez des peuples appauvris, cela ne peut plus avoir lieu. Et les peuples pauvres deviennent toujours plus belliqueux. Le repos est compagnon des richesses qui produisent l'aisance. Une nation qui n'a rien à risquer devient d'autant plus entreprenante. De là, vient que les moralistes sévères, qui ne voient le bonheur que dans l'absence du luxe et des richesses, se trompent sur un des principes les plus importants des grandes sociétés.

La conduite du gouvernement hollandais est absolument subordonnée à celle de 1 Angleterre, mais les idées nouvelles fermentent dans cette république. On écrit même que l'arbre de la liberté a été planté à Amsterdam.

Au milieu de toutes ces agitations, la Russie a envahi sans obstacle toute la Pologne. Cette première puissance s'est chargée du rôle le plus profitable pour elle et le plus facile, et tandis que les autres se consument en efforts immenses aux frontières françaises, peut-être n'attend-elle que leur épuisement pour assurer ses conquêtes, elle qui a été la première à les impliquer dans les affaires de France et qui les a pressés avec importunité de prendre contre ce royaume les mesures les plus vigoureuses, mesures qu'elle devait appuyer elle-même. Il est certain que ces événements dans le Nord, qui intéressent à un si haut point la Prusse et l'Autriche, auront leur répercussion sensible sur les opérations des cours alliées et que ce sera tout à l'avantage des Jacobins.

Ainsi le manque d'entente entre les souverains et la divergence de leurs intérêts sera un des facteurs, le plus puissant sans doute, des succès de la Révolution et de leur ruine.

La rive gauche du Rhin. — Revers de Custine. - Mécontentement des Relges. — Spoliation de l'Ordre de Malte. — Dumouriez menace la Hollande. — L'Angleterre annonce son intervention dans la guerre contre la France. — Pénible situation des émigrés.

Ratisbonne, le 10 décembre 1792 (1).

Les Français marchent sur Aix-la-Chapelle. Les Autrichiens ne font plus que reculer. Il est impossible de savoir où ils s'arrêteront. Les Français occuperont vraisemblablement toute la rive gauche du Rhin jusqu'en Hollande; c'est la reconstitution des frontières naturelles. L'inquiétude des Hollandais est grande. Le chargé d'affaires anglais à Vienne a fait, le 4 décembre, la déclaration que si la France refuse la médiation de sa cour, alors elle se joindra avec toutes ses forces aux puissances coalisées.

Les nouvelles de Francfort sont plus consolantes. Custine a été successivement battu à Esch, Kônigstein, Oberursel, Bohmersheim. Il est posté actuellement à Weilbach, Hofsheim, etc. Son armée est découragée. A Mayence, le club a cessé; Dorsch, le maire, et Lykenmayer ont disparu. Le roi de Prusse et le duc de Brunswick se sont fait inscrire bourgeois de Francfort.

Les troubles de l'intérieur en France prennent encore une teinte plus sombre et plus atroce. Rolland, qui cependant s'est fait l'un des prédicateurs de l'ordre public, aurait proposé de détruire tous les châteaux des émigrés sous prétexte qu'on ne peut les vendre. La famine, les massacres, menacent toute la nation ; on frémit à de pareils tableaux.

( l) A S. A . É. le Grand Maître de Malle.

Ratisbonne, le 14 décembre 1792 (l).

Le prince de Waldeck a donné sur plusieurs points de fausses notions : La citadelle d'Anvers, qu'il disait devoir tenir tout l'hiver, est prise. Les forts Lillo et Lifkenshoeck, cédés aux Autrichiens lors de l'affaire de l'Escaut, sont pris. 1 a Hollande a stipulé que ces deux forts ne seraient point rétablis ; il faut voir ce que les Français y feront. On ne croit point que Namur tienne encore longtemps, et le général Starray,que le prince disait être à Anvers, a été à l'affaire de Liège où il a été grièvement blessé. Les Français ne sont point encore à Aix-la-Chapelle et les mauvais succès de Custine arrêtent net la poursuite des plans de Du mouriez qui étaient de se joindre avec lui pour occuper ainsi tout le cours du Rhin.

D'ailleurs Dumouriez est peut-être à la veille d'être rappelé et la fermentation très sérieuse qui s'élève de tous côtés dans les Pays-Bas contre les Français la déjà forcé de détacher 8,000 hommes pour contenir Bruxelles. Il est constant que des principes vraiment destructeurs de toute propriété, de toute religion, révolteront tous les peuples qui ont encore quelque sentiment et quelque idée de ces bases importantes de leur bonheur.

Les premiers régiments autrichiens arriveront ici mercredi prochain, 19, et les 30,000 hommes marcheront droit sur Francfort sans s'arrêter à Nuremberg, ce qui n'aurait eu lieu que dans le cas où Francfort fût resté dans les mains des Français. L'esprit devient de jour en jour meilleur en Allemagne et les idées françaises y perdent sensiblement.

