‹ Mémoires du comte de GrammontChapitre 6 sur 26 · XVJ NOTICE · texte numérisé non relu

XVJ NOTICE

toute chose, mais se vengeant cruellement de celles qui ne l'écoutoient pas, et de ceux qu'elles écoutoient; corrompant leurs valets, contrefaisant leur écriture, interceptant leurs lettres, déconcertant leurs rendezvous, en un mot, traversant leurs amours par tout ce que pou voit imaginer et faire un rival artificieux, prodigue et infatigable. Les liens les plus étroits du sang ne mettoient point à l'abri de ses noirceurs. Son neveu, le comte de Guiche, en fut la victime; à la vérité, il avoit envers le comte de Grammont le tort de l'avoir supplanté en un jour auprès de la comtesse de Fiesque, qu'il aimoit depuis douze ans '. Il y avoit là de quoi irriter l'amour-propre d'un homme moins persuadé de son mérite.

Hamilton s'est dispensé de peindre l'extérieur du comte, en renvoyant à Bussy-Rabutin , qu'il semble accuser pourtant d'avoir fait un portrait plus agréable que fidèle. Voici ce portrait : « Le chevalier avoit les « yeux riants, le nez bien fait, la bouche belle, une « petite fossette au menton qui faisoit un agréable « effet sur son visage; je ne sais quoi de fin dans la « physionomie ; la taille assez belle , s'il ne se fût point « voûté. »

Rien n'est plus solidement établi que sa réputation de diseur de bons mots. L'auteur que nous venons de citer prétend que ses mines et son accent donnoient du prix à des choses qui n'eussent été rien dans la bouche d'un autre. Madame de Sévigné parle aussi quelque part de l'air et du ton dont il assaisonnoit ses apropos. Nous allons en rapporter plusieurs; nous

' Vo} ez encore VH'ulolre amoureuse des (iaules.

SUR HAMILTON. XVlj

craignons bien qu'une suite de bons mots placés les uns au bout des autres, sans beaucoup de liaison entre eux, ne donne un air d^ana à cet endroit de notre notice; mais, quel qu'en soit le danger, nous ne pouvons résister à l'envie de recueillir ici quelques unes des saillies échappées à cet homme extraordinaire, que tant de beaux esprits se sont plu à dépeindre.

Pendant son exil en Angleterre, le chevalier de Grammont assistoit un jour au dîner de Charles II ; et, conformément à l'étiquette de cette cour, les officiers de ce prince le servoient à genoux. Le roi fit remarquer cet usage au chevalier, comme une marque fie respect que ne recevoit aucun autre souverain. Sii^, lui dit Grammont , fai cru que vos gens vous demandaient pardon de la mauvaise chère qu'Us vous font faire.

On a appelé Voltaire, le familier des princes. Le titre àç; familier des T'ois auroit partaitement convenu au comte de Grammont. Plaire parla familiarité à des hommes qu'on accable de respects, est un art qui demande beaucoup de grâce et de mesure. Le comte possédoit l'une et l'autre. On parloit devant Louis XÏV d'un vieil officier qui venoit de faire une belle défense dans une place confiée à son commandement. Grammont, aussi âgé que cet officier, dit au roi, qui étoit aussi à peu près du même âge : Sire , il ii jaque nous autres cadets qui vaillions quelque chose. Il est vrai, dit le roi ; mais, h notre âge, on n'a pas long-temps à jouir de sa gloire. Sire y reprit Grammont, les rois n* ont point d'âge; on compte leurs belles actions, et

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non point le ws années. La flatterie n'est pas toujours

relevée par tant de noblesse.

Courtisan habile, mais sincère, Grammont étoit sans pitié pour ceux qui faisoient bassement leur métier. Le roi jouoit au trictrac; il conteste un coup à son adversaire, et consulte la galerie. La galerie reste muette. Ah\ voici Grammont qid nous jugera , dit le roi, qui le voit venir de loin. — Grammont ., venez nous juger. — Sire, vous avez perdu. — Comment! vous ne savez point encore... — Eh! ne vojez-vouspas, Sire f que, si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs n' auroient pas manqué de vous donner gain de cause? Le roi trouva la raison bonne, et se rendit.

La faveur usurpée lui causoit un dépit qu'il ne savoit cacher à personne. On sait que, dans la malheureuse guerre de la Succession, presque tous les emplois furent donnés à des hommes sans talent, parents ou amis des ministres incapables dont Louis XIV s'étoit entouré. Un jour que ce prince s'étonnoit de la profonde stupidité d'un ambassadeur qu'on avoit envoyé à sa cour : Vous verrez. Sire, lui dit Grammont, que ce sera le parent de quelque ministre.

Tout le monde connoît sa lettre de conipHmcnt à M. de Rochefort, qui venoit d'être fait maréchal.

«Monseigneur,

« La faveur l'a pu faire autant que le mérite '.

« C-'cst pourquoi je ne vous en dirai pas davantage.

«LE COMTE DE GrA.MI\IONT.

« Adieu , Rochefort. »

' Vers du Cid.

SUR HAMILTOiV. XIX

Cette cpigramme épistolaire ne peut se comparer, pour le laconisme, qu'à la réponse qu'il fit un jour h certain marquis, dont l'âge ainsi que la noblesse étoient d'assez fraîche date : Bonjour, vieux comte , lui dit celui-ci d'un ton leste; — Bonjour, jeune marquis.

Langlée, courtisan subalterne, et homme d'une familiarité de mauvais ton, faisoit quelquefois la partie du roi, qui, apparemment, lui pardonnoit ses manières. Ce même Langlée, jouant au brelan avec le comte de Grammont, crut pouvoir traiter le sujet avec aussi pou de façon que le monarque : M. de Langlée, dit le comte, gardez ces familiarités-là pour quand vous jouerez avec le ivi.

Rien n'est plaisant, dans son apparente naïveté, comme les conseils que Grammont donna au prince de Conti, qui venoit d'épouser mademoiselle de Blois, fille naturelle du roi et de madame de La Vallière: Monsieur, dit-il, ye me réjouis de votre mariage; croyez-moi , ménagez le beau-pere; ne le chicanez point; ne prenez point garde à peu de chose avec lui, vivez bien dans cette famille , et je vous réponds que vous vous trouverez fort bien de cette alliance. On croiroit lire un passage des Mémoires de Grammont; et, si Hamilton n'a point écrit, sous la dictée do son héros, les conversations qu'il lui fait soutenir, il avoit parfaitement attrapé le ton sérieusement comique de ses discours.

Le comte de Grammont disoit qu'il ne mourroit jamais, et il étoit presque arrivé à se le persuader. Dans cette confiance , il se livroit toujours à rot épi-

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