LETTRE DU GOUVERNEUR DE PROCIDA
ture où vous êtes, et que Son Éminence me témoigne en passant, a dessein seulement de vous servir. A la vérité, j'avoue que j'aurais attendu toute autre chose, après la confiance que vous savez que j'ai mise en vous et que vous m'avez dit plusieurs fois vous-même être ce qui pouvait vous obliger le plus sensiblement. S'il y a rien de plus important au monde, de plus utile , ni de plus grand a faire que ce a quoi vous êtes emplojfé présentement, je me reconnais coupable. En tout cas, je puis bien vous avertir avec franchise que les inquiétudes ne sont bonnes qu'à tourmenter ceux qui les prennent , sans que leurs affaires en avancent beaucoup. Peut-être il vous doit suffire que je vous aime et vous estime, et que je vous distinguerai toujours comme je le dois. Chaque chose viendra en son tems, et vous reconnaîtrez en toutes rencontres qu'on ne peut être plus cordialement que je suis , etc.
N" 56. Extrait d'une lettre écrite par le Gouverneur de Procida à M, le marquis de Fontenay,
i3 août 1648.
Depuis la prise de Procida, M. le prince Thomas et M. le cardinal Grimaldi sont allés à Salerne (i), qu'ils attaquent vigoureusement par terre et par mer, et l'ont bloquée en façon qu'elle ne saurait avoir de secours de Naples, nos gens ayant forcé les Espagnols qui étaient dans Vétri, qui coupe entièrement le chemin de Naples. J'ai eu avis ce matin de cette ville, que les Espagnols
(1) Capitale de la principauté citérieure, avec un château et un port.
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sesont retirés dans les châteaux, et qu'ils ont abandonné tous les autres postes, même le torrion des Carmes, pour en laisser la garde à ceux de la ville : on m'a dit encore que les bandits avaient coupé Feau qui fesait moudre leurs moulins, et qu'on attend dans tout le royaume la prise de Salerne avec impatience , pour reprendre les premières résolutions. Cependant si Votre Excellence nous pouvait faire venir ici quantité de blé, au cas que nous nous réunissions en ce pays, c'est le seul moyen de nous acquérir ces peuples dans la nécessité où ils sont d'avoir du pain.
N° 67. Mémoire du cardinal Mazarin à MM. le prince Thomas et du Plessis-Besancon.
i5 août 1648.
J'ai lu à la Reine le mémoire du 23 juillet, dressé par M. du Plessis-Besançon , par ordre de M. le cardinal Grimaldi et de M. le prince Thomas , pour faire savoir à Sa Majesté la résolution qu'ils avaient jugé à propos de prendre d'aller encore une fois sur les côtes de Naples avec toute l'armée navale, ce qui ne s'était pu jusqu'ici qu'avec des escadres ou sans les galères.
Si les avis qu'on a reçus en même tems de Rome se trouvent véritables, on aura vu jour de faire quelque chose de plus important que de prendre Procida; car nous voyons unanimement que jamais la conjoncture n'a été plus favorable pour causer une révolution dans ce royaume , pourvu que l'on nous y voie en état de l'appuyer , les principaux de la noblesse étant dans la dernière méfiance des Espagnols, et ayant refusé à don Juan d'Autriche de se rendre près de lui , et les peuples ayant ajouté a la haine implacable qu'ils avaient
déjà contre cette nation , dont ils ont donné de bonnes marques depuis un an , le désespoir et la rage de: s'être laissé tromper , et de voir ostensiblement que les Espagnols leur préparent des chaînes et un joug bien plus dur et plus insupportable qu'il n'a encore souffert, afin de s'assurer à l'avenir, par la terreur et par l'oppression , d'une obéissance qu'ils savent bien ne devoir pas espérer volontaire; et que pour réparer aussi dans cestioubies ce qu'ils ont perdu par des exactions au double de ce qu'ils avaient accoutumé d'en tirer.
En tout cas la prise de Procida et de l'île sera une expédition bien défavorable aux Espagnols , en ce que , nous donnant des abris et des mouillages assurés pour les vaisseaux et galères du Roi , elle peut nous donner jour peut-être dès a cette heure, sinon avec un peu de icms , à faire d'autres progrès en terre ferme , par le moyen de quelque parti qui se pourra déclarer en notre faveur, nous voyant un pié dans le royaume, et par les renforts que l'on enverra d'ici et de là.