Si l'Angleterre se déclare et si le gouvernement britannique a des moyens de réprimer la licence des factieux qui agitent le peuple anglais, la République française est perdue sans ressources, car elle ne vit plus que de grains étrangers qu'elle achète et une puissance maritime peut seule lui ôter cette dernière ressource. De manière ou d'autre, l'Angleterre ne peut tarder à s'expliquer. Il serait même important qu'elle s'arrêle bientôt à un parti vigoureux pour prévenir les nouvelles hostilités que la Porte prépare, m'assure-t on, contre la Russie.

(lj A S, A. É. le Grand Maître de Malte.

Depuis l'infâme coquinerie par laquelle la Convention nationale vient, encore en dernier lieu, le 3 décembre, de supprimer les quatre millions que l'on payait à l'Ordre de Malte, et le prétexte qu'elle a pris pour exiger du Grand Maître une éclatante satisfaction, on doit tout craindre à Malte. Je le répète, de vigoureuses démonstrations peuvent seules sauver l'Ordre. Il peut faire plus de mal à la France que la Russie et la Suède et il n'a plus rien à perdre; il n'y a rien à redouter pour Malte si l'on s'y prend bien, et je puis protester à Votre Altesse que les puissances nous voudront d'autant plus de bien et seront d'autant plus disposées à servir nos intérêts qu'elles verront mieux tout ce que nous pouvons faire contre ces ennemis du genre humain.

Les lettres de Francfort, du 11, font supposer que la forteresse de Kônigstein est prise.

La bataille de Jemmapes aurait pu devenir un désastre pour l'armée autrichienne si Dumouriez avait fait la poursuite, mais les Français, harassés et épuisés par leur glorieuse bataille, laissèrent les Autrichiens évacuer la Belgique sans d'ailleurs que ces derniers fissent le moindre effort pour s'y maintenir. L'armée française se reposa à Mons ; le 11, elle partit pour Bruxelles où elle arriva le 14. La panique régnait dans la ville depuis le jour de la victoire des Français; nobles, émigrés, troupes impériales, membres du gouvernement s'étaient hâtés de fuir et encombraient les routes vers la Hollande, vers la Campine, vers Liège et le Luxembourg.

Dumouriez s'efforça de rassurer les habitants; un comité révolutionnaire présida à l'élection de députés devant assurer 1^ gouvernement provisoire de la Belgique. Il se remit ensuite en marche et arriva à Liège le 28, au moment où Anvers capitulait devant Miranda; puis, poussant Miranda vers Maestrichtet d'Harville sur Aix-la-Chapelle, il s'occupa d'organiser le pays et de préparer l'invasion de la Hollande.

Mais déjà le général vainqueur avait soulevé la jalousie et l'inquiétude du ministre de la guerre Page et de certains membres de la Convention qui contrarièrent ses projets; d'autre part, les contributions de guerre imposées en numéraires, l'entretien des armées, le paiement des fournitures en assignats, eurent vite ouvert les yeux aux Belges sur les bienfaits de la Révolution et excitèrent bientôt un vif mécontentement dans le pays. Le décret du 16 novembre sur la libre navigation de l'Escaut, si favorable aux Belges, ne put les calmer, mais il

mécontenta beaucoup la Hollande et l'Angleterre. Les décrets du 15 décembre et celui de l'annexion de la Belgique à la France aliénèrent à jamais les patriotes belges à leurs conquérants.

Dumouriez, qui voyait avec regret cet état de choses, qui était inquiet du dénuement de son armée, du départ des volontaires, de l'épuisement du pays dont le mécontentement grandissait chaque jour au point de devenir un danger pour ses troupes, et qui savait qu'on l'attaquait sourdement à la Convention et au gouvernement, se décida à partir pour Paris espérant y obtenir satisfaction pour lui, pour son armée et pour les Belges, et peut-être sauver le roi. Mais il ne put rien et le 26 janvier il regagnait la Belgique décidé a marcher sur la Hollande, malgré l'état insurrectionnel des Belges, malgré les Autrichiens qui se réunissaient sur le Rhin et dont l'offensive vers la Meuse pouvait menacer ses lignes de communication. Nous verrons que cette opération hasardeuse devait amener la défaite et la défection de Dumouriez, suivie de la perte de la Belgique ; ce fut l'un des premiers épisodes de la guerre contre la première coalition. C'est ce que le chevalier de Bray n'avait cessé de prédire en prévoyant comme inévitable l'entrée en lice de l'Angleterre.

Ratisbonne, le 24 décembre 1792 (*).

Le décret de ratification du conclusum du 23 novembre est arrivé le 22. Rien n'empêche plus la levée du triple contingent; à la fin de janvier, il y aura 80,000 hommes de nouvelles troupes dans les électorals du Rhin, et au printemps, une armée de 320,000 hommes y sera rassemblée.

