‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 58 sur 92 · CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR L'ANGLETERRE. 3G · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR L'ANGLETERRE. 3G

est ici. Puisse ce prince réussir; mais le retour de lord Aukland, nommé pair d'Angleterre et désigné pour remplacer M. Dundas dans le déparlement de l'intérieur, m'effraie et me fait douter plus que jamais de l'activité et de la solidité des mesures que prendra l'Angleterre, car le fort de lord Aukland est de négocier sans cesse des arrangements, là même où il faudrait l'action.

En attendant, la grande flotte ne bouge pas. Il paraît qu'il n'y aqu'à Dunkerque qifel'on en veuille, jusqu'ici, sérieusement. Cependant les troubles de l'intérieur, en France, augmentent chaque jour et les insurgés prennent une grande consistance. Santerre a eu ordre de marcher contre eux avec 30,000 hommes de troupes parisiennes. Cela est un peu fort! Il est autorisé à négocier et à proposer des termes; si les insurgés donnent dans le panneau, ils sont perdus. J'espère qu'ils apercevront le piège à temps et ne se fieront qu'à leurs épées.

Nous avons des nouvelles de Paris, du 17, qui disent que la guillotine a été déclarée en fonction permanente. Le marquis de Coigny (*), qui en arrive, me l'a assuré. La Convention et la municipalité sont absolument en sens contraire l'une de l'autre. La première songe sérieusement à se retirer à Versailles et même à Bourges. La révolte a aussi éclaté en province; Biron y marche pour l'apaiser. J'espère que le roi de Sardaigne profitera de cet événement.

Le Timesse récrie violemment contretoute idée d'accommodement avec le gouvernement français actuel. L'arrivée de Mme de Coigny a donné lieu à la plupart de tous ces bruits. J'ai vu une lettre de Paris qui dit que Lebrun a fait des propositions de paix à la Prusse; ce gazetier voudrait, en effet, tripoter, mais il faudrait être bien ennemi de soi-même pour s'en rapporter aux paroles de ces gens-là. A Mayence, ces mêmes Français ont, dit-on, fait frapper deux médailles qu'ils ont jetées à profusion parmi les Prussiens, sur l'une est le grand Frédéric et à l'exergue, Ali ! quelle tête! Sur l'autre, le roi actuel et... Ah ! quel

(1) François-Casimir de Franquetot, marquis de Coigny, brigadier d'infanterie des armées du roi et maréchal de camp. Il avait épousé Louise-Marie de Conflans-Armentières. Elle fut, sous Louis XV, l'arbitre du goût et la reine de la mode.

ventre! Tout me porte donc à croire qu'il ne peut sérieusement être question de paix.

Mais cette Angleterre me tracasse; elle ne va point dans son chemin; elle fausse ses propres intérêts. Le roi y est franc et loyal et si l'on agit avec vigueur ce sera à lui qu'on le devra.

Les Espagnols doivent être entrés en France du côté de la Biscaye et être maîtres de Dax. Presque tout le royaume est en insurrection.

Succès des alliés. — Projets des Anglais. — Progrès des soulèvements intérieurs en France — Chute de la Gironde . — Les traités négociés par Pitt avec les puissances alliées.

L'âme de la coalition contre la France, c'est l'Angleterre. Elle a été longue à se décider, elle est maintenant la plus acharnée; elle ne songe plus seulement à la restitution des Pays-Bas, mais comme nous le montre M de Bray, à des conquêtes que les embarras, que les défaites de la République rendent faciles. Au contraire, entre l'Autriche et la Prusse il existe une certaine méfiance et des divergences d'intérêts politiques qui sont de nature à entraver, ou tout au moins à ralentir les opérations militaires et qui ne permettent pas de leur donner toute la liaison désirable. Or, si l'entente avait subsisté entre les deux cours, si la marche en avant s'était faite d'un commun accord et d'une manière décisive, la France, qui vient de subir toute une série de défaites, qui perd Mayence, qui est menacée à l'intérieur par le soulèvement de Lyon, de la Bretagne et de la Vendée, aurait vraisemblablement succombé.

Londres, le 18 juin 1793 (*).

Tous les gouvernements n'ont qu'un intérêt sur le principe de la guerre, mais cet intérêt varie sur le résultat. Le principe, ce sont les opinions du gouvernement français. Le résultat, c'est le démembrement éventuel de la monarchie La Prusse n'a consenti à poursuivre son alliance avec l'Autriche qu'a condition que celle-ci lui laisserait partager la Pologne.

L'Autriche, partie principale dans la guerre contre la France, depuis la piteuse issue de la campagne de 1792, n'a plus nourri d'autres vues que celles de démembrer ce malheureux pays. Ce

(1) A . S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle,

démembrement n'empêcherait pas d'ailleurs que l'échange de la Bavière s'effectuât, car la possibilité de cet échange existera toujours, au lieu que celle du démembrement de la France est encore problématique, tant à cause des difficultés militaires que du choc des intérêts des autres puissances.

L'Angleterre a beaucoup hésité dans tous les préliminaires qui Font conduite à une guerre qu'elle ne voulait pas faire. C'est elle qui a favorisé la constitution polonaise, cause actuelle du démembrement de ce royaume. Elle a soutenu la politique des puissances maritimes qu'elle a dû abandonner tour à tour, à commencer par la Suède et la Prusse, ses anciennes alliées. La Russie l'a toujours trouvée comme adversaire à sa politique et l'on peut concevoir que dans ce moment-ci les démarches de l'Impératrice, en envoyant le comte d Artois en Angleterre pour déterminer cette puissance à faire une descente en France, de concert avec elle, auraient pour conséquence un refus que ferait l'Angleterre d'adopter cette mesure. Rien au monde n'empêchera les trois grandes puissances du continent d'y exécuter leurs plans, surtout en Pologne, en Bavière et dans l'Empire ; et l'Angleterre sent à cet égard toute l'insuffisance de ses moyens. Voilà pourquoi sa politique est de s'en dédommager aux dépens de la France, de manière toutefois que celle-ci, ruinée du côté de la mer, pût cependant présenter sur terre un front inexpugnable à ses ennemis.

L'Angleterre veut deux choses : la ruine de notre marine, la possession de nos colonies et surtout des îles de France et de Bourbon, et la sûreté de la Hollande, qui, depuis 1789, n'est au fait qu'une nation protégée par elle. Voilà pourquoi elle poussera la guerre avec vigueur. Mais, si je ne me trompe, le duc d'York n'avait obtenu de diriger le siège de Valenciennes que pour des vues qui ne sont point étrangères au plan ci-dessus esquissé ; et s'il est vrai que la direction de ce siège ait été ôtée aux Anglais pour être confiée aux Autrichiens, comme on l'écrivait avant-hier, ce n'est pas sans de bonnes raisons que cela s'est fait, car le siège de Valenciennes aurait pu faire, sans cela, le pendant de celui de Mayence, dont on pourra encore parler longtemps. 24

Il n'est point douteux que l'Angleterre n'ait fourni des secours aux insurgés dans l'intérieur, et lorsqu'après la clôture du Parlement, qui doit avoir lieu cette semaine, le parti de l'opposition ne s'inquiétera plus du ministère, nous verrons peut-être à cet égard développer des mesures plus efficaces. Il importe réellement à l'Angleterre que la France soit en état respectable et riche ; elle sent la faute qu'elle a faite en la laissant tomber si bas. Elle veut être seule dominante sur nous, mais elle veut avoir des marchés favorables pour y déposer les produits de son industrie, elle veut, en outre, que la France arrête les progrès possibles de la maison d'Autriche.

