LES OUVERTURES DE PAIX
La chute de Robespierre. — Mission de Lord Spencer à Vienne. — Échec des Prussiens à Varsovie. - Entrée de Souvarof en Pologne. — Défaite et prise de Kosciusco. — La paix semble prochaine.
Chacun se sentit menacé par la toute-puissance de Robespierre, surtout après la loi du 22 prairial. La peur donna du courage à ses adversaires. Au Comité de sûreté générale, un complot fut ourdi contre le tyran; Billaud-Varenne et Collot d'Herbois se joignirent à la conspiration. Le 8 thermidor, dans un discours célèbre, Robespierre demanda l'épuration du Comité de Sûreté générale et du Comité de Salut public ; il dénonça plusieurs Conventionnels. Les conjurés, se sentant perdus, résolurent d'agir. Le 9,1a Plaine (c'est-à dire le centre de l'Assemblée) jusque-là favorable au despote, se joignit à la Montagne qui hurlait : « A bas le tyran » et Robespierre fut décrété d'accusation. Retenu prisonnier à l'Hôtel de Ville, il fut trouvé la mâchoire fracassée d'un coup de pistolet et fut traîné ainsi sur l'échafaud.
Ratisbonne, le 9 août 1794 (l).
La chute de Robespierre n'est pas un événement inattendu, mais ce n'en est pas moins quelque chose de fort important. I) parait que l'orgueil et l'atrocité du tyran avaient porté l'indignation et le désespoir à leur comble. Yoilà donc la prédiction de Danton effectuée plutôt qu'il ne le croyait peut-être. Ainsi ces tyrans farouches se déchireront les uns après les autres jusqu'à ce qu'il n'en reste plus, ou jusqu'à ce que la lassitude extrême que doit causer leur monstrueux gouvernement ramène à des idées plus saines et plus salutaires. Il paraît que Barère et
(1) AM.Vabbédela Bar th.
Collot d'Herbois (*) sont les chefs de cette nouvelle révolution. J'aurais quelque espoir dans Barère si cet homme, qui prend tour à tour tous les masques et qui n'est au fond du cœur qu'un scélérat adroit et perfide, ne s'était fait l'apôtre des horreurs et des massacres qui sont à l'ordre du jour.
Mais Barère s'est fait aussi l'avocat de l'unité. L'unité est le refuge, l'unité est le salut, a-t-il dit. Or, il a trop d'esprit pour concevoir la possibilité d'une autre unité en France que celle de la royauté et je le crois constitutionnel au fond de l'âme. Les Jacobins (2) ont été fermés par Legendre (3), et toute l'autorité paraît concentrée dans la Convention. Paris était tranquille, mais cet événement doit influer prodigieusement sur les esprits et les affaires, il doit plus que jamais dégoûter les grands scélérats et les petits factieux. Il doit faire sentir la nécessité d'un autre ordre de choses. 11 doit arrêter, au moins momentanément, l'action de l'administration et jeter quelque agitation dans les armées. Cependant, comme malheureusement je considère cellesci depuis un an comme faisant de la guerre leur affaire à part, sans se soucier de ce qu'on fait ou de ce qu'on ne fait pas dans l'intérieur, je crains qu'il n'en résulte pas de grands avantages pour cette campagne, mais cela influera sûrement sur les affaires diplomatiques. Peut-être les dominateurs actuels songeront-ils à un dénouement et ambitionneront-ils la gloire et l'honorable tranquillité d'un Monck, bien préférable, en eiïet, aux transes, aux tribulations continuelles des usurpateurs !
Si ces armées françaises raisonnaient! Mais elles ne font que
(1) Collot d'Herbois, membre de la Convention nationale et du Comité de salut public. Il participa, dans les journées des 31 mai et 2 juin, à la victoire de Robespierre et à la chute de la Gironde. Élu président de la Convention, il contribua beaucoup à la chute de Robespierre. Il fut condamné à la déportation par la Convention après la journée du 12 germinal.
(2) Bientôt après, les Jacobins furent autorisés à y reprendre leurs séances, mais finalement la Convention, craignant son influence, le fermera tout-à-fait (11 novembre).
(3) Louis Legendre, surnommé le Paysan [du Danube, à cause de sa sauvage éloquence, membre de la Convention pour la ville de Paris; il se montra un des adversaires les plus acharnés de Louis XVI. A la chute de Robespierre, il s'élança aux Jacobins pour brûler la cervelle au président Viviez et les faire fermer, lui qui en avait été le membre le plus ardent.
se battre; là est l'ennemi, elles y vont ('). Elles sont françaises, les autres sont étrangères, cela suffît. La Constitution, la Convention, Danton, Robespierre, tout cela les touche peu. Ce ne sont que des choses simultanées avec ce quelles font et non des causes efficientes de ce qu'elles font. His sperantibus non propter hoc cedunt.
Cependant, c'est le gouvernement qui les alimente, qui les entretient, les dirige. Il en résultera toujours du bien pour les alliés et l'Europe, de ces derniers mouvements. La chute de Robespierre dégoûtera peut-être ses rivaux de jouer son rôle; car, si celui-là est tombé, bien d'autres tomberont sans doute.
Ralisbonne, 26 août 1794 (2).
La mission de lord Spencer (3), qui est arrivé à Vienne le 8 août, est déjà terminée, et toutes les parties sont contentes. L'Autriche obtient 60 millions de florins de subsides par an, dont la Hollande paye la moitié. Le traité de garantie de La Haye du mois d'octobre 1790 est annulé et l'Autriche traitera les Pays-Bas comme bon lui semblera. En vertu de ces avantages, la cour de Vienne s'engage à continuer la guerre de tout son pouvoir, etc. (4). Si à cela on joint le surcroît de moyens que l'Empire pourra fournir, on aura certainement de puissants motifs d'espérance; ce qui doit surprendre, ce sont les sacrifices immenses que fait l'Angleterre pour la continuation d'une guerre où elle seule a jusqu'à présent gagné, mais il importe au gouvernement Britannique plus qu'à tout autre que le gouvernement français actuel soit renversé ; il lui importe, pour qu'il
(i) Ce fut bien là la cause de leur succès. Tandis qu'on faisait de la politique à Paris, on n'en fit pas aux armées où on se battait pour la France et par patriotisme. C'est, dit Soult, en parlant de la campagne de 1794, l'époque des guerres où il y eut le plus de vertu dans les camps.
(2) Au Prince régnant de la Tour.
(3) Georges-John, vicomte Althorp, comte Spencer. Député de Northampton aux Communes, devenu comte Spencer à la mort de son père en 1789.