Konigstein n'est pas pris, mais Gustine est resserré dans Cassel,et lesPrussiens, maîtres de Hocheim, menacent Mayence. Six mille Français sont devant Mannheim que 8,000 hommes défendent et Bournonvilleaété battu quatre fois par Hohenlohe, les 6, 7, 12 et 13 de ce mois, près de Trêves.

Dumouriez a toujours eu de nouveaux succès. Le 12, les Français étaient à Ruremonde, le 17 à Aix-la-Chapelle. Clairfayt se retire sur Cologne. Dumouriez veut entrer en Hollande. La guerre est déclarée à cette république par la remonte des vaisseaux de guerre français à Anvers, effectuée le 8 de ce mois.

L'Angleterre a expédié l'ordre à ses ministres dans toutes les

(t) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Mille.

cours de déclarer qu'elle allait prendre une part active à la guerre. On a découvert dans ce royaume une conjuration à laquelle beaucoup de soi-disant émigrés avaient pris part. Tout annonce donc pour cette fois la ruine de la France. Ajoutez à cela le procès du roi, qui a été interrogé le 11, à la barre de l'Assemblée, et les suites inévitables et funestes que sa mort entraînera, en déchaînant tous les partis les uns contre les autres et en les privant du seul point de ralliement que leur scélératesse s'était réservé.

Les Anglais feront échouer les projets des Français dans la Méditerranée et au Levant. Mais sous tous les aspects la France semble perdue, elle sera la proie de la fureur des uns ou de l'ambition des autres. Si Dumouriez entre en Hollande, alors il laisse l'Empire libre d'agir sur ses derrières ; quanta la Hollande, elle a pour elle 40,000 hommes, ses écluses et l'Angleterre.

2 janvier 1793 (*).

L'avant-garde de Dumouriez doit avoir été battue et avoir perdu sept canons auprès de Juliers. Les troubles de la Belgique continuent. Dumouriez se retire par congé, il retourne à Paris vraisemblablement, pour concerter avec le duc d'Orléans ses plans pour lui faire obtenir le souverain pouvoir. Le parti de celui-ci paraît décidément le plus fort. Ou je me trompe, ou si les Parisiens veulent un roi, ils prendront plutôt le duc d'Orléans pour tel que de n'en point avoir ; mais jamais les puissances ne le reconnaîtront et c'est alors que l'on verra éclater le vœu de ceux qui, lorsqu'il ne s'agira plus que du choix d'un maître, préféreront le légitime à l'usurpateur.

Lustine ne sait plus que faire. 11 imite Dumouriez.

Il paraît que l'indiscipline des émigrés, leur insubordination les a rendus insupportables à l'armée coalisée. Ils ont presque toujours agi sans ordres, ou contre les ordres; c'est ainsi qu'ils sont partis devant Thionville ne voulant absolument point se

(1) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle

séparer des princes et laisser aller la cavalerie seule, quand le duc l'avait demandée pour agir contre la grande armée ; cela a forcé le duc de tirer le corps d'Erbach, qui tenait Landau en échec, pour les remplacer ; et alors Custine a poussé sa pointe en Allemagne. C'est ainsi que plus tard l'armée du duc de Bourbon, frappée de la crainte d'être enveloppée, s'est portée sur Namur sans prévenir le duc de Saxe, abandonnant ainsi le poste qu'elle était chargée de couvrir. Enfin, après la malheureuse retraite commencée le 28 septembre, le découragement s'est emparé de tous les émigrés. Les généraux ont perdu la tête; on a donné pour ainsi dire le signal de sauve-qui-peut. On a crié à la trahison, on a accumulé les reproches sur les puissances coalisées. L'ordre avait été publié que l'on délivrait des rations à ceux qui resteraient aux étendards, mais l'armée entière s'est débandée, les corps se sont dissous. Chacun n'a plus songé qu'à soi; on s'est dit qu'on avait fait ce qu'on avait pu, et ceux-là seuls qui n'avaient aucunes ressources sont restés cantonnés, sans point de ralliement militaire, sans chefs, dans l'impuissance d'être utiles, raisonnant sur les événements, déclamant contre les Prussiens et exaltant les Autrichiens, après avoir fait précisément tout le contraire au commencement de la campagne. Et cela a duré jusqu'à ce que le roi de Prusse, reconnaissant l'inutilité des rassemblements de cette nature et l'impossibilité de faire mouvoir une machine si peu souple aux impulsions qu'on lui donnait et agissant presque toujours à contre-sens, a fait déclarer, vers la mi-novembre, qu'il ne serait plus délivré de rations aux émigrés. Il faut être juste, cette mesure s'explique par la rigueur des circonstances et surtout le malheureux esprit qui a fait agir ces pauvres émigrés, voulant sans cesse délibérer, raisonner, agir d'après eux, se prétendant tous égaux, voulant être partout où les princes étaient et heurtant partout les usages reçus par l'absurdité de leurs prétentions ou l'inurbanité de leurs manières.