D'un autre côté, l'Espagne a plus que toute autre besoin de l'existence de la France; si celle-ci est écrasée, elle-même devient dépendante. La coalition possible de la Russie, de la Suède et du Danemark, avec elle, contre le despotisme maritime de l'Angleterre, n'est point faite et présente de grandes difficultés. Il n'existe cependant que ce moyen de sauver l'Espagne du joug de l'Angleterre, si la France succombe. Cela peut faire présumer que l'Espagne n'agira que bien mollement du côté de la mer et se tiendra de ce côté dans un état d'observation, relatif surtout à la sûreté de ses immenses colonies. Si le ministère espagnol n'avait pas été en définitive si malheureusement composé et assujetti auparavant à de funestes intrigues, on aurait pu, de concert avec la Suède, du vivant du feu roi, attaquer le mal dans son principe et une branche de la maison de Bourbon aurait sauvé l'autre. Mais puisque, enfin, les dernières extrémités auxquelles on s'est porté en France ont donné à la nation espagnole une énergie réelle dont le gouvernement a profité, j'imagine qu'en pressant avec activité les patriotes dans le Midi, on parviendra à donner une grande force au parti des royalistes qui s'accroît chaque jour et à qui pourrait être réservé l'honneur de rétablir la monarchie française. Si cette contrerévolution s'opérait avec une certaine promptitude, il ne serait pas impossible d'arrêter le progrès des puissances sur le territoire français, en leur offrant une paix dont elles ont besoin. Paix que l'on achèterait, sans doute, par quelques sacrifices, mais qui pourrait être d'autant moins désavantageuse pour la

France que ce n'est pas une considération vaine que celle des forces immenses d'une nation devenue toute guerrière et où la misère a fait germer d'intrépides soldats. Il m'est démontré que les puissances n'ont que des vues conditionnelles sur le démembrement de la monarchie française. L'Angleterre prendra nos iles, les colons ne demanderont pas mieux et rien ne peut l'en empêcher; mais la roue des événements est sujette à tant d'agitations que ce serait être imprudent que de prétendre assigner le point où elle s'arrêtera. L'intérieur offre également un théâtre si vaste de possibilités qu'avant que l'ancien gouvernement soit rétabli, les propriétés restituées à leurs légitimes possesseurs, les émigrés rentrés, on ne peut rien dire de précis sur ce qui nous concerne.

Les patriotes viennent d'être battus à Châlons près d'Angers, le 27 mai; c'est un nommé Bonchamp de la Barollière qui commande un nouveau corps de royalistes agissant de concert avec Gaston (*) qui marche sur La Rochelle et Niort. L'Auvergne, le Rouergue, Lyon, Marseille sont en insurrection. Les événements du 31 mai(2), l'arrestation des vingt-deux girondistes, Brissot, Vergnaud (3), Guadet (4), Roland, Pétion, etc., laissent prévoir une grande division dans les forces de ces malheureux.

(1) Le représentant Niou écrivaità la Convention, le 18 mars : « Les scélérats qui commandent ces armées de rebelles se font appeler Gaston et Verteuil. » Verteuil était gentilhomme ; Gaston était un perruquier de village, il se fit tuer obscurément le 10 avril. Son nom fut le premier que l'on lança en Europe ; ii frappa les esprits, et Gaston passa dans toute l'Europe pour le chef de l'armée vendéenne.

(2) Insurrection de la Commune de Paris soutenue par les Montagnards et Robespierre contre la Convention et le Comité de Salut public aux mains des Girondins. La conséquence fut la journée du 2 juin et la mise en arrestation des Girondins réclamée impérieusement par la Commune de Paris. Cette victoire de la Commune favorisa l'ambition de Robespierre et démontra l'impuissance de la Convention à résister aux exaltés et aux factieux.

(3) Pierre-Victorin Vergnaud, l'un des chefs du parti girondin et l'un des plus grands orateurs de la Législative et de la Convention. Député de Bordeaux à la Législative, élu président de l'Assemblée, décrété d'accusation le 2 juin, il périt sur l'échafaud le 31 octobre avec les autres Girondins, justifiant sa fameuse comparaison : « La révolution est comme Saturne, elle dévore successivement tous ses enfants. »

(4) Marguerite-Élie Guadet, était également un des chefs les plus distingués

A cette époque, le gouvernement révolutionnaire se trouve dans un péril extrême. Sur toutes ses frontières le territoire de la France est envahi, ses principales places fortes sont assiégées ou prises. Paris n'est plus protégé que par des troupes battues et en retraite. La Vendée est en pleine insurrection; tout le Midi se soulève; la guerre civile et la guerre étrangère menacent d'écraser et d'anéantir la Convention. Partout les ennemis de la République remportent des succès : ils prennent Marseille, ils prennent Toulon ; les Vendéens vainqueurs inspiient les plus vives inquiétudes. Mayence, Valenciennes et Condé sont aux mains des alliés; le prince de Cobourg et le duc d'York, à la tête de 180,000 hommes, sont à quarante lieues de Paris dont la route leur est ouverte.

Heureusement pour les Jacobins, et aussi pour la France dont le démembrement était alors certain, les armées des alliés se bornèrent à occuper les zones frontières de la République, laissant, comme le dit le chevalier de Bray, dans l'impossibilité où Ton est de traiter avec le gouvernement révolutionnaire, ce gouvernement s'anéantir soi même sous l'horreur de ses succès. Mais avec son sens précis des choses, de Bray s'empresse de dire que sans une guerre offensive et opiniâtre, la révolution ne sera pas domptée, et il ajoute : Ceux qui pensent autrement, reconnaîtront bientôt leur erreur.

En effet, pour faire face au danger, le Comité du Salut public a recours aux moyens extrêmes avec une vigueur et une promptitude remarquables. Une levée de 500,000 hommes est décrétée; vingt-quatre heures après les 7,600 hommes du contingent de Paris défilaient pour se rendre aux armées. Six mois après, un million de Français étaient sous les armes. Toutes les affaires cessent ; la nation tout entière est réquisitionnée pour les besoins de la guerre et la défense de la République. On a recours à l'emprunt forcé et à de nouveaux assignats pour avoir de l'argent; on établit un prix maximum des denrées. Le tribunal révolutionnaire, la loi des suspects, la terreur, enfin, assure à l'État le concours de tous. L'infortunée reine est conduite sur l'échafaud, les Girondins l'y suivent, la guillotine ne cesse de fonctionner.

Les commandants des places perdues, les généraux vaincus furent traduits devant le tribunal révolutionnaire et condamnés à mort : Custine, Beauharnais, Houchard, Chancel furent guillotinés, d'autres furent emprisonnés et destitués. Les commissaires envoyés aux armées imputaient à crime tout échec militaire ; il fallait vaincre ou mourir. Ces mesures abominables et terrifiantes furent suivies des victoires

de la Gironde. Avocat à Bordeaux, élu par cette ville député à îa Législative en 1791. Il fut un des promoteurs de l'insurrection du 20 juin. Il mourut sur l'échafaud, à Bordeaux, le 17 juillet 1794.

d'IIondschoote, de Wattignies, du Geisberg à la frontière, du Mans et de Savenay sur les Vendéens, de la reprise de Marseille et de Toulon qui marquèrent les opérations de la campagne de 1793 et qui vinrent confirmer les prévisions ci-dessus rappelées du chevalier de Bray.

Francfort, 5 août 1793 (*).

Depuis la prise de Mayence, Valenciennes s'est rendue à l'armée du prince de Cobourg. La capitulation a été signée le 28, par le général Ferrand pour les Français, et Ferrari (2) pour les alliés. Le 26, on avait fait sauter une partie de l'ouvrage à cornes et du chemin couvert, et les assiégeants s'étaient établis dessus. Cette dernière opération a décidé la reddition de la place. Ceci assure désormais la possession des Pays-Bas que la perte d'une bataille pouvait de nouveau faire perdre au prince de Cobourg, tant qu'il n'avait point une forteresse imposante sur laquelle il pût s'appuyer en cas de mauvais succès.

La prise de Mayence a produit un plus grand effet en Allemagne et cela devait être. Cette prise est un événement d'autant plus heureux qu'on devait d'autant moins l'escompter, vu la faiblesse de l'armée assiégeante qui ne passait pas 54,000 hommes, et la force de la garnison qui montait encore à 15,000 effectifs. La division des esprits et la bonne volonté du générai d'Oyré ont plus fait que tout le reste.

Ces deux événements, joints à une défaite considérable que les patriotes ont, paraît-il, essuyée contre Gaston, vers le 18 juillet, et où l'on dit que Santerre a été mortellement blessé et Menou (3) tué, a jeté l'alarme dans Paris. L'armée de Custine

(1) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.

