RELATION DU DUC DE RIGËEIIEU
se mit à la voile , et prit la roate de Naples. Nonobstant que les trois vaisseaux portugais ne* fussent pas encore de retour de Livourne , et lesquels nous n'avons pas vus depuis ] et pour les deux vaisseaux incommodés , le duc de Richelieu leur donna ordre de se mettre en état de servir au plutôt , et d'aller k Givitk-Vecckia (i) pour y recevoir les ordres de monsieur le cardinal d'Aîx ^ de sorte que notre armée n'était plus composée que de 24 vaisseaux de guerre et cinq brûlots.
i5 décembre.
L'armée eut le vent favorable jusques à la nuit, pendant laquelle il se fit un grand calme.
16 décembre.
L'armée se trouva au matin à trente milles des îles de Ponce (2) et de Palmarola (3).
17 décembre.
L'on eut presque tout le long du jour calme y jusqu'à la nuit , qu'il se leva de grands vents.
Le mercredi 18.
L'on commença à découvrir les terres du golfe de Naples 9 et l'armée passa sur les dix heures du matin devant l'île d'Iscfaia , (4) d'où une felouque se mit
(i) Petite ville avec un bon port de mer , dans les Etats da Pape f à 14 lieues an nord-ouest de Rome.
(3) Ou Ponza. Cest la principale des cinq iles Ponces, situées à l'entrée du golfe de Gftéte.
(3) A quelques milles au eouchant de Tile de Ponxa.
(4) Elle a environ sis lieues de tour^ et n^estqu'à une lieue de la cote de Misénc.
RELATION DU Dt'C DE RICHEIIEU* lO']
iDcontinent à la voile , et Tint a Fainiral , où le patron dit aa duc de Richelieu qu'il avait été envoyé dans cette île de la part du peuple l'avertir de la venue de Tarmée du Roi dès 'qu'elle paraîtrait. L'on sut de lui que les ennemis tenaient tous les cMteaux et toutes les forteresses du golfe; qu'ils avaient quarante-deux vaisseaux et vingt et une galères ; que la plus grande partie des vaisseaux avait mouillé sous les forts de Caslel-dell' Ovo (i), et de Castel-Nuovo (2); que le reste était dans le port de Baja (3), dans celui de Nisida (4) , et dans celui de Caslel-a-Mare (5) ^ tous situés dans le golfe de Naples , incontinent après , ce patron remonta dans sa felouque , et partit en diligence pour aller porter au peuple la nouvelle de l'arrivée de l'armée du Roi , qui entra cependant dans le golfe de N«nples et passa k la portée du fort de Procida (6)^ d'où il partit deux galères qui se retirèrent k voiles et à rames vers les ennemis. Plusieurs felouques napolitaines vinrent k l'amiral pour apporter des nouvelles, et entr'autres le..«. de la marine de Pausilippe (7), qui dit que Mousieur le duc de Guise était sorti de Naples avec une armée de neuf mille honunes , et était allé prendre quelques petites places k dix ou douze milles de la
(i) Op château de TOEuf, destiné & repousser les atUqnes de Pennemi du côté de la mer.
(a) Ou cli&teau ïïeuf , aussi construit pour la défense du port.
(3) Il n'existe à Baja qu'une rade ouverte*
(4) Petite ile sur la côte du royaume et à Pouest de Naples. Elle a un petit port appelé Porto Papone.
(5) Ville avec un bon port et chantier de la marine 9 à 6 lieues de Naples.
(6) Capitale d'une petite ile près de celle d'Ischia.
(7) Colline célèbre située le long du bassin de Naples.
roS REIÂTION DU DUC DE RICHELIEU.
ville , qui tenaient pour les Espagnols ; et qui ayant remontré au duc de Richelieu la nécessité de poudre dans laquelle était le peuple de Naples , il lui en fit aussitôt délivrer dix^huit barils qui étaienC tout ce que pouvaient porter leurs felouques.