Les intentions étaient excellentes, mais la conduite n'a point répondu aux intentions ; on a fait tous les sacrifices, excepté ceux de ses idées personnelles; enfin on a sacrifié la fortune à l'honneur, espérant que l'honneur sauverait encore la fortune.

Il ne faut donc pas s'étonner si de telles dispositions de la part des émigrés ont entraîné de telles mesures de la part des puissances.

Celles-ci n'avaient sans doute pas des intentions politiques bien désintéressées. Mais ceci n'a pas été le principe de la conduite imprudente des émigrés.

La roi de Prusse à Francfort. — Considérations sur l'échec de Brunswick en Champagne. — Note de Mylord Auckland aux États-Généraux de Hollande. — Exécution du roi de France.

Francfort, le 14 janvier 1793 (*).

Nous avons dîné avant-hier chez le roi. Rien de plus simple, de plus exemplaire que son genre de vie. Sa table est vraiment celle d'un roi guerrier. Point de pompe, d'éclat, ce qu'il faut et rien de plus.

L'esprit des habitants de Francfort est encore meilleur, s'il est possible, qu'il n'a été. On y est tout allemand et cette ville est la première qui ait eu l'honneur d'une grande victoire remportée sur les opinions désorganisatrices des Jacobins.

Il est certain que le roi de Prusse n'ira point à Berlin, cet hiver, il restera ici jusqu'à ce qu'il juge à propos de faire avancer son armée. Le roi sort peu si ce n'est pour aller se promener seul ou pour aller à la comédie. Il donne quelques grands dîners par semaine et il passe la plupart des soirées dans son appartement où il y a quelquefois de petits concerts auxquels assistent les intimes, Lucchésini, Bischtfswerder, le duc de Weimar (2), le comte de Medem, etc. Il travaille beaucoup. Il témoigne une grande confiance au marquis de Lucchésini et celui-ci paraît bien la mériter.

(1) A S.A. É. Mgr le Crand Maître de Malle.

(2) Charles-Auguste, grand duc de Saxe-Weimar (1757-1818) . En sa qualité de général prussien, il fit la campagne de 1792 contre la France, et en 180G commanda un corps d'armée destiné à agir contre Napoléon.

On assure que Bischoffswerder baisse sensiblement. Les sentiments de Lucchésini sont pacifiques, mais il a un trop bon esprit pour vouloir la paix avant que de grands succès l'aient rendue glorieusement praticable.

Leduc de Brunswick travaille beaucoup. Il est presque toujours seul. Les malheurs de cette dernière campagne l'ont cruellement affecté. Il paraît sensiblement vieilli. L'Europe, en effet, ne lui a-t-elle pas demandé compte de ses destinées qui lui avaient été confiées.

La campagne qui s'ouvre présage de grands succès aux puissances coalisées. La déclaration de l'Angleterre ne peut tarder à paraître. Les insultes, les démonstrations de la France, la rendent nécessaire; déjà de nouvelles armées s'approchent des bords du Rhin. Le duc de Brunswick commandera les Prussiens, il a donné sa démission à l'Empereur, qui lui a répondu la lettre la plus flatteuse. Les armées se concerteront, mais elles agiront séparément. Le duc de Cobourg commandera les impériaux.

Le général Mœllendorff ne viendra point avec les Prussiens et les Saxons réunis que l'on attend ici vers le 20 de ce mois. C'est le général Kalckreuth (l), qui est allé au devant, qui les commandera. Le général Kalstein commande dans Francfort et il a sous ses ordres une division de l'armée qui est devant Mayence, cette armée est cantonnée dans les postes d'Atersheim, Konigstein, Wickert, Hachst et Hocheim.

A ce dernier endroit, le 6 de ce mois, le duc a délogé 3,000 Français qui s'y étaient postés deux jours auparavant, leur a tué 400 hommes, en a fait 200 prisonniers et leur a enlevé 12 canons et t obusiers. Si la colonne du prince Hohenlohe fut arrivée trois quarts d'heure plus tôt, il n'en échappait pas un.

Custine s'est renfermé dans Cassel et Mayence. Il faudra sans doute du temps pour l'en déloger, d'autant plus que Ton voudrait épargner cette ville. Mais le grand nombre de troupes qui

(1) Comte Adolphe-Frédéric Kalckreuth, feld-maréchal prussien. Il fit la campagne de Hollande en 1787, eut un commandement dans l'armée d'invasion du duc de Brunswick en 1792. Après la prise de Mayence, il commanda un corps d'armée sur la rive gauche du Rhin et fit la campagne de 1794 avec Mœllendorff.

sera rassemblé au printemps permettra de plus grandes entreprises et l'on suivra un plan plus régulier, car jusqu'ici on n'a point fait la guerre, et la conquête de la Belgique était la suite presque fatale de la retraite de Y almy.