Sa Majesté pourra même, l'entreprise réussissant, tenir une escadre de vaisseaux tout l'hiver en ces quartiers-là , pour inquiéter les ennemis, et ce sera toujours beaucoup , supposé qu'on ne puisse faire autre chose , de leur donner telle jalousie en un endroit si sensible, qu'ils ne puissent en rien tirer pour assister le Milanais, ni l'Espagne.
Si le bon succès du dessein de Procida ne dépendait que d'avoir quatre ou cinq jours de tems pour faire la descente des troupes et mettre dans l'île, en magasin . les vivres et munitions nécessaires pour le siège , avant que l'armée ennemie pût arriver, il semble qu'on s'en peut promettre avec certitude un heureux événement , puisque les derniers avis que nous avons de Catalogue
portent que les vaisseaux ennemis qui étaient arrivés en grande diligence vers Tortose, au premier bruit de l'attaque de la place > demeuraient encore sur cette côtelà , même après la prise de cette ville , et attendraient vraisemblablement des ordres de Madrid, avant qu'oser prendre la résolution de s*en éloigner , de crainte d'être nécessaires là , si le roi d'Espagne se trouvait en état de réassiéger la place, ce qui n'est pas sans vraisemblance.
Ils étaient au nombre de 22 vaisseaux et quatre galères, et on croit que parmi celles-ci , il y aurait même des brûlots , quoiqu'il ne fût rien demeuré k Mahon. On mande aussi qu'ils ne sont guère bien armés , mais qu'ils attendent quatre vaisseaux de Cadix avec des troupes pour renforcer l'armement.
Le dessein de Procida réussissant, il faudra donner tous les meilleurs ordres possibles pour la conservation de la place, soit en la munissant , pour le plus long tems quil se pourra, des choses nécessaires pour sa défense, soit en s'y fortifiant continuellement.
On met même en considération s'il ne serait point à propos d'y laisser bonne partie de notre cavalerie , si elle a facilité d'y subsister; elle servirait beaucoup à empêcher le débarquement des ennemis en cas qu'ils voulussent nous y attaquer; et outre cela , les vaisseaux se trouveraient par ce moyen déchargés de l'incommodité que donnent les chevaux embarqués.
Sa Majesté a trouvé très-fondées les résolutions qui ont été prises de ne pas s'engager avec les seules troupes qui sont sur les vaisseaux, de bazarder de rien entreprendre au-delà de Naples ni en terre ferme , sans être certain de ce que deviendra l'armée navale des ennemis , de quelque soulèvement considérable , ou d'un parti formé qui nous tende la main. Peut-être ,
comme j'ai dit ci-dessus, qu'à leur arrivée ils auront trouvé des conjonctures plus favorables qu'ils n'avaient osé se le promettre. En tous cas , après avoir pris Procida , ou l'avoir manquée, ce qu'on ne peut croire , si rien ne branle dans le royaume , ou qu'on ne no^is appelle en aucun endroit , il semble que le premier but qu'on doit avoir alors, c'est d'aller droit aux ennemis, qui probablement paraîtront en ce tems-là sur c^s cotes, et les obliger au combat, s'il est possible , avant que ce qui était demeuré à Naples , ait joint ce qui vient d'Espagne. Mais quand tout serait joint, nous avons toujours lieu d'espérer d'en remporter l'avantage par le nombre et la qualité de nos vaisseaux et de nos galères» surtout renforcés, comme ils le seront, par ta soldâtes» que extraordinaire qui est embarquée dessus.
