‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 57 sur 92 · CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR L'ANGLETERRE

Le vrai est que M. Pilt ne croyait point à la guerre. Il n'y croyait point parce qu'il ne la voulait pas. Il setait imaginé qu'en couvrant la Hollande du manteau britannique, la France n'oserait jamais l'attaquer. Mais doit-on calculer avec un peuple qui ne calcule plus. Enfin, on a négocié jusqu'au dernier moment. M. Pitt s'était impliqué dans des propositions contradictoires qui rendaient tout arrangement impossible. Cela venait de ce que le roi voulait absolument la guerre, il la voulait depuis un an. M. Pitt travaillait à l'écarter, mais le roi a tenu bon et M. Pitt a dû cboisir entre sa place et la nécessité de faire cette guerre. De là, ces contradictions, ces démarches opposées, ces menaces, ces offres de conciliation; de là, ce dénuement absolu dans lequel s'est trouvée la Hollande, au moment où elle a été attaquée.

M. Pitt est surtout un ministre négociant et financier. Des traités de commerce et des amortissements de fonds, voilà son fort. C'est fort bien, mais ce n'est pas en compromettant le sort de l'Europe qu'on se met dans le cas de faire un commerce florissant. Il faut lui rendre la justice qu'aucun ministre n'a diminué la dette nationale autant que lui; il économise, tire parti de tout. Il vient de taxer la Compagnie des Indes à 500,000 livres sterling par an; le dividende de cette compagnie n'est qu'à 8, cependant ses actions se vendent 182, ce qui le réduit à peu près à 4 0/o effectifs. Il a annoncé qu'il avait encore des ressources suffisantes pour une campagne après celle-ci, sans mettre de taxe extraordinaire, et il a actuellement 2 millions 400 et tant de mille livres sterling de disponibles. (Voir séance du 13 au 14 mars 1793).

M. Pitt, avant la mort du roi, avait lieu de redouter l'opinion du peuple pour la guerre. Mais depuis cette mort, le peuple anglais semble avoir voué une haine complète aux modérés républicains et jamais l'enthousiasme pour le monarque n'a été porté à un tel degré en Angleterre.

P. S. — Aujourd'hui, sur la proposition du Procureur général, on va peut-être interdire à tout Anglais d'aller actuellement en France, sous peine de trahison. Tout Anglais qui est en

France ne pourra revenir ici sans passeport. Il sera défendu, sous peine d'être regardé comme traître, de rien vendre et exporter en France qui puisse alimenter le commerce, les arsenaux ou les magasins de cette puissance. Enfin les assurances mêmes sur les vaisseaux français seront défendues, ce qui n'a encore jamais eu lieu dans aucune guerre et paralyse tout d'un coup une branche de commerce considérable. Je ne doute point que ce bill ne passe et cela vous prouve quels progrès l'autorité a faits. Le ministre de Portugal m'a dit que l'on armait très activement dans son pays. Quatre régiments ont été envoyés à Madère et il y a 8,000 hommes à Rio- Janeiro. Enfin, toute l'Europe prendra une part active à cette guerre.

Londres, 21 mai 1795 (*).

Je vous avais parlé de l'attaque que l'opposition ici devait former relativement à la réforme parlementaire. Yous en avez vu l'issue ; le ministère a un parti si nombreux que l'opposition ne joue véritablement plus qu'un rôle ridicule, d'autant plus qu'elle a pris l'incroyable parti de défendre, non pas la Révolution française, mais les principes qui Font amenée et qu'il n'est aucune personne sensée qui ne juge que la différence n'existant que du principe à la conséquence, défendre l'un, c'est approuver l'autre. Le grand point d'inquiétude, c'est le nombre effroyable de banqueroutes qui se multiplient chaque jour. La mesure de fournir cinq millions sterling en billets de l'échiquier, aux négociants gênés, pourra pallier, mais n'arrêtera pas les progrès du mal. L'Angleterre doit sentir aujourd'hui quelle terrible faute elle a commise en favorisant les progrès d'une révolution qui a ruiné ses principaux acheteurs; toutes ses manufactures languissent faute de débouchés et les entrepreneurs anglais, ayant haussé leurs spéculations à mesure qu'ils ont jugé que les nôtres pouvaient moins faire, ils se trouvent surchargés des produits de leur propre industrie à laquelle tous les canaux sont aujourd'hui fermés. Il est à craindre que l'opi-

(1) Au comte d'Hohenthal.