Sur les deux heures après midi , l'armée mouilla k une portée de canon de celle d'Espagne et des châteaux qui tirèrent trente ou quarante volées de canon sur no» vaisseaux* L'armée ne fut pas plutôt à l'ancre que le duc de Richelieu fit assembler le conseil de guerre où, après plusieurs propositions faites , le combat fut résolu d'une commune voix» le long du bassin de Naples, pour le lendemain matin , si le même vent continuait» et que l'on irait à la portée du pistolet des ennemis , faire les décharges des canons et de la mousquéterie \ qu' k la faveur de la fumée et du feu » l'on tâcherait de faire passer les brûlots pour aborder les galions d'Espagne; et que si l'amiral le jugeait à propos, il ferait signal à toute notre armée pour mouiller près des vaisseaux ennemis et les aborder ; que l'on n'irait que par le vent qu'il fesait pour lors , et qui , en nous portant sur l'armée ennemie , nous en pourrait retirer , afin de ne demeurer pas exposés sous les canons des forteresses, où il y en avait 40 pièces en batterie. Les ordres furent donnés pour le combat. Le sieur Dumez , vice-amiral , et le sieur Garnier , devaient tenir ia droite de l'amiral avec leurs escadres ; et le sieur de Montade contre amiral et le sieur Duquesne (i) aussi , avec leurs escadres , la gauche.
(i) Abraham Daqaesne, un des plas célèbres héros de la marine française, né en 1616. Il était Tennemi juré des Espagnols. Voyi:^ son article dans la Biographie universelle.
ULATION DU DUC DE RICHELIEU. 1 jg
Sur lé soir , le père Tooiaso de JaliU apporta une lettre de M. deGuîse^ par laquelle il priait que Ion lui euYoy ât de la poudre dont il manquait , et quatre pièces de canon. A Tinstant , on lui fit délivrer 36 barils de pondre , et on lui dit que pour les canons , il n'ayait qu'à envoyer un homme pour les recevoir , et une barque propre à les charger, et qu'aussitôt on lui ferait délivrer, parce qu'alors il n'y en avait point dans notre armée.
19 décembre.
Le jeudi 19 décembre, l'armée se mit à la voile au point du jour pour combattre les ennemis suivant la résolution prise le jour précédent^ mais le vent ne s'étant point trouvé bon pour se pouvoir dégager de dessons les forts après le combat, elle remouilla à l'ancre an même lieu, où elle était toujours k portée du canon des forts , qui tirèrent une grande quantité de coups.
Plnsienrs capitaines du peuple vinrent faire compliment an duc de Richelieu , et lui témoigner la joie qu'ils avaient de son arrivée , le suppliant de permettre que le sieur Blondel (i) , ingénieur de la marine, fit une descente à terre , pour leur tracer quelques fortificatipns qu'ils avaient envie de faire contre les ennemis. Os apportèrent an duc de Richelieu quantité de présens de fruits et de confitures , qu'il reçut après leur avoir fait ses libéralités , et leur avoir témoigné qu'il avait ordre du Roi de faire tout ce qu'ils souhaiteraient pour leur liberté et pour leur service.
Il arriva à l'amiral un gentilhomme de la part de M.
(i) Ccst peot'âue le fameux architecte François Blondel, n« en 1G17. Voyez son article dans la Biographie oniverselle.
l4o RELATION DU DUC DE RICHELIEU^
de Guise y qui fut envoyé pour prier le duc de Richelieu de lui donner de la poudre et quatre canons. Le duc de Richelieu donna ses ordres pour lui fournir la poudre qu'il demandait) et l'assura qu'il en avait déjà fait délivrer quarante barils , qui étaient tout ce que leur» felouques pouvaient porter; et que , pour les canons » il les aurait déjà reçus si Ton eût eu une barque propre pour les porter à terre.
Le sieur abbé de Basqui , romain , qui avait été en«^ voyé de Rome à Fiombino par Monsieur le Cardinal d'Aix (i) , pour s'embarquer sur les vaisseaux comme il fit, et traiter avec MM. de Naples, lorsqu'on y serait arrivé 9 passa dans la ville pour savoir l'état de leurs affaires.
Sur le soir, l'ambassadeur de France à Naples, nommé de Ferro, vint assurer le duc de Richelieu de sa fidélité pour le service du Roi; lui dire l'état des affaires de Naples, et l'avertir qu'il y avait dans le port de Castel*a-Mare, qui est dans un enfoncement du golfe , cinq galères et cinq vaisseaux ennemis , dont il y en avait trois de guerre et deux marchands, tous chargés de blé pour l'armée d'Espagne et les forteresses.
