CHAPITRE III
Désordres procédés de l'éloignement de ses Rois. — Manquemens du Consezl d'Espagne. — L'avarice des Vitc- IVois et des autres ministres cause les désordres de ce Royaume. — Divisions des maisons d'Anjou et d'Aragon subsistant encore. — Avantage que les Espagnols en ont su tirer. — Artifices qu'ils ont employés pour ce sujet. — Cinq sièges de la noblesse de Naples, et conduile des Vice-Rois pour se les acquérir, aussi bien que la place du peuple.
Mais toute la sagesse de Charles-Quint, ni celle du prudent Philippe et de ses successeurs , n ont pu prévenir ni pourvoir aux désordres que Tabsence et Téloignement du prince produisent parmi des sujets accoutumés à voir leur maître, et à goûter les brillans effets de ses visibles influences. Naples est trop loin de Madrid pour y pouvoir faire connaître ses mérites, ou pour y faire écouter ses plaintes; cet éloignement fut cause que cette couronne n*étant plus vue de ses princes que sous la forme que lui donnaient ses Vice-Rois, elle se vit peu à peu éloignée de la mémoire et du cœur de ses monarques, aussi bien que de leurs yeux. C est de cet éloignement qu ont procédé tant d'abus qui se sont glissés
dans ce royaume, et d'où sont provenues tant d'horribles confusions qui y ont régné depuis; et c'est par cet éloignement que les ministres, à qui l'Espagne en a commis la conduite , ont espéré l'impunité de leurs violences et de leurs concussions, et qu'ils ont lâché la bride à toutes leurs passions, sans craindre le châtiment que les plaintes des peuples devaient attirer sur eux. Je ne veux pas faire le passionné contre les Espagnols, ni entreprendre une satire au lieu d'une histoire; je sais que toutes les nations ont des défauts , et que tous les successeurs d'Adam portent des marques de l'infirmité de leur premier père. Je ne prétends pas non. plus censurer la conduite de leurs monarques ; je connais trop le respect et la vénération que l'on doit à ces sacrés oints du Seigneur, qui représentent son image. Il est impossible que de Madrid ou de l'Escurial, ils puissent voir ou entendre tout ce qui se fait ou se dit dans toute la vaste étendue de leur domination. Il est mal aisé qu'en régissant ce grand nombre d'Etats qu'ils possèdent, ils en puissent bien tenir toutes les rênes à la fois; et je tiens ces soleils terrestres aussi excusables que le céleste, qui, en faisant tous les jours le circuit du monde, ne peut empêcher que les ombres, malgré tous ses rayons , ne régnent pendant six mois sous chaque pôle. Mais je dirai avec sincérité, que le conseil d'Espagne observe deux maximes en sa conduite, dont les suites lui sont très-préjudiciables : l'une de ne commettre le gouverne-
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meut et de ne conférer ses plus hautes dignités et ses plus importantes grâces qu'à des Espagnols naturels, renfermant ainsi tous les solides témoignages de son amour et de son estime dans lenceinte des Pyrénées; l'autre, d'être trop lent, ou pour mieux parler, trop indulgent au châtiment des ministres de sa nation. La première est pernicieuse et très - contraire à ce grand dessein , qu'on dit que depuis l'empereur Charles-Quint , l'Espagne témoigne avoir pour la monarchie universelle , d'autant qu'en réduisant dans son circuit toute sa confiance et ses bienfaits , elle n'oblige à concourir à sa grandeur aucune de tant de nations diverses , qui composent le vaste corps de sa monarchie, en excluant des grands emplois et du suprême ministère tous ses sujets , hors les Espagnols ; cette différence de traitemens fait naître en eux une diversité d'affection , et si ceux-ci la regardent avec une amour filiale, ceux-là ne la considèrent et ne la servent que par une amour craintive, contrainte et servile; d'ailleurs, comme elle a beaucoup plus de places à remplir, qu'elle n'a d'hommes qui en soient capables, elle est souvent contrainte de se servir de personnes qui, tout à coup élevées dans une assiette où leur mérite ne pouvait jamais les faire arriver, font des fautes dont l'État souffre le dommage. Ce n est pas de la sorte qu'en usait la vieille Rome , en embrassant la conquête de tout le monde , puisque bien loin de renfermer sa bonne fortune et sa gloire dans l'enclos de ses murailles, clic
les communiquait même aux peuples que ses armes lui soumettaient, en leur accordant gratuitement et généreusement les privilèges et les droits de sa bourgeoisie, et faisant d'autant de vaincus , autant de cilovens Romains. En conférant de cette manière ses honneurs et ses dignités aux nations assujetties , elle les obligeait à veiller pour le bien et pour le salut d'une mère chez qui les enfans adoptifs tenaient le rang des naturels. L'Espagne , en suivant une route toute contraire, s'éloigne du chemin où semblent tendre ses projets; et sa maxime étant fort bonne pour un Etat qui n'est formé que d'une seule nation , et dont l'ambition est réduite dans l'enceinte de ses limites , est très-mauvaise pour une monarchie telle que la sienne , dont le corps paraît monstrueux, puisqu'en réduisant toute sa substance en un seul de ses membres , les autres restent sans vigueur et sans nourriture. La seconde maxime n'est pas moins dommageable , puisque l'indulgence qu'elle a pour ses ministres , les porte à tous les excès qu'ils commettent dans ses Etats : l'orgueil et la cruauté de ce duc d'Albe, qui fut plutôt grand capitaine que bon politique, lui fit * perdre les Pays-Bas ; et l'avarice insatiable de ses Vice-Rois lui a pensé causer la perte de tout le royaume de Naples. On aura de la peine à croire les vérités que je vais rapporter, et il sera difiicile de se persuader qu'un État tel que celui-là ait pu, dans son peu d'étendue, fournir tant d'immenses richesses que les minisires espagnols en