Sa Majesté s'est un peu arrêtée sur un endroit du mémoire où il est dit que combattant l'armée c^nuemie, quoiqu'on gagnât la bataille, il pourrait arriver que l'on demeurât si affaibli de troupes et de munitions, qu'on ne serait plus en état d'agir 5 et a jugé que si ce cas-là arrivait en effet sur les côtes d'Italie, iil ne faudrait point laisser pour cela d'aller, aussitôt In bataille gagnée, droit à Naples, avec une confiance de victorieux , comme si nous étions bien en état de tout entreprendre ; car outre que nous n'aurions plus de forces à craindre h la mer , on pourrait y débarquer non seulement nos troupes extraordinaires , mais celles de l'armement des vaisseaux. 11 est indubitable que dams la première chaleur de l'émotion que causerait la nouvelle de la défaite des ennemis, sans qu'on sût nos besoins et nos pertes secrètes , nous avancerions plus en un quart d'heure par celte apparence, qu'en tout autre tems avec des forces bien efTeclives , c'est-à-dire pour
faire soulever les peuples qui déjà y ont tant de disposition , et n en sont retenus que par la crainte qu'on leur donne continuellement de la puissance de Tarmée navale d'Espagne, sur laquelle on doit amener beaucoup de troupes, laquelle crainte serait alors passée. Sa Majesté remet pourtant la décision de la chose à ce qui serait estimé pour lors plus à propos par son éminence , son altesse et le sieur du Plessis-Besançon j de sorte que si pour des raisons qu'on ne peut prévoir de si loin, après avoir gagné un combat sur les côtes d'Italie, on ne jugeait pas devoir retourner à Naples, il est remis à eux de faire ce qu'ils croiront pour le mieux, et en cas qu'il fût jugé à propos d'y aller pour profiter de la conjoncture , ils pourront dépêcher à Toulon quelques vaisseaux et des fiâtes pour porter à l'armée, en toute diligence, de la poudre pour remplacer celle qui se serait consommée , et les renforts de troupes que l'on prépare incessamment de ce côtélà , et qui ont ordre de se rendre h Toulon , pour aller de là où elles seront jugées plus utiles.
Pour conclusion, on doit toujours avoir cette maxime, que tant qu'il y aura quelque chose de bon et de solide a faire dans le royaume de Naples, ils doivent la préférer à tout ce qu'ils pourraient aller tenter ailleurs. La raison en est bien évidente, puisqu'en cela il s'agit d'un royaume entier, et d'un royaume dont la perte donnerait le coup mortel à la monarchie d'Espagne ; au lieu qu'en tout autre endroit, il ne serait ques- . tion que dune place au plus, supposé que tout y allât selon nos projets.
Néanmoins ces grandes espérances ne doivent point nous tenir si attachés, qu'à moins de voir jour d'y réussir bientôt , nous ne sachions nous en déprendie
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assez à tems pour avoir le loisir de tenter quelque chose ailleurs, afin de ne courir pas risque de consommer inutilement nos forces et tant de préparatifs que nous avons faits. Et c'est ce que non seulement on ne saurait bien prescrire d'ici, et sur quoi la prudence de M. le cardinal Grimaldi et de M. le prince Thomas, assistés des bons avis de M. du Plessis-Besançon, aura beau champ d'éclater en jugeant justement le point auquel on devra se résoudre de laisser les affaires de Naples pour aller tenter d'autres desseins , et alors seulement on ouvrira un paquet qui contient les intentions de Sa Majesté en ce cas , et dont on a chargé le sieur de Launay, pour le remettre quand il sera résolu de ne plus s'arrêter auxdites affaires de Naples.
Le mémoire auquel celui-ci répond , porte que les galères n'avaient de vivres que jusqu'au 25 du courant; mais cette difficulté sera maintenant levée , puisque nous avons avis qu'il est parti quatre barques de Provence, chargées de victuailles pour lesdites galères, et on y a envoyé depuis trois jours un nouveau fonds pour faire transporter le surplus desdites victuailles. Pour la subsistance des vaisseaux , on y a pourvu jusqu'à la fin d'octobre.
On tient pour certain que les 5oo hommes du régiment de Provence, qui ont ordre d'aller joindre l'armée navale, sont à présent embarqués.
On a levé en Languedoc 600 hommes de recrue pour le régiment qui porte le nom de celte province, qui sont à présent en marche vers Toulon , d'où on les enverra aussi joindre sans délai l'armée navale; et Sa Majesté estime que pour les mieux conserver, il les faudra distribuer dans les trois régimens de Sault , Péraut et Montpczat.
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