CHAPITRE TROISIEME
La paix avec la Prusse.
L'émeute qui éclata à Paris le 22 germinal (1er avril 1795) eut un caractère plutôt social que politique. Les ex membres des comités révolutionnaires, les Montagnards en général ,qui chaque jour voyaient le pouvoir leur échapper et la contre-révolution faire des progrès indéniables, soutinrent les énieutiers, mais ceux-ci réclamaient surtout contre l'agiotage qui avait produit une misère intolérable, une véritable disette. Us criaient : « La Constitution de 1793 et du pain! » Ils parlaient de réformer la propriété; le socialisme naissait. Les pétitionnaires envahirent l'Assemblée et réclamèrent du pain et des mesures contre les royalistes. La Convention fit appeler les gardes nationaux et décréta la déportation immédiate de ttarère, Billaud-Varenne, Collot d'Herbois, Vadier, et Paris fut mis en état de siège sous le commandement de Pichegru.
Ratisbonne, 17 avril 1795'.
Le résultat de la journée du 2 avril, à Paris, a été la signature de la paix entre la France et la Prusse, à Bâle, le 5 au soir; elle a été déclarée le 8 ; j'en ai eu la première nouvelle lundi dernier, 15, au soir... Il paraît constant que la porte reste ouverte à tous les Etats d'Empire qui, en vertu de la faculté qui leur est acquise par le § li, article IV, de la capitulation, de traiter de leurs intérêts avec une puissance ennemie, voudraient embrasser le système pacifique de la Prusse. Il paraît certain que tous les cercles de l'Ouest et du Nord, tels que Haute et Basse-Saxe, Westphalie, Bas-Rhin et Franconie, suivront l'exemple de la Prusse ; et quelles que soient les instructions de la cour impériale, je ne puis me persuader qu'elle contraigne à la continua-
lion de la guerre, les autres cercles notamment celui de Souabe, dont le mécontentement se prononce de plus en plus, et celui de Bavière, dont le principal État a manifesté hautement son désir pour la paix.
Si la cour de Vienne ne veut pas ruiner entièrement son crédit en Empire, il ne lui reste plus d'antre moyen que de s'approprier le mouvement imprimé à l'Empire en faveur de la paix et de le diriger de manière à sauver sa gloire et ses intérêts.
On n'articule encore rien de précis sur les pays conquis. Les Pays-Bas ne paraissent pas devoir rester à la France ; il est moins de l'intérêt de cette dernière de les conserver que toute autre partie de ses conquêtes et c'est ce qui me fait croire que du moment où l'Autriche voudra entrer en négociation, elle pourra espérer des conditions modérées de la part des Français.
Cependant, tant que dure la guerre avec l'Angleterre, la France ne paraît pas devoir abandonner sa position en Hollande et les ressources de cette dernière puissance lui sont nécessaires pour attaquer avec avantage son ambitieuse rivale. Au surplus la retraite des troupes anglaises démontre que le Hanovre même étant compris dans la neutralité stipulée pour l'Empire (ce que je n'avais pas cru possible) la guerre sur cette partie du continent cessera très vraisemblablement.
Si l'Autriche s obstine à la continuer, elle tâchera de profiter au moins du bénéfice de la neutralité des Etats, qui seule pourrait protéger efficacement la Souabe et le ïyrol et lui éviter des discusssions fâcheuses avec les Etats de l'Empire que la continuation des hostilités exposeraient à des calamités intolérables. Alors l'Italie deviendrait, sur le continent, le principal théâtre de la guerre.
Le roi de Prusse, qui avait voulu négocier à cause des affaires de Pologne, y était bien décidé depuis la chute de Robespierre. La Convention hésite à conclure la paix, car elle espère encore, grâce aux victoires de ses armées, obtenir des avantages plus considérables, c'est à-dire toute la rive gauche du Rhin ; mais el!e doit la signer quoique incomplète, le 5 avril, sous la crainte d'une émeute qui vient d'éclater, le 1er avril, à Paris.
Le traité conclu à £â!e contenait des articles secrets. Les premiers
portaient que les Français évacueraient les États prussiens de la rive droite du Rhin, mais continueraient d'occuper ceux de ces États situés sur la rive gauche. A ce sujet, tout arrangement définitif était repoussé jusqu'à la paix générale entre la France et l'Empire. Les deux puissances s'engageaient à éloigner le théâtre de la guerre de l'Allemagne du Nord. La Hépublique consentait un armistice de trois mois pour les Étals allemands de la rive droite du Rhin auxquels le roi de Prusse s'intéresserait. D'après les anicles secrets, si, lors de la paix générale, la France conservait la rive gauche du Rhin, le roi de Prusse s'entendrait avec la République pour l'indemnité qu'il aurait à recevoir. L'Allemagne du Nord, délimitée par une ligne de démarcation (le Main), était neutralisée sous la garantie du roi de Prusse.
Cette paix n'était que transitoire; elle ne faisait que suspendre les difficultés, mais elle ménageait les plus grandes espérances pour l'avenir. Elle était bien telle que les conventionnels la désiraient, eux qui voulaient conquérir la rive gauche du Rhin et ruiner la puissance anglaise. Elle était en tout cas glorieuse pour la France, qui, après une guerre formidable contre l'Europe coalisée, acquérait des territoires jusqu'au Rhin et obtenait cette frontière de la vieille Gaule, perdue depuis plus de neuf siècles. La Prusse même était satisfaite, car elle pouvait se présenter aux Allemands comme garante de leur repos et de leurs libertés, à la place de l* Autriche vaincue et écartée des intérêts de l'Empire.
Attitude de l'Autriche. — La question de la Bavière. — La paix avec la Hollande. La prise de Luxembourg par les Français. — La mort de Louis XVII.
Lorsque l'Autriche apprit la conclusion de la paix entre la Prusse et la France, elle s'indigna de cet acte de la politique prussienne et s'alarma des entreprises que la Prusse pourrait former en Allemagne et en Pologne. L'Autriche pourrait-elle à la fois soutenir la guerre et sur le Rhin et sur la Vistule? Thugut demanda des troupes russes et conclut les 4 et 20 mai, des traités d'emprunts et d'alliance avec l'Angleterre (voir lettre du 3 juillet 1795).
Mais l'Autriche voulait-elle la paix? 11 est permis d'en douter, car elle pensait exécuter les stipulations du traité du 3 janvier 1795 conclu avec la Russie (traité de Pétersbourg), qui prévoyait à son profit des compensations aux acquisitions faites par les Russes et les Prussiens en 1793, à prendre en France ou à Venise ou enfin en lîavière (voir lettre du 26 mai 1795). Pendant ce temps, Catherine procéderait à la conquête de la Turquie; elle entendait donc bien que l'Autriche con-