Cette retraite, qui a décidé du sort de la monarchie, ouvre aux puissances coalisées une nouvelle carrière d'agrandissement que les termes de la déclaration du 25 juillet ne permettaient pas de tenter avant l'établissement de la République. Les choses ont bien changé depuis ce temps-là. Alors l'Angleterre ne s'était point déclarée et son silence inquiétait.

L'Empire était partie lésée, sans être partie belligérante comme il va le devenir. Actuellement, tous les anciens traités étant brisés, on ne se fera plus aucun scrupule de déroger par la suite aux articles qui les constituaient. Le premier besoin pour les puissances coalisées est aujourd'hui de songer à leurs intérêts. On ne sauvera plus, on détruira la France et on étouffera ce foyer de troubles éternels.

Par leur retraite du mois de septembre dernier les puissances coalisées sont censées avoir fait l'aveu de leur impuissance pour le rétablissement plein et entier de la monarchie française. Celte retraite, qui sera longtemps une énigme pour ceux qui voudront s'obstiner à lui chercher des causes bien extraordinaires, a tranché la question sur l'avenir, et comme le sort de la monarchie a été en grande partie décidé en 1792, celui de la République et de l'Europe entière le sera selon toute apparence en 1795. Les gouvernements ne peuvent vivre en paix avec les ennemis perpétuels et acharnés de tous les gouvernements. Il faut donc que les uns ou les autres périssent. Or, les Jacobins ont fait plus de sottises, commis plus d'horreurs en quatre ans que les plus fougueux tyrans ne s'en sont jamais permis. Toutes leurs ressources sont épuisées. Chaque atteinte qu'ils ont portée à la propriété est une plaie dont ils ont afligé leur existence politique. Les terres sont sans culture, les biens des émigrés dilapidés, le gouvernement avili, exécré, l'Etat partagé en factions; leurs armées se dégoûtent et les forces de leurs ennemis s'accroissent d'une manière redoutable. Si ces derniers les battent, une nouvelle révolution suivra leurs avantages et ce qui

restera de la France sera peut-être plus royaliste que jamais (1). On écrit même aujourd'hui que l'Alsace est déjà dans un état d'insurrection réelle. Encore une fois on peut tout attendre de la lassitude de souffrir et de l'impatience de changer.

Ou ne peut qu'entrevoir quels seront les résultats définitifs et je n'ai fait ici que communiquer les conjectures qui me sont propres sur les suites de cette malheureuse campagne. Quand on réfléchit à tout ce qu'on aurait pu faire et à tout ce qu'on n'a pas fait, on ne peut s'empêcher de s'abandonner aux idées les plus opposées et les plus étranges sur ce sujet. Il n'est pas possible que le duc de Brunswick ait consenti à sacrifier quarante ans de gloire, à ternir l'éclat du plus beau rôle que jamais mortel ait joué, pour des raisons secrètes dont il aurait été préalablement instruit. 11 faut que ces raisons aient été instantes et du moment. D'après tous les rapports, c'est lui qui n'a point voulu attaquer quand tout lui annonçait le succès, quand les généraux autrichiens brûlaient du désir de se battre et juraient d'être vainqueurs. Les approvisionnements de toute espèce manquaient et ce fut le principe des maladies cruelles qui ont presque enlevé un tiers de l'armée.

Le 24 septembre, il y eut un comité tenu, où l'on agita la question de savoir si l'on attaquerait oui ou non. Le maréchal de Castries (2) qui s'y trouvait, fit un discours plein de force et qui produisit le plus grand effet; il prédit tous les inconvénients de la retraite devant une armée aussi nombreuse que l'on n'avait point entamée. 11 les prédit tous. Le roi penchait pour la bataille. Le duc parut irrésolu et leva la séance en disant au marquis de la Rozière (3), maréchal général des logis de l'armée des princes : « Eh bien, M. de la Rosière, nous reverrons nos cartes. » Le

(1) Ces prédictions devaient se réaliser plus tard.

(2) Charles-Eiigène-Gabriel de la Croix, maréchal de Castries, se distingua particulièrement pendant la guerre de Sept Ans. Il fut ministre de la marine, en 1780, et maréchal de France en 1785. Il quitta la France au début de la Révolution, et alla demander asile à son ancien adversaire, le duc de Brunswick. Il commandait une division de l'armée des princes dans l'expédition de Champagne.

(3) Un des meilleurs officiers d'état-major de l'armée française. Il avait émigré en 1791, et fit toute la campagne de 1792.

roi, sur ce propos, dit : « je vois que nous attaquerons aprèsdemain. »

L'armée coalisée est restée encore quatre jours sans faire un mouvement et le 28, jour même où le duc fit paraître son second manifeste, il donna Tordre de la retraite. Un aide de camp français, qui vint à Verdun, a dit que si l'on avait engagé la bataille le 20, les troupes de ligne auraient passé du côté des alliés et que les gardes nationales se seraient sûrement débandées.