(2) Joseph, comte de Ferrari (1726-1814), général autrichien qui se distingua pendant les guerres de succession d'Autriche et de Sept Ans. Il prit une part active à la campagne de 1793 contre les Français, quoique âgé de 67 ans.

(3) Baron Jacques-François de Menou, député aux États généraux pour la noblesse de Touraine. Il commanda, en 1792, les troupes de ligne qu'on avait fait venir à Paris, peu de temps avant le 10 août. En 1793, il fut employé contre les royalistes de Vendée et fut battu par Henri de la Rochejaquelein au Pontde-Cé et à Yihiers (17-19 juillet 1793) et criblé de blessures, ce qui avait fait

est dans un état déplorable. On écrit de Bruxelles, en date du 50, qu'elle redemande ce général à la Convention, qui l'a fait arrêter et le menace de la guillotine, et que, sur son refus, elle passera à l'ennemi.

Les plans du prince de Cobourg menacent à la fois Maubeuge, Bouchain, Le Quesnoy et même Lille, qu'il s'agit d attaquer en force. Les Anglais ne perdent point Dunkerque de vue.

La terreur des conventionnels se manifeste par leur agitation et se motive sur la progression extrême du mécontentement dans les départements qui s'arment plutôt contre la Convention que pour un ordre de choses déterminé. La Constitution nouvelle (*), acceptée par des clubistes avant de l'avoir lue, ne sauvera pas plus la France que la servile assemblée qui l'a décrétée en huit jours. Toute communication vient d'être interrompue avec l'Allemagne. On veut cacher au dedans les succès des alliés, au dehors les troubles du dedans.

Houchard (2) a barbarement fait incendier le beau château de Carsbourg et cet acte féroce tourne même militairement au profit des Prussiens qui pourront aujourd'hui tirer tout le parti possible de ce poste qu'ils occupent. Cet événement a profondément affligé le duc et irrité le roi. Le marquis de Coigny qui écrit cette nouvelle à sa femme que je vois habituellement ici, dit qu'il plaint d'avance la première ville française qui tombera aux mains des Prussiens.

Les Français, après avoir été cruellement battus le 27, se sont retirés dans le plus grand désordre derrière Landau et Weissembourg et ont eux-mêmes mis le feu à leurs propres magasins. Landau est bloqué. Le roi songe à se porter sur Kayserlautern Enfin, le plan est d'occuper des places fortes le long de la frontière et de laisser ensuite aux troubles intérieurs le soin du reste.

croire à sa mort, mais il survécut. Il commanda l'armée d'occupation d'Egypte après l'assassinat de Kléber (1800) et fut nommé tribun et gouverneur du Piémont en 1802.

(1) La constitution de 1793, improvisée en quelques jours par le Comité de Salut public, votée du 11 au 24 juin par la Convention.

2) Jean-Nicolas Houchard remplaça Custine dans le commandement des armées de la Moselle, du Nord et des Ardennes. Il gagna, en septembre 1793, la victoire de Hondschoote.

Je sais que l'intention de Lucchésini est de saisir la première occasion possible de faire la paix et cette intention lui est commune avec Pitt.

Les cours du Nord se bornent toujours à jouer un rôle purement passif dans les affaires de France. Les cours de Russie et de Prusse s'occupent à consolider leurs nouvelles acquisitions en Pologne, dont la diète, après toutes les vexations possibles exercées au commencement de juillet, par l'ambassadeur russe Sievers (*), soit sur ses membres, soit sur le roi lui-même, a enfin consenti à donner des pleins pouvoirs à des commissaires que le roi nommera et qui feront avec les deux cours tous les arrangements qui seront jugés convenables pour le bien de la patrie.

Francfort, 13 août 1795.

Le quartier général est toujours à Turkeim, dans les terres de Linange,à neuf lieux de l'armée! Voilà quinze jours que le roi y est établi et il n'en a remué que pour aller assister à des fêtes à Mannheim. Cette longue inactivité dans un moment où l'on attendait beaucoup de l'augmentation de forces opérée par la réunion de l'armée du roi à celle du duc de Brunswick, surprend et même inquiète un peu. La saison s'avance et si Ton ne se dépêche pas, il sera imposible, militairement parlant, d'emporter Landau et encore bien moins Strasbourg. On parle d'attaquer Sarre- Louis, mais la conquête de cette place ne donnerait pas une consistance assez solide aux opérations des alliés en France. Tant que l'on ne sera point de ce côté, comme aux Pays-Bas, maître de quelque forteresse importante, on ne pourra compter sur rien, et l'Allemagne reste toujours exposée en cas de revers. Quels que soient les motifs qui puissent arrêter les progrès des Prussiens, il fautregarder comme impossible tout arrangement particulier avec

(1) Jean-Jacques Sievers, diplomate russe, général de brigade à la fin de la guerre de Sept Ans et gouverneur de Nowgorod-Veliki. Il fut écarté des affaires en 1786 par l'influence dePotemkine; rentré en grâce à sa mort, il devint ambassadeur à Varsovie. Ce fut lui qui, avec l'ambassadeur prussien de Buchholz, fit admettre, en 1793, par la diète de la Grodno,le second partage de la Pologne-

les Français, quand même la volonté d'en contracter y serait. Or, ce n'est pas la volonté du roi certainement, et le refus qu'il a fait de nommer la République et d'en reconnaître les commissaires dans la capitulation de Mayence en est une preuve. Il est positif que le ministre qui aujourd'hui dirige tout veut la paix, ne songe qu'à la paix, ne parle que de la paix, mais il n'est pas en son pouvoir de la faire avec un gouvernement aussi inconsistant, aussi variable que celui de la France. Je ne me départis point de mon opinion à cet égard; point de paix sans la destruction de gouvernement et des principes dominant actuellement en France; point de destruction de ce gouvernement, de ces principes, sans une guerre active, opiniâtre et loyalement conduite. Ceux qui pensent autrement reconnaîtront bientôt leur erreur. L'affaire actuelle de Custine déchirera plus d'un voile peut-être et dérangera plus d'une combinaison.

En attendant, les cannibales de Paris préparent de nouvelles horreurs ; ils ont transporté la reine à la Conciergerie, et le peuple, consterné par les revers successifs qui ont lieu, a besoin d'être entraîné de nouveau parles mouvements d'un enthousiasme féroce. On ne s'est réservé ces malheureux débris de la royauté que pour les sacrifier pièce à pièce et les jeter l'un après l'autre dans la gueule de cet hydre dégoûtant de sang et qu'ils appellent encore la liberté. À chaque nouvelle convulsion, une autre grande victime, voilà leur plan, et c'est ainsi qu'ils replongent dans la fange du crime, ce malheureux peuple que l'excès de ses misères tend quelquefois à en retirer.

Tous les derniers décrets qui ont été portés indiquent le plus grand désespoir, celui portant l'arrestation des étrangers, le décret contre les assignats avec l'effigie du roi, celui qui oblige ceux qui ont des fonds dans la Banque d'Angleterre à les retirer en France, celui contre les membres de la famille royale, etc. La foule de décrets d'arrestation, d'accusation lancés chaque jour... l'imagination n'atteint point ce degré d'horreurs et de vexations. Détruire, détruire, voilà tout ce qu'ils savent faire et cet esprit de destruction ne s'arrêtera que lorsque, ayant tout dévoré au-dedans, il ne pourra plus rien sur le dehors. Les puissances jugeront, d'après cela, s'il faut ou non en ménageant

cette monstrueuse association, prolonger son existence désastreuse. Aussi l'Angleterre prend-elle les plus grandes mesures pour porter à la France les coups les plus sensibles. Toulon est bloqué par les flottes anglaise et espagnole combinées et si on le peut son port sera détruit. Des subsides sont, dit-on, accordés à Naples, qui fournit 6,000 hommes de troupes de débarquement; on m'assure que les 12,000 Russes, tant promis, agiront de concert avec l'armée de débarquement de lord Malgrave pour soutenir Gaston qui fait des merveilles en se battant, mais qui, à mon avis, agit im politiquement, en ne s'étendant pas autant que ses succès semblent le lui permettre et en évacuant successivement les villes dont il s'est emparé. Je ne croirai à l'arrivée de ces Russes que lorsqu ils seront dans la Manche ; d'ailleurs l'Angleterre ne me paraissait pas être dans des relations assez amicales avec la Russie, pour prendre à sa solde les 12,000 hommes de cette puissance; et puis, l'Angleterre peutelle donc payer l'univers? Mais quand je réfléchis que d'un autre côté l'Angleterre vient de resserrer son alliance avec la Prusse, opération pour laquelle le marquis de Lucchésini a reçu un superbe présent de cet Etat et que cependant le même motif de mécontentement existait entre ces deux puissances, je suis tenté de croire que l'on a pris des arrangements définitifs sur la nature des dédommagements que chacun s'appropriera au dépens de qui il appartiendra. On voit, en elïet, le peu de succès que les réclamations de Monsieur ont à Vienne, et si la Russie, qui est la seule puissance qui l'ai reconnu comme régent, agit de concert avec l'Angleterre, on concevra que l'Impératrice fera seulement pour lui un peu plus de dépense en compliments.

