CHAPITRE IV
Grandes richesses que les ministres espagnols ont exigjtîcs et emportées de ce Royaume. — Étranges misères oi'i leurs concussions ont réduit les peuples. — Soulèvement causé par Thomas Aniello d'Amalli, dit vulgairement Masaniellc.
C'est par ces moyens illicites que ravaricc des Espagnols a produit et fomenté tant de ravages que Ton a vus dans ce royaume ; c'est elle qui a ruiné tant de maisons, et déserté tant de pays. C'est cette avarice qui , par la rigueur des impôts , a contraint plus de trente mille personnes d'abandonner leur séjour natal, et d'aller demeurer dans les Etats du Grand-Seigneur, d'où ils ont publié, à la honte des Espagnols, qu'il y faisait meilleur vivre que cîiez eux, puisqu'en y professant librement le christianisme , ils reconnaissaient que celui qui à peine pour dix pistoles pouvait satisfaire aux gabelles du royaume de Naples, satisfaisait av?c dix carlins à toutes les daces du Turc. Aussi l'on peut dire, sans passion et sans hyperbole , que toutes les Indes ne valurent jamais tant aux Espagnols que Naples, et qu'ils pourraient justement lui donner le nom de Potosi de l'Europe.
Sans faire mention de tout ce qu'ils en ont tiré depuis le règne de Charles-Quint, on pourra, par une partie, faire le jugement du tout. Le comte de Monterey , qui y passa en Tannée i65i , imposa , pendant les six années qu'il y fut Vice -Roi, quarante-quatre millions d'or de gabelles extraordinaires, dont il employa une partie en la levée de cinquante-quatre mille hommes de pied, et de huit mille chevaux , que pendant ce temps il tira et envoya hors de cet Etat pour le service de son maître. Le duc de Médina de las Torrès, qui lui succédant en l'an 1637, gouverna six autres années , y établit encore durant son administration, pour quarante- sept millions d'or de nouveaux impôts. L'amiral de Castille, qui y vint après, y mit encore un carlin sur chaque tomolo de farine, ce qui faisait onze cent mille ducats. Il est certain que suivant ses ordres secrets, il aurait surchargé le peuple de plusieurs autres subsides, si, en considérant que le royaume payait annuellement plus de onze millions d'or pour le seul intérêt des gabelles imposées de temps en temps, et dont le^ fonds avait été aliéné et vendu à des particuliers intéressés, au nombre de quatre-vingt-dix mille personnes, la compassion de tant de misères n'eût touché le cœur de ce Vice-Roi, qui dit et protesta hautement qu'il aimait mieux se retirer, que de contribuer davantage à la ruine d'un État dont la chute était apparente. Mais bien que les sommes provenues de tant d'exactions soient prodigieuses, elles ne sont rien au prix de celles qui sont pro"
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cédées des vols et des concussions privées, que ces Vice-Rois et les ministres subalternes ont faites dans ce pays, qu'ils ont toujours considéré comme l'asile et la ressource des larrons, des banqueroutiers et de tous les hôpitaux d'Espagne. Il serait malaisé de nombrer les trésors que le comte de Monterey , et le duc de Médina de las Torrès emportèrent en Espagne ; non plus que ceux que le dernier employa en l'acquit des dettes d'Anne Carraffe, princesse de Stiliane, sa femme, dont il liquida la maison. Il ne serait pas moins difficile de compter ceux qu'ont volé les ministres inférieurs, dont plusieurs étant arrivés à ÎNaples presque nuds et sans équipage, sont retournés dans peu chez eux avec des vaisseaux chargés d'une infmité de richesses, et en état de réparer les ruines d'une vieille maison, ou d'en élever plusieurs nouvelles. Aussi cette insatiable avarice avait enfin tellement détruit ce royaume, qu'il semblait qu'à l'exemple du Colisée de Rome , sa grandeur ne fût plus remarquable que par celle de ses ruines, comme s'ils eussent tenu pour une prophétie l'opinion du comte de Monterey, qui disait ordinairement qu'il prévoyait que Naples retournerait un jour entre les mains des Français, et que pour ne leur rien laisser, il fallait en tirer de bonne heure tout ce qu'il y avait à prendre. Chacun y courait comme en un pays de conquête que l'on veut tacher de détruire , quand on ne le peut conserver. Dans la pitoyable décadence de ce royaume, on voyait agir une infinité de mains,
