‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 53 sur 92 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

L'invasion de la Hollande. — La bataille de Nerwinden. — La perte de la Belgique.

L'exécution de Louis XVI, que M. de Bray avait tant de fois prédite dans ses lettres précédentes, avait eu lieu le 21 janvier. La Révolution jetait en défi, à l'Europe, la tête d'un roi, pour affirmer sa volonté inébranlable de ne répondre à l'intervention étrangère que par cette sanglante déclaration de guerre aux rois; la réponse de l'Europe fut la coalition de 1793.

Mais ce n'est plus contre une faction, contre un gouvernement, comme le dira plus loin M. de Bray, que lutteront les puissances coalisées, c'est contre la France elle-même, pour la vaincre et la démembrercar non seulement elle est devenue pour l'Europe un foyer d'insurrection, mais une menace perpétuelle pour sa sécurité, et ce grand duel ne s'achèvera qu'à Waterloo.

Or, à ce moment où linvasion et le démembrement la menaçaient, la République était exposée à une tentative de dictature militaire et elle allait être déchirée par une guerre civile. Dumouriez, sur l'ordre de la Convention, avait envahi la Hollande. L'entreprise était dangereuse avec une armée désorganisée devant s'appuyer sur la Belgique qui se soulevait. Dès le début il s'empare de Bréda, mais il est bientôt arrêté par l'offensive de Cobourg et de Clairfayt qui obligent son lieutenant Miranda à lever le siège de Maestricht; les Autrichiens occupent Liège, l'insurrection se propage dans toute la Belgique. Le Conseil exécutif, devant le danger, doit rappeler Dumouriez. Celui-ci. irrité de son échec dû aux exactions des agents politiques et financiers de la Convention, va reporter sa colère contre les Jacobins de Paris. Il écrit à la Convention une lettre qui est un véritable manifeste de chef de parti; puis, avec 45,000 hommes qu'il a réunis il marche contre les Autrichiens. Après un succès à Tirlemont, le 16 mars, il les attaque à Neerwinden et y subit un échec qui l'oblige à la retraite.

M. de Bray nous donne une fidèle relation de cette bataille qui allait obliger les Français à défendre leurs frontières menacées. Dumouriez

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remplaça ses projets de dictature par une véritable rébellion. II négocia avec les Autrichiens et le prince de Cobourg pour obtenir une suspension d'armes, afin qu'il pût, en toute liberté, marcher sur Paris, renverser les conventionnels et rétablir la monarchie. xWais ses troupes refusèrent de le suivre et il dut passer précipitamment dans les lignes ennemies. Telle fut la triste fin de sa carrière politique et militaire.

La Haye, 51 janvier i 793 (1).

M. de Maulde est arrivé ici le 28, au soir. On a fait courir le bruit qu'il fuyait les patriotes et venait ici chercher un asile; il n'y a pas un mot de vrai. Ce qui l'est, c'est que Maulde est l'intime de Dumouriez; qu'il a eu avec celui-ci une conférence à Gand; que Lebrun (2), ministre des AlTaires étrangères, est en tiers avec ces deux derniers; qu'ils ont ensemble concerté un plan qui peut devenir funeste à la Hollande. Des gens dignes de foi m'ont assuré que Maulde était chargé de demander sous quatre jours une explication catégorique aux Etats généraux, et si cette déclaration n'était pas suffisante, de leur déclarer la guerre de la part de la République. Maulde a demandé une audience à Yander Spiegel, il l'a eue le 28, au soir. J'ignore quels sont les résultats de cette entrevue. Dumouriez est à Bruxelles depuis le 27 et l'on ne doute point qu'il n'y prépare tout pour une invasion de la Hollande. Rien n'est prêt pour la défense et l'on croit que Bréda ne peut tenir si on l'attaque promptement, mais on mettra le pays sous l'eau et l'on pourra du moins sauver la province de Hollande. Des lettres de Paris disent que la Convention va incessamment déclarer la guerre à la Hollande et à l'Angleterre. Cela m'avait paru conséquent aux principes et aux habitudes de ces Messieurs. Je ne vois, en effet, aucune échappatoire pour la Hollande. Elle pourrait se déclarer neutre, mais l'Angleterre exigeant qu'elle agisse dans une entière conformité avec

(1) A S. A. E. Mgr le Grand Maître de Malle.

(2) Tondu, dit Lebrun, d'abord journaliste, entra dans les bureaux de Dumouriez et fut nommé, après le 10 août, ministre des relations extérieures. On a dit en effet, comme le laisse supposer M. de Bray, qu'il avait formé, de concert avec son protecteur Dumouriez, le projet de sauver Louis XVI. Enveloppé dans la proscription du parti de la Gironde, il fut condamné à mort, le 27 décembre

elle, cela n'est plus possible. D'ailleurs, il serait absurde que l'Angleterre fit la guerre parce que les droits de son alliée ont été violés, tandis que cette alliée même resterait neutre dans une querelle qui est la sienne; et puis, la Hollande restant neutre, la France aurait cbez elle tous les moyens d'approvisionnement qu'il est important de lui ôter. Je m'attends donc à cette guerre, surtout depuis la mort du roi, qui a rompu tout moyen de conciliation et heurté tous les sentiments et toutes les idées d'humanité et de bienséance politique La Hollande n'a pas 50,000 hommes sur pied, mais elle a ses écluses et sa marine et l'armée prussienne est toute rassemblée à Vesel. Une grande célérité peut donc seule assurer quelques succès à Dumouriez et voilà ce qui me fait croire à son plan d'invasion.

Le comte de Stahremberg, d'après des avis particuliers, m'a dit que le projet que l'on avait à Paris relativement à la reine était de la faire juger comme complice de la fabrication de faux assignats, de la faire fouetter et marquer et de la renvoyer au delà des frontières. La plume se refuse à tracer de pareilles horreurs.

L'entrée des troupes prussiennes en Pologne, sous les ordres de Mœllendorff, confirme mes idées sur les vues que l'on a sur ce pays et sur l'importance des préoccupations qu'elle éveille chez les alliés et qui rendent impossible une action sérieusement conduite de leurs armées contre les troupes républicaines. Je me confirme de plus en plus que ce sont les affaires de Pologne qui auront sauvé la République française, si elle parvient à surmonter les dangers qui l'entourent.

La Haye, 26 février 17930 .

Il paraît certain que Dumouriez a manqué son coup ou plutôt que la précipitation avec laquelle la Convention nationale a déclaré la guerre le lui a fait manquer. On m'a assuré que lorsqu'il avait reçu la nouvelle du décret du 1er février, il avait sauté de rage, en s'écriant que ces gens lui avaient gâté

(1) A S. A. È. Mgr le Grand Maître de Malle

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