Le 20 décembre.
Le vent étant propre pour aller aux ennemis, l'armée se mit à la voile une demi-heure avant le jour, et lors* qu'elle y fut, et que le jour commença de paraître, le vent se changea tout d'un coup, ce qui fit prendre résolution , attendu que pour lors on ne pouvait rien faire
(i) Michel Mazarîn;il mourut à Rome, le premier septembre 1648, à Page de quarante et un ans. (Histoire générale de Provence» Paris, »777j I, aoi.)
. ABLATION DU DUC DE BIGHELIEU. l/| I
a cette armée , d'aller prendre les cinq vaisseaux qui étaient mouillés sous la ville de Castel-a-Mare , dans laquelle on fesait moudre tous les blés de Tarmée d'Esjiagney et desforteresses^ et qui, pour celte considération, «tait de grande importance au peuple*
Pendant que l'armée y fesait sa route, il parut un bri- ■gantin ennemi qui sortait de Tarmée d'Espagne, et qui iut pris par la barque longue du sieur chevalier Paul (i). Le capitaine fut tué d'un coup de pierrier que la barque longue lui tira en l'abordant, et ce brigantin fut trouvé armé de vingt hommes qui avaient reçu ordre d'aller en diligence à Casiel-a-Mare , pour en faire sortir les galères et les vaisseaux qui y étaient. Lorsque notre armée en approcha, il en sortit cinq galères qui essuyèrent quelques coups de canon de nos vaisseaux > et se retirèrent sous la forteresse de Castel-delP Ovo. Le duc de Richelieu envoya ordre au sieur Dumez , conmiandant le Vice-Amiral, et au sieur Garnier, chef d'escadre de Provence , d'aller combattre ces vaisseaux avec leurs escadres. Tout le reste de Tarmée n'y pouvant pas aller, parce que le lieu en étant trop étroit, on eut été contraint de s'aborder l'un l'autre sans pouvoir combattre, le calme et la nuit étant proches, obligèrent notre armée de mouiller à l'entrée de Castel-a-Mare, et de différer le combat jusqu'au lendemain.
U passa pendant la nuit une galère qui venait de Naples , laquelle entra dans Castel-a-Mare, et en sortit deux heures après.
(i) FiU d'une lavandière de Marseille* Sa mère allait au chàlcau ■dlf, sur un bateau y Tau 1577, lorsqu'elle le mit au jour. Paul de Fonia , seigneur de Piles , gouverneur du château , le fit batiscr et loi doatta «on nom. L'enfant n'en eut pas d'autre. Vojes Thisioirc de. Provence 9 par Tabbé Fapon , IV, 77a.
l4â RELATION DU DUC DE RICHELIEU.
Le 2\ décembre.