Pitt cherchait à augmenter les forces de l'Angleterre; il ne disposait pas d'une armée continentale suffisante pour venir à bout de la France. En fournissant des subsides aux princes allemands (Hanovre, Cassel, Bade, Darmstadt), il obtint déjà des contingents appréciables. L'Espagne, le 25 mai, avait signé un traité avec l'Angleterre, le Portugal le conclut le 15 juillet, Naples le 12 juillet. Il fallait surtout gagner la Prusse. C'est le 14 juillet que le traité fut signé; traité d'assistance

mutuelle pendant la guerre, stipulant la restitution des conquêtes opérées par les Français. Ce traité était conclu sur les mêmes bases que celui du 25 mars, entre l'Angleterre et la Russie. A la question que pose M. de Bray : « Cette Angleterre peut-elle donc payer l'univers? » on aurait donc pu répondre affirmativement et elle l'a prouvé en cette circonstance. Il est vrai que l'on pourrait ajouter que c'était pour elle de l'argent bien placé; la preuve en est dans le degré de puissance et de prospérité auquel elle a atteint depuis lors.

Dischingen, 16 septembre 1793 (*).

Dans les derniers jours de juillet, il y a eu une convention signée entre les ministres des puissances belligérantes contre la France. C'est surtout à Londres que le plan de cette convention a été conçu et arrêté et lord Yarmouth a été chargé de se rendre auprès du roi de Prusse pour terminer l'affaire. Cette convention resserre les nœuds des puissances en leur faisant envisager la guerre actuelle comme également importante pour toutes et règle provisoirement leurs opérations et leurs vues de dédommagement. Il n*est plus douteux que le système copartageant ne se soit réveillé dans toute sa force et les grands cabinets, entraînés par les circonstances peut-être par delà les bornes de la prudence, paraissent très décidés à consulter, dans les arrangements définitifs surtout, les, ou plutôt, leurs convenances. Je ne puis, sur ces résultats, que renvoyer à mes notes précédentes et j'ajouterai que la tournure vraiment épouvantable que les choses ont prise en France rend plus que jamais la guerre actuelle une guerre à mort entre le gouvernement français et les puissances coalisées.

Dans la guerre de 1792, il était question de sauver la France; aujourd'hui, il l'est de sauver l'Europe- Sans doute il est impossible que l'amas d'horreurs dont les Jacobins couvrent le sol de la France, n'en détruisent pas, n'en anéantissent pas tous les moyens, car ils attaquent directement les deux sources fondamentales de toute existence sociale, savoir : les subsistances, en privant l'agriculture des bras nécessaires, et l'espèce humaine elle-même en la sacrifiant, ou en masse dans des combats livrés à

(1) A S. A. É. le Grand Maître de Malle.

l'Europe entière, ou en détail, dans les cachots, par la misère et les supplices.

Les mesures que chaque jour prennent ces furieux font frémir. Chaque décret de la Convention est un arrêt de mort. Le supplice de Custine, exécuté le 28 août, au matin, n'est que l'avant-coureur de celui de la reine; ainsi le crime et la vertu tombent alternativement sous le fer des anarchistes. La loi agraire est déjà hautement proclamée comme devant bientôt s'exécuter. Malgré tant de troubles et de calamités, l'Europe entière est cependant à peine parvenue à atteindre les frontières de la France.

Les royalistes de la Vendée ne sont point secourus et selon ce que me mande le ministre de Prusse à Londres, ils ne le seront très vraisemblablement point immédiatement par la flotte de l'amiral Howe (x). L'insurrection du Calvados, que Wimpfen (2) avait dirigée depuis la promesse positive d'un secours de l'Angleterre, s'est assoupie par manque de ce secours. Il paraît que les plans ont été mal calculés, ou peut-être le mirustère britannique a-t-il craint de compromettre ses troupes au milieu de ce pays gangrené, où il faudrait employer un détail de correctifs qui effraye l'imagination et fait désespérer de la guérison du mal. Il est donc bien à craindre que l'armée de Gaston ne succombe à la fin sous les efforts des anarchistes qui, en criant sans cesse au peuple que chacun doit faire ce qu'il veut, sont parvenus à le courber sous le joug de leur volonté particulière et d'en

(1) Richard, comte Howe, célèbre marin anglais, fit la guerre de Sept Ans et la guerre de l'Indépendance. Il avait, en 1793, le commandement de l'escadre de la Manche.

(2) Félix de Wimpfen avait servi dans la guerre d'Amérique. Député de la noblesse du bailliage de Caen aux États généraux. Il commandait, en 1792, la place de Thionville, lorsqu'elle fut attaquée par les émigrés. Puis il prit le commandement de l'armée des côtes de Cherbourg. En juin 1793, lors de la proscription des Girondins, il se prononça en leur faveur contre la Montagne, et accepta le commandement des troupes qu'ils essayèrent de réunir dans le Calvados. Wimpfen fut mandé à la barre de la Convention, mais n'eut garde de s'y rendre. Sa tête fut mise à prix ; il essaya de résister, mais ses troupes se débandèrent et il dut s'enfuir. Après le 18 brumaire, il reprit son rang parmi les généraux de division.

faire l'instrument aveugle des actes les plus despotiques et les plus barbares.

Les sièges de Dunkerque et du Quesnoy, commencés le 27, se continuent avec une activité qui fait espérer un heureux succès. Cependant ia position du duc d'York n'était point sans danger et l'armée française, d'après les derniers avis, menaçait de le forcer dans ses lignes. D'un autre côté, la prise de Marseille, le 24 août, par Carteaux, a porté un grand coup à la bonne cause dans le Midi. La reddition de Toulon aux Anglais anéantirait, il est vrai, tous les moyens maritimes de la France dans la Méditerrannée, mais si cette reddition a eu, en effet, lieu le 24, il serait important pour en tirer l'avantage qu'on doit en attendre, que l'armée contre-révolutionnaire vînt arracher Marseille à ses tyrans et établir enfin la communication avec Lyon, qui se défend encore au milieu de ses ruines en attendant l'armée piémontaise qui marche pour la délivrer.

Depuis la prise de Mayence, les succès des armées combinées vers le Rhin ont été presque nuls. Wurmser (*), depuis le 20, a formé sept ou huit attaques contre les lignes de Weissembourg, et presque toutes ont été sans succès. Cela a tenu à l'inaction où s'est obstinée l'armée prussienne, parce que d'après une convention antérieure, après la prise de Mayence, l'Autriche devait diriger les opérations de ce côté, et que le comte de Lehrbach ^2), qui était chargé des négociations relatives à ce changement de dispositions, n'avait point encore alors terminé ces arrangements. Depuis ils l'ont été et Ion se promet enfin qu'un concert plus parfait entraînera des suites plus heureuses.

(1) Dagobert-Sigismond, comte de Wurmser, général autrichien. Il fit la guerre de Sept Ans ; lieutenant-général en 1778, il fut nommé commandantgénéral de la Galicie en 1787. En février 1793, il reçut l'ordre de rassembler un corps d'armée dans le Brisgau. Il remporta les lignes de Weissembourg en octobre 1793 qu'il dut abandonner ensuite. Il commanda l'armée autrichienne en Italie, contre Bonaparte.

