‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 68 sur 92 · IV PKUSSE RÉCLAME DES SUBSIDES, ETC · texte numérisé non relu

IV PKUSSE RÉCLAME DES SUBSIDES, ETC

cabinets de Londres et de Berlin se coalisent pour faire échouer le plan de l'Autriche sur la Bavière.

Lorsque enfin cette affaire a été arrangée, on a agi de concert, et des succès rapides ont couronné les efforts combinés des deux armées, mais bientôt une mésintelligence funeste a fait perdre le fruit de tant de travaux et l'une des deux cours, dirigée par des principes ou par des nécessités que je ne puis ni ne dois analyser, exposant enfin au grand jour sa situation et ses vœux, a dû déclarer à l'Empereur que, sans subsides de l'Empire, elle ne pouvait continuer les armements qu'elle s'est imposés pour la sûreté de l'Europe.

D'autre part, la cour de Berlin s'est empressée de rassurer l'Empire sur les projets d'envahissement qu'on lui supposait, et elle a déclaré que son but était le maintien de la constitution, de la paix religieuse, de la paix de Westphalie dans son entier. Qu'elle ne songeait ni à faire des conquêtes, ni à provoquer des sécularisations, mais qu'elle entendait se borner à rétablir l'Empire dans ses droits et possessions si... l'Empire consentait à ses demandes... Cette déclaration, qui ne peut pas beaucoup plaire à l'Autriche, dont tout l'espoir d'indemnité se fonde sur des conquêtes en France, est une répétition de celle qui fut faite lors de la conclusion de l'alliance entre les deux cours et aussi de la partie de ce manifeste trop fameux où l'on assurait que l'on ne voulait point faire de conquêtes.

Mais le roi de Prusse, en déclarant qu'il ne veut point faire de conquêtes, annonce-t-il des opérations qui diffèrent du plan d'une simple défense qui aurait tout au plus le mérite d'être plus méthodique et plus régulière?

Vous sentez, Monsieur le Marquis, que quoique j'en dise beaucoup, il est beaucoup de choses que je ne puis pas dire. Mais voyez dans quel moment ces intérêts si majeurs se discutent; l'arrivée des commissaires français à Francfort, leurs entrevues journalières avec des personnages les plus importants de la monarchie chez M. de Kalckreuth, la retraite de Brunswick, ce démenti éclatant donné à l'opinion de l'Europe, par la manière dont on reçoit, dont on accueille des hommes députés par les bourreaux des rois, ces demandes de subsides pour continuer

la guerre, lorsqu'il s'agirait de pousser les opérations avec vigueur, croyez-vous que tout cela soit une disposition fortuite d'événements et de circonstances? Ces commissaires seraient-ils en effet venus pour un objet de 300,000 livres tournois?

Cependant l'Angleterre emploie tous les moyens possibles pour lier sérieusement la partie, au moins pour cette campagne. Un courrier arrivé de Londres à Berlin, le 8 février, a remis à lord Malmesbury des instructions par lesquelles il est autorisé à entrer en négociations avec Sa Majesté prussienne sur les subsides qu'elle demande. La masse totale de ces subsides est dç 22,000,000 d'écus ou de 88,000,000 de livres. L'Angleterre propose de diviser cette somme en deux parties de 12 et de

10 millions. La première serait supportée par les puissances coalisées qui paieraient par cinquième, savoir l'Angleterre et la Hollande 5/5, l'Autriche 1 et la Prusse comme partie intéressée l.Les 10 millions restants seraient prélevés sur l'Empire, Sa Majesté s'entendrait à cet égard avec les Etats intéressés. On avait à ce sujet de bonnes nouvelles, en date de Berlin, du

11 février.

Le roi personnellement est on ne peut mieux disposé, mais l'article des dix millions à tirer de l'Empire entraîne de grandes difficultés. Le comte de Goertz vient de partir, le 25 février, pour Munich, afin de disposer l'électeur à y contribuer. Mais l'Angleterre, pour prix des immenses sacrifices qu'elle fait, exige de grands efforts et le ministère prussien ne paraît point disposé à les faire. Ce ministère, il faut le dire, Monsieur le Marquis, ce ministère vent la paix. Voilà le grand mot lâché et ce n'est point Jupiter qui l'a dit à Junon^ mais c'est une grande puissance qui l'indique à l'Europe entière.