ont tirées depuis un siècle. Avant que de le faire voir, il est nécessaire de remarquer que, par les constitutions et par les anciens privilèges de ce royaume, on n'y peut imposer aucunes gabelles ni donatifs, que par la délibération et par le consentement de six voix, composées des cinq sièges de la noblesse, de la cité de Naples, de la place du peuple , et du baronage du royaume , joint à ses communautés. Comme les revenus annuels du domaine royal et ceux des charges ordinaires suffisaient , non pas seulement pour le soutien de la grandeur et de la majesté royale , mais encore pour la conservation et pour la défense de TEtat , ces vieux rois, de qui la mémoire est encore en vénération dans le cœur des peuples, s étaient voulu lier les bras eux-mêmes , afin que leurs sujets ne pussent à l'avenir être obligés à leur ouvrir jamais leurs bourses que de leur propre volonté. Tant que la noblesse et le peuple furent de concert ensemble , et qu'ils marchèrent d'un même pas en la conduite des affaires publiques, TEtat goûta toutes les douceurs que le repos et l'abondance sont capables de procurer dans un délicieux climat. Ses Rois , quoique éloignés, s'y virent aimés et servis aussi bien que si leurs sacrées personnes y eussent toujours été visibles ; et il est constant c[ue ce calme , non moins glorieux au Monarque qu'avantageux à ses sujets , eût toujours duré , f^i la soif insatiable des richesses n'eût fomenté insensiblement les désordres qui sont survenus dt'puis. L'avarice des ministres, pour parvenir à
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ses desseins, crut qu'il fallait diviser les voix de la noblesse et du peuple. Comme celle» -là en a cinq de six, qui ont la faculté et la puissance d'établir des gabelles et des impôts dans l'Etat , et de régler les donatifs que l'on fait aux Rois dans les nécessités urgentes, les Yice-Rois, pour s'en rendre les maîtres, commencèrent à fomenter secrètement les mortelles divisions que les intérêts des maisons d'Anjou et d'Aragon ont causées dans les plus illustres familles du royaume, dont les plaies, quoique fort vieilles , sont encore toutes sanglantes. Il ne leur fallut pas donner beaucoup de soins pour rallumer des feux qui couvaient sous la cendre , et dont l'ardeur n'est que trop vive dans un climat où la haine et la vengeance sont héréditaires , et passent du père aux enfans , comme les biens substitués. Ayant suscité ce brasier, ils l'entretinrent depuis par la même main dont souvent ils feignaient de l'éteindre ; par les caresses et les faveurs qu'ils faisaient secrètement à chaque parti , ils s'emparèrent si bien de ces esprits fiers et bouillans , qu'en témoignant avec adresse d'être partisans de chacun, ils devinrent maîtres de tous; mais s'ils s'acquirent par cette voie un grand nombre de créatures , ils n'en captivèrent guère moins par celle des bienfaits et des grâces. Ils n'eurent pas beaucoup de peine d'en corrompre par ce moyen , autant et plus qu'ils n'en avaient acquis par Tautre , d'autant que si la noblesse napolitaine est d'une humeur vindicative , et qui conserve dans
5o HISTOIRE DU SOULÈVEMENT
son cœur le ressouvenir d'une injure aussi cherement qu'un trésor , clic est extrêmement ambitieuse, hautaine, vaine, et surtout elle recherche, par lëclat du luxe et de la pompe, à maintenir cet antique et glorieux lustre que ses prédécesseurs lui ont laissé bien souvent pour tout héritage. En effet, s'il y a beaucoup de familles riches , et qui , par la possession de plusieurs principautés, duchés, marquisats, comtés et baronies, conservent encore les marques de la gloire ou de la fortune de leurs aïeuls , il y en a une infinité d'incommodées ou ruinées, dont les maisons semblent être des palais en leurs frontispices, et sont des hôpitaux au-dedans, et de qui tout l'éclat ne paraît qu'en quelques parchemins antiques , qui , par des traits presque effacés laissent encore quelques témoignages de celui de leurs ancêtres. Les emplois, les charges, les dons, les pensions acquirent aux Vice -Rois beaucoup de partisans parmi les plus fiers , et la pauvreté des autres leur donna moyen d'en gagner autant qu'ils voulurent en attacher à leur avare ministère. Mais quoique par ces divers moyens ils se soient entièrement accrédités parmi la noblesse, leur art n'a pas toujours réussi, et ils ont quelquefois rencontré des obstacles considérables, qui souvent ont fait avorter leurs plus pernicieux desseins. On a vu mille témoignages dans les sièges de Gapoiiane et de Nido , qui , composés des plus grandes et des plus riches amilles de la ville et de l'État, ont presque tou-
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jours fait gloire de s'opposer vigoureusement aux propositions ruineuses , et même aux indiflerentes, et il est croyable que si ceux de Montagne, de Porto et de Porta -Nova eussent imité leur exemple, les désolations et les misères de l'Etat ï^e seraient jamais arrivées au comble où chacun les a vues. Mais soit que ces trois sièges , qui contiennent beaucoup moins de familles que les autres, soient par ce moyen plus faciles à régir , ou qu'il y ait plus de nécessiteux que parmi ceux-là, il est certain que les ministres espagnols ont eu souvent les voix de ces trois sièges en leur faveur, et que, venant à s'acquérir par les mêmes intrigues celle de la place du peuple , qui est composée de son Elu , des vingt-neuf capitaines des ottines ou quartiers de la ville , et de ses douze consulteurs , ils ont tiré par cette voie tous les deniers qu'il leur a plu imposer, tant sur cette ville quç sur le reste de l'État.
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