Il est probable que Dumouriez a intimidé le roi de Prusse sur les projets de l'Autriche, les difficultés de l'intérieur et le résultat de son entreprise, et que le duc de Brunswick a trompé Dumouriez en l'assurant, pour couvrir sa retraite, que le roi de Prusse se détacherait de l'Empereur. Quelque étonnante que paraisse cette supposition, elle se fonde sur les relations secrètes des deux généraux, sur la sécurité avec laquelle le duc de Brunswick a opéré sa retraite avec une armée criblée de maladies, sur les intérêts qu'avait le roi de Prusse de ne point s'engager trop en avant dans une entreprise dont le succès eût ajouté, s'il eut été aussi prompt, d'immenses moyens à ceux de son rival.

Il paraîtra peut-être extraordinaire que toutes ces réflexions n'aient pas été faites, que toutes ces possibilités n'aient pas été posées dans le principe. Mais enfin, il est constant qu'il y a eu erreur et plus d'erreur que de mauvaise volonté, de la part des généraux surtout, à qui il serait bien dur d'en attribuer. La cause la plus probable de l'abandon de la marche sur Paris, celle qui a été déterminante et que l'on ne dit pas, est la conviction que l'on a acquise, chez les alliés, que la campagne exigerait plus de temps que l'on ne lavait prévu et des efforts considérables peut-être. Or, aucune des deux puissances alliées ne voulait et ne pouvait s'engager à fond en France, en laissant derrière elles les affaires de Pologne non réglées.

Le duc de Brunswick est trop grand homme de guerre pour s'être déterminé à un parti si préjudiciable à sa gloire, sans les plus puissantes raisons. Ses manœuvres, depuis qu'il est séparé de l'armée autrichienne, ont toutes été habiles et heureuses. En général le duc est timide et voit surtout les difficultés des choses,

mais il est probe et intègre et on le verra sans doute prendre sa 'evanche.

L'armée de Clerfayt se maintient toujours dans ses postes auprès de Juliers et de Cologne. Dumouriez a arrêté ses progrès. Le mécontentement extrême du pays l'occupe beaucoup. A l'arrivée des renforts, l'armée autrichienne recouvrera ce qu'elle a perdu, en partie par la maladresse du duc Albert.

L'impératrice de Russie offre un asile dans ses Etats aux émigrés qui sont sans ressources, et des moyens pour y établir une colonie. Beaucoup de ces infortunées victimes de l'honneur se disposent à profiter de cette affligeante ressource.

La propagande était un des moyens de la Révolution et la propagande amenait la conquête. Mais la conservation de la conquête devint une nécessité pour le gouvernement, pour se maintenir au pouvoir; il ne pouvait y renoncer sous peine de voir sombrer son œuvre et l'œuvre sombrera sous le poids de cette nécessité. Napoléon lui-même, héritier de cette révolution, dut faire de la conquête son moyen de gouvernement, et ne put et ne voulut abandonner à aucun moment les territoires conquis sous peine de perdre son autorité et sa raison même d'exister; il sera écrasé, avec la France, sous le poids de ces conquêtes.

Comme le dit très bien M. de Bray, les Jacobins, les premiers, ne pouvaient à cette époque évacuer la Belgique sur les injonctions de l'Angleterre, c'eût été la ruine de leur pouvoir en France.

La Haye, le 26 janvier 1795.

Mylord Auckland (*) a remis hier un mémoire aux États généraux où il les presse de joindre leurs efforts à ceux de l'Angleterre pour combattre l'ennemi commun. Vous aurez été content de la note de Mylord Grenville (*) du 31 décembre, elle

(1) William-Eden lord Auckland député de Woodstock jusqu'en 1793, secrétaire d'État en Irlande, vice-trésorier d'Irlande; il fut chargé de missions importantes à Versailles, Madrid, et était à cette époque Ministre plénipotentiaire à La Haye.