Je frémis presque des conjectures que les conférences actuelles de Francfort me font faire. Si les hommes étaient conséquents avec eux-mêmes et si la Prusse et la France se liaient actuellement ensemble, le terme de la puissance autrichienne serait peut-être arrivé... maison n'en viendra point là, on veut la paix avec la France et on veut forcer l'Europe à la faire; on veut du moins justifier par la nécessité de ressources un chan-

LE PRUSSE RÉCLAME DBS SUBSIDE*. RTC. 421

gement de politique qui s'impose parce que de nouvelles scènes se préparent à [Orient.

Des lettres que leurs sources rendent très respectables annoncent que la Russie a décidé la guerre contre La Porte. Ce grand coup doit éveiller l'attention de l'Europe entière, c'est lui qui doi( frapper à mort un autre Empire. Le moment de réaliser les plans arrêtés à Mohilew est arrivé, et Constantinople va devenir peut-être le siège d'une nouvelle domination. Ce n'est point à moi, Monsieur le Marquis, à guider la marche des réflexions qu'un tel événement vous fera faire, mais je vous demande si les puissances coalisées n'ont pas toutes un intérêt majeur dans la tragédie qui se prépare, si l'Autriche ne sera pas tentée d'abandonner l'entreprise difficile de conquérir des provinces françaises, pour opérer l'envahissement facile des provinces turques; si la Russie n'invitera même pas ses voisins à prendre avec elle, si elle ne leur dira pas : venez, il y en a pour tout le monde (bien entendu qu'elle ne ferait cette invitation que lorsqu'elle verrait qu'on serait disposé à se payer tout seul, car sans cela elle continuera toujours de diriger vers la France les armes des puissances coalisées, afin d'occuper l'une et de se débarrasser de la. participation des autres). Je demande, enfin, si l'Angleterre elle-même, incitée par la possession de quelques îles de l'Archipel, se montrerait si opposée à un dessein auquel la Russie ne manquerait peut-être pas de donner un vernis d'humanité, en offrant aux malheureux émigrés un asile et des établissements dans ses nouvelles conquêtes et en peignant l'espèce humaine, délivrée en Orient des fers du despotisme et des langes de la superstition.

Ces idées paraissent chimériques, mais je crois tout possible et d'ailleurs cela n'est pas nouveau; l'Impératrice sent bien que jamais un moment plus favorable pour ses desseins ne se présentera. Si la Prusse se mettait en mesure de s'occuper de ses intérêts en Pologne, nous verrions alors trois grandes puissances s'avancer vers l'Orient par une espèce de mouvement simultané et commencer une ère politique nouvelle.

Quelques mois suffiront encore pour nous donner à cet égard les lumières les plus précises; mais pour en revenir à ma pre-

mière proposition, je crois pouvoir conclure de ces différentes dispositions que le plan du rétablissement de la monarchie française est pour le moment abandonné par des puissances qui le regardent, ou comme un ouvrage au-dessus de leurs forces, ou comme une entreprise où il n'y a rien à gagner pour elles.

Cela n'emporterait point la nécessité de la fondation d'une république constante, non sûrement. Je me fais gloire de penser avec M. Pitt qu'un système tel que celui qui règne en France ne peut être de longue durée... from the nature of the mind of men and the necessary progress of the human affaira, it is impossible that such a System can be of long duration, and surely no event can be looked for more désirable t/ian a destruction of thaï System whichat présent existsfor the misery of France and the terror of Europe... mais je crois que c'est précisément parce que ce système est absurde, féroce et d'une prolongation impossible, que rien ne lui sera plus funeste que d'être abandonné à ses propres fureurs, et devoir retomber sur lui la rage et le désespoir du million d'individus que le gouvernement actuel emploie à repousser les attaques étrangères.

Tant que la République romaine a eu à conquérir au dehors, elle n'a éprouvé dans son sein que des agitations passagères, mais quand tout fut devenu paisible, alors ses armées disposant de son sort, différents partis s'élevèrent et le règne des empereurs commença. Je suis bien loin de regarder les moyens militaires de la France comme épuisés; elle en a d'immenses encore pour faire du mal. Je regarde ses habitants comme entraînés par un mouvement terrible et dont tout ce qui s'y oppose redouble l'activité. Ce mouvement ne cessera point avec la guerre étrangère, il ne fera que changer de direction et il opérera, dans l'intérieur, les mêmes effets qu'il a opérés au dehors, jusqu'à ce qu'un épuisement absolu amène le calme, que le calme ramène la raison et que la raison ramène le règne de l'ordre, de la justice et des lois, sous un gouvernement conforme à nos anciennes mœurs et aux habitudes comme aux besoins d'un grand Etat. La France devra donc à elle seule et non aux autres le rétablissement de son trône et de ses autels.

L'Angleterre ne reconnaîtra jamais la République française

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