(4) L'Empereur voulait reconquérir la Belgique, et c'étaient aussi les intentions de l'Angleterre, d'où l'entente des deux cours.
puisse conserver ses conquêtes aux deux Indes, que les Français n'aient point de grands avantages sur le continent, puisqu'alors il serait obligé de compenser les pertes de ses alliés par l'abandon de ces victoires.
L'esprit que manifeste le parti dominant aujourd'hui en France, fait présumer aussi que l'on y est disposé à écouter des propositions plus raisonnables, mais il ne faut encore rien appuyer sur des bases aussi mobiles. Il suffît que l'on puisse se dire que la nature du gouvernement français recèle le germe de sa ruine, sans que je croie pour cela que jamais on ramène l'esprit de la nation aux principes qui l'ont dirigé autrefois. Mais le premier point obtenu, ce sera toujours beaucoup pour le repos de l'Europe.
On mande qu'il y a des troubles sérieux en Provence et qu'une partie de l'armée d'Italie a été rappelée pour les apaiser.
Le roi de Prusse est fort embarrassé en Pologne (*). Le 14 courant a dû se livrer l'attaque décisive contre Kosciusco (2); si elle ne réussit pas, le roi sera obligé d'abandonner la partie dans laquelle il est évident que la Russie le laisse s'engager à dessein presque seul, et lui rend ainsi la pareille du tour qu'il a joué à l'Autriche en l'abandonnant seule au moment de la campagne de France.
Des lettres, qui paraissent dignes de foi, assurent que la Russie a sommé la cour de Berlin de remplir ses engagements envers l'Autriche contre la France et de fournir son contingent
(1) Les Prussiens, arrivés le 14 juillet devant Varsovie, auraient pu s'en emparer de vive force le lendemain; mais ils en furent empêchés par l'influence des Russes qui firent prévaloir l'avis d'un siège en règle. L'attaque décisive contre Kosciusco ne s'exécuta pas, le siège traîna en longueur et le 6 septembre Frédéric-Guillaume dut abandonner ses attaques et se replier, parce qu'il sentait ses communications menacées par le soulèvement des provinces polonaises.
(2) Thadée Kosciusco, général polonais, joua un rôle important dans l'affaire de Dubienka en 1792. Après le deuxième partage, il se réfugia en Allemagne, d'où il partit en 1791 pour se mettre à la tête de l'insurrection qu'il parvint à organiser. Il obtint des succès contre les Prussiens, défendit avec succès Varsovie, mais fut battu par l'armée de Souwaroft et fait prisonnier. L'empereur Paul 1er lui rendit la liberté.
comme État de l'Empire (^.Mais celte démarche est si extraordinaire que j'en doute encore.
Ratisbonne, 17 septembre 1794.
On a annoncé la reprise de Valenciennespar les républicains, le 26 août; celle de Condé, le 29; celle de L'Écluse, à la même époque. Valenciennes n'a tenu que sept jours; la garnison est sortie sous condition de ne pas servir d'un an contre les Français; celle de Condé a dû prendre le même engagement. Bréda a été sommé de se rendre le 28; le siège doit avoir commencé. Les Français ont, depuis la prise des quatre forteresses, 60,000 hommes de plus à leur disposition.
Cependant l'Angleterre ne ralentit point ses efforts, il faut convenir que la partie n'est pas égale. Les Français n'ont d'autre idée que la guerre, d'autres soins que ceux qui y sont relatifs, d'autres combinaisons que la force, d'autre but que leur indépendance. Les alliés, au contraire, ont mille intérêts divers opposés, mille égards, mille considérations à respecter, à observer. Il faut sans cesse réunir des parties prêtes à se détacher; cette puissance manque d'argent, cette autre d'hommes, une troisième d'énergie, une quatrième de bonne volonté. Il faut fixer les dédommagements, convenir des résultats. Or, je me demande s'il exista jamais une besogne plus difficile que celle-là! L'Angleterre avec ses guinées tâche de suppléer à tout. Le 9 courant, le traité doit avoir été définitivement conclu et ratifié à Vienne.
Le comte de Mercy est mort à Londres, le 25 août; le comte ïrautmansdorf le remplace.
(1) Il était de l'intérêt des Russes, pour obtenir de plus grands avantages en Pologne, d'y créer des embarras aux Prussiens. Leur échec sous Varsovie favoriserait la politique de Catherine ; de même elle veut les occuper sur le Rhin, pour qu'ils n'imposent pas à la Russie un partage désavantageux.
Maintenant que les Prussiens se sont épuisés vainement en Pologne et doivent se retirer, Catherine y fait entrer 20,000 hommes avec Souwarof et ses victoires rapides vont la rendre maîtresse de la situation et lui permettre de dicter ses volontés à l'Autriche et à la Prusse. Dès juillet 1794, elle a invité les Autrichiens à participer à un troisième partage à condition qu'ils poursuivent la guerre contre la France, afin qu'elle soit libre d'attaquer maintenant l'empire Ottoman.
Aussitôt l'annonce des victoires russes, le roi de Prusse va se décider à conclure la paix avec la France, pour prendre part au troisième partage. La chute de Robespierre a du reste levé ses derniers scrupules.
Seule l'Angleterre est acharnée à la guerre, comme le montre M. de Dray, pour enlever à la France ses dernières colonies, car elle voit bien que la Belgique désormais ne peut être reprise aisément aux Français.
Ratisbonne, 24 septembre 1794.
Le roi de Prusse a levé le siège de Varsovie le 6 septembre, les Polonais ayant coulé à fond huit grands bateaux qui lui arrivaient par la Vistule chargés de munitions dont, par suite de cet événement, il s'est vu dans le cas de manquer presque totalement. Sa Majesté prussienne, éclairée par le revers, adopte un autre système et va suivre le plan qu'elle aurait dû saisir dès le commencement, c'est-à-dire étouffer, s'il se peut, l'insurrection qui a éclaté dans la Prusse méridionale et se borner à défendre son pays, laissant à Catherine le soin de faire à elle seule la besogne. On m'assure même que le roi est entré en négociation avec Kosciusco ; c'est le pendant de la Champagne.
Un courrier qui a passé hier ici apporte la nouvelle que les Français ont attaqué, le 19, les Autrichiens sur l'Ourthe et la Meuse et ont forcé leur ligne après leur avoir causé une perte sensible, de sorte que Maestricht va être cerné et l'armée obligée de se retirer peut-être jusqu'au Rhin. On fait d'immenses recrues en Autriche, ce qui porte à croire que le traité avec Londres est effectivement conclu; mais on arrivera sûrement trop tard.