(2) Comte de Lehrbach, diplomate autrichien. Directeur des Affaires étran gères à Vienne en 1792. Il séjourna dans différents États allemands, chez les princes du Rhin, pendant la guerre, pour stimuler leur zèle contre les Français. Ministre de l'Empire à Berlin et à Ratisbonne, il fut délégué au Congrès de Radstadt.

Le comte de Lehrbach est de retour à Munich, où le comte de Gœrtz et le baron d'Ompteda se sont aussi rendus, et cela donne matière de renouveler tous les bruits qui se sont répandus sur l'échange de la Bavière. Enfin, il est trop vrai que nous avons encore une longue série de malheurs à parcourir et plus d'une campagne peut-être encore à soutenir. La Russie est toujours attentive à tirer parti des troubles de l'Europe; depuis cette signature, du 22 juillet, qui donne à la Pologne de prétendus amis de plus et des provinces entières de moins, elle a fait remettre, le 50 juillet, une note au ministère suédois, qui dénote assez le renouvellement du système d'assujettissement qu'elle a toujours suivi envers ce royaume.

Intérêts politiques des cours de Vienne et de Berlin. — Déclaration de Sa Majesté Britannique à toutes les puissances. — On peut considérer comme possible l'avènement en France d'un gouvernement républicain avec lequel l'Europe puisse traiter.

Pitt avait gagné la Prusse à sa politique, il lui fallait également l'Autriche, ce fut plus difficile. Thugut, négociateur du traité, aurait voulu stipuler,au profit de l'Autriche, qui n'avait rien pris en Pologne, des acquisitions territoriales. L'Angleterre n'y consentit pas et signa, le 50 août, un traité dans les mêmes conditions que celui conclu avec la Prusse.

M. de Bray signale à nouveau, avec raisonnes divergences de vues et d'intérêts qui existent depuis plus d'un an entre la Prusse et l'Autriche, causées entre autres par les affaires de Pologne et qui provoquent le manque d'activité et de liaison dans les opérations de la campagne de France.

L'Autriche, pendant plusieurs mois, a agi sur les Polonais pour qu'ils refusent au roi de Prusse, dans la diète convoquée par la Russie à Grodno (19 juin), la part qn'il convoitait, et ce n'est qu'en septembre que la diète ratifia le démembrement accompli, Cette attente fut encore une des causes de l'inaction de la Prusse.

M. de Bray prévoit déjà, dans sa lettre qui suit, et qui expose d'une manière très intéressante l'esprit et les sentiments qui animent les deux cours alliées, comme leurs intérêts politiques, que la Prusse pour-

rait être (entée do signer, peut-être bientôt, la paix avec la République, pour mieux assurer ses intérêts, qu'elle considère plus importants et plus certains en Pologne et en Allemagne qu'en France.

Munich, le 6 octobre 1793 (').

Une convention particulière dans le courant de juillet dernier resserre plus intimement les cours de Vienne et de Londres. Un ministre respectable m'a assuré que cette convention n'existait pas formellement, mais plusieurs autres m'ont certifié que la cour de Vienne avait ratifié le traité de La Haye, ce qui revient au même pour les résultats dont il s'agit.

Attaquées injustement l'une et l'autre, toutes deux avaient besoin d'une coopération sérieuse et énergique contre l'ennemi commun. Mais dès lors la cour de Vienne crut qu'elle n'achèterait pas trop cher les secours efficaces de l'Angleterre en s'engageant envers celle-ci à ne jamais détacher les Pays-Bas de l'ensemble de ses domaines dont l'indivisibilité avait d'ailleurs été adroitement garantie par le traité de La Haye en 1790, sous l'empereur Léopold, à la suite des conférences qui avaient été établies pour convenir des moyens de faire rentrer les Pays-Bas révoltés sous le joug de la maison d'Autriche, conformément à une clause de la convention de Reichenbach du 27 juillet de la même année. La cour de Vienne n'avait point ratifié ce traité de La Haye, de sorte qu'elle pouvait toujours se regarder comme non liée par les clauses qu'il renfermait; mais la dernière convention l'ayant fait revivre, l'Angleterre devient garante du maintien de la domination des Pays-Bas dans les mains de la maison d'Autriche qui ne pourrait, sans se compromettre avec elle, y renoncer sans son consentement. Voici un premier point à considérer.

Le roi de Prusse ayant (par quelque cause que ce puisse être) fait un fâcheux emploi de ses forces dans la dernière campagne, assuré pour son compte d'un dédommagement important, se dégoûta vite d'une guerre pénible dont les suites devenaient très difficiles à calculer et pressa l'occupation des provinces polonaises qui devaient lui revenir. Moellendorf entra enPolognedans le mois de janvier. La Russie avait suivi une autre voie; en sou-

(1) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.

tenant la confédération de Targowitz, elle employa une partie de la nation contre l'autre et eut l'air de la servir lorsqu'elle venait la dépouiller. Votre Altesse Éminentissime aura suivi la marche des événements dans cette partie de l'Europe et elle aura pu reconnaître que dès lors la cour de Berlin en avait fait son affaire principale parce que c'était celle ou elle avait le plus à gagner. Elle témoigna donc à l'Autriche que l'impossibilité de suivre envers la France des plans devenus impraticables, rompait leurs premiers engagements, la forçait d'en adopter d'autres plus conformes à ses intérêts et à ses moyens; bien sûre d'ailleurs d'affermir son autorité en Pologne et de se mettre à l'abri des tentatives que l'Autriche pourrait faire pour l'y troubler, soit en laissant celle-ci engagée seule dans une guerre qui avait pris le caractère le plus inquiétant, soit en mettant, comme prix d'un assentiment formel à ses mesures, la continuation de ses secours.

L'Autriche avait un besoin impérieux de ces secours, il fallait donc qu'elle agît avec la Prusse comme avec l'Angleterre ; elle rendit en février une déclaration conforme aux désirs de la Prusse et de la Russie sur l'invasion de la Pologne et en réponse aux réclamations de celle-ci Mais la cour de Vienne ne voulut s'engager à cette condescendance qu'à condition que la Prusse, de son côté, lui garantirait un dédommagement quelconque à la paix, même par l'échange de la Bavière, si autrement faire ne se pouvait.

Cependant, la rivalité secrète qui a toujours subsisté entre ces deux puissances faisait qu'elles combattaient avec un esprit bien différent. L'Autriche avait en France la plus grande partie de son enjeu; certaines prévisions rassuraient, au contraire, sur l'issue de la guerre, la Prusse, qui craignait toujours d'en débarrasser trop tôt une puissance rivale dont elle redoutait d'augmenter les forces par de trop rapides succès. Que l'on considère la marche des opérations militaires dans cette campagne, l'état presque toujours purement défensif où s'est tenue la Prusse, l'inertie de ses armées après la prise de Mayence qui n'est point due à des causes militaires, et Ton se fortifiera dans les idées que j'expose.

Après la prise de Mayence, on attendit l'arrivée d'un négocia-

leur autrichien qui devait terminer avec le roi les plans et les conditions ultérieures de la campagne. La Prusse se repentait d'avoir accédé à la promesse de l'échange de la Bavière contre les Pays-Bas; elle élevait des difficultés sur cette éventualité qu'elle aurait bien voulu anéantir. Forte de l'idée du besoin que l'Autriche avait de son aide, elle crut qu'en menaçant de se retirer, celle-ci consentirait à tout et elle trouva à cet égard un fort appui dans l'Angleterre qui, quoique mécontente du partage de la Pologne, sous aucun aspect ne pouvait permettre que l'Autriche rompît ses engagements au sujet des Pays-Bas et qu'elle lui échappât ainsi tout à fait en abandonnant la seule partie de ses domaines sur laquelle l'Angleterre puisse avoir prise. Lord Yarmouth partit à la fin de juin pour aller fortifier le roi de Prusse dans ses inquiétudes sur les résultats qu'entraînerait l'échange et il fut chargé de resserrer les nœuds qui unissaient l'Angleterre et la Prusse, ce qui eut lieu par le traité qui fut signé au commencement d'août et où des avantages commerciaux ont été assurés à la Grande-Bretagne relativement au port de Dantzig.