Les sieurs Dumez et Garnier furent k la yoile deux heures avant le jour, pour gagner l'avantage du vent ; et quelque tems après , l'amiral tira un coup de canon pour y faire mettre Farméç. A la pointe du jour, Ton découvrit de Tautre c6té du golfe , k vingt milles de rartnée, TAmiral et le Vice- Amiral, dëjk suivis de quatre galions, qui s'étaient levés la nuit de dessous les forteresses de Naples ^ et qui témoignaient de faire tout leur possible pour se mettre à la mer ^ et pour joindre ^ en passant, une partie de leurs vaisseaux que les galères avaient tirés hors du port ( ou de la rade ) de Baja. L'on tint conseil k l'Amiral pour savoir si Ton quitterait les cinq vaisseaux que l'on allait attaquer, dont la prise ou la ruine était certaine, pour donner chasse k l'armée ennemie. Il fut résolu que l'on exécuterait le premier dessein , attendu que si l'on eût donné chasse k cette armée , on ne l'eut pu joindre de tout le jour, et que , pendant la nuit, elle eût pu faire une fausse route ,,et ainsi se garantir de la poursuite de notre armée , outre que les vaisseaux qui étaient k Caste1*a-Mare, et qui portaient quantité de vivres pour l'armée d'Espagne, n'eussent pas manqué pendant que nous eussions chassé ladite armée, de se retirer sons les châteaux de la ville, et d'y décharger tous les blés dont ils étaient chargés. L'on envoya k ces cinq vaisseaux et k la ville de Castel-a-Mare , le sieur Paul dans une felouque , pour les sommer de se rendre. Ils tirèrent sur lui, et lobligèrent de s'en revenir. Alors les sieurs Dumez et Garnier approchèrent avec leurs escadres, composées de neuf vaisseaux de guerre et un brûlot, commandés par les sieurs de la Ghasseryeyde Lalande, de Mé&illet,
RELATION DU DUC DE HICHELIEU. l!^7)
de Villemolîn, de Vieax-Marché, de Ciret, el de Lescluseaa^ et lorsqu'ils firent force de voiles , les ennemis tirèrent sur eux quantité de coups de canon , des vaisseaux et de la ville, ce qui n'empêcha pas les nôtres d'aller mouiller l'ancre k portée de mousquet de leurs vaisseaux et de la ville. On commença de faire grand feu de part et d'autre ; les ennemis y favorisés de deux batteries de canon qui étaient à terre ^ se défendirent long-tems avec beaucoup d'opiniâtreté; mais enfin les nôtres battirent si rudement leurs vaisseaux , que ceux qui les commandaient les voyant percés à jour par la quantité de coups qu'ils reçurent sans cesse .pendant deux heures, et jugeant, par le monde qui leur avait été tué» qu'ils ne pouvaient plus tenir, et que tous leurs efforts seraient inutiles , jetèrent à terre ce qui leur restait de soldats et de matelots y et mirent le feu à leurs navires pour empêcher qu'ils ne tombassent entre nos mains» et que nous ne profitassions de leur défaite. Dès que l'on vit ces vaisseaux en feu , l'on envoya des chaloupes qui en retirèrent un , démâté de son mât de devant , qui n'avait point encore été endommagé, et le remorquèrent jnsques aux nôtres» qui battaient cependant la ville en ruine, et tiraient sur de la cavalerie qui avait paru k terre» et qui était venue pour défendre cette place en cas que l'on y voulût faire mie descente» ou que le peuple y fût venu pour la prendre » ainsi qu'il l'avait promis. Il y avait dans cette rade cinq vaisseaux; savoir» trois de guerre et deux marchands , dont l'un a été pris , et s'est trouvé avoir vingt pièces de canon » et rempli de 4000 charges de blé ; et Fantre fut coulé à fond par les ennemis » ou par les coops de canon que l'on leur donna. Des trois navires de guerre qui se sont brûlés , l'un était armé de
l44 RELATION DU DUC DE RICHELIEU.
42 pièces de canon y l'autre de 38 y et le dernier de 26 , tous chargés de quantité de munitions.
Nous n'avons perdu 9 dans ce combat, que 20 ou 25 hommes, entre lesquels il n'y en a aucun autre de marque que le sieur de la Chasserye, capitaine d'un des vaisseaux du Boi , qui fut tué d'un coup de canon , et qui a été extrêmement regretté de tout le monde, k cause de sa valeur et de sa grande expérience dans la marine.
L'on envoya encore une fois sommer la ville de se rendre, et on leur cria que c'était de la part de la république de Naples. Mais quand les nôtres firent approcher la felouque , ils tirèrent sur elle une ving^ taine de mousquetades de dessus le port, et tuèrent un capitaine et un matelot.
Le 22 décembre.
Sur les trois heures après minuit, le nommé Pagault, capitaine d'un brûlot, qui avait été contraint par la perte d'une ancre, de se tenir à la voile pendant la nuit, donna avis à l'Amiral que l'armée d'Espagne venait vent en poupe sur la nôtre. Aussitôt l'on en vit les feux, et notre Amiral tira un coup de canon pour faire mettre toute notre armée sous la voile , où elle se trouva à la pointe du jour, à l'exception du sieur Dumez, à qui le duc de Richelieu, envoya ordre de faire brûler le vaisseau marchand chargé de blé que Ton avait pris le jour précédent, puisqu'étant démâté , l'on ne pouvait l'emmener ni le conserver, ce qu'il fit incontinent, et vint rejoindre notre armée qui cependant ayant reconnu celle des ennemis , fit force de voiles pour lui gagner le vent.