Le 3 octobre, les Français ont forcé la Roer et battu l'aile gauche autrichienne à Duren. Toute l'armée s'est repliée ; elle a abandonné Juliers et tout le pays jusqu'au Rhin. Le 5, les Français sont entrés à Cologne. Voilà donc le Rhin barré et tout le pays jusqu'à ce fleuve abandonné. Les Anglais, battus le 18 sep-
tembre à Bontel, se sont retirés derrière le Waal et Nimègue. Bois-le-Duc est assiégé, Maestricht et Luxembourg cernés.
Lord Spencer et Grenville sont arrivés le 10 à Ratisbonne venant de Vienne; ils sont partis le 11 au matin. Il est positif qu'ils ont été chargés de propositions de paix, mais l'Autriche, liée de tous les côtés par ses propres intérêts ou par ses relations avec l'Allemagne et l'Italie, voudrait que l'Angleterre achetât la restitution des pays conquis par la cession des conquêtes qu'elle a faites.
L'Angleterre, où le ministre craint le blâme de l'opposition s'il abandonne le fruit d'une guerre si coûteuse, qui voit d'ailleurs que l'Autriche ne peut plus sauver la Hollande et que celle-ci sera ou perdue ou délivrée avant trois mois, se refuse à acheter la paix à ces conditions. Les dispositions douteuses de la Prusse et les affaires de Pologne rendent la posiiion des puissances belligérantes plus critique que jamais, d'autant plus que les Français, enflés par leurs victoires et enrichis par leurs conquêtes, menacent d'envahir toutes les terres de l'Empire jusqu'au Rhin.
Les Français se sont rendus maîtres de Bois-le-Duc le 10 octobre; ils menacent actuellement Mayence, Mannheim et Coblentz d'un siège. Les Prussiens et les Autrichiens ont repassé le Rhin; les premiers ont abandonné Mayence, que 18,000 hommes de troupes de l'Empire doivent occuper, et se sont retirés vers Francfort, Hanau, etc.
Le 15 septembre, après l'arrivée d'un courrier de Berlin, le général Mollendorf a fait déclarer « que le traitéde subsides avec )> l'Angleterre n'avait plus lieu, et que tout ce qui se ferait à » compter de ce jour serait pour soutenir l'honneur des troupes » prussiennes. Que si l'ennemi les pressait, on se battrait; que » de plus on pourrait assurer l'armée qu'elle aurait de bons » quartiers d'hiver et une paix prochaine. »
Le 10 septembre, le général Souvaroiï (/) remporta une
(1) Souvaroff était le plus grand militaire que la Russie eut produit depuis Pierre le Grand. Sa grande réputation datait du siège dlsmaïl, en 1790. « C'était, a dit Sorel, un héros, un extravagant, un habile, un charlatan, un
victoire signalée sur un corps de 18,000 Polonais, en tua 6,000 et le lendemain força le reste à repasser le Rog dans le plus grand désordre. Le général Fersen, le 10 octobre, a attaqué près du château de la petite ville de Maizewska un autre corps polonais commandé par Kociusco, lui-même, et que ce général conduisait pour empêcher la réunion de Fersen et de Souwaroff. Kosciusco a été complètement battu et fait prisonnier après avoir eu trois chevaux tués sous lui ; il avait été grièvement blessé lui-même. Le prince Repnine s'avance d'un autre côté sur Varsovie ; de sorte qu'il n'y plus rien à espérer du sort de la Pologne.
Dans ces circonstances, le roi de Prusse retire 20, 000 hommes de son armée du Rhin, sous prétexte que l'Autriche a refusé les 20,000 hommes qu'il réclamait au sujet de la guerre des Polonais, et en observant que le cas n'était point compris dans le casus fœderis de Pillnitz.
Les bruits de paix se répandent de tous les côtés et des lettres du commissaire Hugel F annoncent à peu près comme certaine.
Ratisbonne, le 20 novembre 1794.
Les Français ont pris Goblentz le 23 octobre, Rheinfel, dans la nuit du 2 au 5 novembre. Nimègue a été évacué dans la nuit du 5 au 6. Maestricht s'est rendu par capitulation, le 4. Le duc de Brunswick n'a point accepté le commandement qui lui a été offert de la part de l'Angleterre et de la Hollande. Le cœur de la Hollande est menacé.
La proposition faite le 20 octobre, par Mayence à l'Empereur, de traiter de la paix, sera mise en délibération le 5 décembre. Les grandes puissances travaillent très activement à la paix. La cour de Vienne a, depuis deux mois, un agent secret à Paris; il
fanatique, un bel esprit, un sauvage, un paysan moscovite, impressionnable, mobile, naïf, sensible et féroce, qui massacrait et pleurait sur le massacre. » Le 10 septembre, il abordait les Polonais et les battait; le 10 octobre, Kosciusco sortait de Varsovie, marchait à sa rencontre et se faisait vaincre et prendre par le général Fersen. Bientôt les Russes s'emparaient de Varsovie, l'insurrection était domptée.
loge dans la maison de Lcgendre. Tallien (!) traite avec l'Angleterre. Le parti modéré veut la paix; Billaud-Varenne (2) et les Jacobins, dans la séance du 4 novembre, ont menacé d'une insurrection. Si le parti modéré triomphe dans la crise qui se prépare, la paix sera certainement bientôt décidée, sinon les dangers de l'Europe sont incalculables.
Le 16, on a reçu la nouvelle de la prise de Praga par les Russes; les Polonais doivent y avoir perdu 4 000 hommes et 101 canons. Le 19, celle de Varsovie est arrivée; la ville a capilulé le 9 novembre;. elle s'est rendue à discrétion avec la seule condition de la sûreté des personnes et des propriétés. Souwaroff s'est comporté avec beaucoup d'humanité. Le prince Holsteinbeck (prussien) avait, peu de temps auparavant, remporté un grand avantage contre les insurgés de la Prusse méridionale.
L'armée prussienne s'est retirée tout à fait du théâtre de la guerre du Rhin; 20,000 hommes sont partis pour la Silésie sous la conduite du prince Hohenlohe. Les Français ont commencé les travaux d'approche deMayence les premiersjours de novembre; le 14 novembre ils étaient établis à Sainte-Croix, Monbach et en position de faire le siège de cette place, qu'ils veulent prendre coûte que coûte. Jusqu'ici ils ont été repoussés vaillamment par les Autrichiens, notamment le 12.