Cependant la cour de Vienne, qui voyait se grossir l'orage, intimidée par les résultats dont ses préliminaires la menaçaient, cherchait à reculer le moment de la décision. M, de Lehrbach n'arrivait pas; le roi de Prusse se plaignait hautement de ce retard. L'Autriche était cependant convaincue de l'intérêt qu'il y avait à agir énergiquement contre l'ennemi commun, mais elle espérait que la marche des événements rappellerait le roi à des principes plus convenables à ses engagements positifs, et qu'il contribuerait, en coopérant aux succès de son alliée, à lui assurer hors de l'Empire un dédommagement qui le dispenserait de recourir à l'échange. Enfin, M. de Lehrbach arriva vers le milieu d'août. Les négociations s'entamèrent et comme le roi ne pouvait pas décliner une promesse authentique, il imagina de faire naître des obstacles qui eussent l'air de lui être étrangers et d'être hors du cercle de ceux qu'il devait contribuer à vaincre

Le duc des Deux-Ponts, fidèle au système qu'il avait suivi en 1778, entra dans les idées de la Prusse; il partit pour Munich

au commencement de septembre, dans le dessein de déterminer l'Electeur palatin à suivre une marche conforme à ses vues.

Celui-ci s'est montré moins éloigné des idées de son agnat, qu'il ne l'avait été en 1778. 11 parut disposé à s'opposer à toute proposition d'échange et même à faire un voyage à Mannheim, où il se serait abouché avec le roi, qui, fort de l'opposition des deux princes palatins et la constitution de l'Empire à la main, a, dès lors, pu dire à M. de Lehrbach, qu'il ne lui était pas permis de forcer le consentement de l'Electeur et de sa famille, qu'il avait été question d'un échange volontaire, mais que toute voie de force contre un État de l'Empire serait une violation de la constitution germanique, que Sa Majesté Impériale avait juré de respecter et à qui il était également de son devoir d'obéir.

L'Autriche s'est donc trouvée dans l'alternative de devoir renoncer à l'assistance de la Prusse ou de libérer celle-ci de l'engagement pris par elle relativement à l'éventualité de l'échange. Sa position envers l'Angleterre était encore plus délicate, puisq'elle s'était engagée à ne jamais se défaire des Pays- Bas, et il ne lui restait aucune ressource du côté de la Pologne, puisque le dernier traité d'alliance entre cette république et les deux cours copartageantes lui garantit l'intégrité de ce qu'on lui laisse.

Sans doute l'Autriche, en dégageant la Prusse de son engagement relativement à l'échange, pourra conserver son alliance, pourvu, toutefois que, de son côté, elle n'innove rien à sa garantie des nouvelles acquisitions de la Prusse en Pologne.

Mais voudra-t-elle l'acheter à ce prix? Sa dignité se courbera-t-elle sous le joug de tant de sacrifices? Pourra-t-elle même prudemment compter sur la promesse d'une puissance qui a constamment varié ses vues depuis quatre ans?

Voilà où en sont les choses. M. de Lehrbach est à Mannheim, ignorant encore ce qu'il fera et craignant de provoquer un éclat dont les suites seraient incalculables. Cependant quoique Ton m'écrive, de très bonne part, que je serai bientôt peut être témoin d'un grand événement et qu'il soit plus que jamais question d'une paix partielle, avec la République française, de la

part de la Prusse, cette résolution présente à mon avis des côtés si effrayants et une perspective si désastreuse, que je ne puis me résoudre à croire que les deux cours en viennent à un éclat définitif. Ce serait pousser l'Autriche au désespoir, et dans un pareil cas cette puissance a montré combien elle peut devenir redoutable. D'ailleurs, l'Angleterre, l'Espagne, le roi de Sardaigne, le reste de l'Europe, enfin, serait forcé à la continuation de la guerre par des considérations d'un intérêt toujours très prochain. La Prusse serait donc seule à se retirer de cette ligue, peut-être déjà trop faible, contre les féroces ennemis de toute autorité légitime, de toute propriété ! Et qu'arriverait-il cependant si l'Autriche faisait aussi sa paix séparée avec la France et si une lutte scandaleuse et terrible s'élevait entre des souverains agités par les ressorts dune funeste et destructive ambition?

De si puissantes considérations me portent à croire que l'on y réfléchira encore mûrement avant de passer ce pas dangereux, mais il n'y a plus de temps à perdre. Si les lignes de Wissembourg ne sont pas bientôt emportées (et elles ne peuvent l'être que par la coopération du duc de Brunswick), il faut que l'armée des alliés se retire en Allemagne et renonce au projet de prendre des quartiers d'hiver en Alsace.

Le duc de Brunswick reste chargé du commandement de l'armée et l'on parle de l'attaque des lignes comme d'un événement très prochain; Wurmser reste. L'Empereur est allé en Hongrie solliciter une nouvelle levée de 40,000 hommes, de là, il se rendra aux Pays-Bas. Là, sitôt que Maubeuge sera pris, on doit attaquer Dunkerque avec des forces redoutables. En tous cas, on voit combien l'union et la confiance entre les alliés est fragile et toute l'influence malheureuse que semblableétat de choses doit produire sur les opérations militaires. La question de la Pologne aura donc sa répercussion sur les champs de bataille et sur les destinées de l'Europe.

Le 5 septembre, les pouvoirs, pour traiter définitivement avec la Prusse de ses agrandissements en Pologne, ont été accordés par la Confédération de Grodno, qui a fait à ce sujet une déclaration où elle appelle l'Europe comme témoin des

violences qu'on lui fait. Un traité de commerce précédera celui d'alliance. Le traité définitif a été signé le 25 septembre.

Ratisbonne, ie 22 novembre 1793

Je vais livrer à l'impression un mémoire sur l'importance de conserver l'île de Malte dans les mains de son souverain actuel où je crois avoir démontré cette importance jusqu'à l'évidence et où, d'après des dépêches que le respectable commandeur Hoffeling m'a communiquées, j'ai eu le bonheur de me rencontrer souvent avec les idées de Votre Altesse Eminentissime. Ce mémoire est censé être l'ouvrage d'un particulier désintéressé et éveillera peut-être l'attention des cabinets maritimes qui sont surtout intéressés à nous fournir les subsides nécessaires à notre existence.

Peu après la nouvelle de la prise des lignes de Wissemburg, le 13 octobre, par les alliés, qui cette fois ont parfaitement combiné leurs efforts, nous avons reçu l'affreuse nouvelle de la mort de Marie-Antoinette, reine de France, exécutée le 16 octobre 1793, après un pénible interrogatoire qui a duré deux jours, au cours desquels les imputations les plus odieuses et les plus calomnieuses ont été articulées contre elle. Elle subit son supplice avec une remarquable résignalion.

Le roi de Prusse est arrivé le 8 novembre, au soir, à Berlin; malheureusement, les causes de division ne sont point encore tout à fait anéanties. Les affaires de Pologne sont toujours une pierre d'achoppement. La Prusse veut forcer la cour de Vienne à la rassurer pleinement sur ses intentions relativement aux nouvelles acquisitions que le roi vient de faire. L'Autriche ayant écarté toute idée de l'échange, du moins dans les circonstances actuelles, croyait avoir donné une preuve suffisante de sa modération et ce ne serait qu'à la dernière extrémité qu'elle consentirait à garantir les nouvelles possessions de son allié. Cependant M. de Lerhbach est parti pour Potsdam où le roi est arrivé le 1 1 , après avoir séjourné deux jours et demi seulement à Berlin, sans se montrer. Quoique ce négociateur ne soit pas personnellement

très sympathique au roi, cependant on espère que les choses s'arrangeront à l'amiable. D'ailleurs la Prusse est invinciblement liée, non seulement avec l'Autriche, mais aussi avec l'Angleterre par son traité du ! 1 juillet dernier, traité par lequel elle s'engage à ne point poser les armes si ce n'est de concert avec son alliée. Une troisième campagne aura donc lieu, mais tout me porte à croire que cette campagne sera décisive pour ou contre la République.