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nion ne s'égare sur cet état de choses et n'attribue à la guerre un mal qui remonte beaucoup plus haut et dont une guerre bien faite peut seule arrêter le cours. Je suis fâché de voir que les Anglais dirigent toutes leurs attaques du côté de la Flandre et du Hainaut français, au lieu de porter des secours en Bretagne. C'est là, je ne cesserai de le dire, qu'il faudrait envoyer des secours et non pas partiellement comme on l'a fait jusqu'ici, mais d'une manière imposante et qui pût assurer le triomphe de la bonne cause. Je crois, et l'on m'assure, que le gouvernement songe sérieusement à cet objet; mais ce n'est pas tout; il faudrait qu'un de nos princes se portât sur les lieux. La présence du comte d'Artois serait bien plus nécessaire là qu'en Russie, où l'impératrice lui donnera quelque argent et le trompera encore, comme elle l'a toujours trompé. Si ces braves insurgés avaient un prince du sang avec eux (surtout le prince de Condé), ils seraient capables de tout; ils sont forts de 50,000 hommes et ils ont déclaré qu'ils seraient contents de mourir pour leur Dieu et comme leur roi. Les Français émigrés voudraient entrer par cette porte, mais ils n'ont pas de moyens pour s'y rendre.

Starhemberg remplaçant Stadion(1) arrive ici au premier jour. La Suède n'est pas, il s'en faut bien, dansdes dispositions de bienveillance avec l'Angleterre, qui veut la forcer de renoncer à sa neutralité qu'elle conservera malgré tout et avec l'approbation de la Russie, qui a de fortes raisons de suspecter les sentiments de l'Angleterre relativement à ses opérations en Pologne, intentions que M.Pitt lui-même n'a pu s'empêcher de manifester en plein parlement. Je vous assure que, dès 1791, j'ai cru à un démembrement qui me paraissait devoir être une suite nécessaire de la politique de M. Hailes à Varsovie.

La lenteur, l'indécision de l'Angleterre paralyse toutes les opérations. On crie ici contre la guerre et l'on a raison, puisqu'on en éprouve toutes les charges sans en retirer ni gloire, ni profit. Les flottes anglaises restent immobiles parce que l'Angleterre

(lj Le comte Philippe de Stadion, entra très jeune dans la diplomatie sous le ministère du prince Kaunitz qui l'envoya en Suède comme ministre plénipotentiaire, àrâgede25 ans. Il fut ministre à Londres, puis, en 1801, ambassadeur à Berlin.

craint de favoriser des plans dont elle est jalouse. La Russie offre, à ce que Ton m'assure, 10,000 hommes de débarquement, mais elle ne veut rien faire sans l'Angleterre. Voilà pourquoi le comte d'Artois vient ici où il ne sera que médiocrement reçu et où je doute qu'il détermine le gouvernement à faire quelque chose, surtout pour la régence de Monsieur. Au surplus cette politique de M. Pitt me paraît bien mauvaise, car en suivant ces plans indécis qui excitent la méfiance générale, il ruinera la prospérité et la gloire nationales. Son irrésolution enchaîne l'Espagne, et les Etats d'Italie ont trop de sujets de crainte pour rien entreprendre sans être de concert avec l'Angleterre qui seule les arrête. Vous pouvez regarder ces notions comme positives. Cela donne à la France le moyen de porter des forces très redoutables sur les frontières et ajoute au progrès d'une désorganisation dont les effets sur l'Europe entière, et sur l'Angleterre toute la première, sont incalculables.

Je gémis sur l'aveuglement d'un ministre à qui sa jalousie envers les autres puissances fait prendre d'aussi fausses mesures. M. Pitt a répondu au baron de Jacobi, qui lui faisait envisager le bon effet que produirait l'envoi d'un secours en Bretagne... que cela était vrai, mais que l'on n'avait pas encore des notions assez sûres sur l'état des choses dans l'intérieur. C'est pour cela, répliqua le baron, qu'il faudrait envoyer d'abord peu de monde pour tâter les choses. Des mesures avaient cependant été prises pourque les insurgésne manquassent ni de munitions nid'argent.

Le Times, l'une des gazettes d'ici les plus estimées, dit qu'il y a des gens armés et admis ici pour traiter et négocier de la part de la Convention avec le gouvernement. Je ne crois pointa cette mission, du moins dans le sens d'une négociation définitive pour la paix, que Lebrun désire cependant avoir avec l'Angleterre, mais peut-être conviendra-t-on de quelques points relatifs à la communication à rétablir entre les deux États pour sauver le commerce de l'un et de l'autre et l'Angleterre ne demanderait pas mieux, car les billets de rÉchiquier perdent déjà sur la place et les banqueroutes continuent toujours.

On dit que le comte d'Artois est déjà arrivé sur un vaisseau russe. ïl est certain que l'Évêque d'Arras, qui l'a accompagné,

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