L'armée de Clerfavt garnit les bords du Rhin, mais une partie
(1) Jean-Lambert Tallien, secrétaire-greffier de la Commune au 10 août, député de Seine-et-Oise à la Convention, représentant du peuple en mission dans l'Ouest. Il contribua beaucoup à la chute de la Gironde et à l'arrivée au pouvoir de Robespierre. Mais excédé de la tyrannie de Robespierre et sous l'inspiration bienfaisante de sa femme, plus tard princesse de Chimay, il prépara, avec quelques-uns de ses amis,le 9 thermidor. Nommé membre du Comité de Salut public, il eut une politique plus modérée et demanda la suppression du tribunal révolutionnaire et du club des Jacobins.
(2) Nicolas Billaud-Varenne, l'un des hommes les plus violents de la Révolulion et l'un des auteurs des massacres de septembre. A la Convention nationale, il fut le plus acharné contre Louis XVI et les Girondins. Président de l'Assemblée et membre du Comité de Salut public, il fit de nombreux rapports pour ce comité devenu le centre de tous les pouvoirs. Auteur de la chute de Robespierre avec plusieurs de ses amis, le 9 thermidor, il fut bientôt dénoncé à la Convention comme le complice du tyran et condamné à la déportation avec Collot d'Herbois.
prend des cantonnements si éloignés qu'on ne peut point douter des intentions pacifiques de la cour.
Le Parlement doit toujours s'ouvrir le 25, à Londres.
Ratisbonne, S décembre 1794.
Les Jacobins ont été fermés le 11 novembre.
Tallien a annoncé hautement une paix partielle dans la séance du 14, dans son discours en réponse à Barère (voir la Gazette des Deux-Ponts du 25 novembre). Deux commissaires français sont partis pour la Suisse; des agents prussiens et autrichiens s'y sont rendus.
La conquête de la Hollande. — Les conditions de paix. Les conférences de Bâle.
Pichegru, par la route qu'avait suivie Dumouriez en 1795, après ses victoires précédentes et poursuivant le duc d'York, pénétra en Hollande Mais c'est l'hiver et les soldats sont exténués de faim et de fatigue. Or, voici qu'ils apprennent qu'une révolution vient d'éclater en Hollande, que le stalhouder s'est réfugié en Angleterre, que les Hollandais font appel aux révolutionnaires de France « Alors ces spectres amaigris, vêtus d'héroïques lambeaux, malgré un froid de 17°, s'ébranlèrent de nouveau, passèrent le Lech, entrèrent à Arnbeim, à Utrecbt. à Amsterdam où ils furent reçus aux acclamations des habitants » (Jomini). Rotterdam, La Haye ouvrirent leurs portes et les escadrons de hussards de Moreau, traversant le Helder, s'emparèrent de la flotte hollandaise immobilisée par les glaces sur la côte du Texel. La Hollande entrait bientôt après dans l'alliance française.
On ne parlait plus que de la paix en Europe et chacun la désirait. Riais M. de Bray prévoit justement que l'Autriche et l'Angleterre, — qui, en effet, ne signèrent pas à Bâle — ne la concluront pas encore. Nous en avons déjà donné les motifs. C'est la Prusse et les petits États qui sont le plus décidés à la paix, c'est la Prusse qui va l'offrir à la France. M. de Bray, dans un mémoire très étudié et très approfondi qui fut mis sous les yeux du roi de Prusse, explique pourquoi la Prusse doit faire la paix, car c'est là, dit il, son intérêt le plus évident et même celui de la France. Par conséquent, un traité de paix est possible entre ces deux pays.
En France, on acceptera la paix offerte, mais on ne l'aurait pas proposée. Cette paix ne sera même pas une trêve, puisque, dans la pensée des thermidoriens, elle devra permettre aux Français de consolider leurs conquêtes naturelles, celles du Rhin et des Pays Bas, et de poursuivre, avec plus d'énergie encore, la guerre « contre le tyran de la Tamise ». Comme 31. de Bray nous l'indique, c'est le Comité de salut public réorganisé après le 9 thermidor, et dont les membres devaient être désormais renouvelés par quart chaque mois, qui va garder la direction des affaires diplomatiques, militaires et maritimes. Il est connu dans l'histoire sous le nom de Comité de l'An III, et ses pouvoirs durèrent jusqu'au 51 octobre 1795 (10 brumaire an IV), date de l'élection du Directoire exécutif. Les hommes qui le composaient et qui pour la plupart avaient fait la révolution de thermidor, sentaient leur pouvoir incertain, illégal; pour vivre, il leur fallait le prestige delà victoire, et ils poursuivirent la conquête sous la forme de la guerre à l'Angleterre. Toutes les négociations qu'ils vont entamer auront pour but d'isoler cet ennemi.
C'est dans cet esprit qu'ils commencèrent à négocier avec le roi de Prusse à partir du 5 décembre, et ce fut l'objet des instructions qu'ils donnèrent à Barthélémy pour les conférences ouvertes à Baie, le 12 janvier, avec l'envoyé de Frédéric-Guillaume, le comte de Goltz, bientôt remplacé par Hardenberg. Le Comité écouta également les propositions de l'Espagne dans l'espoir de l'engager à une alliance contre l'Angleterre. Il chargea, le 7 mars 1795, Bourgoing de lui offrir avec la paix une alliance offensive et défensive et même la conquête du Portugal.
Ratisbonne, 5 décembre 1794 (1).
La prise de Maestricht, le 4, et de Nimègue, le 7 de ce mois, a ouvert aux Français le cœur de la Hollande. L'activité avec laquelle ils attaquent ce pays prouve que leur but est de réduire l'Angleterre à la nécessité de lâcher ses conquêtes pour sauver la Hollande. Ce but paraît le seul raisonnable, car les Français n'ont pas encore triomphé des plus grandes difficultés; d'ailleurs personne n'ignore que la richesse du pays n'est nullement territoriale et est, au contraire, de nature à être très facilement transportée au dehors. Déjà tous les capitalistes ont mis leurs fortunes en sûreté et la disposition de cette contrée est telle que les magasins, les arsenaux, les chantiers pourraient facilement être
{{) Au commandant de Royer.
transportés en Angleterre sans que les Français pussent l'empêcher, puisqu'ils ne sont point maîtres de la mer; de sorte qu'ils ne trouveraient que des villes désertes et des ports abandonnés. Je sais bien qu'un tel déplacement entraînerait la ruine de la Hollande, mais enrichirait-elle les Français?