La déclaration que Sa Majesté britannique a fait remettre le 28 octobre à toutes les puissances étrangères contient le germe de négociations pour la paix, c'est un avant-coureur certain d'offres plus positives qui seront faites dans tel ou tel sens suivant les circonstances. Sa Majesté britannique y incite les Français à adopter le gouvernement monarchique et promet secours et protection à ceux qui embrasseront et soutiendront ce parti, mais elle n'en fait point une condition sine qna non. Elle demande à traiter avec un gouvernement sage et modéré qui respecte les lois des nations. Cela suppose bien le renversement du gouvernement actuel, mais n'entraîne pas l'idée absolue du rétablissement de la monarchie; de plus, la réponse que les Etats généraux ont faite à cette communication de Sa Majesté britannique peut être regardée (comme cela est toujours arrivé depuis l'alliance de 1788) comme explicatoire de la déclaration anglaise.

La cour de Londres prend ordinairement celle de La Haye pour organe des propositions qu'elle-même ne veut pas avancer hautement encore. Or, la réponse des États généraux ne fait pas la moindre mention de la monarchie; elle parle aussi d'un gouvernement sage et qui respecte les lois des nations et appuie surtout sur l'article des justes indemnisations auxquelles la Hollande peut prétendre pour les frais énormes de la guerre injuste qu'on lui a déclarée. Il est aisé de voir qu'une pièce de cette importance a été concertée avec les cours à qui elle a été communiquée et que partout la réponse sera à peu près la même. Un gouvernement quelconque pourvu qu'il soit modéré et des dédommagements, voilà donc en définitive le but de la coalition de l'Europe contre la France et il faut avouer que la

force des événements rend cette détermination à peu près nécessaire.

Quand l'Angleterre aura détruit la marine française et aura mis le royaume dans l'impuissance de la relever, elle aura atteint son principal but. Maîtresse de la mer, alors elle le sera du commerce, elle le deviendra des colonies françaises, elle fera la loi dans tous les marchés de l'Europe; ce but atteint, le reste lui devient beaucoup plus indiiïérent ; c'est pour l'atteindre avec plus de promptitude qu'elle ne veut plus reconnaître le système de neutralité adopté et suivi encore par quelques puissances ; par là, le commerce de celles-ci souffrira comme celui des autres de la stagnation du moment, et la France sera entièrement isolée et réduite à ses seules ressources.

Je sais de bonne source que le Danemark, déjà intimidé par les sommations de la Russie et de l'Angleterre, qui en cela agissent de concert, n'est plus très éloigné de se joindre à la coalisation ; et j'ai vu une lettre très précise du roi de Prusse à celui du Danemark qui ne laisse plus guère à celui-ci de moyen de reculer. Cette lettre prouve que les intentions personnelles du roi de Prusse sont pour la continuation de la guerre, mais à moins que des événements miraculeux ne changent la face de l'intérieur, ni les nouvelles levées que fait l'Autriche, ni les efforts de l'Angleterre, ni même l'accession des Suisses, que les violences dont les Français menacent dans ce moment- ci Genève et Neufchâtel pourraient enfin décider bientôt, tout cela, dis-je, ne suffira point pour rétablir en France l'ordre ancien des choses; ce ne sont plus les mêmes hommes, les mêmes mœurs, les mêmes moyens que jadis, c'est un gouvernement de barbares qui a anéanti tout ce qu'il y avait d'honnête et de respectable en ce pays.

Ratisbonne, le 24 décembre 1795 (*).

Les affaires entre l'Autriche et la Prusse ont pris une tournure plus rassurante, au moins en cela, que la première a abandonné toute idée d'échange et a tranquillisé parla l'Angleterre qui ne

(1) A S. A. S. Mgr le duc de Mecklembourg.

pouvait y consentir. Ce n'est donc plus que sur la question de la Pologne et sur la nature des dédommagements auxquels la Prusse pourrait prétendre encore et que l'Autriche se propose, que les difficultés roulent toujours.

Mais, quant à ce qui regarde la Pologne, il est inconcevable qu'on ne veuille pas voir que toutes les garanties possibles ne valent point une possession assurée par une bonne armée et des engagements précis avec la cour copartageante qui, pour le dire en passant, s'est constituée souveraine de fait, du reste, de la Pologne; ainsi que le montre le traité d'alliance ou plutôt de soumission de la Pologne à la Russie. Quant au second point, on ne peut contester à l'Autriche le droit de prétendre à de grands dédommagements en France. Ce doute doit au moins fortement invalider les réclamations que l'on pourrait faire au nom de l'humanité et de la justice, si la famille royale, première victime de tant de maux, était enfin rétablie dans ses droits; mais voilà ce que je n'ose plus prévoir et jusque-là il n'eût donc pas fallu préjuger les succès et les conquêtes.

Si l'on tenait, en effet, dans sa main le talisman des victoires, peut-être un pareil plan serait-il excusable, mais à présent chaque jour prouve qu'il faut se battre tout de bon et pour soi, et qu'entre la destruction de l'anarchie et des princes qui la combattent, il n'existe plus de milieu. Pour me borner ici à ce qui concerne la Prusse et l'Autriche, j'observerai seulement que cette nécessité se fait surtout sentir depuis les attaques multipliées des Français contre les armées du duc de Brunswick et du général Wurmser.

Depuis le 17 novembre, ces armées sont continuellement aux prises avec un ennemi trois fois plus nombreux, et les victoires éclatantes remportées le 28, 29 et 30, à Kayserslautern, les 2, 3, 9, 10, 14, 18 décembre, à Haguenau Anweiler, par les Autrichiens, font sentir le prix de l'union et font supposer qu'enfin Landau, que les Français veulent secourir à tout prix, sera forcé de succomber.

Il faut convenir que jamais l'Angleterre n'avait donné au monde le spectacle d'un développement aussi imposant de ses moyens. Sa conduite, toute cette année, a été aussi prudente que

vigoureuse; elle a conclu des traités avec toutes les puissances, elle a dirigé la marche de toute l'Italie, garanti la Bavière, contenu la Prusse, alimenté la Vendée, pris Toulon et Saint- Domingue, bloqué la France entière; sa seule faute a été commise à Gênes, qu'il importait pour tout le monde de laisser neutre. Mais si la noble audace des royalistes pouvait encore obtenir le succès qu'elle mérite, l'Angleterre jetterait une armée entière dans le cœur de la France et irait attaquer la Convention jusqu'à Paris. Quel dommage qu'un si beau plan vint à manquer! Jusqu'ici nous n'avons de nouvelles de la prise d'aucun port; si cela tarde encore, l'exécution du débarquement deviendra impossible, et si ce grand coup manque, alors c'en est fait pour jamais de la monarchie et la République française, formée au milieu d'une mer de sang, forcera l'Europe entière de la reconnaître et de lui donner la paix.

Le ministre qui a préparé dans le mystère l'attaque vraiment gigantesque qu'il voulait livrer à ce colosse d'iniquités, a tout préparé aussi pour le cas où ses coups porteraient à faux. Lisons bien la déclaration du 28 octobre, lisons surtout la réponse que peu de jours après les Etats généraux ont donnée à la communication que M. Elliot avait eu ordre de leur faire de cette déclaration, et vous y verrez à nu le vrai système de l'Angleterre. La déclaration de Sa Majesté britannique faite le 20 novembre, à Toulon, contient les mêmes dispositions; elle invite au rétablissement de la monarchie avant tout autre, mais n'exclut aucun gouvernement sage et modéré (Voir art. IV). On sait que cette puissance se sert ordinairement, comme je l'ai dit déjà, de l'organe des Etats généraux pour publier les choses qu'elle-même ne veut pas dire hautement; or, on remarquera que dans la réponse des Etats généraux en parlant du désir de faire une paix solide et d'obtenir de justes dédommagements, il n'est fait nulle mention du rétablissement de la monarchie dont la déclaration anglaise même ne parle que dans la forme invitatoire et nullement comme condition expresse, mais qu'on y parle seulement de la nécessité de traiter avec un gouvernement modéré et sage et qui respecte les droits des autres nations. Il est donc évident qu'en définitive on s'arrêterait à cette résolution et que le

vœu d'ailleurs très sincère de l'Europe et particulièrement de l'Angleterre pour le rétablissement' de la monarchie n'est que conditionnel et subordonné aux circonstances.