non pour empêcher la chute , mais pour avoir part aux débris. Le palais des Vice-Rois et les tribunaux de la justice étaient des boutiques publiques, où Ton trafiquait, et dans lesquelles on faisait argent ouvertement de toutes choses. Les dignités, les commissions, les privilèges , les décrets et les grâces s'y vendaient à deniers comptans : le mérite ni l'innocence n'y avaient aucun crédit, le cabinet des ministres n'était ouvert qu'aux donneurs d'avis, et à ceux qui concouraient le plus ardemment à la destruction des peuples : le clergé voyait de moment en moment ses privilèges violés; la noblesse était méprisée, et n'avait pari aux bonnes grâces des ministres, qu'autant qu'elle favorisait leur avarice ou leurs plaisirs ; le peuple était telle- . ment chargé de subsides , que tout le travail de ses mains ne pouvant suffire à payer sa taille annuelle : il était contraint de vendre tous ses ustensiles , et jusques à son propre lit pour y satisfaire, étant même réduit au point que plusieurs pauvres malheureux , pour la payer ou pour obtenir quelque peu de répit, étaient contraints de prostituer leurs fenvmes ou leurs filles, tantôt aux exacteurs des gabelles, et tantôt à d'autres ministres. Enfin , le corps de l'Etat souffrait en tous ses membres , et son mal semblait être hors d'espérance de remède, quand cette divine Providence, qui voulut confondre la superbe des Pharaons par un nombre de sauterelles produites dans la boue d'Egypte , permit que l'avarice de ces ministres fut confondue et châtiée par un homme de la lie du peuple,
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revendeur de poisson, nommé Thomas Anielle, ou vulgairement Masanielle d*Amalfi, lieu de sa naissance : sa demeure était dans le marché de INaples; il était âgé de vingt-quatre ans, dun esprit vif, prompt et hardi, et d un aspect assez agréable. Il eut pour but apparent la liberté de sa patrie ; et pour moyen dy arriver, il prit le prétexte de Icxaction de la gabelle imposée par D. Koderic Ponze de Léon, duc d'Arcos, et successeur de Tamiral de Castille en la vice-royauté de Naples , sur toutes sortes de fruits pour la somme d'un million d'or de fonds, et de soixante-dix mille ducats de rente annuelle. Comme les nochers ont souvent le moyen de prévoir les plus grandes tempêtes par des signes qui les précèdent, le^Yice-Roi eut assez lieu de prévoir l'horrible bourrasque qui survint, ensuite de plusieurs menaces, qui parurent non-seulement par des billets affichés ou jetés la nuit dans les rues de Naples ; mais encore par le murmure et par les cris de toute la populace, qui ne se nourrissant que de fruits et d'herbages la plus grande partie de l'année , ne pouvait souffrir que les Espagnols lui enchérissent si exlraordinairement les choses que sa pauvreté destinait à sa subsistance. Ce Vice-Roi allant faire ses dévotions à Notre-Dame des Carmes, un mercredi du mois de janvier en l'année 1647» se vit tout- à-coup environné d'une si grande foule d'hommes, de femmes et de petits enfans, demandant tous à haute voix qu'il les déchargeât de Ja gabelle des fruits, qu'il fut contraint, pour les
appalser, de faire arrêter son carrosse, et de leur promettre que dans peu de jours il leur donnerait contentement. Le père dom Stéfano Pèpé (l'un des plus célèbres prédicateurs de l'ordre des Théatins, et qui, par le moyen de plusieurs congrégations dont il était directeur, avait beaucoup de crédit dans la ville), l'avertit secrètement quelque temps après , que, par la voie des confessions, il s'apercevait que le peuple était entièrement aigri; qu'encore qu'il fût chargé d'une infinité de gabelles plus pesantes que celle des fruits, il n'y en avait point qui fût plus capable de l'émouvoir, d'autant que le fardeau des autres imposées sur les marchandises était partagé et porté par tous les membres de l'Etat, et que celle-là ne semblait peser qu'à cette populace ; qu'il était à craindre qu'après le murmure et la plainte , cette multitude d'éclairs ne fût suivie d<; la foudre; qu'il le priait instamment de révoquer celte gabelle , et de donner cette satisfaction au peuple, qui, tel qu'un enfant est capable de faire tout ce que l'on veut, pourvu qu'on lui donne une pomme, im raisin, ou quelque autre fruit pour manger ou pour l'amuser. Mais parmi tant d'avis salutaires, le duc d'Arcos écoutait et regardait tout sans agir et sans pourvoir à rien ; il pensait qu'en temporisant, le flegme espagnol l'emporterait sur la bile napolitaine ; cependant le peuple animé par l'exemple de celui de Palerme (qui avait forcé récemment le marquis de Losvelez , son Vice-Roi , d'abolir les gabelles imposées sur les vivres, et de