Tallien, dans la fameuse séance du 14 novembre, a annoncé hautement que depuis la chute du tyran Robespierre, plusieurs des puissances belligérantes demandaient la paix, que les bons citoyens la désiraient, mais partielle et honorable et dans le dessein de poursuivre la guerre avec plus de vigueur que jamais contre le tyran de la Tamise. Si tel est le plan de la Convention, il ne faut donc pas, comme le même Tallien l'annonce, faire la guerre à l'Angleterre avec les vaisseaux de la Hollande et de l'Espagne que l'on ne prendra point, mais il faut isoler la Grande-Bretagne et faire acheter la paix à la Hollande par de fortes contributions.
La tranquillité de l'Europe exige que l'Angleterre ne domine point sur les mers, comme elle exige que la France n'ait point sur le continent une supériorité trop décidée. Les puissances maritimes, et surtout l'Espagne, sont trop intéressées à écarter l'époque de cette domination pour ne pas mettre, par une paix partielle, la France à même de disputer à l'Angleterre l'empire des mers. Sans doute l'épuisement de la France est extrême, mais on sait assez que lorsqu'un peuple tout entier se porte vers un même but, il n'est point de sacrifices qu'il ne fasse pour l'atteindre. D'ailleurs, l'Angleterre est la rivale naturelle de la France et si le gouvernement français continue d'allier la modération à la vigueur et de comprimer les factieux et les égorgeurs, je ne doute point que l'esprit national ne sanctionne la continuation de la guerre contre l'ennemi naturel des Français.
Des considérations auront agi sur les démarches des cabinets; ils n'aiment point celui de Saint-James, parce que c'est lui qui a donné à cette guerre la tournure qu'elle a prise, en déterminant la retraite de la Champagne, parce qu'il a contrarié les vues de l'Autriche sur l'Alsace, la Lorraine et la Bavière, celles de la Prusse sur la Pologne, parce qu'il a menacé les neutres et exercé sur la République de Gênes et les petits États d'Italie un
LA CONQDÊTE DE LA EOLLANDE. 455
despotisme injustifiable. La Russie même sait très bien que ses opérations en Pologne n'ont point son aveu, enfin, c'est l'Angleterre qui, dans ce moment, arrête la pacification générale, parce qu'elle ne veut point racheter les conquêtes qu'ont faites les Français par le sacrifice des siennes. Je serais donc porté à croire que les autres puissances pourraient traiter séparément leurs intérêts, si elles pouvaient parvenir à concilier tant de vues opposées.
Il n'y a point de doute que l'Autriche et la Prusse n'aient entamé des négociations; des agents se sont rendus à Bâle, sous prétexte de traiter de l'échange des prisonniers et l'Autriche a, à Paris, un émissaire, qui depuis deux mois loge chez le député Legendre.
Depuis très longtemps le ministère prussien incline à la paix et la marche que cette cour a tenue, en 1795, le prouve évidemment. Déjà plusieurs fois des plans ont été concertés et successivement renversés par la marche des événements. L'époque actuelle est celle d'un rapprochement entre les deux cours, rapprochement qui paraît être la suite de la conduite de l'Angleterre, des instances de la Russie et de quelques spéculations ultérieures sur la Pologne.
L'Autriche n'a qu'un grand projet pour but principal : c'est l'échange de la Bavière. Si on le lui laisse consommer, alors elle approuvera tout ce que la Prusse et la Russie ont fait en Pologne. La circonstance actuelle est sans doute favorable, puisque l'Angleterre exerce une influence moindre dans les deux cabinets.
Mais cependant, du moment qu'on veut traiter envers la France, il faut admettre que cette puissance aura son mot à dire sur l'adoption des mesures définitives et il ne peut être indifférent pour elle que les Pays-Bas appartiennent à l'Empereur ou à l'Electeur palatin.
Au fait, la très grande majorité des puissances désire la paix. La France elle-même le déclare hautement. Mais l'ouvrage d'une paix partielle me paraît le plus difficile du monde avec l'Empire et avec l'Autriche.
Je ne vois de paix partielle possible qu'avec la Sardaigne,
l'Espagne, la Hollande et la Prusse. Les deux premières peuvent sûrement traiter de leurs intérêts séparément, mais la troisième, dominée par l'influence anglaise, osera-t-elle acheter une paix qui seule peut faire son salut; la dernière peut bien n'agir que comme Etat d'Empire, et alors il ne reste que l'Angleterre, l'Empire et l'Autriche, et en vérité, je ne vois pas ce que ces trois gagneront à la guerre !
Il est certain que l'Espagne désire voir l'Angleterre humiliée et qu'il est de l'intérêt de la France de se ménager l'alliance de la marine espagnole pour combattre celle de l'Angleterre avec plus d'avantage. Mais peut-on se flatter que l'on suivra les plans que la sagesse et la raison indiquent? Et sommes-nous à l'abri de ces grandes erreurs politiques qui entraîneront peut-être encore l'Europe dans une série de calamités incalculables?
On voit combien le refus de l'Angleterre rend la pacification générale difficile et combien une paix partielle le devient par l'intérêt qu'ont les Français de se ménager les avantages qu'ils ont sur la coalition, jusqu'à une pacification générale. Pourrait-on faire aux Français le reproche de manquer de modération, dans le cas où lAngleterre, continuant la guerre, ils refuseraient de se dessaisir de leurs avantages sur le continent et se borneraient à vouloir conclure un armistice en retenant les pays qu'ils occupent, jusqu'à la pacification générale? Cependant si cela arrivait, on ne manquerait pas de les dénoncer comme des ambitieux qui veulent tout envahir, et au fond, il est vrai que l'Angleterre seule compromet en ce moment le repos de l'Europe. Cela est d'autant plus malheureux que je suis intimement persuadé que le retour des armées dans l'intérieur de la France serait le signal d'un mouvement favorable à la monarchie.
Si les Français se battent pour les colonies, ils ont tort. Ils doivent sentir que ces colonies seront une charge plutôt qu'un avantage pour eux, mais ils doivent provoquer leur indépendance et forcer, s'il se peut, l'Angleterre à la reconnaître et à la respecter. Ils remporteraient un grand avantage contre cette dernière et ils ne pourraient pas rendre de plus grand service à l'Europe que d'exiger que les ports des colonies occidentales anglaises soient ouverts à tous les neutres. En annonçant cette
disposition ils s'attacheraient toutes les puissances maritimes. On m'écrit de Berlin que Bischoiïswerder paraît opposé à la paix, on attribue cette disposition à la Russie ; que le comte de Schulem bourg va quitter son poste et que le crédit de Lucchésini baisse sensiblement. J'ai cependant des notions sûres qui me portent à croire qu'à Berlin, comme à Vienne, le parti pacifique domine.
Batisbonne, 9 décembre 1794.