RELATION DU DCC DE RICHELIEU. l45
L'Amiral d'Elspagne n'ayant pu être suivi que de son Vice- Amiral, de cinq vaisseaux de guerre et de son brûlot, les antres étant demeurés au-dessous du vent, notre armée, avec une vitesse merveilleuse , se mit au milieu , et ainsi sépara celle des ennemis en deux. Un de nos vaisseaux, noiiimé le Soleil , se trouva le premier prés da Vice-Amiral des ennemis, commença avec lui le combat, etd'un des premiers coups qn'ii tira, lui abattit son payillon. Le sieur Garnier s'éiant rencontré entre deux navires des ennemis, les combattit furieusement de son canon et de sa mousquèterie pendant une heure k portée du pistolet, et les maltraita tellement qu il les mit hors de combat, et en contraignit un de se retirer vent arriére vers leurs galères, qui ne purent pas l'empêcher de couler à fond k la vue de notre armée, qui cependant ayant les ennemis aux deux côtés, combattit de tout son canon et de sa mousquèterie, et fesant tant de feu de toutes parts, qu'à peine pouvait-on reconnaître les vaisseaux.
L'Amiral d'Espagne se trouvant sur le vent avec son Vice- Amiral, quatre autres navires de Dunkerque et un brûlot, et voyant qu'il lui était impossible de rejoindre le corps de son armée sans traverser la nôtre, passa sous leyent de notre Amiral, à portée de mousquet, fesant en même tems passer son Vice-Amiral avec un brûlot aa-deaaùs du yent, à portée du pistolet, les quatre navires de Dunkerque se tenant au milieu , nonobstant quoi notre Amiral se résolut d'aller chercher l'Amiral d'Espagne au milieu de ses six navires qui raccompagnaient , pour Taborder , ce qu'il esquiva en largant, se oomentant de faire feu de toute son artillerie et de sa mousquèterie, ainsi que tous les autres navires qui éuient avec lui, pour donner lieu au Vice-Amiral 1. lo
l46 RELATION DU DUC DE RICHELIEU.
d*Espagne, d'attacher son brûlot à notre Amiral, ce qu'il eût pu faire , vu qu'étant au milieu des six navires, nous nous en fussions garantis difficilement , parce que nous ne l'eussions pas pu voir à cause du feu et de la fumée , ce que le sieur cheyalier Paul , l'un des matelots de l'Amiral, ayant reconnu, il se mit entre le brûlot de notre Amiral, lequel délivré de ce danger, n'eut pas de peine a faire fuir l'Amiral d'Espagne et le reste dé sa suite, qui ne se pouvait sauver d'une perpétuelle infamie d'avoir pris la fuite si promtement devant notre Amiral seul ^ sinon en disant que c'était pour rejoindre le reste de son armée, qui était sa plus nécessaire manœuvre. Mais enfin il a fui visiblement l'abord, en mettant toutes ses voiles au vent; et comme il était proche de ses forteresses, il l'em pécha plus facilement.
Pendant le combat, tous les capitaines de notre armée battirent tellement les vaisseaux qui s'opposèrent k eux, qu'ils les contraignirent de plier, et l'on remarqua que les ennemis esquivèrent toujours Tabordage, tant du sieur de Montade, que du sieur de Bassompierre, Cabaret, et de quelques autres.
En cette occasion, le sieur de Launay Razilly a donné des preuves de son courage et expérience ; et se sont signalés en outre les sieurs chevaliers de la Rochefoucault , de Leusseraye , de Rodes , de la Marthe , de Hautefeuille et de la Chesnaye, tous capitaines, qui n'ont pas laissé de s'embarquer , bien que leurs vaisseaux •eussent été désarmés à Toulon , comme aussi le sieur d'Hocquincourt ; le sieur chevalier de Boisdanphin , le
-sieur baron , le sieur de Salasse, gentilhomme de
son Eminence, le sieur de Bouchetière, le sieur de ia Follaine , le sieur de Lonchamp , écuyer du duc de Richelieu , et plusieurs autres volontaires. Nous n'avons
BELATION DU DUC DE RICHELIEU. l47
eu dans ce combat que 120 hommes tant morts que blessés. Entre les morts se sont trouvés lé sieur de Millang, enseigne au régiment de Provence, et le sieur Ricairville , volontaire sur le vaisseau de la Perrière.
