CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR L ANGLETERRE
Considérations politiques sur l'Angleterre.
Pitt, dit très justement M. de Bray, ne voulait pas la guerre. Lui qui avait relevé les finances anglaises ruinées par la guerre d'Amérique et dans ce but diminué les armements, jugeait que la guerre compromettrait ses plans au moment où la Russie s'apprêtait à partager la Pologne. Il dut la faire par nécessité, pour défendre la Constitution menacée par le parti démocratique qui avait grandi à Londres et que les clubs français encourageaient, pour défendre la Hollande qui réclamait en vertu des traités des secours de l'Angleterre. L'exécution de Louis XVI, en surexcitant l'opinion publique des deux côtés du détroit, déchaîna le conflit. Mais, si les Anglais en intervenant voulaient venger la mort du roi et maintenir l'équilibre des puissances continentales, ils espéraient bien aussi s'indemniser des charges de la guerre en s'emparant des colonies françaises et en imposant à l'Europe leur domination sur mer; cet espoir s'est pleinement réalisé.
La politique de l'Angleterre apparaît clairement déjà dans sa lenteur à attaquer, puis dans son désir manifeste de porter tout son effort en Flandre et en Hainaut. M. de Bray, qui est à cette époque à Londres, nous indique parfaitement celte politique dans une lettre au comte d'Hohenthal, du 21 mars 1793. Pourquoi le ministère anglais n'envoie-t il pas des secours dans l'Ouest où les armées vendéennes remportent victoires sur victoires ? Pourquoi Pitt répond-il au baron de Jacobi qui lui démontre la nécessité évidente de soutenir les Vendéens « qu'il n'avait pas encore des notions assez complètes sur l'état des choses dans l'intérieur? » C'est que l'Angleterre veut avant tout laisser la France s'affaiblir elle-même, défendre les Flandres et occuper Dunkerque et que peut-être ses moyens d'action, limités en ce moment, ne lui permettent pas de diviser ses efforts en leur conservant des chances suffisantes d'efficacité.
Ainsi on s'explique pourquoi l'Angleterre n'a pas favorisé les projets du comte d'Artois, elle ne lui a pas fourni les moyens pratiques de débarquer avantageusement sur les côtes de Bretagne, tandis que de son côté Catherine le payait de bonnes paroles, se contentait de pousser les rois d'Europe à l'attaque de la France dans une croisade contre les Jacobins, bien décidée, pendant ce temps, à ne s'occuper que des seules affaires de Pologne.
Londres, le 22 mars 1793 (l).
Je crois que Du mouriez, avec son hymne des Marseillais, aura bien de la peine à rallier ses troupes. Elles se distinguent,
(1) Au comte de Hohenlhal, ministre de Saxe.
en attendant, par les excès d'une barbarie exécrable. A Anvers ces malheureux ont ruiné les chefs-d'œuvre des Rubens et des Van Dyck. Tout ce qui honore l'humanité est un crime à leurs yeux.
L'ambassadeur d'Espagne a reçu, le 18, un courrier de Madrid qui a apporté de bonnes nouvelles. Le cabinet de Madrid agira de concert avec celui de Londres. Il est très important de protéger la Méditerrannée contre de nouvelles insultes. L'Espagne est très à portée pour cela. Ce qui inquiète le plus les Anglais, ce sont les grandes Indes. Typoo frémit de ses défaites et l'assurance d'un puissant appui pourrait de nouveau lui mettre les armes à la main contre les oppresseurs de l'Inde. Une escadre anglaise était prête à partir en conséquence pour ces parages, mais la nouvelle de la sortie d'une flotte de dix-neuf vaisseaux français du port de Brest a fait suspendre ce départ et l'on veut attendre que l'on soit en force pour éviter toute possibilité d'un échec.
Cette sortie de dix-neuf vaisseaux français (que je crois exagérée) a fait ici une vive sensation. On crie fortement contre le ministre qui n'a pas prévenu cet armement. On répand des inquiétudes sur le sort des colonies à sucre, on prétend que le projet des Français est de soulever les nègres des îles anglaises. Mais pour cela il faudrait préalablement s'en emparer, et cela n'est pas fait. Quoi qu'il en soit, les succès de Clerfayt en sauvant la Hollande, ont sauvé M. Pitt. Si cette république avait succombé, c'en était fait de ce ministre et le sort de la campagne était peut-être décidé. Et cependant, à quoi cela a-t-il tenu? Absolument à un fil.
Quand on réfléchit là-dessus, on s'étonne à juste titre de l'influence énorme que l'Angleterre exerce sur la Hollande. A La Haye, on ne jure que par lord Auckland Les Etats Généraux semblent regarder cette puissance comme leur sauveur, tandis qu'elle les a mis à deux doigts de leur perte par l'imprévoyance qui a dirigé toutes ses démarches et, au contraire, l'Autriche et la Prusse, qui ont tout fait pour elle, n'ont éprouvé, surtout la première, depuis longtemps, que des procédés assez peu satisfaisants,