La Gazette de Leyde du 28 novembre cite des lettres de Londres du 21, où il est dit qu'à la suite d'un courrier expédié par le duc d'York (*), il a été tenu à Saint-James un conseil extraordinaire où, contre l'avis de M. Pilt, à la majorité d'une voix, le Parlement a été prorogé jusqu'au 50 décembre. On attribue cette résolution subite à un retour vers les idées pacifiques dont le préliminaire a eu lieu dans un Conseil secret tenu à Paris, au commencement d'octobre 1794. Et ce retour paraît surtout causé par la position critique où se trouve l'armée anglaise que la Hollande ne voit point avec plaisir pénétrer chez elle.
Au seul bruit de paix, les fonds ont monté jusqu'à 69 ; ils avaient baissé jusqu'à 62. Le baron d'Ompteda a reçu ici des instructions antipacifiques, mais on augure que le changement des idées pourrait influer sur les ordres ultérieurs qu'il recevra.
L'emprunt proposé par M. de Hardenberg (2), portant 4 % d'intérêt et remboursable dans huit années, trouve beaucoup de
(1) Frédéric, duc d'York et d'Albany, second fils de George III, commandant des troupes que George III envoya aux Pays-Bas en 1793. Elles firent leur jonction avec Tannée du prince de Saxe-Cobourg. La campagne fut heureuse jusqu'à la prise de Valenciennes, mais le duc d'York, par jalousie, se détacha du prince de Cobourgpour mettre îe siège devant Dunkerqueet se fit battre à Hondschoot. George III lui confia le commandement de l'expédition de 1799.
(2) Prince Charles-Auguste de Hardenberg, célèbre homme d'État prussien. En 1795, il remplaça le comte de Gollz, mort subitement, aux négociations de Bâle et signa le traité de paix. Ses opinions politiques différaient beaucoup de celles d'Haugwitz, alors premier ministre, et ce n'est qu'en 1806 qu'il prit la direction des Affaires étrangères.
difficultés. La plupart des Etats auxquels ce plan a été communiqué font des réponses dilatoires qui pourront entraîner des suites fâcheuses. Il paraît que M. de Hardenberg n'a pas voulu le rendre public, afin de réserver cette ressource au roi pour des circonstances plus épineuses. Le minimum de l'emprunt est de
10 millions de florins et encore ne serviraient-ils à l'entretien des troupes que jusqu'au mois de mai. Alors, si la paix n'était pas faite, il faudrait prendre de nouvelles mesures et il serait à craindre que les deux grandes cours, se réunissant, ne missent à exécution les Etats de l'Empire. Cependant, comme la majorité de ces États veut la paix et que le roi de Prusse accède à leurs idées et accepte la proposition de la médiation, il se pourrait faire qu'il s'opérât une scission dans l'Empire entre les Etats qui voudraient la guerre et ceux qui ne la voudraient pas. Au surplus, la tournure que prendront les choses dépend beaucoup, et même presque entièrement, des succès que le parti modéré continuera d'avoir à Paris.
La ville de Francfort souscrit deux millions dans l'emprunt. Le prince de La Tour souscrit pour 30,000 florins.
Le 25 décembre, le fort du Rhin, devant Mannheim, s'est rendu aux Français. Des lettres du 19, de Hollande, ont appris la nouvelle d un armistice et l'envoi de Bantzen et de Repler à Paris. Le comte de Goltz a été envoyé à Bâle.
Le 30, le roi d'Angleterre a fait l'ouverture du Parlement et a proposé la continuation de la guerre, alléguant surtout l'impossibilité de rien faire de solide avec le gouvernement français.
11 a annoncé que la Hollande traitait particulièrement, a parlé de la conquête de la Corse et n'a rien dit des îles. Quelques voix, lorsque le roi se rendait au Parlement, ont crié : « La paix », mais les cris de « Vive le roi ! » les ont étouffées. On assure que l'emprunt de 24 millions réussit parfaitement.
La minorité dans la Chambre des Communes est de 73; l'an dernier elle n'était que de 52. Dans la Chambre des Pairs, elle est de 13 contre 94. M. Wilberferie a fait l'amendement dans la Chambre des Communes; il propose d'ouvrir des négociations et sur le refus des Français de les écouter, de fournir au roi tous les moyens de poursuivre efficacement la guerre.
M. Canning ('), a appuyé l'adresse. M. Pitt s'est beaucoup étendu sur l'impossibilité de traiter avec le gouvernement actuel. 11 prétend que les démagogues français régnants ont toute la méchanceté des Jacobins, sans en avoir le pouvoir. C'est aussi l'argument de M.Windham *); il parle beaucoup de l'épuisement de la France et de la baisse des assignats depuis la mort de Robespierre. M. Fox (3) a observé que ces arguments étaient absolument les mêmes que ceux que l'on avait employés l'an dernier et que cependant l'expérience avait cruellement démontré leur faiblesse et leur inconvenance. Quant au danger ou à l'impossibilité de traiter avec les Français, il rappelle qu'ils ont traité avec les Suisses, la Suède et le Danemark, l'Amérique, Venise, etc., et qu'aucun de ces Etats ne s'est plaint de violation de leurs engagements et que les gouvernements de ces pays n'a en rien souffert de leurs relations avec la France. M. Pitt annonce la retraite de la Hollande et de la Prusse de la coalition.
Le 18 janvier, les Français ont occupé Utrecht, après avoir battu les alliés. Les Hollandais ont les premiers cédé à l'impétuosité de l'ennemi. Une lettre de Deutz annonce au prince de La Tour la prise d'Amsterdam par les Français. L'armée anglaise s'est retirée derrière l'Yssel et le général Clerfayt a envoyé un courrier à l'Empereur pour lui dire que les voies d'approvisionnement étaient barrées du côté de la Hollande; que si l'Empire ne fournissait pas à son entretien, il serait obligé de faire replier l'armée pour couvrir les pays héréditaires. Ainsi, voilà la République de la Hollande entièrement envahie.
La veille, j'ai reçu la nouvelle que le 8, le baron d'Asch,
(1) George Canning, homme d'État anglais, représentant du bourg deNewtown (Ile de Wight). Il soutint avec intrépidité le ministère Pitt et s'opposa à toute proposition de paix. Il dirigea les Affaires étrangères de la Grande-Bretagne depuis la mort de Castlereagh, en 1822, jusqu'en 1826.
(2) William Windham, ministre d'État anglais, siégea au parlement dans les rangs de l'opposition, mais la Révolution française le fit changer d'opinion et il soutint la ministère Pitt. Il devint ministre de la guerre en juillet 1794.