(2) Guillaume-Wyndham Grenville, député de Buckingham, un des meilleurs orateurs des Communes. En 1790, il était Ministre de l'Intérieur, puis des Affaires étrangères. Après le 10 août, il avait rappelé de Paris Lord Gower. Il refusa de recevoir Chauvelin qui représentait la France à Londres et lui intima l'ordre de

LE ROI DE PRUSSE A FRANCFOKT. o45

est noble, ferme et sagement détaillée (V. Gazette de Leyde, n° 8-93). Depuis, par des lettres particulières, on a su ici que la négociation avait continué entre Mylord Grenville et M. Chauvelin (*); le prince a vu celui-ci qui a insisté sur une audience qu'on n'a pas cru devoir lui refuser puisqu'on avait cru devoir lui répondre. Mais où voulez-vous que tout cela aboutisse? Il y a des gens qui craignent que les négociations se prolongent. La dispersion de la flotte française dans la Méditerranée pourrait rendre cela plus vraisemblable parce que le péril est moins urgent, mais l'Angleterre n'a plus deux partis à prendre. La France s'est embarquée trop avant pour reculer. C'est impossible, parce que 1° ce pouvoir n'en est pas un : 2° parce qu'une fois lancée dans la carrière de sottises et d'horreurs, où les Jacobins se promènent depuis longtemps, il ne leur est plus permis de s'en tirer. L'opinion de leurs peuples les y retiendra jusqu'à ce qu'ils y périssent; des tempéraments sont inadmissibles pour les gens qui les ont tous violés. Si le pouvoir exécutif voulait évacuer la Belgique, refermer l'Escaut, restituer la Savoie, rendre Mayence,etc, il ne le pourrait pas. Or, implicitement, la note de Mylord Grenville exige tout cela et l'Angleterre ne peut plus transiger sur ces points importants, pas plus que l'Europe entière; il faut donc qu'on les chasse de là et qu'on les écrase, autrement on ne peut compter sur rien. Nul parti en France n'a une supériorité décidée et cela ne sera pas de si tôt. Celui du duc d'Orléans annoncerait au moins un centre d'union plus redoutable. Mais ce malheureux s'est vendu aux Jacobins qui ne semblent le servir que pour se servir eux-mêmes. Supposez qu'après le massacre du roi, que j'ai depuis longtemps regardé comme inévitable, il devienne roi lui-même; comment peut-il régner dans un Etat qui est tout plein de l'horreur qu'inspirent ses actions ou du poison qui découle de ses principes.

sortir de Londres dans les vingt-quatre heures et d'Angleterre dans les huit jours. Il fit déclarer la guerre à la France en février 1793. Il quitta le ministère «avec Pitt, en février 1801 .

(1) François-Bernard de Chauvelin, aide de camp de Rochambeau, ambassadeur à Londres avec Talleyrand, conseiller d'État et comte de l'Empire, en 18 10, député dans la Restauration.

Tout cela me porte donc à croire qu'il est impossible que la France recule, non plus que l'Angleterre.

La Haye, le 28 janvier 1793.

J'ai lu la note de lord Auckland aux États généraux, en date du 25 janvier: elle est très forte, elle contient une sortie énergique contre les horreurs dont le gouvernement français s'est rendu coupable, contre ses principes destructeurs, ses vues d'agrandissement, etc. Elle provoque de la part de la Hollande les mesures les plus vigoureuses contre ces ennemis du genre humain... Ah! si l'Angleterre avait parlé plus tôt sur ce ton !... enfin, l'on fait dans ce roj aume les armements les plus formidables.

La province de Hollande a accédé, le 25, à la proposition d'un surcroît de 14,000 hommes de troupes de terre; une seule pro vince reste encore à émettre son vœu sur cet objet. La province de Hollande fait un emprunt à 4 1/2 qui aura le meilleur succès. Cependant la marche de cette république est un peu lente, il y a même eu un moment où, dans plusieurs de ses parties les plus importantes, les intentions n'étaient rien moins que bonnes. L'ouverture de l'Escaut, le décret du 19 novembre, et la conduite de brigands que les Français ont tenus à Mayence et dans les Pays-Bas ont retourné les esprits; le massacre du roi achèvera de les guérir. Mais il est certain qu'à Utrecht on a été pendent huit jours dans de grandes alarmes fondées. Plus j'examine, plus je réfléchis et plus une guerre entre la Hollande et l'Angleterre, et la France, me paraît inévitable. Mais ce qui m'inquiète, c'est le peu d'activité que l'on met ici à couvrir les frontières sur lesquelles cependant il est aisé de présumer que tous les efforts des Français se dirigeront. A-t-on oublié que l'envahissement de la Hollande est le plan favori de Dumouriez et ce général n'a-t-il pas assez prouvé combien il était dangereux? Peut-être l'Angleterre ne gagnera-t-elle rien à précipiter la Hollande dans des déclarations antérieures à l'entier développement de ses moyens militaires. L'Angleterre n'a rien à craindre

et la Hollande a encore beaucoup à redouter. Je ne serais point du tout surpris de voir la France commencer les hostilités contre elle.

Bien des gens se défient encore des intentions de l'Angleterre relativement aux puissances coalisées et cela me paraît naturel. Mais quelles que soient ces intentions, elles n'empêcheront point ces puissances de poursuivre envers la France la juste réparation des pertes qu'elles ont souffertes.

On écrit que la révolte est sur le point d'éclater en Irlande. Comment balance-t-on encore lorsque l'on ne peut douter du principe commun de ces insurrections générales?