lui accorder le pardon de sa rébellion) commença à faire éclater son mécontentement par Tincendie de la loge érigée dans le marché, pour lexaction de la gabelle des fruits , ce qui arriva le 3o du mois de mai, vers les cinq heures de nuit, sans qu'on pût découvrir les auteurs de cet embrasement. Le Vice-Roi , au lieu de courir pour Téteindre , s'arrêta pour le contempler; et comme la pire de toutes les résolutions est de n en avoir point, il délibéra plusieurs fois d'abolir cette gabelle , suivant la parole qu'il en avait enûn donnée au père dom Stéfano Pèpé, qui, par son ordre, avait prêché et assuré publiquement le peuple qu'il en serait entièrement déchargé à la fin du mois de juin : Mais don Jean Chacon Ponzé de Léon, visiteur général du royaume (persuadé par un régal de quinze mille ducats fait à sa femme par don Carto- Spinello et les autres intéressés dans ce parti ) , l'obligea, par ses remontrances, de remettre l'extinction de la gabelle jusques au mois d'août suivant. Il lui représenta qu'il ne fallait pas avoir peur de ce nombre de gueux , qui , sans force et sans appui faisaient du bruit dans le marché ; que si dans le point que ce peuple criait, on révoquait celte gabelle, il semblerait que ce tonnerre lui aurait fait peur en grondant, et qu'il aurait pris cette voie afin d'en éviter le coup : que cette vile populace, encouragée par ce succès, ferait tous les jours de nouvelles et extravagantes demandes, s'imaginant que son audace serait capable de lui faire obtenir tout ce qu'elle voudrait; que les
suites n'en pourraient être que mauvaises et ruineuses ; qu'il fallait donc, par un mépris de tant de cris et de menaces , lui témoigner que ce n'est pas en grondant et en menaçant que les sujets doivent prétendre des grâces de leur souverain, et qu'en remettant au mois d'août l'extinction de la gabelle , la populace n'aurait pas tant de lieu de s'imaginer que la crainte de sa fureur en aurait été le sujet. Mais malgré tous ces raisonnemens , le Vice-Roi devait considérer que les soulèvemens des États sont comme ces torrens qui semblent être aussi méprisables en leurs sources, qu'ijs sont redoutables en leurs cours : on peut facilement les arrêter en leur origine avec la main , mais on ne le peut faire dans leur progrès avec le bras de vingt ni de trente mille hommes ; aussi le prince qui les voit naître chez lui , ne doit pas tant appréhender cette multitude qui crie, que cette petite poignée de gens qui ne dit mot. En effet, les émotions des peuples sont des machines mouvantes, dont on doit plus considérer les ressorts secrets que ceux qui paraissent. Si les enfans, les femmes , les gueux et les fols en commencent les premiers efi'orts, les hommes faits, les riches et les plus sases en font bien souvent les derniers; ces monstres ne peuvent être étouffés qu'au berceau, et bien qu'en accordant à une populace émue ce qu'elle demande en grondant, il semble que ce soit lui céder et l'encourager à pis faire, il est encore plus périlleux de l'inciter par un refus à sortir des bornes du respect, qui, semblable à la
4o HISTOIRE DU SOtLÈVEMENT
pudeur virginale, ne se recouvre plus quand elle est une fois perdue. Le duc d*Arcos ne fit aucune réflexion sur toutes ces choses , et parmi tant de matières combustibles qui s'assemblaient à sa vue,^ il n'eut pas le jugement de prévoir qu'il ne leur manquait qu'une main pour les allumer, et pour produire en un instant un incendie ; mais l'accident qui survint quelques jours après, lui donna un ample sujet de reconnaître son erreur.