(3) Charles-James Fox, un des plus grands orateurs libéraux anglais. 11 ne cacha pas ses sympathies pour la Révolution française et fut pendant toute cette période l'adversaire irréductible de Pitt. Il devint ministre des Affaires étrangères en J806, à la mortde Pitt, auquel, du reste, il ne survécut que quelques mois.
ministre de Russie, à Varsovie, a fait la tournée de tous les ministres étrangers, pour leur déclarer que leur mission venait de se terminer, puisqu'il n'y avait plus ni roi, ni république de Pologne. Le même jour, le roi est parti pour Grodno, où il attendra Ja décision de son sort ultérieur.
Ainsi, avons-nous appris en deux jours la nouvelle de l'anéantissement de deux grands Etats de l'Europe.
Amsterdam a été occupé le 19 par les Français; depuis, presque toutes les villes de Hollande ont fait leur révolution et reçu les Français en amis, déposé les magistrats, élu des commissions révolutionnaires, etc.
Les Français ont commencé par imposer une contribution de 10 millions de ducats à ces nouveaux amis. On dit la banque d'Amsterdam transférée à Londres. Bréda etBergopzoom, devant lequel, en 1747, le maréchal de Lowendal a perdu trente mille hommes, se sont rendus, les 25 et 24 janvier, aux Français. Groeningue leur a également envoyé une députation. Le sort de la Zélande n'est pas encore décidé. Les Français ont passé l'Ysseî et occupé Zutphen. L'armée anglaise se retire dans le plus pitoyable état sur Osnabrùck et dans le Hanovre. Le quartier général autrichien doit être transporté à Munster. Il est bien à craindre que les Français ne pénètrent dans le Hanovre; plus aucune barrière ne les en sépare.
Boissy d'Anglas (*) a fait un rapport, le 30 janvier, à la Convention, où il détaille les conditions de la paix. Les Français demandent tout le cours du Rhin. Bourdon de l'Oise (2) approuve ces grandes mesures, et en annonçant que la France doit diriger tous ses efforts contre l'Angleterre, il déclare que si
(1) Le comte François-Antoine de Boissy d'Anglas, député aux États généraux et à la Convention. Il ne vota pas la mort du roi. Membre du Comité de Salut public après le 9 thermidor, et président de la Convention; il fut nommé membre de la Commission des Onze chargée de la confection des lois organiques.
Plus tard, membre du Tribunat et président de cette assemblée en 1800. Sénateur (1804), pair de France sous la Restauration.
(2) François- Louis Bourdon de l'Oise. Député à la Convention, eut une grande influence sur les journées des 31 mai et 2 juin, et sur la chute de Robespierre. Il se mit ensuite à la tête de la réaction thermidorienne.
Déporté à Cayenne (Guyane) après le coup d'État du 18 fructidor.
elle propose des conditions dignes de la France, on les écoutera.
Dubois de Crancé (*) a donné quelques détails sur la position des années: la France a 1,200 balaillons, 500 escadrons, 60,000 hommes d'artillerie; elles ont, dans cette campagne, (ait vingt- trois sièges, livré six batailles rangées, pris deux mille canons et soixante-huit mille hommes, et soumis deux cents villes. La Hollande proprement dite n'est point comprise dans ce tableau. (Voir n° 38, Gazette des deux Ponts.)
Pendant la guerre actuelle, vingt-quatre généraux sont morts devant l'ennemi ou ont été assassinés, seize se sont tués euxmêmes, cinquante-sept ont été fusillés ou guillotinés, vingt-un sont prisonniers chez les puissances alliées, vingt-quatre ont émigré. Le nombre de ceux qui ont été déposés, arrêtés ou dont le sort n'est pas encore décidé, est de deux cent septante-huit. Celui des généraux en service auprès des armées est de deux cent trente.
Ratisbonne, 24 mars 1795 (2).
M. de Hardenberg,qui a remplacé M. de Golz (3), à Baie, a dû y arriver le 15 ou le 19 de ce mois. On est généralement content du choix de ce négociateur qui joint à beaucoup de probité une grande connaissance des intérêts divergents des États de l'Empire. On m'assurait hier que la paix était très avancée et que sous un mois au plus tard elle serait publiée. Il paraît assez difficile de déterminer précisément quelles en seront les conditions. Le roi de Prusse stipulera sûrement, au nom de plusieurs Etats de l'Empire, tels que le landgrave de Hesse, le duc de
(1) Edmond-Louis Dubois de Crancé, député aux Étais généraux pour le tiers- Éiat du bailliage de Vitrv. Député des Ardennes à la Convention, il se rangea dans le parti de Danton. Envoyé à Lyon pour comprimer l'insurrection, a son retour, il contribua à la chute de Robespierre et poursuivit, après le 9 thermidor, les républicains avec la même violence qu'il avait montrée contre le roi. Ministre de la guerre sous le Directoire, mort en 1814-.
(2) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.
(3) Il était parti malade de Berlin, et mourait le 6 février, à Baie.
Brunswick, le duc de Mecklembourg, etc., et vraisemblablement aussi il y aura un traité de neutralité conclu concernant l'Empire entier; mais comme la guerre continuera avec l'Angleterre et que l'Autriche, qui veut au moins ne pas abandonner tout à fait les Pays-Bas, la secondera dans cette guerre moyennant des subsides, alors il est probable que les Français n'abandonneront leur position sur le Rhin qu'au moment d'une pacification générale. Les pays conquis resteront dans leurs mains jusqu'à cette époque et alors je ne vois pas à quoi peut aboutir la continuation de la guerre, si elle se fait de cette manière, sinon à favoriser l'ambition de l'Angleterre qui semble vouloir aujourd'hui la prolonger jusqu'à ce qu'elle se soit emparée des colonies hollandaises.
L'article de la Hollande sera d'une grande difficulté dans la pacification, car le roi de Prusse ne peut pas être indifférent au sort du Stathouder; les Français, s'ils consultent bien leurs intérêts, ne se mêleront pas du gouvernement intérieur de la Hollande et pourront toujours compter sur son alliance même si elle reprenait le Stathouder.
L'Autriche sera trop heureuse de jouir du bienfait de la neutralité des Etats de l'Empire qui seule protégera efficacement ses États de Souabe. Elle sent aujourd'hui de plus en plus l'impossibilité de mettre en mouvement les cercles de l'Empire: les uns sont envahis, les autres sont sous la dépendancede souverains pacifiques et les autres sont dans une impuissance réelle de satisfaire aux mesures qu'on propose. Le cercle de Souabe qui a toujours été le mieux disposé pour l'Autriche, vient de déclarer hautement son adhésion à la paix. Sa milice ne sortira point hors de ses frontières. Le peuple y est très mal disposé et même, pour porter le quintuplum au complet, on est obligé de lever un corps franc qui ne se forme pas.