Si donc après avoir fait les plus grands efforts, après avoir masqué si adroitement aux yeux du vulgaire sous l'apparence de la crainte dune descente en Angleterre, ses immenses préparatifs et l'augmentation jusqu'ici sans exemple du nombre de ses troupes, elle voyait la République française triompher des tentatives des puissances combinées, l'Angleterre, forcée d'abandonner la monarchie et ses infortunés partisans à la fatalité de leur destinée, dirigerait contre les colonies françaises l'emploi des forces qu'elle a préparées pour le continent et, contente d'avoir ruiné le commerce et la marine de France, ne se refuserait plus à traiter avec un gouvernement qui se serait enfin consolidé par ses succès.

Remarquons que ceux qui sont à la tête de ce gouvernement ont parfaitement saisi ces dispositions.

Lisez les discours de Rarère (*) à la Convention, du 4 décembre et ceux de Danton (*) et de Robespierre aux Jacobins, du 8 décembre, vous y verrez le plan et le but de ce gouvernement central, déjà décrété par la Convention, qui n'est plus dans les mains de ces deux hommes que le vil instrument de leur despotisme et qui est même par sa dégradation et sa bassesse audessous du méprisable Sénat dont Tibère disait : 0! hominus ad sei^vitiitum paratos.Barère a hautement annoncé qu'il fallait un

(1) Bertrand de Vieuzac-Barère, avocat à Toulouse, député aux États généraux pour la province de Bigorre, juge au tribunal de cassation pendant la Législative, député des Hautes-Pyrénées à la Convention; il fut élu président de cette assemblée. Il prit une grande part au procès de Louis XVI et rédigea, le 23 janvier, la proclamation au peuple sur la mort du roi. 11 lutta contre la Gironde au profit de la Montagne et fut un des membres les plus influents du gouvernement terroriste. On cite de lui ce mot : « Plaçons la terreur à l'ordre du jour. »

(2) George-Jacques Danton, né en 1759, fut le véritable roi de la populace parisienne sous la Révolution. Substitut du procureur de la Commune de Paris, il prit une part considérable à la Révolution du 10 août. Nommé ministre de la justice par la Législative, il fut le véritable chef du gouvernement révolutionnaire. Député de Paris à la Convention, une lutte à mort s'engagea entre lui et Robespierre qui se termina par la chute de Danton, exécuté le 5 avril 1794. « Tu montreras ma tête au peuple, dit-il au bourreau, elle en vaut la peine. »

gouvernement qui tendit à l'unité du pouvoir. Le plan du Comité de salut public était de tout ramener à l'unité, à la centrante du gouvernement; l'unité est votre maxime fondamentale, ajoutait-il, l'unité est votre défense, l'unité est votre salut; nous disons plus, quand môme le pouvoir central se tromperait quelquefois, le résultat général de ses opérations serait toujours meilleur que s'il était contrarié arbitrairement par les divers agents d'exécution.

Ne voilà-t-il pas, mot pour mot, le langage des partisans de la royauté? N'est-ce pas celui que les ministres du roi ont tenu au commencement de la Révolution? Cette unité prise abstractivement peut, il est vrai, faire entendre une chose homogène quoique composée telle qu'une Convention; mais il est clair que c'est à l'unité réelle et personnelle que l'assemblée vise et que Ion en viendra, du moins pour autant de temps qu'elle pourra résister au choc de toutes les ambitions, aux attaques de toutes les jalousies et de toutes les rivalités.

Ainsi, voilà ces ennemis jurés des monarchies revenus au point de n'en plus rejeter que le nom. Il est donc très vraisemblable que Danton et Robespierre, ces deux géants, formés d'un amas de crimes et d'attentats, asserviront bientôt la France entière. Disposant d'une masse de richesses qu'aucune n'égale dans le monde et cependant payant tout en papier, ayant à leurs ordres 50,000 guillotines, des armées innombrables, réunissant tous les moyens d'un fanatisme prétendu républicain, de séduction et de terreur ; quelle est la voix qui oserait s'élever contre eux !

Ce tableau, souvent représenté dans mon imagination, me laisse bien peu d'espérance. Non que je croie à la durée d'un gouvernement aussi violent, aussi sanguinaire, mais, obtenu par la violence, il peut s affermir par la justice et la douceur. Le moindre relâche a tant de maux sera regardé comme un grand bienfait ; après les lois de sang de Dracon, les lois sévères de Solon paraissent trop douces.

Et puis, si l'on réfléchit que la génération presque entière de la société française a péri sous la hache des bourreaux ou que ce qui a échappé est proscrit de contrée en contrée, ou gémit dans d'obscures retraites; si l'on songe que le peuple se façonne

aux idées nouvelles depuis cinq ans, si l'on songe que les principes empoisonnés de l'éducation nationale ont déjà produit leur effet sur la classe des adolescents, que l'industrie ruinée écarte des professions honnêtes et tranquilles, que la violence et la terreur sont regardées comme les uniques moyens de salut; si Ton songe enfin au terrible effet d'un fanatisme qui s'est acquis une réelle grandeur par le nombre de choses inouïes qu'il a fait exécuter, par cette lutte étonnante contre l'Europe entière, on concevra toute la difficulté de rétablir l'ancien régime. Le nombre des personnes qui ont intérêt à conserver l'état actuel des choses est infini, et ceux à qui l'on n'a point encore enlevé leurs propriétés désirent de voir s'affermir un gouvernement quelconque sous lequel ils puissent les conserver.

On s'effraie donc de l'immensité du travail que présente une contre-révolution, qui serait vraiment d'autant plus difficile aujourd'hui que tous les matériaux de l'ancien édifice monarchique, soit religieux, soit civil, soit militaire, sont détruits, anéantis, pulvérisés. Si toutes ces considérations sont vraies, une contre-révolution doit être regardée comme presque impossible. Cela ne me fait point conclure que le gouvernement qui sortira triomphant de la crise actuelle doive jouir d'une longue durée, cela me paraît même invraisemblable.

L'année 1794 verra se décider le sanglant procès entre la monarchie et la République française ; je le répète, si les succès des royalistes dans l'intérieur n'en préparent pas aux armées du dehors, la paix est faite avant six mois. Ne perdons point de vue l'épuisement des puissances, et l'extrême disproportion qu'il y a entre les sections de forces calculées, limitées, des gouvernements établis, et les moyens incalculables, indéfinis, illimités, d'une nation qui n'a plus d'autre manufacture que celle des armes, plus d'autre science que celle de les porter. Que l'on songe aux légions que leurs victoires sur les royalistes leur permettraient de faire refluer sur les frontières, aux dangers pour les puissances alliées de l'armement en masse et on se persuadera que l'idée d'une pacification prochaine, avec un gouvernement républicain plus stable, n'est point une idée vaine.

Ajoutez à cela le désir secret de quelques cabinets pour la paix, et l'espoir que l'on peut nourrir si l'on empêche les républicains de remporter de nouveaux avantages, de voir leurs chefs faire de grands sacrifices au désir de voir leur autorité consacrée el reconnue par l'Europe. Cette considération, qui est pour eux de la première importance, les porterait sans doute à accorder aux puissances allemandes une ligne de frontière qui permît à celles-ci de compter sur un repos, voire même des cessions de territoire qui puissent les dédommager.

L'Angleterre, pressée par le parti de l'opposition, qui ne manquera pas de représenter que la marine française étant détruite et ses colonies envahies on n'a plus aucune raison de continuer une guerre désastreuse, se rendrait à ces représentations et conserverait ses conquêtes ; peut-être les démagogues français feraient-ils valoir cette renonciation philosophique des conquêtes, faites hautement par l'Assemblée nationale, pour rendre la Savoie et le comté de Nice au roi de Sardaigne et, alors, on verrait l'Europe forcée de consacrer ce qu'on sait depuis longtemps, c'est qu il riy a point de forfait que la force ne justifie.

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