L INVASION DE LA HOLLANDE
toutes ces affaires. Il est constant qu'il avait fait des propositions d'arrangement à Lord Aukland (*) et que celui-ci avait reçu ordre de les écouter. Sans doute ces propositions n'étaient qu'un leurre pour gagner du temps, mais ce temps était nécessaire pour préparer ses opérations et l'éclat qui les a devancées leur a fait un tort irréparable.
Depuis ce moment, quoique l'activité ne soit pas le partage de ce gouvernement, dont la forme complexe et l'inquiétude républicaine entravent la marche, on a pris en Hollande des mesures sérieuses pour arrêter l'ennemi. On a fait passer en hâte des troupes à Breda, à Bois-Ie-Duc, Gertruydenberg, Venloo, etc On a inondé la baronnie, la mairie de Gorcum ; on a placé du canon sur les digues, vers le Moerdyck, etc. On a armé et on arme encore des chaloupes canonnières et des péniches pour défendre les rivières. On attendait hier au soir 2,000 Anglais qui sont l'avant-garde du corps auxiliaire fourni par la Grande-Bretagne.
Le plus grand bien qui ait résulté des délais que Dumouriez a été forcé d'apporter à l'attaque de la Hollande a été de rassurer les esprits qu'un coup subit eût infailliblement abattus. Le courage renaît vers les espérances. Les secours arrivent de tous côtés ; de nouveaux corps de troupes s'organisent dans l'intérieur. On forme des compagnies d'émigrés de 100 hommes chacune, on en a admis provisoirement 600 qu'on répartira dans différentes places. Ces infortunés n'ont demandé que du pain et du fer.
Les princes sont toujours à Hamm. Monsieur, par une déclaration du 2S janvier, s'est proclamé régent et a institué, par lettres patentes de même date, le comte d'Artois, lieutenant général du royaume et les maréchaux de Broglie et de Castries, ministres; le comte d'Artois ne partira pas avant quinze jours pour Pétersbourg. Ils ont reçu 16,000 louis du roi d'Angleterre.
Les troupes hanovriennes ont l'ordre de marcher au nombre
(1) 23 janvier.
de 12,000 hommes qui, joints aux 4,000 pour le contingent, formeront 16,000 hommes commandés par le duc d'York, que l'on attend ici sous peu de jours. Lake commandera les Anglais. Les feuilles anglaises donnent une liste nombreuse de corsaires français pris. Ce début pourra dégoûter les armateurs sur lesquels on comptait beaucoup en France. En Angleterre, les esprits sont très animés contre les Français et, de quelque côté que je l'envisage, je ne vois point pour la France d'issue favorable à cette campagne entreprise contre la généralité des puissances, si ces dernières restent unies. La réunion des armées de Clerfayt et du prince Frédéric de Brunswick est opérée ; elles sont sous le commandement du prince de Cobourg. Le prince n'attend plus que la grosse artillerie pour ouvrir la campagne avec activité.
Dumouriez a tâté la Hollande de divers côtés sans pouvoir l'entamer, il a éparpillé son armée en petits corps. Cependant on n'est point sans inquiétude de Bréda, dans laquelle les inondations et l'ennemi ont empêché le général Dumoulin, excellent officier, qui devait remplacer Byland, de pénétrer. Les Français avaient le projet de passer leMoerdykpour se porter par Dordrecht sur Rotterdam ; mais ce plan paraît également manqué. Ils ont formé une légère attaque sur Wilhemstadt où ils ont été repoussés. Partout les eaux et les digues leur ont offert jusqu'ici des obstacles insurmontables et il n'y aurait pas ici le moindre sujet d'inquiétude si les esprits, dans l'intérieur, ne se ressentaient encore de la dernière révolution. Mais j'apprends qu'à Amsterdam l'on est fort tranquille, malgré les pertes que la cessation de toute communication avec la France fait essuyer au commerce. Du salut de la Hollande dépend celui de l'Europe. La Hollande prise, les Français y trouveraient un arsenal formidable, des magasins immenses, des chantiers bien fournis et un numéraire qui les rendraient les arbitres de toutes les fortunes de la terre. Mais si, comme tout l'annonce, elle échappe aux dangers qui la menacent encore, alors la France peut s'attendre aux plus tristes destinées. La famine et la guerre ne seront pas ses seuls fléaux et tout ce que
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la rage des factions, la fluctuation des opinions peuvent produire de calamités continuera de désoler cet empire.
Le système de dédommagement dont j'ai plus d'une fois parlé se manifeste bien clairement aujourd'hui en Pologne. Les Prussiens sont déjà maîtres de Thorn, Dantzig et des districts de Posen Kalitch. La Russie, d'accord avec eux, occupe le reste et sans doute l'Autriche qui suit cet événement avec une attention anxieuse, trouvera sa compensation dans le Midi, si ses armes y sont heureuses. Tel sera donc le résultat d'une révolution dont le principe annonçait au inonde de si grands exemples de gloire et de félicité.