D'un autre côté, l'Autriche ne fait point marcher de nouvelles troupes; toutes les lettres de Vienne parlent de paix. L'affaire de Pologne, les événements qui se préparent en Orient, attirent et méritent toute l'attention de l'Autriche. Les dangers dont l'Italie est menacée ne sont pas moins inquiétants. Peut-être la
Lombardie ferait-elle les frais de la quatrième campagne (*). D'excellents avis venus de ce pays donnent des craintes très fondées à ce sujet; enfin la publicité donnée au traité fait entre la Toscane et la France, le 13 février, et le style de la publication faite par le grand-duc à ce sujet, le 3 mars, sont des preuves bien évidentes que la maison d'Autriche ne répugne point à faire la paix avec la France (2). (Voir la Gazette des Deux- Ponts, du k mars, n° 74).
D'ailleurs tout annonce de plus en plus une révolution rétrograde en France. Les bruits de la paix qui doit avoir été conclue avec la Vendée, le ^6 février, les conférences continuelles avec Cbarette et les principaux chefs royalistes, le mystère observé sur les conditions, le supplice prochain des membres restants de l'ancien comité usurpateur, le rétablissement du culte, tout annonce que de grandes mesures se préparent en France et je suis persuadé que nous ne sommes pas loin de l'aurore d'une nouvelle monarchie (3). En considérant donc la position actuelle des cabinets de l'Europe, on ne peut que déplorer l'aveuglement de ceux qui croient qu'ils vont tout de suite, par leurs vociférations en faveur de la guerre, donner aux gouvernements l'union, la bonne foi, l'énergie, les moyens et le désintéressement néces-
(1) M. de Bray prévoit très justement les choses. L'Autriche, eu effet, ne pouvant plus rien acquérir en Allemagne et sur le Rhin — elle le comprendra à Rastadt — à cause de la Prusse et de la Fiance, se retournera du côté de l'Italie qui fera les frais de la guerre (Léoben et Lunéville).
(2) L'Autriche n'aurait peut-être pas mieux demandé que de signer la paix, mais la Russie fait de la continuation de la guerre contre la France la condition même du troisième partage de la Pologne; aussi l'Autriche ne prendra-t-elle pas part au traité de Bàle. Elle aura d'ailleurs l'appui financier et militaire des Anglais, qui ne peuvent laisser la France en possession des Pays-Bas et de la Hollande.
(3) Déjà les événements justifiaient les prévisions de M. de Bray. Poussée par l'opinion, la Convention dénonça la Terreur. Le 4 frimaire an III (4 novembre 1794), elle décréta d'accusation Carrier, l'auteur des noyades de Nantes, qui fut exécuté le 26 frimaire. Le procès de l'accusateur public Fouquier-Tinville, tristement célèbre, commença à la même époque. On détruisit les bustes de Marat, l'Ami du Peuple, son corps fut enlevé du Panthéon. Une commission de vingt membres fut nommée pour examiner la conduite des ex-membres du Comité de gouvernement et dénonça quatre d'entre eux : Barère, Billot- Varenne, Collot d'Herbois, Vadier. Le parti royaliste se reconstitua, surtout en province, et reprit espoir.
saires pour la faire heureuse. Rien n'est plus difficile, ni plus impossible, que de persuader ces gens-là qu'il ne suffit pas qu'ils désirent une chose pour qu'elle se fasse, et qu'il est au moins indiscret de proclamer l'infamie des gouvernements qui feront la paix, lorsqu'il est évident que ces gouvernements la feront.
Je ne doute point que l'Espagne et Naples ne suivent le même système et j'attends avec bien de l'impatience la confirmation des espérances procbaines que le commandeur Hoger me donne à ce sujet dans sa lettre du 22 janvier.
Le moment approche donc où l'Ordre devra faire valoir ses titres et ménager ses intérêts au dehors et au dedans. Il est certain que si la France entend ses intérêts, elle traitera l'Ordre avec justice et compensera par des subsides annuels les pertes qu'elle lui a fait éprouver.
Les nouvelles de l'intérieur de la France sont de plus en plus concluantes. La Franche-Comté rappelle ses prêtres. Barthélémy (*) délivre une quantité immense de passeports pour rentrer en France (3). On augure que cela est une suite des arrangements faits dans la Vendée.
On écrit que la guerre vient d'être déclarée à l'Angleterre par la Hollande. Il est du moins positif que cette guerre est inévitable d'après les intentions réciproques de l'Angleterre, des Hollandais et de leurs nouveaux alliés. La réponse que fit le représentant Alquier à la commission des Etats généraux qui, le 20 février, lui demanda l'alliance de la France, est remarquable. — « La Convention, y est-il dit, trouvera dans votre déclaration » des droits et dans l'abolition de Stathouderat les principes » qu'elle a depuis longtemps manifestés, mais dont elle n'exi- » géra jamais l'application dans les autres États, fidèle qu'elle
(1) Marquis François Barlhélerny, diplomate français. Ministre de France en Suisse; il fut l'intermédiaire habile et heureux entre l'Europe royaliste et la France révolutionnaire et contribua beaucoup à opérer la réconciliation. Il eut l'honneur de signer le premier des traités de la République française. Il fut nommé directeur en 1796, jusqu'au 18 fructidor, et condamné alors à la déportalion. Plus tard sénateur, comte de l'Empire, puis pair de France sous Louis XVIII.
(2) Les émigrés en foule rentraient en France.
)> sera toujours à l'engagement solennel qu'elle a pris de ne » point s'immiscer dans le gouvernement des nations élran- )> gères. »
Le discours de Cambacérès(t), du 4 courant, n'est pas moins rassurant pour les puissances étrangères. Il manifeste hautement que l'intention de la France n'est point de sacrifier son repos intérieur à la soif des conquêtes. « Que sont, dit-il, quelques centaines de lieues carrées pour une nation de 25 millions d hommes !» Il semble que ces diverses considérations doivent amener d'heureux résultats.
(1) Jean-Jacques Régis de Cambacérès, député aux États généraux, puis à la Convention. Il prononça de nombreux discours sur les affaires extérieures, comme celui que cite M. de Bray, et eut une grande influence sur ses collègues. Il devint consul avec Bonaparte, et contribua beaucoup à la rédaction du code civil et à l'organisation judiciaire.