On a su de Naples que du côté des ennemis il y avait en plus de 700 hommes de tués, sans un grand nombre de blessés^ qu'outre le premier vaisseau coulé k fond à la vue de l'armée ^ il y en avait eu deux autres qui avaient coulé bas, Tun en se retirant versBaja , et l'autre sous les château V , dont l'un ne voyait plus que le haut de ses mats, et que le reste de leurs vaisseaux avaient été fort endommagés.
Sur le soir, le vent s'étant rafraîchi , les deux armées se séparèrent et se tinrent sur les bords dans le golfe jusqu'à la nuit que les ennemis qui n'étaient éloignés de leurs forteresses que d'une lieue , s'y retirèrent. La nôtre De la pouvant suivre k cause de la nuit et du veut traversier de la côte , fut contrainte de sortir hors du golfe , parce qu'il était impossible de s'y tenir sur les bords pendant le mauvais tems , et que nous n'avions point de port ni de rade assurée pour y mouiller y toutes les forteresses tenant pour les ennemis.
Le 23.
L'Amiral se trouva au matin près de Pile d'Ischia, k l'embouchure du golfe de Naples , avec quatre navires seulement 9 les autres étaient éloignés par le mauvais tems qu'il avait fait la nuit. Il en alla joindre une partie, et se mit en panne pendant une bourasque de vent qui tint pour atteindre le reste là. Comme l'on vit que le mauvais tems continuait. Ton résolut de s'aller mettre à l'abri de l'ilede Ponce; mais le vent s'éunt changé
l48 RELATION DU DUC DE RICHELIEU.
pendant la nuit, l'armée retoarna yers le golfe de Naples.
Le 24.
L'op décoayrit deux navires k la mer ^ qui fesaieni la route de Naples, sur lesquels , en chemin fesant^Ton fit force de voiles jusques au soir.
Le 25.
Quatre vaisseaux ennemis parurent k la moitié du golfe , que les galères remorquaient sous les forteresses. L'on sut que c'était TAmiral de Naples, de cinquante pièces de canon , et un autre de trente-six pièces , qui escortaient deux vaisseaux marchands, chargés de blé qu'ils avaient amenés de la Fouille pour l'armée d'Espagne.
Sur quelques brouilleries fomentées par les ennemis dans la ville de Naples , un homme se disant député du peuple , vint trouver le duc de Richelieu pour savoir si o'était la volonté du Roi que M; de Guisefut chef de la République, et prit la qualité de Duc, avec le commandement absolu; que ce procédé était contraire au premier article du traité qui avait été fait avec M. de Fontenay 5 que ce n'était point Tintention du peuple, et qu'il n'en avait point d'autre que de se mettre en liberté, et de se la conserver.
Le duc de Richelieu répondit a ce député, que le Roi avait envoyé son armée navale au peuple et k la Repu* blique de Naples , pour faire précisément ce qu'elle jugerait le plus à propos pour son établissement et sa couservation , sans autre intérêt que de la protéger et de la servir contre ses ennemis; que Ton ne reconnaîtrait
KELATION DU DUC DE RICHELIEU. l^g
pour général que celui que la République aurait établi ; que Farmée du Roi la maintiendrait contre tous ceux qui voudraient aller au contraire^ et pour assurance de cette vérité , le duc de Richelieu lui donna la main de la part du Roi y qu'il serra deux fois fortement ^ et qu il baisa deux fois en signe de satisfactifn.
Le sergent-major d'un corps d'armée de 4000 hommes du peuple, commandé par le sieur dé Cérisantes(i), vint à l'Amiral, et assura que le lendemain cette armée serait devant Castel-a-Mare pour la prendre. 11 pria le duc de Richelieu de favoriser ce dessein, en fesant approcber l'armée navale de la ville, s'iji se pouvait , et de lui fournir de la poudre^ des mèches et des balles , ce qu'on lui promit.