Les affaires, dans la Belgique, continuent d'être fort inquiétantes pour les Français qui sont obligés d'y laisser beaucoup de troupes pour en assurer l'occupation.
Nous trouvons dans les papiers du comte de Bray une relation du siège de Maestricht par Miranda et de la bataille de Neerwinden que nous croyons intéressant de publier.
Dès le 3 février 1795 nous avons été investis dans Maestricht par les patriotes sous les ordres de Miranda (*) et resserrés de plus en plus jusqu'au 18. Il paraît que nous avions 25,000 hommes autour de nous.
Le 19, au matin, on aperçut des travaux commencés pour attaquer la place du côté de la porte de Bois-Ie-Duc et du côté de Wijk iN. et E.) à 8 à 900 toises. On commença à les canonner pour retarder les travailleurs et on continua avec succès pendant tout le siège. Miranda fit sommer le même jour le gouverneur, qui répondit avec dignité et fermeté. Ail heures du soir, les bombes commencèrent à pleuvoir dans la ville, l'ennemi tirant avec onze mortiers ; cette pluie a duré jusqu'à i 1 heures du soir, le 2 mars. Le lendemain matin on s'aperçut que l'ennemi s'était retiré abandonnant quelques mortiers, il a jeté, pendant les six jours, plus de six mille bombes; 1,400 maisons ont été endommagées, mais il n'y a pas eu plus de 40 personnes tuées ou blessées, tant de la garnison que des habitants, ce qui est un miracle. L'ennemi n'a pu tirer de canon; dès qu'il travaillait à une batterie, elle était écrasée par le feu de la place. Pendant son feu de mortiers, il a toujours étendu ses travaux, mais sans
(1) Lieutenant de Dumouriez qui, à ce moment, s'emparait de Bréda.
s'approcher de la place; il n'a pas eu le projet de l'attaquer autrement.
Lorsque le gouverneur (*) se vit investi, il voulut nous faire sortir. On lui représenta que ce n'était plus possible et on lui demanda même de faire rentrer les émigrés qui étaient dans des villages voisins, lui offrant de prendre les armes pour défendre la place. La proposition fut acceptée par le gouverneur qui, je crois, le désirait, la garnison étant faible et passablement mauvaise. Nous avons donc été au nombre de 1,164, organisés tant bien que mal et nous avons été commandés par MM. du Rosel et de Blangy. lieutenants-généraux. Nous avons contribué à sauver la place, par l'opinion; nous avons tranquillisé le gouverneur, encouragé la garnison et donné de la confiance aux habitants. La noblesse française a joué ici un beau rôle, vu l'importance de la placeront la prise eût tout perdu ou au moins fait manquer la campagne. Pendant que Dumouriez faisait ainsi attaquer Maestricht par Miranda avec 25 à 28,000 bommes, il prenait avec 30,000 hommes Bréda, Gertruydenberg et Klundert d'où il menaçait la Hollande et puis il est allé échouer devant Willemstad dont le gouverneur s'est défendu en héros.
C'est Tapproche des Autrichiens qui détermina Miranda à lever le siège de Maestricht et à se retirer sur Tongres, fort en désordre. M. le prince de Cobouri> sentant l'importance de cette place et craignant pour elle d après ce qui s'était passé à Bréda, résolut de nous secourir sans attendre ses renforts. Après avoir passé la Roer, à Duren, pendant la nuit, il attaqua le 1er mars quatre postes retranchés des Français et les força tous. M. de Cobourg, avec la colonne du centre, a emporté le retranchenent d'Altenhoven et tua de 4 à 5,000 hommes sans essuyer aucune perte; de là, il marcba à Rolduc. où étaient aussi de grands retranchements, mais où l'ennemi ne l'attendit pas. Il continua sa marche jusqu'ici où il arriva le 3, à midi. Chemin faisant, il tailla en pièces, à Fauquemont, quelques régiments dont très peu échappèrent.
Le 3 au soir, le prince Charles avec l'avant-garde atteignit Miranda, à Tongres, et lui tua du monde. Il se rendit maître ensuite de la ville où il prit de grands magasins.
Le 3 mars, après le passage de la Roer, la colonne de gauche commandée par le duc de Wurtemberg, emporta les retranchements en avant d'Aix-la-Chapelle, en tuant beaucoup de monde, puis il s'empara de la ville où il ne tua que 57 hommes, mais
(1) Prince de Hesse.
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ayant atteint les patriotes dans les bois à une demi-lieue, il en hacha plusieurs milliers et continua à tuer jusqu'à Visé, où il défit un corps de patriotes qu'il y trouva rassemblé; le reste des Français passa la Meuse et rougit son pont. Ensuite M. le duc deWurtemberg marcha sur Liège qu'il trouva (le 5 mars) évacué, quatre heures plus tôt il aurait pu tailler en pièces tout ce qui y était; tout était dans le désordre et l'effroi. S'il ne rencontra pas l'ennemi, il y trouva au moins cent pièces de canon abandonnées ; il en avait pris six à Aix-la-Chapelle et M. de Cobourg vingttrois à Altenhove. Il prit à Liège de grands magasins de fourrages, de vivres, d'habits, guêtres, souliers, etc, et dix-sept mille fusils.