On parle beaucoup du démembrement de la Pologne comme d'un moyen de dédommagement pour la Prusse, l'Autriche et la Russie, et comme d'un équivalent que l'on abandonnerait à ces puissances pour sauver l'intégrité du territoire français. Je crois bien au démembrement de la Pologne, mais je crois que la Russie et la Prusse seules y auront part, si l'Autriche parvient à se dédommager aux dépens de la France. Cela me paraît plus conforme à la position géographique des lieux et aux anciennes relations de l'Alsace et de la Lorraine avec l'Autriche. D'ailleurs, ne faudra-t-il pas satisfaire aux griefs de l'Empire? Le roi de Prusse ne peut vouloir s'agrandir si loin du centre de ses États, à moins que l'on ne propose des échanges du côté du Clèves. Mais la Hollande est intéressée à ne point se donner un nouveau voisin trop puissant et l'Angleterre y veillera. Celle-ci aura donc beau jalouser les projets des autres, elle ne peut nous atteindre sur le continent et la ressource de lâcher la Porte contre la Russie ne servirait qu'à ouvrir à celle-ci la voie vers de nouveaux succès.

Quoi qu'il en soit, le démembrement de la Pologne est l'objet des préoccupations constantes de la Prusse et de l'Autriche qui ne peuvent y laisser la Russie s'y agrandir à volonté. La Prusse semble certaine d'en avoir une part, mais elle ne peut rester indifférente sur l'importance de ce qu'elle obtiendra. D'autre part, l'Autriche suit d'un œil attentif les accroissements certains de ses deux voisins, alors que les indemnités qu'elle entrevoit ne sont encore que fort problématiques. Ces sentiments qui sont

de nature à empêcher les Prussiens, comme les Autrichiens, de s'engager à fond en France, ne sont évidemment pas étrangers aux hésitations et à l'échec de leur première campagne.

Pendant ce temps, la Convention avait fait le procès de Louis XVI. D'abord on espéra sauver la vie de l'infortuné monarque, mais la découverte d'une armoire secrète renfermant des papiers de Mirabeau fort accablants pour le roi, fit perdre toute confiance.

Dès lors, le projet des Girondins et des modérés, qui espéraient obtenir la détention jusqu'à la paix, devint irréalisable.

Le 3 décembre, Pétion fit voter que le roi serait jugé par la Convention. Le 11, Louis XVI fut amené à la barre de l'Assemblée. Les votes commencèrent le 15; sur 720 députés présents, 683 déclarèrent que Louis était coupable; 283, dont les Girondins, demandèrent l'appel au peuple qui fut refusé par 424 voix.

Le scrutin sur la peine fut clos le 17 janvier, à 8 heures du soir. Sur 749 membres, 721 votèrent; 561 voix furent pour la mort pure et simple.

La majorité absolue pour la validité du vote était de 561 voix. Les scrutateurs ajoutèrent aux 561 voix ayant voté la mort pure et simple 26 voix ayant voté la mort avec possibilité de sursis, et ainsi la peine de mort fut prononcée par 587 voix sur 721 votants.

« Malgré toute la machine d'intimidation que les Montagnards avaient montée autour des modérés, la révolte des cœurs et des consciences contre la raison d'État demeura telle jusqu'à la dernière heure, qu'il s'en fallut de quelques voix que la mort ne fût point prononcée. » (A. Sorel, L'Europe et la Révolution française.)

P. S. — Le 25, à H heures du soir, on a reçu ici la nouvelle affreuse de la mort du malheureux roi de France, Louis XVI. Il à été exécuté sur la place Louis XV, le 21, à 9 \/y2 heures du matin. Son jugement a été prononcé le 18, à la majorité de cinq voix! Le duc d'Orléans a entraîné la Convention. Le roi a interjeté appel au peuple, ce qui a été refusé. Il a demandé un délai de trois jours pour se préparer à paraître devant Dieu. Refusé. Il a demandé qu'on prît soin de sa famille, de ceux qui l'avaient servi. On a passé à l'ordre du jour. On Fa. conduit en voiture à la place Louis XV. Il a paru pendant la route abattu, mais résigné et calme. Il a monté sur Féchafaud avec fermeté, a arrangé lui-même ses cheveux sous son bonnet et il a voulu haranguer

le peuple, mais le bourreau la mis en devoir de subir son supplice; il n'a pu proférer que quelques mots qu'un roulement de tambours, ordonné par Santerre, a empêché d'entendre. Les bourgeois avaient ordre de rester chez eux. Pas un n'a remué dans cette ville exécrable. Un seul garde du corps a poignardé Saint-Fargeau qui avait opiné pour la mort du roi.

On s'attend à d'atroces proscriptions et la France, devenue un objet d'horreur pour l'univers, n'est peut-être pas encore à la moitié de la carrière de crimes et de malheurs dans laquelle des monstres l'ont lancée.

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