L'on envoya le capitaine Jacques Lebeau à Naples, dans une felouque ^ pour reconnaître l'armée ennemie.
Sur le soir l'on vit deux vaisseaux à la mer^ qui prenaient la route de Naples.
Le jeudi 26.
Ces deux navires parurent k la pointe du jour , k douze ou quinze milles de notre armée qui leur donna chasse incontinent. Quatre galères tachèrent de passer aux deux côtés de notre armée pour les aller remorquer k caus^ du calme , et tirèrent de loin plusieurs coups de canon pour leur faire signal de fuir ^ mais soit que l'un de ces vaisseaux n'entendit pas les signaux, ou qu'il crut que notre armée fût celle d'Espagne, il ne se mit
(1) Marc Doncan de Cérisantes, né à Saumar, en 1600, d'an gentithomine écossais, était à la fois officier dans les troupes napoliiaincs, et agent de France. Vojez l'article Cérisantes, dans la Biographie oniverselle. VII, 537.
l5o RELATION DU DUC DE RICHELIEU.
point en état de fuir, et fut aussitôt investi par les nôtres qui le prirent. Le capitaine se trouva être Flamand, fut amené à TAmiral, et confessa que son vaisseau était chargé pour les ennemis ^ et qu'il y avait dedans quatre miile charges de blé et quelques barils de salpêtre. L'on envoya un de nos ei^itaines dans ce navire avec d'autres matelots pour le faire suivre l'armée. Cependant l'on donna la chasse au deuxième navire qui apparut jusques au soleil couchant, qu'on le quitta de peur de s'éloigner trop du golfe, et qu'il ne vint quelque mauvais tems qui empêchât l'armée d'y retourner.
Le 27.
L'armée se trouva au matin à la moitié du golfe , à la vue de celle des ennemis , qui était mouillée sous leurs forteresses; et tous ceux qui vinrent de Naples, rapportèrent que du dernier combat il y avait eu trois navires de guerre des ennemis coulés à fond : l'un à l'entrée du port, et l'autre vers le fort de fiaja ] que le mât de devant de l'Amiral d'Espagne avait été coupé d'un coup de canon; qu'on travaillait à en remettre un autre ; qu'il y avait eu grand fracas dans leur armée, et quantité de monde tué; qu'ils en rembarquaient de nouveau par force tout ce qu'ils en avaient pu trouver à terre ; et que l'on croyait qu'ils avaient envie de combattre encore une fois ; que M. le duc de Guise avait été élu par le peuple généralissime et duc de la République , et qu'il devait attaquer les postes que les ennemis tenaient dans la ville, sitôt qu'il verrait que l'on ferait quelque diversion avec l'armée navale : et en effet il donna ordre au capitaine Jacques Lebeau, qui avait été envoyé à Naples , d'çn prier le duc de Richelieu , afin que l'on tâchât d'atlii^r les ennemis à la mer^ et qu'il
BELATION DU DUC DE RICHELIEU» |5l
eût le tems et les moyens d'exécuter son dessein ^ et que Ton lui doonàt des poudres , ce qu'on fit à l'instant k un des siens.
Le soir , arriva le sieur Peppe Palombo , l'un des principaux chefs du peuple, accompagné de plusieurs capitaines et d'un gentiUioinme de M. de Guise, qui vint voir le duc de Richelieu et lui dire que la nuit avait empêché que lés députés de la République ne fussent venus pour faire leurs complimens et traiter des affaires de la République. .
Notre armée se tint sur les bords dans le golfe , pendant toute la nuit.
Le 28.
L'armée ennemie parut à la voile à la pointe du jour ^ fesant sa route le long de la terre pour se conserver l'avantage du vent sur notre armée qui, ne le pouvant gagner sur elle, tâcha de l'attirer à la mer, suivant la prière de M. de Guise. Cette armée se tint toujours au irent , sans vouloir arriver sur nous qui fûmes quelque tems en panne pour Pattendre , et ainsi nos vaisseaux coururent à la mer , jusques à dix heures du soir , qu'ils retournèrent tout court vers le golfe»
Le 29.