Le même jour, 5 mars, le général La Tour, avec la colonne de droite, avait marché par le pays de Juliers. Il tailla en pièces un corps de patriotes qu'il rencontra, poussa tout et s'empara de Ruremonde qu'il trouva abandonné.
Ceci fait, les trois colonnes ont marché pour se réunir à Saint-Trond. Toute l'armée, forte de 50 à 60,000 hommes, y fut réunie le 14. Les premières troupes arrivées avaient battu une arrière garde de patriotes Le 15, M. de Cobourg établit à Saint-Trond son quartier général. Le 16, comptant que l'ennemi n'oserait lui tenir tète et trompé par les rapports qui disaient que Tirlemont était évacué et qu'il fuyait, il assigna cette ville pour son quartier général et des villages autour pour toute l'armée, mais au lieu de faire marcher l'armée ensemble, il ordonna à chaque régiment de se rendre à son cantonnement pendant que les vivres et les équipages marcheraient par la chaussée de Tirlemont. On marchait avec sécurité et on était à moitié chemin, lorsque l'attention fut éveillée par le bruit du canon. Bientôt après on apprit que l'armée française avançait et qu'elle était rentrée dans Tirlemont, après avoir plié les avantpostes. M. de Cobourg pensa d'abord à se replier sur Saint- Trond, où il envoya les équipages, mais craignant qu'un mouvement rétrograde ne fit un mauvais effet, il envoya l'ordre à tous les régiments de se rendre sur un champ de bataille à trois quarts de lieue de Tirlemont; à mesure qu'ils arrivaient, on les rangeait, mais le canon ennemi les incommodait tellement qu'il fallut se retirer près de Saint-Trond, à Halle. Dumouriez qui n avait que 30,000 hommes, ne poursuivit pas. *
Le dimanche 17, M. de Cobourg, mal instruit des forces de l'ennemi, au lieu de l'attaquer s'occupa de se poster sur les hauteurs de Landen, les Gettes devant lui, sa droite longeant la chaussée et approchant de Saint-Trond, pour garder ses
vivres et ses équipages qui y étaient, et la gauche ayant devant elle le village de Neerwinden qu'elle occupait.
Le 18, au matin, Dumouriez, qui avait reçu la nuit 50 mille hommes qu'il avait fait venir de la baronnie de Bréda, en l'évacuant et levant le siège de Willemstad, se détermina à attaquer M. de Cobourg, sentant qu'il était perdu s'il laissait arriver le prince Frédéric avec les Prussiens qui venaient de lîois-le-Duc et le baron de Beaulieu (l) qui venait de Namur. A 7 heures, il parut à la portée du canon des Autrichiens; il attaqua au centre où il fut repoussé, il poussa sa gauche en une longue colonne peu épaisse jusqu'au de là de Léau, très près de Saint-Trond pour tenir en échec la droite des Autrichiens et leur faire craindre pour leurs vivres et leurs équipages.
Pendant que Dumouriez manœuvrait ainsi au centre et à sa gauche, il avait porté ses principales forces à sa droite, voulant culbuter la gauche des Autrichiens pour prendre le reste à dos, empêcher la communication avec Beaulieu et ôter toute retraite sur Huy. Pour parvenir à ses fins, il commença par prolonger sa droite pour dépasser les Autrichiens et les prendre en flanc. Quoiqu'il couvrit sa marche, Clerfayt s'en aperçut et se prolongea par sa gauche; mais Dumouriez, qui s'était fortifié de ce côté-là, lui était bien supérieur. Pendant qu'on déployait ainsi, il s'établissait des batteries des deux côtés qui faisaient un feu terrible et tuaient beaucoup de monde; c'était une pluie de boulets et d'obus. Il se fit quelques charges partielles où les patriotes eurent l'avantage.
Vers midi, Dumouriez attaqua le village de Neerwinden; il l'emporta après avoir enfoncé et mis en fuite les grenadiers hongrois. Maître de ce village, il y établit des batteries, qui tirant à cartouche sur l'aile gauche autrichienne, y mirent un grand désordre; elle souffrait beaucoup; à 5 heures elle avait perdu de son terrain et se rompait. Le prince de Cobourg tint conseil, on proposa de se retirer sur Hannut, de là à Huy où on passerait la Meuse, et d'abandonner tous les équipages et les vivres de l'armée, qui n'avait pas reçu de pain depuis trois jours ; un autre dit qu'il fallait prendre des troupes à la droite pour rétablir le combat ; on ne savait que faire, on perdait la tête. Heu-
(1) Jean-Pierre baron de Beaulieu, général autrichien. Aide de camp du maréchal Daun, pendant la guerre de Sept Ans. Il eut le commandement d'un corps d'armée autrichien pour réprimer la révolution des Pays-Bas. Il fit la campagne de 1792-1793 en Belgique contre les Français et était en 1796 commandant en chef de l'armée d'Italie.