Nous nous trouvâmes à la pointe du jour prés de l'iTe de Caprée (i) , à l'entrée du golfe , d'où nous vimes sous le vent vers le port de Nisida , l'armée ennemie a la voile, qui n'avait pu gagner les forteresses, sur laquelle nous allâmes vent en poupe jusques à deux
(1) Ou Capri , dans le golfe de Naples, vis-à-vis de Sorfente.
l52 RELATION t>U I>U€ DE RICHELIEU.
portées de canon. Mais nous vîmes les terres du golfe lui donnant us autre yei>t que celui que nous avions y qui nous portait droit sur elle, de sorte que lorsque nous croyions avoir pour la première fois le dessus du vent, et que cette armée ne s'en pourrait plus dédire ^ nous nous trouvâmes au-dessous. Neuf galères se joignirent à l'armée ennemie; et sur les dix heures du matin , notre Amiral voyant qu'il nous était impossible de gagner le vent à l'année d'Espagne , se mit eu panne et plia ses voiles avec toute notre armée pour Faliendre de pié ferme et l'obliger à combattre par cet avantage que nous lui donnions^ Nous demeurâmes en cet état pendant sept heures que l'Amiral d'Espagne ayant tont-àfait gagné le vent y tira un coup de canon pour signal h toute son armée de venir vent en poupe sur la tt6u*e, ce qu'ils firent ; mais lorsqu'ils nous approchèrent à portée de canon, et qu'ils virent la résolution avec laquelle tous nos vaisseaux les attendaient sans branler, ils n'osèrent jamais attaquer notre armée; et afMrès avoir tiré cinq ou six volées de canon, auxquelles les nôtres dédaignèrent de répondre, ils regagnèrent aussitôt le vent et s'éloignèrent de nous le plus qu'ils purent. Notre Amiral voyant que les ennemis n'avaient pas envie de combattre, et que lèvent se renforçait, gagna la mer pour ne pas aborder les terres à la nuit , pendant laquelle il fit une tempête qui dura jusques au lendemain matin* .
Le 5o.
Le vent cessa au matin , et trois de. nos navires se trouvèrent séparés du corps de notre armée. Sur les dix heures du matin, le sieur Duquesne, le cadet, fit signal qu'il voyait un vaisseau ennemi, auquel l'armée donna
RELATION DU DUC DE KIGHELIEU. l53
chasse JQsques au soleil couché, que le sieur Duquesne en étant le plus proche lui tira quatre volées de canon ^ pub retourna sur notre armée , qui fit toute la nuit la route du golfe de Naples.
Le dernier décembre.
Le duc de Richelieu ayant pris résolution de retourner encore une fois dans le golfe dont il ne voulait partir qa''il n'eût mis entièrement k bout Tarmée d'Es« pagne > il se trouva avec TAmiral à la tète de toute Tarmée^ ayant seulement neuf navires proches de lui , le reste , on par la chasse du jour précédent, ou par le calme , et même beaucoup pour se raccommoder des incommodités de la bourasque passée, étant k 5, 6 et 7 lieues de l'Amiral : nonobstant quoi , ayant aperçu à la pointe du jour douze grands navires k demi-lieue de loi et trois antres k deux lieues , il reconnut le soir que c'était l'Amiral d'Espagne qui , battu de la bourasque précédente , élait séparé du reste de son armée, et fesant force de voiles pour gagner les forteresses de Naples. Le vent était favorable k notre Amiral pour aller dessus, et une demi-heure durant , tant que les voiles purent porter^ il chassa l'Amiral d'Espagne, bien que plus fort en nombre de navires, qui ne marchanda point de prendre la fuite , laquelle au lever du soleil , fut favorisée du changement de vent et puis d'un calme qui dura jusque sur les trois heures après midi : ensuite de quoi le vent s'étant remis bon pour donner k notre Amiral lieu de renouveler sa chasse, il la continua jusqu'à ee que voyant que le jour allait manquer et que nofrnaviipes éloignés de tant de lieues de nous^ ne nous pourraient plus rejoindre , outre que la chasse que l'on donnaii aux Espagnols était sans espérance de